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B ENSEIGNEMENTS COLONIAUX

lutter suffisamment contre les forces de la nature pour mener une vie supportable, n’est pas armé contre les maladies, et évolue avec une lenteur telle que ses progrès échappent à l’observation. Dans beaucoup de colonies, l’Européen s’est servi de l’indigène lui-mêmecomme d’un instrument de perfectionnement de ses semblables, soit en éduquant des fonctionnaires indigènes, soit en ayant recours à l'autorité des chefs indigènes. Au Moyen-Congo, les Iribus indigènes sont généralement trop primitives pour que l'indigène puisse y jouer efficacement ce rôle. Les quelques fonctionnaires indigènes subalternes proviennent presque tous du Gabon. Certains groupements indigènes comme les Loango de la Côte sont plus intelligents que d’autres, maison recrute surtout parmi eux des domestiques, des ouvriers, des interprètes. On. peut trouver dans la colonie : des travailleurs manuels, des charpentiers, des ouvriers en fer, même des mécaniciens; mais les infirmiers, les miliciens et les tirailleurs ne peuvent, sauf de très-rares exceptions, être employés loin de la surveillance de l'Européen, sans abuser immédiatement de leur autorité. Quant aux chefs de village et aux chefs de terre, de groupement, de tribus, il en est peu qui aient une réelle action; il faut cependant s’attachera agir par leur intermédiaire, à condition de bien les choisir parmi les chefs authentiques dont le pouvoir est généralement héréditaire. C’est à la fois u ij moyen d'administration économique, en raison de la pénurie des Européens dans le pays, et d’une sage politique; on ne peut que regretter qu’il soit parfois si difficile à employer dans les villages riverains du lleuve et de ses affluents peu peuplés et dont les chefs n’ont souvent aucune autorité.

b) Les fonctionnaires. — Au contraire, le fonctionnaire blanc, s’il a pu résister aux épreuves du climat et de la solitude, et conserver la santé physique et morale, le bon sens et ( énergie qui sont les vertus de tant de coloniaux, a sur les indigènes une action incontestable. Ils l’appellent le commandant, viennent faire régler par lui leurs palabres et exécutent ses instructions toutes les fois qu’il prend la peine d’en contrôler lui-même l’exécution; mais l’indigène est presque toujours paresseux, et ne prend pas l’initiative de faire un travail qui ne lui est pas commandé, même pour l’appât du gain, car il est imprévoyant. Le Blanc doit être « le père et la mère » du Noir plus encore que de l’Annamite. 11 ne faut pas croire que le Noir cherche toujours à fuir le Bianc, il le demande souvent, surtout quand le Blanc est juste, parce qu’il a besoin de lui Mais il fuit celui qu’il ne connaît pas, parce qu’il est craintif comme les animaux sauvages de la forêt qu’il habite. Il fuit le médecin qu’il voit pour la première fois et préfère son féticheur. Le médecin ne gagne sa confiance qu’après des guérisons radicales et rapides de maladies ou plaies visibles.

c) Les militai/ es. — Les indigènes préfèrent les fonctionnaires civils qui les connaissent généralement mieux, aux militaires dont ils se méfient,

craignant surtout les brutalités des tirailleurs indigènes. Ils s'inclinent cependant devant la force, et il peut être imprudent de retirer brusquement des troupes d’une région réfractaire. Il faut ajouter que les indigènes récalcitrants sont souvent les meilleurs parce qu’ils ont plus de volonté que les autres, et lorsqu’ils ont reconnu notre autorité ils deviennent nos plus précieux auxiliaires.

d) Les missionnaires. — Les missionnaires catholiques ou- protestants se proposent surtout une action évangélique qui peut réussir à cause de leur longue patience et de la continuité de leurs efforts, mais qui demeure souvent superficielle sur des êtres primitifs, inaptes à s'assimiler les façons de penser européennes. Les missionnaires peuvent exercer une influence sur les conditions matérielles d'existence des indigènes, et ceux qui s’appliquent à leur faire faire des plan • tâtions ou à développer l'enseignement professionnel obtiennent des résultats. D'une manière générale, l’enseignement, qu’il soit religieux ou laïque, lorsqu'il s’adresse à la mentalité de l'indigène, le trouble dans ses coutumes et peut devenir au Congo, comme dans d'autres colonies françaises ou étrangères, une source d’amères désillusions.

Au contraire, il y a beaucoup de bien à faire dans le sens de l’éducation physique, de l'hygiène infantile, de l’assistance indigène et de l’enseignement professionnel.

e) Les colons. — Les colons et les indigènes dans toutes les colonies du monde ont des intérêts en apparence opposés et sont en conflit pour la possession des terres, pour le régime du travail et pour le commerce Au Moyen-Congo, il y a trois zones bien distinctes au point de vue de la colonisation. Au Nord de la Lefini, c’est le régime des grandes concessions. Au Sud de la Lefini, et jusqu’à la zone côtière, c’est le commerce libre. Près de la côte, dans le Kouilou, le Bacougni, le Louessé, ce sont de grands territoires acquis en toute propriété par des particuliers. De sorte qu’au Moyen-Congo l'élément colon est surtout repésenté par des agents de sociétés concessionnaires et des commerçants. On peut comparer ainsi les divers régimes. Il y a même des régions comme la basse Sangha où une zone étroite de commerce libre permet de faire mieux encore la comparaison, elle est toute à l’avantage de la liberté sur le monopole, celui-ci est d’ailleurs atténué par la création de réserves indigènes, mais qui soulèvent de telles difficultés pratiques qu’elles n’améliorent guère la situation.

D'une manière comme d’une autre c’eét un fait d'expérience que les fonctionnaires qui disposent de sanctions ont plus d’influence sur les indigènes que tous les autres éléments de la population. Us doivent le savoir et prendre conscience du rôle d’arbitre qu'ils détiennent en droit et en fait et qui leur permet d’avoir une action bienfaisante.

f) Les étrangers. — Quant aux étrangers,

BULLETIN DU COMME DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

dont l'accès est libre dans le bassin conventionnel du Congo, tel qu’il est défini dans l’acte général de la Conférence de Berlin de 1885 et dans lequel le Moyen-Congo se trouve compris tout entier, des restrictions ont pu être apportées à leur circulation pendant la guerre, mais il suffit qu’ils présentent des papiers réguliers de leurs gouvernements et se conforment comme tout le monde à nos lois et à nos règlements. Ce sont des missionnaires protestants, Américains ou Suédois, des commerçants portugais, des représentants de maisons anglaises. Les indigènes font bien la différence entre eux et les Français, ils voient cependant avant tout, chez les uns et les autres, des Blancs.

Or, si les Blancs doivent] avoir le respect des indigènes, se montrer leurs tuteurs et chercher à améliorer leur sort, les indigènes doivent avoir à plus forte raison le respect des Blancs, que ceuxci doivent entretenir par leur fermeté, leur justice, la dignité de leur vie et une solidarité incompatible avec de vaines querelles de personnes.

Le fonctionnaire peut faire beaucoup pour maintenir entre tous cette harmonie qui, aux colonies, encore plus qu’ailleurs, est, avec la continuité des efforts, indispensable au succès.

g) La Métropole. — Mais il n’est pas inutile pour cela que le fonctionnaire colonial soit soutenu dans son travail par la connaissance exacte et éclairée que l’on doit se faire en France de la situation de nos colonies, tant dans les administrations publiques et les établissements privés qui concourent à l'exploitation de leurs ressources, que dans l'opinion qui peut beaucoup pour mener l’œuvre jusqu’au bout.

Les administrations publiques coloniales connaissent assurément les colonies, mais sont encore insuffisamment en liaison étroite avec elles à cause de la lenteur des communications, particulièrement depuis la guerre. D’autre part, le ministre des Colonies, s’il n’a pas par sa personnalité une influence prépondérante sur ses collègues, ce qui aurait été facilité par la création d’un ministère de l’Afrique du Nord et des Colonies, est tributaire, pour beaucoup de questions, des ministres de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères, des Finances, du Commerce, des Travaux publics, des Postes et des Télégraphes et même de la Justice, de l'Instruction publique, de l’Agriculture et du Travail, bref de toutes les autres administrations publiques. Or celles-ci, animées sans doute des meilleures intentions, mais ignorantes des conditions d’existence tout à fait spéciales de nos colonies et particulièrement des populations indigènes, sont inaptes à donner aux colonies l'aide qu’elles pourraient leur apporter pour peu qu’elles fussent plus instruites de leurs besoins et sollicitées davantage en leur faveur.

Un phénomène analogue se passe dans les administrations privées.

Quant au public, celui de France est à la fois, le plus impressionnable, le plus passionné et le plus indifférent. Il semble que notre pays soit celui des contradictions et des antinomies; il s’y passe des phénomènes d’action et de réaction analogues à ceux que l’on peut constater dans le creuset , du chimiste, ce qui explique des paradoxes surprenants comme celui-ci, que le Français soit individuellement le plus enthousiaste et le plus apte à la tâche ingrate de la colonisation, particulièrement dans ses rapports avec l’indigène, et qu'il demeure, en masse, le plus insouciant et le plus indifférent aux choses coloniales, ne faisant pas un geste pour secourir le frère expatrié, livré à lui-même dans des conditions que l’on veut bien se représenter d’une manière fantaisiste par l’imagination, mais dont on ne fera pas un effort pour saisir la réalité vivante.

2° Etudes sur les Indigènes.

La connaissance des indigènes, de leurs caractères physiques, de leurs mœurs, est nécessaire pour exercer sur eux une action bienfaisante. Il y a à, ce point de vue, deux catégories d’études. D’une part, les éludes particulières à chaque groupement indigène doivent être poursuivies et tenues à jour dans les archives de chaque circonscription ; les chefs de circonscription, continuant les recensements nominatifs, doivent connaître le nombre d’hommes, femmes et enfants de chaque village, les familles de chefs, naissances et décès, les déplacements, et, là où ils sont secondés par un médecin, la marche des maladies; ces renseignements actuels doivent se rattacher à ceux concernant le passé, l’histoire connue des tribus indigènes de la circonscription, la codéification de leurs coutumes.

D'autre part, les publications comme la Bibliothèque internationale coloniale, les comptes rendus du Comité des affaires indigènes créé à Paris avant la guerre, les rapports de la commission permanente pour la protection des indigènes, nommée au Congo belge par arrêté du 17 novembre 1909, permettent d’étudier d’une façon plus générale les divers problèmes qui se posent pour l’ensemble des pays de même nature.

C’est ainsi que les deux rapports des 7 juin et 14 janvier 1913, de la Commission du Congo belge pour la protection des indigènes (session de Léopoldville du 15 mai au 1er juin 1911 et de Banane du 26 décembre 1912 au 1er janvier 1913) émettent des avis et des vœux sur la polygamie, la natalité, le mariage des indigènes, l’adultère, la cohabitation, le divorce, la protection de l’enfance, la tutelle, les sociétés secrètes, l’enseignement professionnel, le vagabondage, les chefferies indigènes, les villages de licenciés, l’indigènat, l’impôt, l’acquisition de la propriété, les caisses d’épargne, les maladies contagieuses, la lutte contre la maladie du sommeil, l’alcool, les armes et poudres, la diffusion du commerce.

Une nouvelle session de la même Commission s’est tenue fin 1919. Il serait intéressant que le

Comité des affaires indigènes de Paris reprenne ses travaux et se tienne en liaison avec des comités locaux de nos diverses colonies, ceux-ci se tenant eux-mêmes en liaison avec les chefs de circonscriptions, cercles ou provinces, pour donner à leurs travaux un caractère pratique et efficace.

3° Outillage et ressources.

L'indigène travaille encore avec les méthodes les plus primitives, qu’il s’agisse de débrousser, de faire des plantations, de fabriquer de l’huile de palme, de construire des pirogues, de chasser le bœuf sauvage, de pécher, de porter et vendre ses produits, il ne dispose d’aucun des perfectionnements que l’industrie pourrait lui apporter et qui faciliteraient son travail en le rendant plus productif.

Dans des pays plus développés, c’est le rôle des banques de faire aux initiatives individuelles les avances nécessaires pour seconder leurs efforts. Bien de semblable n’existe encore au Congo, à l’égard des indigènes, bien que dans certaines régions, comme la circonscription des Bas-Congo, des chefs indigènes demandent à créer des associations agricoles pour acheter du bétail et faire de l’élevage. Quoi qu’il en soit, suivant les cas, l’administration ou les sociétés concessionnaires pourraient fournir aux indigènes, au besoin à titre d’avance, tantôt des récipients pour l’huile, tantôt des engins pour la pèche, des outils ou tout autre instrument de travail. 11 faut s’attacher en même temps à étudier en détail leurs besoins, à savoir .exactement quels articles ils demandent pour leur consommation, et à fournir ce qu’ils demandent sans considérer que c’est là un souci superflu ou de minime importance.

De môme, des outils sont nécessaires pour l’enseignement professionnel.

Il va de soi que le grand outillage pour l’amélioration des voies fluviales, l'assainissement et la mise en valeur du pays, emporte avec lui des progrès certains, et que les sommes dépensées à ce titre ne sont pas perdues, parce qu’elles sont productives.

4° Législation.

Quelques lois métropolitaines ont été rendues applicables au Congo. Mais le régime en vigueur est celui des décrets prévu par l’article 18 du Sénatus-Consulte du 3 mai 1854. Le principe fondamental est le respect des coutumes indigènes en fout ce qui n’est pas contraire aux pratiques violentes, qui mettent la race en péril (anthropophagie, traite des esclaves, actes de sauvagerie, poison d'épreuve, manœuvres abortives).

Une circulaire au sujet des mesures à prendre contre l’usage et la diffusion du chanvre, adressée aux administrateurs par le Dr Cureau, le premier Gouverneur du Moyen-Congo, qui connaissait bien les indigènes et a fait sur eux des études précises, délinit très bien notre

œuvre : « La colonisation suppose deux choses : des richesses naturelles et des bras pour les exploiter. Sous ce climat meurtrier pour l’Européen, l'indigène seul peut se livrer à des travaux pénibles ; seul, dans cette sorte d’association ou 1 Européen apporte son génie et ses outils d’industrie, il peut fournir la main-d’œuvre. Le perdre, c'est toute la colonisation compromise. Ainsi, à ne considérer que notre seul intérêt, il nous faut le défendre contre les maladies épidémiques et contagieuses, et c’est l’œuvre du médecin ; contre les agressions et les exactions de toute nature, et c’est l’œuvre du magistrat ; contre la faim, et c'est une partie de l'œuvre économique que nous poursuivons tous; enfin, contre eux-mêmes, contre les vices dont l’intervention européenne leur a apporté la trop facile satisfaction, ou contre ceux qu’ils possédaient avant notre arrivée ».

Le régime de l’indigénat, qui donne aux administrateurs des pouvoirs disciplinaires, est réglementé par un décret. D’autres décrets sont intervenus sur les contrats de travail, sur le recrutement des troupes indigènes.

Pour l'application de ces décrets et pour la réglementation des matières qui n’v sont pas prévues, le législateur de droit commun, c’est le Gouverneur général qui peut ainsi maintenir dans l’ensemble de l’Afrique Equatoriale Française une certaine unité de vue et une continuité d’action. Ce sont des arrêtés du Gouverneur général qui fixent la liste des infractions spéciales à l’indigénat, introduisent la vente et la délivrance aux indigènes des alcools de traite, réglementent les remises d’impôts, les prestations, créent des secteurs de prophylaxie contre la maladie du sommeil.

Le Lieutenant-Gouverneur de la colonie est plus un administrateur qu’un législateur : il prépare le budget, lixe le taux de l'impôt de capitation et le prix de rétrocession des produits acceptés en nature au titre de l’impôt, sous réserve de l'approbation par les autorités supérieures; passe des marchés, préside à la désignation des chefs indigènes, nomme les fonctionnaires indigènes, exerce des pouvoirs disciplinaires, répartit le personnel européen en vue de l’occupation de la colonie ; mais, si ses pouvoirs sont limités en droit, il est plus que tout autre en mesure, s’il reste assez en fonction, disposant des moyens d’exécution, de se rendre compte de ce qui est possible et de ce qui est impossible, et de coordonner tous les efforts sur les solutions réalisables, ou plus exactement de faire passer les spéculations dans le domaine de l’action, ce qui est avec la continuité de vues, la partie la plus intéressante de tout programme.

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