LES CHEFS DU SENOUSS1SME
Photographie prise à Gedabia sous une tente.
(De gauche a droite : Si Souf Eddin, frère de Si Labed ; Si Iledda, frère de Si Mohammed Idriss, envoyé en ambassade à Rome; Si Mohammed Idriss. chef suprême des Senoussis; capitaine italien Campani, du service des Affaires indigènes de Cyrénaïque.)
depuis Koufra. A fi heures, nous arrivonsau puits de Bir Boutafan.
Bir-Boutafan profond de 70 centimètres, eau très bonne, en grande quantité.
Le 16, marchant direction soleil couchant, nous venons camper à Gialo.
Gialo est une grande palmeraie qui comprend deux grands villages. Les habitants sont appelés mogabres, ce sont tous des caravaniers commerçants, ce sont des anciens trafiquants de viande humaine.
Le 17, marchant direction soleil couchant, nous venons camper à Aougila.
Aougila est une grande palmeraie de plus de 20 kilomètres de long.
Les habitants font les tisseurs et fabriquent des djerd très appréciés, on les appelle des Logtli.
Les 18 et 19, marchant direction Nord-Ouest, nous sommesenfin dans les pâturages à chameaux, nous arrivons à Bir-Mreg.
Bir-Mreg, profond de 4 mètres au pied de trois gros gours dans un oued très boisé et très abondant en eau mais très salée.
Le 20, toujours même direction, nous campons
Idris. 11 y a toute une foule de campements qui entourent le village où réside sa seigneurie. Il m’est difficile de pouvoir juger de l’importance de ce pays, il y a tous les jours marché, des nomades même de l’extérieur, de nombreux troupeaux, c’est un mouvement continuel.
Les habitations sont bâties en pierres de taille.
La population stable est de...?
Le 24, je campais au premier poste avancé italien, à Zouetin. C’est un campement avancé, au bord de la mer, c’est par ce poste que sont ravitaillées les troupes senoussistes du grand cheikh Essenoussi, actuellement sous la direction et le contrôle militaire de l’Italie.
Je fis séjour à Zouetin du 24 au 30 avril 1919.
Le 30 avril, 1er mai, j’arrivais à Benghasi.
Benghasi est une gentille petite ville, fermée, d’un style tout à fait oriental, en face la jetée; un square avec jardin d’agrément, une belle avenue avec bâtiments style moderne. Les rues sont très spacieuses. La ville est d'une propreté impeccable.
D’après les dit-on, il y aurait 35.000 habitants.
Il y a un amorcement d’une voie ferrée de 3o kilomètres de long qui va vers l’Est.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
La construction d’un port va être incessam ment entreprise, les crédits ont été votés, le coût serait de 30 millions de francs.
Le 23 mai je quittais Benghasi et arrivais à Bizerte le 26 mai par le contre-torpilleur Y Epieu.
En terminant, je suis heureux de pouvoir adresser mes plus chaleureux remerciements à M. le Consul qui, par une habile politique et connaissance approfondie de l’arabe, a su mènera bonne fin une tùche aussi difficile que celle de nous restituer à notre cher pays;
A MM. les officiers italiens des Affaires indigènes de Benghasi qui ont mis à ma disposition tous les moyens qu’ils avaient pour me faire distraire et qui rn’ont confié à deux charmants sousoffi'ciers que je remercie beaucoup, eux aussi, car ils se sont dépensés de leur mieux à dissiper un peu ma tristesse et à me faire oublier mes mauvais jours vécus.
J’ai aussi mes remerciements les plus chaleureux à adresser à tous les sous-officiers de l’équipage de Y Epieu qui, eux aussi, par leur jovialité et leur verve primesautière, ont contribué pour beaucoup à dissiper toutes ces vapeurs ombrageuses qui assombrissaient mes idées.
Signé : Laurent Lapierre.
Si Mohamed Mehdi Senni ben Mohamed ben Abdallah. — Originaire du Fahia-Ouadaia. peut avoir quarante-cinq ans de petite taille gros, au cou de taureau, au visage plai sant, de teinte foncée, fourni d’une barbe très noire, Mehdi Senni était l'homme de confiance de Si Labed. Il a envoyé quelques fois des mehalla contre nous ; mais il est toujours resté à l’écart. Cet homme qui aime les bruits, les pompes et les honneurs, a abandonné en 1917 la cause de Si Labed et s’est rangé du côté d’E Barouni et des Turcs.
Khalifa ben Askeur. — En 1014, fut nommé mokkadem par Si Labed. de toute la région comprise entre Dehibat- Zouara-Tripoli. Dès le début des opérations, il marcha d’accord avec son chef, mais à la suite du premier échec qu’il éprouva du côté de Oum-Souigh-Dehibat (1015), il se détacha complètement de Si Labed en renvoyant sur le champ Hachemi auprès de son maître. Ben Askeur avait gagné de nombreux partisans à sa cause. Il s’adjoignit à El Barouni et continua à jouer de sa tête.
Mohamed Hachemi. — Est un homme énergique, capable, intelligent, doué d’une force morale supérieure, il fut tour à tour moutaserif (commandant de petits districts), commandant de mehalla (région de Nalout). En 1010, il fut destitué de toute fonction et jeté en prison pour avoir cherché à faire son jeu au détriment de Si Labed. Il a anciennement participé à de nombreux combats contre nous dans le Ouadaï. Il est actuellement à Koufra.
Boubekeur Targui. — Chef d’état-major de Si Labed. Il avait la direction militaire des opérations. Mort à Gatroun, commencement 1018.
Boubekeur ben Naimi. — Ex-saharien, homme de confiance de Si Labed, il fut un de ceux qui prépara de son mieux le soulèvement desAjjer, il fut envoyé à Rhât par Si Labed quelques jours après les affaires de Djanet comme directeur politique et militaire de ce moment. Il a participé au combat qui a eu lieu à l’oued Ihan et s’est flatté à moi
d’avoir tué l’adjudant Je crois qu’il était aussi à l’alïaire
d’Aïn-el-Hadjadj. Il était comme chef d’un parti rebelle dans les affaires qui se sont déroulées du côté d’Agadès. Il était de retour au Ouaou vers fin 1917, je ne sais ce qu’il est devenu.
Kaoussen. — A toujours marché d’après les ordres de Si Labed, qui faisait faire des prières au Ouaou pour que ses entreprises brigantesques au Soudan ahoutissent à de bonnes fins pour la secte. Rejeté du Soudan par les troupes de l’Afrique Occidentale Française et le goum Moussa, il s’était réfugié au Tibesti ; là. à la suite de certaines divergences de vues entre lui et Si Labed, il s’est complètement séparé de ce dernier, s’est porté au Ouaou et, après avoir tout saccagé, il s’est rendu à Gatroun en compagnie du sultan Kadogo. Attiré dans un guet-apëns par les Turcs, il y fut tué.
Kadogo. — Sultan d’Agadès. — Serait à Gatroun avec les restes de la mehalla Kaoussen.
St Mohamed Ali Lacheb. — Oncle de Si Labed, a été pendu par les Turcs à Sahba en août 191 7.
Cheikh Ardesselem Chardag Tarhouni. — Blessé au Soudan, du côté d’Agadès, s’est réfugié à Koufra, où il est actuelmeut.
Boubekeur ag Akhamoud ben Brahim. — Kel Djancli (ladhanaren), dissident depuis 1911, a été un des principaux conspirateurs pour 1 affaire d Esseyen. Comme Akouan, il semble avoir assez d’ascendance sur les Kel-Adjahil. Actuellement, je crois, à Djanet.
Safy. — Frère d’El Khoussini, d’Adjahil, dissident depuis 1911, Akouan, grand coupeur de routes, a tué les porteurs d’un courrier de M. le capitaine R... (courrier au sujet compte rendu renfort garnison Kidal, résultat combat de Taoua, cercle de Gao-Gao), senoussiste acharné.
El Houssini ag Mokhamed, d’Adjahil . — Parti en dissidence un peu avant 1 affaire d’Esseyen ( 10 1 3) par crainte d’être inculpé d’avoir entretenu des mésintelligences avec l’ennemi. S’est tenu tranquille depuis 1013, n’a fait que le sokhrar des caravanes de Si Labed, m’a demandé d’intervenir en sa faveur pour qu’il obtienne l’aman, a été un de mes informateurs sur tous les épisodes heureux et malheureux qui se sont déroulés chez nous depuis 1014.
St Mokhamed ag R’li. — Chef de la tribu des lkaskazen a toujours été insoumis, inconnu en 1914, il obtint l’autorisation de se rendre au Soudan, où il a été envoyé par Si Labed ; a pris une part active contre nous dans l’alïaire d'Agadès, où, d’après le tirailleur soudanais qui était prisonnier à Koufra. il a fait égorger une dizaine de nos tirailleurs soudanais. A conduit à Koufra, en 1917, une caravane de trois cents esclaves parmi lesquels se trouvait le tirailleur ci-dessus. Cet homme a reconnu son erreur. Il demande le pardon et m’a promis que ce serait bien fini, que jamais plus il ne se laisserait tromper, que si le pardon lui était accordé il retournerait dans son pays ramenant beaucoup des siens ; qu’il resterait auprès de nous, qu’il ferait tout ce que nous exigerions de lui, et nous le procurerait et enfin qu’il serait avec nous jusqu’à la mort.
Lui faire connaître que l’amau lui est accordé par un de ses gens ikaskazen, si toutefois cela était, chose qu’il ne mérite pas.
St Labed ben Mohamed Chérie ben Mohamed ben Ali es Senoussi el Khateb el Hassan el Idris. — Est un homme très prétentieux, intelligent, rusé, hypocrite, à la figure changeante, il connaît très bien les Arabes et sait s’en servir, il est partisan du proverbe : « baise le chien sur la bouche si tu as besoin de lui ». Au fond, il est timide et semble avoir bon cœur. J1 est le seul conservateur de la secte (c'est-à-dire qu’il avait reconnu avant la mise en scène des événements qui devaient se dérouler, que tout acte d’hostilité contre les puissances européennes irait irrévocablement à la perte de la confrérie).
Cet homme cherchera aujourd’hui par tous les moyens à refaire le prestige de la seuoussia qui est déjà beaucoup tombé, en cherchant à regagner le plus grand nombre de prosélytes que ces quelques années de brigandage ont refroidis ou’fait perdre.
Il est très susceptible, aussi je crois qu’il serait très sensible à une politique basée sur un ton tout à fait amical qui nous permettrait, sinon d’avoir raison de lui, du moins de nous mettre en bonnes relations avec ses intentions qui sont d’effacer toutes les traces de la guerre et de ramener l’amitié.
Je citerai ici quelques mots de l'entretien que nous eûmes avant de me congédier :
« Tu me connais mieux que ce que je me connais, tu sais qui je suis, c’est à toi de parler en bien de moi auprès de ton gouvernement. »
Sultan Ahmoud. — Je connais très peu ce dernier qui m’a toujours tenu à l’écart, j’eus néanmoins l’occasion de le voir à Djanet C’est un bel homme, d une soixantaine d'années, d'une tenue irréprochable, à allure distinguée, il cause très peu et pose en type autoritaire.
11 a pris part à l’attaque de Fort-Charlet en m trs 1916. En mai «917, il était chef d’un parti rebelle, composé de trois cents fusils levés au Sinaoun et attaquait Fort-Fiat ters. A la suite de l’échec du côté de Flatters, il dirigea le rezzi qui s’empara du convoi de munitions et dattes escorté par les maréchaux des logis C... et S .., qui y trouva la mort.
Des racontars ont voulu que, contre les ordres d’Ahmoud, quelques rebelles achevèrent le pauvre S..., qui était blessé grièvement.
En juillet 1917, Ahmoud vint à Ouaou. Je ne pus lui causer, néanmoins je lis comprendre à un djaneli nomme Amrar d'Azel'ouaz, qui faisait partie de sa suite, qu’Ahmoud n’avait rien à gagner en continuant à faire ainsi.
Je citerai ici quelques paroles qui peuvent être signilicatives que Sultan Ahmoud dit au lieutenant italien :
« Je me souviendrai toujours de ce que me dit le major... de la garnison de Rhàt. J’avais en lui un véritable ami et j’ai reconnu que les roumis n avaient qu’une parole, qu’une chose dite était chose tenue. Je n'ai pas encore trouvé un ami franc dans 1 Islam. »
Signé : Lapierre.
Üuargla, le 22 juin 1919.
Le maréchal des logis Lapierre
à Monsieur le commandant militaire du territoire des oasis, Ouargla.
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le goumier Boudjema ben Nadji d’In-Salah, qui nous suivit, le brigadier B... et moi ch captivité, restait avec nous comme ordonnance jusque vers fin 1916.
En novembre, il quiltait le Ouaou et suivait Sultan Ahmoud. On lui avait fait entendre qu’on le renvoyait près des siens au Touat. Il partait en cachette. Une fois du côté de Oubari. il fut envoyé dans l’erg d’Edeyen, auprès d’un esclave de Si Labed qui y gardait les troupeaux de son maître. Boudjema ben Nadji fut ainsi assujetti au rang d’esclave des esclaves.
En compagnie de son nouveau maître, il eut l’occasion d’apprendre à connaître l’Edeyen ; il eut une fois l’occasion de se rendre à Ghadamès : là des chaamba, bien intentionnés sans doute, lui offrirent de lui favoriser sa fuite pour rejoindre nos lignes du côté de Bir-Pistor, le plan fut ébruité, il ne put réussir.
En mars 1917, Sultan Ahmoud qui, avec une mehalla forte de 300 fusils (en majeure partie arabes du Sinaoun) se portait à Fort Flatters, le lit suivre. Boudjema ben Nadji, de retour à Ouaou vers lin 1917, m’informait:
1° L’erg d’Edeyen est un grand rh’mella où il y a de nombreux pâturages où paissent de gros troupeaux de moutons et chèvres et de chameaux. La population est peu dense, les campements gé-
néralement aux abords des puits sont très espacés les uns des autres. Il estime au maximum à 300 âmes le nombre des gens qui peuplent cet erg. 11 y a beaucoup d’ouled djeramna, quelques touareg, mais le plus grand nombre des Djeramna et Ifoghassi vivent au nord de Ghadamès, dans la vallée qui conduit au Sinaoun ;
2° Que les munitions transportées par la caravane, escortée par les maréchaux des logis C... et S... avaient été laissées et cachées sur un des plus hauts mamelons d’une chaîne de montagnes formée de gros blocs à environ 2 heures à l’Est et au Sud du puits où avait campé anciennement le capitaine M...
J’avais fait un petit croquis en même temps
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i FORT FLATTERS
Afrique Française
qu'un compte rendu que je crois me rappeler et que je représente ici selon mes souvenirs.
Je ne saurais dire si ces munitions d’artillerie y sont à l’heure actuelle. Des recherches nous réservent peut-être la surprise, car je crois me rappeler que ni touareg ni djeramna n’ont voulu prêter leurs chameaux pour leur enlèvement et Si Labed lui-même en a fait l’abandon.
Au Ouaou, Boudjema ben Nadji reprit son premier emploi auprèsde nous. Il nous quiltait sans rien dire en mars 1918 et partait en compagnie du lieutenant italien et d’un adjudant indigène italien pour se rendre au Fezzan.
Le lieutenant italien put rejoindre Mourzouk où il fut fait prisonnier par les Turcs.
Boudjema ben Nadji, les premiers bruits ont laissé entendre qu’il était arrivé à Mourzouk avec le lieutenant ci-dessus. xMoi, de mon côté, j’ai cherché par la suite à avoir quelques nouvelles de lui, mais je n’ai pu rien savoir sur ce qu’il était devenu.
L’adjudant indigène italien fut tué par des senoussisles à Zouila.
Quant aux autres indigènes qui faisaient partie de la garnison de Djanet et qui ont été faits prisonniers avec le brigadier B... et moi, je les ai laissés à Rhàt ou Djanet et n’ai pu avoir que les nouvelles suivantes sur eux :
Ahmed ben Amran, saharien, a suivi les rebelles et est allé faire la guerre au Soudan.
Abderrahman ben El Hadj Ahmed, saharien, a suivi les rebelles et est allé faire la guerre au Soudan.
Allan ben Salem, saharien, a suivi les rebelles et est allé faire la guerre au Soudan.
Mohamed ben Brahim, brigadier, malade, a été retenu à Rhàt et a finalement réussi à rejoindre les lignes françaises.
Ouargla, le 22 juin 1919.
Signé : Lapierre.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Ouargla, le 23 juin 1919.
Le maréchal des logis La pierre ,
à M. le commandant militaire du territoire des oasis, Ouargla.
J’ai l’honneur de vous rendre compte, en réponse à votre note n° 4190 :
I et II. — Que la caravane qui m’a conduit à Koufra se composait de 12 chameaux, de 2 sokhrars (esclaves de Si Labcd) et un bachamar guide nommé Safy (djaneti, frère de Mokhamed a'g Amechaoui).
Safy me tint à l’écart sous le prétexte que j’étais un vulgaire roumi, durant tout le trajet de Ouaou à Koufra et m’empêcha de ce fait à avoir toute relation avec les indigènes des pays où nous passions.
Néanmoins, comme chrétien, « toubib » j’ai pu voir quelques gens qui, en invoquant des faux prétextes de maladie, me faisaient mander; j’ai constaté que ces gens-là, assez raffinés, ne sont pas si fanatiques, si faux et barbares qu’a voulu nous le faire entendre Rohlfs dans son compte rendu sur sa reconnaissance de Koufra J’ai vu une famille d’In-Salah, je crois de la tribu des Oulad-Azzi, un jeune homme, deux femmes dont le père aurait été tué à In-Salah par les Français, ces derniers ont été gentils pour moi et m’ont servi une diffa en secret.
III. — J’ai eu l’occasion de voir au Ouaou le sultan Tibbous Brahim, cet homme me paraît n’avoir aucune influence près des siens. Il vit misérablement entre Bardaï-Aouzo-Gatroun.
Sultan Brahim me dit un jour que le gouvernement français lui avait offert un traitement annuel de 900 francs, mais que c’était là bien peu.
J’ai connu Ahmed ben Naceur, fils d’Abdeljelil des Oulad-Sliman, ce dernier m’a peu causé, mais il m’a fait comprendre qu’il n’attendait plus que le retour du gouvernement italien pour être tranquille.
IV. — En août 1918, Si Labed nous envoyait quelques chameaux pour notre transfert de Ouaou à Koufra (à cette date mes pauvres camarades étaient morts). Les dit-on voulaient que Si Labed désirait nous voir avant de nous renvoyer.
Je partais pour Koufra le 15 août 1918. Commencement de janvier 1919, lorsque je fus à peu près remis de mon voyage Ouaou-Koufra, Si Labed me fit appeler, il me remit une lettre qui nous était adressée par M. le consul de France de Benghasi. Quand j’eus pris connaissance de cette lettre, il me dit : « Maintenant tu dois être heureux, tu vois que j’ai fait le nécessaire. J’ai été touché de la lettre qu’il m’a adressée à moi personnellement et qu’il a écrite en arabe, de même que du bon accueil qu’il a fait à mon envoyé. J’attends maintenant des ordres que j’ai demandés moi-même à Sidi-Idris. Sois tranquille, espère, Dieu t’a conduit ici, Dieu te reconduira chez les tiens. J’aurais voulu vous voir tous, mais telle
n a pas été la volonté de Dieu, qu’il leur accorde son pardon. » — Je lui répondis : a Je te remercie, ya Sidi. Ils ont soullert et ont su souffrir pour leur pays et pour Dieu. Dieu ne les oubliera pas. »
Après toute une suite de salamalek, interrompus par une série de larmes sans sincérité, dans lesquelles il essaye de me faire comprendre que dans toutes les affaires précédentes ils avaient été les malheureux joués des Turcs, il me congédiait en me disant : « Bientôt tu retourneras chez les liens ».
Durant tout mon séjour à Koufra, je fus choyé de tous les côtés, bien nourri, bien habillé, mon linge était lavé deux fois par semaine par les dames de l’hoch, enfin il ne me manquait rien.
J’employais mes loisirs à réparer ou pour mieux dire à nettoyer des phonographes, des horloges, et ayant été improvisé toubib, métier qui m'était très lucratif, la clientèle ne me faisant pas défaut, les journées s’écoulaient pour le mieux.
J’eus plusieurs fois l’occasion de causer avec les fils de Si Labed. Ici, je ne parle pas de Si Clierouf l’ainé, celui qui devait renverser le monde, car c’est un bêta, mastoc et encore bien plus bêta que ce qu’il est gros. Ses enfants qui ont été très gentils avec moi, qui se sont même plusieurs fois privés de quelques-unes de leurs gourmandises pour me gâter un peu, étaient heureux lorsqu’ils pouvaient me rendre joyeux; plusieurs fois ils m’ont dit : « Ne t’inquiéte pas maintenant, Sidi (ici ils veulent dire leur père) va te remettre en embonpoint et lorsque tu seras bien portant, il t’enverra en France ».
En fin février, Si Labed me fit connaître la suspension des hostilités en Europe, mais je ne pus savoir autre chose sur les conditions d’armistices ; néanmoins, m’étant adressé à un Akhouan, Mohamed Abdallah, fezzani qui, je crois, est parent de Si Labed, je pus comprendre et reposer tranquille. Ce Fezzani me dit : « N’écoute pas ce que peuvent te dire les musulmans, ils ne peuvent t’avouer la vérité, mais sois tranquille pour ton pays, bientôt tu partiras. » C’était suffisant, j’avais compris.
Le 20 mars arrivait à Koufra une caravane venant de Si-Idris. Le bachamar vint chez moi (j’étais logé à la Tarhouna, maison des passagers) et me dit : « Si Idriss t’a envoyé des vivres, des effets, du matériel afin que tu ne manques de rien, des chameaux pour ton retour chez les tiens, nous allons maintenant tout préparer et, d’ici quelques jours, nous remonterons ensemble vers le Nord, Benghasi : sois content, que Dieu soit loué ».
Le 22 mars, Si Labed me fit appeler, on déballa les effets, les vivres, etc..., c’était tout des vivres, effets et matériel italiens. Après avoir pris connaissance de ce qui nous avait été adressé, Si Labed nous pria, moi et le tirailleur soudanais Bakkari Jerra, m'e 148, du 2e régiment, lre compagnie Kati, de nous vêtir en Européens, désirant nous voir dans notre nouvelle tenue. Nous nous revêtîmes à notre grande satisfaction de nos nouveaux habits et nous nous présentâmes à lui.
Si Labed fut tout heureux de nous voir, et il
nous dit : « Vous devez être satisfaits, vous avez été jusqu’ici mes hôtes, maintenant vous êtes ici chez vous, j'en suis heureux, bientôt je vous mettrai en route, allez, vous êtes libres », et il me remit 25 francs. Nous prîmes congé.
Du 22 au 30 mars, nous fûmes choyés pour le mieux, les compliments ne nous manquaient pas.
Le 30 mars, Si Labed nous fit appeler pour nous congédier; en dehors de quelques paroles que nous eûmes et que j’ai déjà citées dans mon rapport précédent, je ne puis me rappeler que ceci : « Toi dans ta religion, et moi dans la mienne, et espérons que nous serons tous deux bons amis » ; il ajoutait aussi : a Tu n’oublieras pas d’envoyer quelques petites gourmandises pour les peliles Cfifa et X... Allez en paix, j’ai donné des ordres pour qu’il ne vous manque rien. » Je prenais congé de lui sur ces paroles : « Que Dieu t’accorde sa confiance et t’ouvre les portes du bien ».
Commerce. — Au Fezzan, des cotonnades, du sucre, du thé, du savon, des verreriessont importées de Tri poli et de Bengardane.
Exportation : néant.
Koufrci. — Des cotonnades, des draps, des vêtements indigènes de confection, des soies, des verreries, du sucre, du thé, du riz et divers articles de quincaillerie sont importés de Cyrénaïque (Benghazi) et de l’Egypte (Alexandrie), en échange ont eu lieu des exportations provenant du Ouadaï, de peaux, de plumes d’autruche, de l’ivoire et divers articles de confection indigène de cette riche région.
Les Tibbous des environs de Bilma, du Borkou amènent à Koufra sur le marché des céréales, du tabac, du beurre, des chameaux et de nombreux troupeaux de moutons et chèvres.
Les Tibbous sont des senoussistes occasionnels, autrement dit non convaincus : payés ils se tiennent à la hauteur de la tâche que peut leur confier le cheikh senoussi. Pas d’argent, pas de tibbous.
A Koufra, tous les Tibbous sédentaires connaissent plus ou moins les Français, je pourrais dire qu’ils sont presque tous pour l'occupation du pays par les troupes françaises. Seul, le çof de sultan Brahim, du côté de Bardai, paraîtrait être hostile.
Signé : Lapierre. (1)
(li Le maréchal des logis Laurent Lapierre, aujourd'hui adjudant, a été inscrit au tableau de concours pour le grade de chevalier de la Légion d'honneur avec les motifs suivants :
« Laiuehre Laurent, maréchal des logis à la compagnie saharienne du Tidikelt, chef du poste de Djanet (Extrême-Sud) : « A « soutenu du 7 au 27 mars 1016, contre des forces très supérieures, « un investissement pendant lequel il a fait preuve des plus belles « qualités de soldat et de chef. Apres avoir réussi une sortie qui « mettait ses hommes provisoirement hors de danger, a rebroussé « chemin pour essayer de rejoindre un détachement dont il avait « recoupé le i traces. Eait prisonnier avec les survivants de sa « troupe, après trois jours de marche forcée en zone désertique a « subi une captivité de trois ans et deux mois au cours de laquele « il a vu mourir de privations et de misère physiologique ses com- « pagnons d’infortune. A conservé, malgré ses souffrances phy- « siques et morales, la plus digne attitude vis-à-vis de ses en- « nemis et fait preuve d'un bel esprit militaire. Croix de guerre ».