BSN GARDANE, POSTE FRANÇAIS DU SUD TUNISIEN
Phot. Bonamy.
à l’activité d'un comptoir; cette ville est à l’heure actuelle dotée d’un chemin de fer qui la relie à Tunis; elle est la véritable capitale économique du Sud-Tunisien; le commerce des grains et de l’alfa y est très important.
Enfin, au point de vue caravanier, Gabès est le centre côtier le plus proche pour atteindre le Tidikelt, le Iloggar, Ghadamès, Ghat, le pays Azdjer et l’Air.
Le commerce « intersaharien » a beaucoup diminué, il n’a cependant pas disparu et il est susceptible de se développer. C’est ainsi qu’un poste de la Compagnie saharienne du Tidikelt installé à Admer, sur la route de Ghat, a recensé tous les convois qui sont passés en 1910 par ce poste. II a compté 3.219 chameaux allant du Soudan à Chat et 2.355 chameaux allant en sens inverse. Soit un total de 5.574 charges. Le Consul de France à Tripoli écrivait, la même année, que le nombre de charges venant du Sud et arrivées à Tripoli était de 2.000.
La Régence de Tunis, si elle est décidée, comme nous le pensons, à favoriser les relations commerciales avec le Sahara et le Soudan, a le devoir de prendre quelques mesures. Nous avons déjà si-
gnalé celle (jui concerne l’exportation du sucre. Il y en a une autre qui s’impose, c’est le rétablissement à Gabès de l’entrepôt réel par passavant de transit tel qu'il existait avant la guerre. Les droits de douane n’étaient alors que de 8 0/0 ad valorem sur les marchandises destinées au Soudan et passant par Gabès, à l’heure actuelle, ils sont trop élevés pour permettre de tenter la concurrence avec Tripoli et Kano.
Nous n’ignorons pas que le service des douanes du Protectorat est hostile à cet entrepôt réel. Il prétend que les marchandises destinées au Sahara ne prennent pas toutes la route du Sud, beaucoup retourneraient en fraude vers le Nord pour rentrer soit en Tunisie, soit en Algérie.
Nous ne pouvons pas nier que cette fraude existe : quand il y a une douane, il y a toujours des contrebandiers. Il appartient cependant aux autorités de prendre les mesures nécessaires pour réduire cette fraude au minimum. Nous ne demandons, du reste, l’entrepôt réel que pour certains articles dont la consommation est courante au Sahara et au Soudan et non pour les nombreuses catégories de marchandises qui figuraient à la nomenclature antérieure à 1914 et qui alimentaient particulièrement la fraude, comme le poivre, par exemple.
En ce qui concerne l’entrée au Soudan, aucune question douanière ne se pose. En effet, le Gouverneur général Merlin, alors Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale Française, dans un câble n° 360 du 11 novembre 1913, adressé au ministre des Colonies, a déclaré qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que les marchandises importées par caravanes du Sud tunisien entrassent en franchise en Afrique Equatoriale Française. Il terminait sa lettre en disant qu’il lui paraissait utile que les dispositions de ces règlements soient portées à la connaissance des maisons de commerce tunisiennes susceptibles d’organiser des caravanes à destination des possessions françaises du Tchad. Nous pensons que M. le Gouverneur général Merlin, à l’heure actuelle Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, entend, en ce qui concerne la colonie de l’Afrique Occidentale Française, pratiquer la même tolérance en matière douanière.
Une dernière question, non sans importance, se posera dès la reprise des relations commerciales avec le Soudan, c’est la question des routes que devront suivre les caravanes pour la traversée du désert. Nous avons dit plus haut que ces routes ou plutôt ces pistes emprunteront le territoire de trois possessions différentes : la Tunisie, l’Algérie et l’Afrique Occidentale Française; il sera donc nécessaire qu’une entente préalable ait lieu entre les différents gouvernements afin que la collaboration en matière de police puisse s’effectuer d’une façon effective. La T. S. F. dans cet ordre d’idées sera d'un précieux concours.
11 existe plusieurs routes pour se rendre de Gabès en Air. L’une, la plus longue et qui a
actuellement la préférence des indigènes parce qu’elle est jalonnée de postes français et traverse des contrées réputées tranquilles, passe par Kebili, atteint Ouargla, In-Salah, gagne le Iloggar par Tin-Tarabin et enfin Agadès.
Ainsi qu’il est facile de s’en rendre compte sur la carte, elle fait un immense détour vers l’ouest, mais elle permet aux caravanes de commercer tout le long du chemin dans les oasis, dans les villes de garnison et dans les campements des Touareg Iloggar. Les transporteurs par cet itinéraire pourraient être des Chaamba, des Trouds, dans la première partie, et des Touareg Hoggar dans la deuxième. Le parcours est d’environ 2.800 à 3.000 kilomètres, il est lort connu de tous les nomades du désert et peut être effectué en 120 à 130 jours par caravane.
Une autre route légèrement plus courte pourrait passer plus à l’Est par Fort-Lallemand, ou même directement par Temacinin (Fort Flatters), le Hoggar (région de Tazarouk) et l’Air, soit par Tin-Tarabin et In-Azaoua ou par Touaret; le parcours ne serait que d’environ 2.500 kilomètres, il est assez connu; 90 à 100 jours seraient nécessaires pour couvrir cette distance.
Une autre route beaucoup plus courte, plus directe, de Gabès se dirige vers Ghadamès, traverse tout le territoire des Azdjer et atteint Djanet puis Iferouane et Agadès; mais certaines étapes se font en zones complètement désertiques, l’eau et les pâturages y sont souvent rares ou médiocres. Cette route ne quitte pas le territoire français ; partant de Gabès elle passe exactement par : Médcnine, chef-lieu du territoire du Sud, Talaouine et Bir-Kccira, postes, Bir-Pistor, puits, laisse Ghadamès, à l’Est, atteint Ilaci-Moulay où l’eau est mauvaise, passe à Tamelouli où l’eau est médiocre et en faible quantité, rencontre ensuite une zone désertique et après six jours de marche atteint l’oued Tarat, gagne l’oued Ad mer et enfin arrive à Djanet; soit environ 1.200 kilomètres qui peuvent être couverts en quarante ou quarante-cinq jours par caravane. Ensuite, on peut se diriger sur l’Air, soit directement, soit en faisant un crochet sur le Iloggar. Avec les pertes de temps, les arrêts, il faut compter par cette route un voyage de deux mois et demi à trois mois pour aller par caravanes de Gabès à Agadès, soit 2.200 kilomètres environ.
Cette dernière route est donc sensiblement plus courte, mais par suite de l’insurrection des Azdjer et des troubles de Tripolitaine, elle a été complètement délaissée par les caravanes depuis cinq ans.
Quelle est l’importance du commerce saharien par caravane? Peu considérable, nous le disons très franchement. Ce commerce existe, il peut être développé, mais il n’aura jamais qu'une importance relative, tant que des moyens de transport plus modernes n’auront pas été substitués à ceux qui existent actuellement.
Le Sahara par lui-même ne peut alimenter un grand commerce; ce pays est pauvre, le manque d’eau le rend impropre aux cultures et à l’éle-
BULLETIN DU COMITE DE L'AFRIQUE FRANÇAISE
vage; il ne produit que des dattes dans ses oasis, du sel et du nalron dans ses mines et ses sebkha; son sous-sol, il est vrai, non encore prospecté, nous est peu connu; peut-être nous réserve-t-il des surprises! Sa population, d’autre part, est peu nombreuse et très clairsemée sur un immense territoire qui va du 18e parallèle (latitude de Tombouctou et d’Agadès) au 32° parallèle (latitude de Ouargla), et de l’Atlantique au 18° de longitude Est, c’est à-dire aux environs de Ghat. Trois à quatre cent mille nomades à peine, d’origine berbère ou arabe, vivent dans ces solitudes; leurs besoins sont restreints et leurs ressources assez faibles.
Le Sahara apparaît toujours comme un obstacle qu’il faut franchir pour atteindre la zone peuplée : le Soudan.
L’intérêt commercial qui s’attache actuellement au trafic caravanier reste par conséquent dans le domaine des opérations de petite envergure. Le capitaliste ou le commerçant européen ou nord africain peut néanmoins parfaitement s’intéresser à ce genre d’opération, mais il devra se contenter d’avoir à Gabès un comptoir tenu par un Européen, des sous-comptoirs indigènes dans les centres sahariens de Fort-Flatters, In- Salah, Ghadamès, Djanet, Agadès, etc.., et ensuite borner son initiative à commanditer des caravaniers indigènes. Une installation de cette sorte, pour ainsi dire sans frais généraux, peut faire de gros bénéfices, car en matière de commerce saharien, si les opérations ne sont pas très importantes, les bénéfices sont considérables.
La nécessité du maintien et du développement des relations intersahariennes est d’une importance plus générale. En effet, la télégraphie sans fil fonctionne déjà au Sahara; l’automobile a atteint le Hoggar, et l’aviation, qui a fait son apparition à In-Salah, étudie en ce moment toute une série de nouveaux itinéraires avant que le rail ne vienne souder définitivement les possessions françaises d’Afrique.
N’est-il pas nécessaire de préparer les voies à toutes les entreprises scientifiques modernes ? Ne devons-nous pas chercher à entretenir des relations de plus en plus étroites avec les nomades du désert, afin que, le jour où nous devrons entreprendre de grands travaux, nous ne nous trouvions pas en présence d’indigènes encore hostiles, mais en face de gens qui nous connaissent et savent qu'à notre contact il est possible d’améliorer leur existence ?
Les nomades, Touareg et Maures sont gens intelligents; eux seuls seront capables de nous apporter une aide efficace dans l’exploitation d’une voie ferrée transsaharienne ; après dressage, ils seront en mesure de seconder ou même de remplacer une grande partie du personnel européen dans les régions les plus désertiques et les plus torrides du parcours.
Leur apprivoisement complet ne pourra être obtenu que lorsque les caravanes circuleront
librement d’une rive à l’autre du Sahara. Les nomades sahariens ont la réputation de brigands redoutables et impénitents, mais ils ne se font brigands que parce qu’ils ont faim; le jour où les caravanes leur apporteront les quelques objets ou denrées indispensables à l’existence, qu’ils échangeront contre les produits soudanais, la sécurité des pistes sahariennes sera complète, le brigand se sera fait gendarme.
Encourageons donc le mouvement caravanier transsaharien : il apportera un peu de bien-être aux populations sahariennes dont nous aurons certainement besoin un jour et il contribuera à la pacification définitive du désert beaucoup mieux que maintes expéditions militaires.
André Bonamy.
Les Prétentions Minières Allemandes