CHAPITRE VI
Retour à Douala et à Edéa.
Tout a une fin. Un jour, l’aimable capitaine anglais, qui veille aux besoins des convalescents de passage à Bouéa, m’annonce qu’il faudra partir le lendemain. Respirons encore un jour le parfum des roses, admirons une dernière fois la masse bleue sombre du mont Cameroun au soleil couchant.
On refait en sens ’nverse la route en lacets qui descend entre les hautes herbes jusqu’à Soppo. On prend place à nouveau dans les wagons du train minuscule qui s’en va prudemment, les freins serrés, au-dessus des ruisseaux écumants, à travers les grands arbres, les palmiers à huile, les bananiers, les plantations de caoutchouc et de cacao.
Voici la mer, sur laquelle flotte une brume légère. A la descente du train, le médecin anglais m’informe que, cette fois, je serai l’hôte du capitaine qui occupe la maison de l’administrateur de Victoria. Cette maison est située au sommet d’une petite colline que gravit un sentier en pente raide. Il est midi; l’air n’est plus aussi irais qu’à Bouéa et, malgré les arbres qui ombragent le chemin, cette brève montée est pénible. Mais on est bien récompensé de sa peine lorsqu’on arrive à la maison.
Au premier étage est un vaste hall d’où l’on jouit d’une vue magnifique : en face, la baie Ambas semée d’iles boisées et couvertes d'une buée transparente; à gauche, la plaine entourée de collines, dans laquelle les villages indigènes se groupent au milieu des cultures; les maisons européennes, dissimulées dans la verdure, s’alignent près de la mer, des deux côtés de la route ombragée d’arbres que nous avons suivie le soir de notre arrivée; à droite, la grande masse verdoyante dujardin botanique
C’est vers ce jardin que je dirige mes pas après avoir déjeuné et pris quelques instants de repos. On m’a prévenu, en elfet, que le capitaine dont je suis l’hôte est occupé à surveiller, à bord d’un vapeur ancré dans la baie, le chargement du cacao que les Anglais ont fait récolter dans les plantations du mont Cameroun, et qu’il ne rentrera pas avant, le soir. Je puis donc disposer librement de l’après-midi.
J’emploie plusieurs heures à errer, solitaire,
(1) Voir Rens. Col., 1, p. 9.
dans les allées dujardin magnifique. On y a réuni, comme dans une serre prodigieuse, tous les arbres des tropiques. Au pied de chacun, une petite plaque émaillée indique son nom, son pays d’origine, son usage. 11 y a des palmiers de toutes les tailles et de toutes les formes, des arbres du voyageur dont les feuilles sont disposées comme un gigantesque éventail, d’énormes manguiers aux feuilles étroites et longues, de gros orangers chargés de fruits. Je vais au hasard par les sentiers qui s’entrecroisent dans ce jardin féerique. Ici est un vaste champ d’ananas, là un verger de jeunes papayers, ailleurs des pépinières de toutes sortes d’arbres utiles : cacaoyers, caoutchoucs, etc. Dans des serres, s’alignent des centaines de pots de terre pour les semis. Les travailleurs restent invisibles. Durant toute ma promenade, je ne rencontre qu’un vieux nègre à cheveux blancs, assis par terre.
J’arrive à une petite rivière qui court, rapide et claire, sur un lit de rochers. Sur le bord, un moulin dont la roue est au repos; non loin de là, un groupe de bâtiments : c’est l’école où l’on enseignait l’agriculture à de jeunes indigènes. Plus près de la mer sont d’autres habitations, des maisons pour les Européens et des cases en tôle ondulée pour les Noirs.
En se promenant dans ce parc admirable, désert et silencieux, on oublierait facilement que nous sommes en guerre. Voici pour me le rappeler : ce sont des vitres brisées et un coin de toiture démoli par un obus; c’est le tronc d’un gros arbre traversé par un projectile. Le Bruix , en effet, a lancé quelques obus sur Victoria pour faciliter le débarquement des troupes.
Je monte au premier étage de la maison qui a servi de cible à nos canonniers et, de là, je vois entrer dans la baie le petit vapeur à roues qui nous a amenés de Douala et qui nous y reconduira demain. Le temps passe et il faut quitter le jardin magnifique.
Je suis l’avenue plantée d’arbres au feuillage épais, le long de laquelle sont bâties des maisons européennes, d’aspect confortable, entourées de beaux jardins. Juste en face du wharf, le bâtiment de la Compagnie Woermann a été sérieusement endommagé par les obus du croiseur. Un poste de tirailleurs anglais est installé dans le magasin contigu. A la nuit tombante, je regagne la maison de l’administrateur, un peu las de ma longue promenade.
Cette jolie petite ville de Victoria doit son origine à un missionnaire anglais baptiste, Alfred Saker. En 1858, il vint établir sur la terre ferme des Noirs de Fernando-Po, à qui l’intolérance religieuse des Espagnols rendait impossible le séjour de l’ île. Cette colonie reçut le nom de la reine d’Angleterre et forma une petite république religieuse indépendante jusqu’à l'établissement des Allemands sur la côte du Cameroun, en 1884.
La mission de Victoria ne fut cédée par l’Angleterre à l’Allemagne qu’en 1887, par des notes
échangées les 27 et 31 janvier. Le consul anglais la remit au gouverneur allemand le 28 mars 1887.
Le beau jardin botanique que je viens de visiter fut fondé en 1889, par le gouverneur von Soden.
Victoria est le port principal d’importation et d’exportation pour la région des plantations du mont Cameroun. Les gros vapeurs doivent rester à plusieurs kilomètres du rivage, mais la baie Ambas, à demi fermée par des îles, offre une protection contre le vent et les vagues. Eu 1913, 162 navires (119 allemands, 30 anglais, 13 espagnols) ont touché le port de Victoria.
Cette même année, le chiffre de la population européenne était de 148 âmes : 126 hommes et 22 femmes.
Les pentes méridionales du mont Cameroun sont la principale région de plantations de la colonie. Une douzaine de sociétés y avaient obtenu des concessions. La plus ancienne est une petite société anglaise Ambas Bay Trading Company fondée en 1888, au capital de 250.000 francs, dont le siège social est à Liverpool. Certaines de ces sociétés, à la fois agricoles et commerciales, étaient arrivées à un degré de prospérité extraordinaire. La plus importante était la Westafrikanische Pflanzungsgesellschaft Victoria , fondée en 1897, au capital de 3 millions de mark et qui possédait une concession de 15 000 hectares. Les premières années avaient été consacrées à la mise en culture de cette concession. Ce fut seulement en 1901 qu’elle distribua un premier dividende de 6 0/0. En 1910, la Société avait 25 employés blancs et 1 .800 travailleurs noirs; 2.500 hectares étaient plantés de cacao; le dividende distribué cette année-là fut de 15 0/0. Depuis lors, la prospérité n'avait fait que s’accroître. En 1913, la Société avait exporté 1.560 tonnes de cacao, 28 tonnes de caoutchouc, 74 tonnes d’amandes de palme, 860 tonnes d huile de palme Le bénéfice net avait dépassé 850.000 mark, et l’assemblée générale tenue en mai 1914 avait décidé d’attribuer un dividende de 20 0/0 aux actionnaires.
C’est par Victoria que s’exportait la plus grande partie du cacao ‘récolté au Cameroun; en 1912, 3.475 tonnes valant 3.320.000 mark, sur une production totale dé 4.551 tonnes valant
4.242.000 mark. En 1911, la production de la colonie n’avait atteint que 3.582 tonnes valant