‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 23 sur 134 · mark · texte numérisé non relu

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Non loin de Victoria, à Tiko, au fond d’une des criques de l’estuaire du Cameroun, une autre société avait entrepris la culture des bananes. Au commencement de mai 1914, une compagnie de Hambourg avait lancé un navire pourvu d’installations spéciales pour le transport des bananes fraîches du Cameroun en Allemagne. Des colons français établis en Guinée avaient reçu des offres de cette compagnie, dont le vapeur aurait fait escale à Conakry.

A Victoria, les nuits sont moins fraîches qu'à Bouéa et on n’y jouit pas d’un sommeil aussi

réconfortant. Je me lève de bonne heure et, après avoir pris congé de mon hôte, je me dirige vers l’appontement, où attendent déjà d’autres voyageurs, Anglais et Français. Nous embarquons dans une grande pirogue qui nous conduit à bord du Porpoise. Le petit pont a été couvert d’une tente, ce qui constitue une amélioration sensible. Comme au voyage d’aller, des indigènes s’entassent à l’avant et à l’arrière du bateau.

Nous levons l'ancre ; sur la mer parfaitement calme, Hotte, comme la veille, une brume légère. Le rivage, couvert de forêts, s’estompe dans cette vapeur grisâtre. A la pointe d’un cap, on aperçoit un phare qui a l’aspect d’une forteresse du moyen âge. Puis, pendant des heures, c’est le spectacle monotone de rives boisées, aperçues à travers la buée tiède. Notre bateau, après avoir dépassé les navires coulés, remonte prudemment le fleuve Wouri. Debout près des aubes, un matelot noir jette sans arrêt la sonde et, d’une voix chantante, annonce en anglais la profondeur trouvée : iwenty feet ! fiflcen feet! eighteen feet !

Sur la rive gauche du fleuve, apparaissent d’abord les grands arbres du jardin de l’hôpital et le réservoir des eaux, énorme cylindre élevé sur un bâti métallique. Visibles de très loin, ces arbres et ce réservoir constituaient d’excellents objectifs pour les pointeurs du Challenger. Le « casino » des officiers, situé au bout du jardin de l’hôpital, dominant le fleuve, fut à demi démoli par les obus.

Au battement régulier des roues dans l’eau jaunâtre, nous approchons lentement de Douala. Nous accostons à l’appontement principal. Des porteurs attendent qui prennent nos bagages, et notre petit convoi se dirige vers l’hôpital d'où nous sommes partis vingt jours plus tôt. Là, un médecin anglais nous dit qu’il n’y a plus de place pour nous. Nous repartons, suivis de nos porteurs, vers le dépôt des troupes françaises installé à la Mission catholique. Le capitaine qui le commande n’a pas été prévenu de notre arrivée, mais il organise rapidement notre logement.

11 m’envoie loger à la Mission baptiste. Bâtie au bord du plateau, la maison est bien placée pour recevoir la brise, qui, à certaines heures, souffle de la mer et rend plus supportable la température humide et chaude. Les chambres sont au premier étage etouvrentsur unevérandad’où l’on découvre une belle vue sur le lleuve. Sur la rive droite, on aperçoit des bois et les maisons de Bonabcri. Lorsque la marée est basse, beaucoup de jeunes indigènes, garçons et filles, viennent prendre leurs ébats, avec de grands cris, dans les eaux boueuses au-dessous de la mission. Au milieu du fleuve, est ancré le Challenger. La vie du bord se répercute dans la ville : à 8 heures du matin, le clairon salue les couleurs britanniques qui sont hissées à la poupe; un coup de canon annonce l'heure de midi ; à 6 heures du soir, les couleurs sont amenées et saluées comme le matin. La nuit venue, les lumières du croiseur allongent des reflets d’or tremblotant dans l’eau noire.

Pendant mon séjour à l’hôpital, la réparation

du pont sur la Dibamba avait été terminée et le voyage de Douala à Edéa s'effectuait en quelques heures. Mais les trains n'étaient pas encore fréquents et je dus attendre pendant trois jours le premier départ. Je prolitai de cet arrêt forcé pour ! revoir les camarades restés à Douala et pour llàner de nouveau à travers la ville. Elle était plus animée qu’au mois d’octobre ; les indigènes ; y étaient revenus en grand nombre; les factoreries anglaises, King, John Uolt, Hatton and Gookson, étaient rouvertes ; l'intendance anglaise avait organisé des magasins à l’usage des troupes alliées, auxquelles elles vendait à prix modéré des vivres et des vêtements. Les rues de la ville avaient ôté dépouillées de leurs noms allemands.

\ Sur des écriteaux fraîchement peints on lisait les

Inoms des chefs d’Etat alliés : King George Street était prolongée par Président Poincaré Street ; ceux des généraux alliés : Joffre Rocid, Kitcliener | Street , Freuch Rocid ; ceux des croiseurs qui avaient contribué à la prise de Douala : Challenger Street, Cumberland Street , Bruix Street, et aussi ceux des officiers morts au Cameroun depuis le début de l’expédition : Franquevillc Street , De Martel Street.

Le jour du départ arrive et je m’installe dans le wagon blindé où j’avais pris place à Edéa il y a environ six semaines. Voici de nouveau les terrains cultivés aux environs de Douala ; nous franchissons lentement le pont réparé, puis nous entrons dans la grande forêt monotone. Les petites gares ont été mises en sérieux état de défense : les abatis, les tranchés, les réseaux de fil de fer barbelé en font des blockhaus imprenables. Une attaque allemande sur la gare de Kopongo, le 5 janvier, a complètement échoué.

Parti à 7 b. 1/2, le train arrive vers 1 heure de l’après-midi au bord de la Sanaga. Le génie a déjà commencé la réparation du pont. Une passerelle pour piétons franchit la coupure. Des cases pour les travailleurs indigènes ont été construites, et sur le chantier règne une merveilleuse activité : on coupe des arbres dans la forêt; on prépare les pilotis qui seront enfoncés dans le lit du lleuve et les madriers qui soutiendront le tablier, sur lequel seront posés les traverses et les rails.

En attendant que la réparation soit achevée, personnel et matériel sont transportés par eau. On embarque sur une chaloupe à vapeur qui emmène à son liane un chaland chargé de bagages, de caisses de vivres et de munitions. On contourne la pointe occidentale de l’ile. Le niveau du fleuve a beaucoup baissé depuis le mois de décembre : de grands bancs de sable jaune sont à découvert; la cheminée d’une grosse chaloupe coulée par les Allemands commence à émerger.

Au débarcadère, les officiers m’attendent. Us me font compliment de la belle mine que j’ai prise à Bouéa. Je me réinstalle, à l’ouest du plateau, dans la petite maison aux persiennes grises que je croyais bien ne plus revoir et je reprends mon service.

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