CHAPITRE IX
Douala.
point de débarquement et base d opérations du corps expéditionnaire franco-anglais, la ville de Douala (2) fut visitée par tous les Européens de la colonne. Beaucoup y vinrent à l’hôpital, les uns pour rétablir leur sanlé, d’autres pour attendre leur évacuation vers Dakar ou vers la France, certains, hélas ! pour mourir. Mais Douala fut aussi le lieu où l’on venait en permission de détente, soit après une dure colonne ou un séjour dans l’un des postes établis le long de la voie ferrée, soit même pour échapper à l’existence sans périls et sans gloire, mais terriblement monotone, que l’on menait à Edéa dans un bureau —
(1) Voir liens Col., n° 1 , p. 9 ; n° 2, p. 41 ; n° 3, p. fi2.
(2) Voir un plan de Douala dans le Bulletin du Comité de l'Afrique française, 1917, p. 105 et l’article : Douala port français {Ibid., p. 179-183).
d’état-major ou de bataillon. Vers le milieu de l’année 1915, un commerçant français vint de la Côte d’ivoire à Douala pour y installer un hôtel. A cette fin, l'autorité militaire lui remit le vaste immeuble de la mission de Bâle, fort bien situé au bord du plateau et dominant le fleuve.
De tous les Français qui vinrent à Douala, soit pour chercher la guérison à l’hôpital, soit pour passer quelques jours de repos chez M. Bougerolle, bien peu, probablement, se préoccupèrent de connaître l’origine de cette ville et les commencements de la domination allemande au Cameroun.
Comme beaucoup d'autres points de la côle occidentale d’Afrique, le Cameroun a reçu son nom des navigateurs portugais de la lin du xv' siècle. Ceux-ci trouvèrent à l'embouchure d’un fleuve un quantité prodigieuse de petits crabes et, en raison de ce fait, ils nommèrent la pointe extérieure de l estuaire : Cabo dos Camaraons , dénomination que les Anglais traduisirent, sur leurs cartes marines, par Cape Cameroons. La haute montagne qui domine le fleuve au Nord fut d’abord appelée par les Portugais : Tierra Alla de A/nbozes, du nom d’une peuplade demeurée inconnue. Cette dénomination n’a pas subsisté, mais la baie Ambas, au fond de laquelle se trouve Victoria, en conserve le souvenir. Plus tard, la montagne, l’estuaire du fleuve, la côte, tous le pays furent désignés par le nom attribué au cap, nom qui prit la rude forme germanique : Kamerun .
Suivant un tradition non vérifiée, des commerçants portugais seraient venus vers 1640 sur l'emplacement actuel de la ville de Douala. Les indigènes avec lesquels ils entrèrent en relations n’étaient pas ceux qui ont donné leur nom au port principal du Cameroun. Les Doualas vivaient alors à Pitti sur la rive méridionale de la Dibamba ; ils ne passèrent sur les bords du fleuve Wouri qu’au commencement du xviii1' siècle et s'installèrent sur les deux rives. Il est possible que les archives portugaises renferment des documents sur les relations des Portugais avec les Doualas au xviii0 siècle : à l’embouchure du Cameroun, comme ailleurs, c'était des esclaves que les Européens venaient chercher. L’interdiction de la traite des Noirs enleva à ce point son importance.
C’est seulement vers 1820 que des maisons anglaises commencèrent à renouer des relations commerciales avec les Doualas. Les négociants alleinandsn’arrivèrent que dans la seconde moitié du xix° siècle ; la maison C. Woermann,de Hambourg, fut la première à paraître au Cameroun, en 1868.
Les chefs doualas, Bell, Akoua et Deido, interdisaient aux Européens de s’installer à terre pour les empêcher de commercer directement avec les races de l’intérieur; ils se réservaient ainsi le rôle lucratif d’intermédiaires. L’existence des négociants européens devait être singulièrement
pénible : ils étaient contraints de vivre dans de vieux navires appelés hulks, ancrés dans le fleuve et servant de factoreries. Les pirogues indigènes venaient les accoster et y restaient jusqu’au moment où se levait la brise de mer : on ne pouvait trafiquer qu’entre 6 heures du matin et 2 heures de l’après-midi. Les indigènes livraient de l’ivoire, de l’huile et des amandes de palme, et recevaient en échange des étotfes, des coupe coupe, du sel, de la poudre et des fusils, du tabac, du rhum, des verroteries.
En 1881, la maison C. Woermann réussit la première à prendre pied sur la terre ferme: elle acheta un terrain à Deido et y construisit une factorerie. D’autres maisons s’installèrent ensuite : la maison allemande Jantzen et Thormaelhen, les maisons anglaises John Holt, B. et W. King, David Jones et C", llerscliell et Rider (1).
Les intérêts commerciaux de l’Angleterre dépassaientdonc ceux del’Allemagne dans l’estuaire du Cameroun. Peu s’en fallut que les Anglais ne prissent officiellement possession de ce point avant les Allemands. En 1879 et en 1881, les chefs Bell et Akoua demandèrent que l’Angleterre prît leurs villages sous sa protection. En 1883, la Chambre de Commerce de Hambourg réclama des mesures pour la protection des marchands allemands en Afrique. Le 10 juillet 1884, la canonnière anglaise Goshak entrait dans l’estuaire, mais le consul anglais n’était pas à bord. Elle repartit le lendemain matin et, le soir du même jour, Nachtigal arrivait à bord de la Mæve. Consul général d'Allemagne à Tunis, chargé de prendre possession des points de la côte occidentale d’Afrique où existaient des factoreries allemandes, il venait de hisser le pavillon allemand sur les côtes du Togo, à Bagida et à Lomé. Il conclut sans retard un traité avec les chefs Akoua et Bell, et le 14 juillet, il fit arborer le pavillon impérial sur le plateau de Joss, terrain qui appartenait à Bell. Le 19, le consul anglais Hexvett arriva avec la canonnière Flirt et protesta contre la prise de possession du pays par l’Allemagne ; mais Nachtigal ne tint pas compte de ces protestations. Des traités passés en 1885 avec l’Angleterre et la France assurèrent à l’Allemagne la possession de toute la côte entre le Rio del Rey et le fleuve Campo(2).
Je n’entreprendrai pas de raconter le développement de Douala pendant trente années de domination allemande. Je suis persuadé que cette étude d’histoire et de géographie urbaine serait fort intéressante : mais, pour l’écrire, il faudrait avoir consulté les archives du district et j’avoue que je ne l’ai pas fait. J’avouerai même que je ne sais pas à quelle date on commença à nommer « Douala » l’agglomération européenne et indi-
(1) Ces renseignements sont empruntés à une étude de M. Asmis, Uer Handel (1er Duala {Mitleilungen nus ilen rleutschrn Schultgebieten, t. XX, 107, p. 85-90) .
(2; La France échangea ses droits sur la côle entre le Cameroun et le fleuve Campo contre les possessions allemandes à Conakry. — Voir aussi suir la prise de possession du Cameroun par les Allemands, le livre d’André Chéradame, La Colonisation et les Colonies allemandes, Paris , Plon-Nourrit, 190j, gr. in-8°, p. (>3-69.
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gène de la rive gauche du Wouri. J’indiquerai seulement que ce nom ne figure pas encore sur une carte publiée en 1893 dans le Supplément à l’Atlas universel de Richard Andree ( Richard Andrees Allgemeiner Hcindallas). Cette carte représente l'embouchure du Cameroun : voici, en remontant le fleuve, les noms inscrits sur l’emplacement de la ville actuelle de Douala : Tokoto Dorf, Joss Dorf ( Bonapriso ) , Muskoto Dorf ( Bojongo ), Gouvernement Bell Dorf (Bonamandone), A /rira Doerfer (J ion a Lu) , Deido Dorf (. Bonebela ). On remarquera que les Européens et les indigènes donnent à une même localité des noms différents : le nom européen peut même se rencontrer sous une forme anglaise : Belltown , Akwatown , Deidotown. Sans insister davantage, on comprendra qu’une étude sur les noms de lieux du Cameroun ne manquerait ni de difficulté, ni d’intérêt (1).
Je me bornerai à citer quelques événements et à extraire quelques chiffres de statistiques, puis je demanderai au lecteur ( benevolenti leclori disaient les anciens auteurs) de m’accompagner dans quelques promenades à travers Douala, pour voir ce qu’était cette ville vers la fin de 1915 et pendant les premiers mois de 1916.
En juillet 1884, Nachtigal, après avoir hissé le pavillon allemand à Bimbia, à Malimba , à Batanga, à Kribi, laissa au Cameroun, comme gouverneur provisoire, son compagnon le docteur Buchner et partit vers l'Afrique du Sud pour prendre possession de nouveaux territoires au nom de l’Allemagne.
Les indigènes du Cameroun lurent incités par le vice-consul anglais Buchan à considérer comme nuis les traités passés avec Nachtigal : « Le roi de Hambourg, leur disait-il, n’a qu’un bateau, la Mœve\ maintenant qu’il est parti, vous, les Doualas, vous n’avez plus rien à craindre. » Que ces propos, rapportés par un auteur allemand (2), soient vrais ou faux, il est certain que les gens de Joss et d’Akoua se révoltèrent au mois de décembre. Mais, juste à ce moment, deux corvettes Olga et Bismarck entraient dans les eaux du Cameroun, elles mirent à terre 330 hommes qui, appuyés par quatre canons, donnèrent l’assaut au village de Joss. Les rebelles firent leur soumission. Un seul matelot allemand fut tué dans ce combat, premier combat livré par les Allemands depuis 1871, le premier aussi de ceux qu’ils engagèrent contre les indigènes du Cameroun et qui lurent nombreux (3).
Au mois de mai 1885, le premier gouverneur du Cameroun, le baron Julius von Soden arriva
(1) Un travail intéressant sur ce sujet a été publié par le missionnaire E. Dinkelacker, de Bonaberi, dans les Wissen sella ftliche Beihefte zum (leutschen Kolonialblatte. Mitlheilungen von Forschungsreisenden vnd Gelehrten ausden deutschen Schulzgebieten, Berlin, E. Siegfried Mittler, t. XV. 1902. p. 173-180.
(2) Emil Sembritzki, Kamerun. Berlin, W. Susserott, s. d. 1 1908], p. 5. — Sembritzki est un instituteur, le premier directeur de l’Ecole gouvernementale de Victoria.
(3) Un état, annexé à une ordonnance impériale du 13 juin 1912 créant une médaille coloniale, énumère cbnt une expéditions militaires, laites au Cameroun de 1891 à 1909 et donnant droit au port de cette médaille. (Deutsches Kolonialblatt, 1912, p. 641.)
avec un chancelier, Jesko von Puttkamer, un secrétaire et un maître de police (I). La première installation sur le plateau de Joss fut très modeste. Un officier de marine, alors embarqué comme enseigne sur l’aviso stationné au Gabon, qui vint, en 1890, montrer les couleurs françaises dans les eaux du Cameroun, m’a raconté qu’il se rappelait la résidence du gouverneur comme une maison de bois couverte de tôle ondulée, mais entourée d’un beau jardin, planté d’orangers et de citronniers chargés de fruits.
Lorsque von Puttkamer revint au Cameroun comme gouverneur, au mois de décembre 1894, la situation n’était pas brillante. Les bâtiments du gouvernement étaient à peine pourvus des meubles indispensables : lits, tables et chaises. Un officier n’avait qu’une chambre dans la maison aux palabres, où s’entassaient tous les services du gouvernement, la douane et la poste. Et ces bâtiments montraient des marques de combats, des murs percés de projectiles, des décombres. Après une année, les traces de la « révolte du Dahomey » étaient encore visibles (2).
Voici ce qui était arrivé : en 1891, le capitaine von Gravenreuth, par l’intermédiaire du consul allemand à Lagos, avait fait racheter au roi Béhanziu un certain nombre d’esclaves, environ 300 hommes et des femmes. 11 paya pour chaque homme 320 marks et pour chaque femme 280. Ces esclaves libérés s’engagèrent à servir pendant cinq ans au Cameroun comme travailleurs, porteurs ou soldats, sans recevoir de salaire, car le prix de leur rachat en tiendrait lieu. Plus de la moitié des affranchis étaient très faibles et moururent rapidement. Les autres se rétablirent si bien que 50 hommes lurent enrôlés dans la troupe de police : conformément â la convention, ils étaient habillés et nourris, mais ils ne recevaient pas de solde, tandis que celle des autres soldats, qui provenaient surtout du Libéria et de Sierra-Leone, était de 30 marks par mois. Ces Dahoméens se comportèret bravement au combat livré aux Bakouiri, à Bouéa, le 5 novembre 1891. Plus tard, les meilleurs reçurent une solde de 6 à 10 marks. Mais bientôt ils s’aigrirent, parce qu’on ne leur accordait pas d’augmentation de solde et qu’on leur inlligeait trop souvent, pour des fautes légères, des punitions corporelles.
Les femmes libérées, employées à des travaux faciles dans les jardins et les plantations de café, se signalèrent par une grande paresse. Des punitions telles que la diminution de leur ration de vivres, restant inefficaces, le gouverneur intérimaire Leist décida de faire un exemple et d’inlliger un châtiment corporel à une vingtaine de femmes qui avaient abandonné leur travail. Le 15 décembre 1893, chacune reçut environ cinq coups de fouet. Cette exécution, faite par un soldat étranger, en présence de toute la troupe de police, jeta les soldats dahoméens, déjà irrités, dans une telle fureur qu’ils se révoltèrent et pri-
(1) E- Sembritzki, Op. cit., p, 24.
(2) J. von Puttkamer, GouVerneursjahre in Kamerun, Berlin, Georg Stilke, 1912, p 22-23,
rent d’assaul les bâtiments du gouvernement. Un employé fut tué, beaucoup furent blessés; Leist réussit à se sauver à bord d’un petit vapeur. Les factoreries et les missions ne furent pas attaquées. Le 23 décembre, les bâtiments occupés par les mutins furent bombardés et repris avec l aide d'une compagnie de débarquement de la Hyène. Tous les rebelles furent arrêtés et une vingtaine furent condamnés à être pendus : cette sentence fut exécutée le 1er janvier 1894 (1).
Le gouverneur von Puttkamer confia, en 1899, l'administration du district de Douala à von Braucbitsch, un officier devenu fonctionnaire colonial, quiavaitauparavantadministré celui d’Edéa. Sous la direction de celui-ci, les villages sales et en ruines des Doualas firent place peu à peu à une ville d’une propreté irréprochable, aux larges rues droites et aux vastes places aérées (2).
Le mouvement du port de Douala fut, en 1902, de 1 12 navires jaugeant 325.600 tonnes, en 1909 de 130 navires jaugeant 399.400 tonnes, en 1913 dt* 230 navires jaugeant 583.800 tonnes. Des travaux considérables avaient été entrepris : construction d’un quai, dragage et balisage d’une passe afin de rendre le port accessible aux plus grands navires.
Les travaux d'amélioration du port et la construction des chemins de fer avaient eu pour résultat d’augmenter considérablement le mouvement commercial de Douala : en 1909, 15 millions de marks (importation et exportation); en 1910, 20 millions; en 1911,22.800.000; en 1912,26 millions 500.000. En 1913, il s’était élevé à 31 millions 600.000 marks, dont 20.800.000 à l’importation et 10.800.000 à l’exportation. De 1912 â 1913, les exportations du port de Douala avaient augmenté de plus de 3 millions. Voici, en chiffres ronds, les quantités et les valeurs île quelquesuns des produits exportés en 1912 et 1913 :
Cacao :
1912 . 900 tonnes valant 750.000 marks
Amandes de palme:
1912 14.700 tonnes valant 4. 155.000 marks
Huile de palme :
Bois :
La population européenne n’avait pas progressé aussi rapidement que le commerce et la navigation : en 1909, on comptait à Douala 347 Européens (275 hommes, 49 femmes, 23 enfants) ; au Ur janvier 1913, la population blanche ne s’élevait qu’à 379 individus. Au mois de septembre 1914, on y fit plus de 400 prisonniers des deux sexes : la population normale de la ville avait été certainement grossie par des réfugiés.
(1) Srmüritziu, Op. cil., p. 221-223.
'2) Puttkamer, Op. cil , p. 139-190.
Après lerétablissement des pontssur la Dibamba et sur la Sanaga, le voyage d’Edéa à Douala devint très facile et ne durait guère plus de quatre heures. Assez souvent, il y avait deux trains dans la journée, l’un à 7 heures et l’autre à midi.
On trouvait à l’hôtel Bougerolle le gîte et le couvert. Plusieurs des officiers en service à Douala y prenaient pension et on y rencontrait compagnie nombreuse et agréable. On mettait à profit les voyages à Douala pour ravitailler les popotes : à la fin de 1915 et au commencement de 1916, on se procurait facilement et à des prix modérés, en particulier à la « Cantine des Forces Alliées organisée par les Anglais, des conserves variées de viandes et de légumes, des confitures, du lait condensé, des vins fins, des apéritifs, des liqueurs. Presque tous les voyageurs rapportaient avec eux quelques caisses de provisions.
Le dimanche matin, on pouvait assister à la messe «à l’église de la Mission catholique. Une foule très nombreuse s’y pressait, les hommes à droite, les femmes à gauche, les enfants tassés sur les premiers bancs, les Européens immédiatement derrière eux. On chantait, avec accompagnement d’harmonium, les chants liturgiques en latin, et des cantiques en langue douala. Un missionnaire français, mobilisé en Nigeria, prononçait en anglais un sermon, dont les phrases étaient traduites en langue du pays par un indigène.
Plusieurs fois par semaine, la musique du régiment de Cold Coast donnait un concert sur la place principale de la ville. C’étaient de beaux Noirs, coiffés d’une chéchia rouge sombre, qui, par-dessus leur vêtement kaki, portaient une petite veste sans manches, d’un rouge vif, soutachée de jaune. Le chef de fanfare seul était européen ; il avait formé une équipe remarquable qui exécutait avec succès des airs difficiles. Ces concerts, à la chute du jour, à l’heure où la brise de mer passait par larges bouffées, étaient vraiment fort agréables : dans la nuit commençante, bercé par la musique, on oubliait la réalité. Les Français étaient d'ailleurs peu nombreux à ces séances musicales : l’apéritif avec le bridge ou la manille a *ant de charmes ! Quel que fût le programme, le concert se terminait par la Marseillaise et le God saee l/te King , que tous les assis tants écoutaient debout, respectueusement dans une immobilité absolue. Si loin de France, notre hymne national était singulièrement émouvant à entendre.
Quand on flânait à travers Douala, les aprèsmidi du dimanche, on rencontrait parfois des indigènes vêtus à la dernière mode européenne : madame en robe de soie rose, coiffée d’un chapeau de paille garni de rubans, chaussée de bottines jaunes; monsieur vêtu d’un complet gris, avec un faux-col d’une blancheur irréprochable et une cravate de couleur vive, un « panama » sur la tête et des souliers jaunes. Mais ces rencontres étaient rares. La plupart des femmes étaient
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vêtues d’une grande robe flottante, souvent de couleur noire, avec un foulard noir ou de couleur, noué sur la tête. Si quelques hommes avaient adopté le pantalon européen, beaucoup restaient fidèle au pagne noué autour des reins et couvrant le bas du corps; un tricot ou maillot sur le torse complétant le costume.
La ville indigène est extrêment étendue, on peut faire plusieurs kilomètres en remontant le cours du fleuve et rencontrer toujours des cases, de tôle ondulée ou de paille, ombragées de cocotiers ou de manguiers, entourées de petits champ de manioc, de patate et de maïs.
Dans une direction opposée, après avoir dépassé l'hôpital européen et les bâtiments en tôle ondulée de l’hôpital indigène, on parvient à une avenue bordée de cocotiers, longue de plus de 500 mètres. Elle conduit à une caserne, entourée d’un vaste champ de manœuvre, près duquel se trouvent cachées dans des jardins verdoyants, les maisons où habitaient les officiers. Ces maisons dépassées, la route se poursuit à travers la savane et un petit bois et l’on arrive à un important groupe de cases neuves, bien alignées le long d’une avenue large d’au moins vingt mètres. C’est « Neu-Bell », le village où les Allemands voulaient reléguer les indigènes de Douala. Beaucoup de ceux-ci étant des pêcheurs trouvèrent très mauvais d’être transportés à 3 ou 4 kilomètres du fleuve. Ils firent parvenir leurs réclamations jusqu’au Beichstag. Après des débats assez vifs, car les socialistes défendaient la cause des gens de Douala, le plan d’expropriation fut adopté. Le 13 mai 1914, le Dr Soif, secrétaire d’Etat des colonies, terminait ainsi son discours : « Dans peu d’années, les Doualas enverront au Beichstag une pétition pour nous remercier de leur avoir donné de si belles habitations. Mais je suis aussi fermement persuadé que tous les Blancs du Cameroun inscriront cette journée en lettres d’or dans l’histoire de la colonie. Aujourd’hui est placée la première pierre pour la création du plus grand port de la côte occidentale d’Afrique, sur lequel le drapeau allemand flottera dans l’avenir, drapeau que les Doualas n’abattront pas. » De vifs applaudissements saluèrent ces paroles. Quatre mois et demi après, les drapeaux français et anglais flottaient sur Douala.
Pendant les mois de mars et d’avril 1916, presque toutes les troupes qui avaient participé à la conquête du Cameroun furent dirigées sur Douala pour y être embarquées à destination de l’Europe ou des colonies anglaises et françaises de la côte d’Afrique. Un accord avait été conclu pour l’administration provisoire entre l’Angleterre et la France du pays conquis et le général Aymerich venait d’être nommé commissaire de là Bépublique pour administrer la partie attribuée à la France.
L’état major du colonel Mayer quitta Edéa le 20 mars pour s’installer à Douala en attendant
le retour en France. J’accueillis avec joie ce changement de résidence et, les derniers jours, je parcourus les sites tant de fois visités de cette localité. Je vins ainsi, un soir, sur l’emplacement de la Mission catholique. De ce point, la vue s’étend largement sur la Sanaga et sur les forêts qui la bordent de leurs masses sombres. A l’occident, des nuages gris amoncelés figuraient une prodigieuse chaîne de montagnes, vers laquelle s’abaissait le disque rouge du soleil. Je m’efl’orçais de restituer par le souvenir l’aspect primitif des lieux. De la maison des Sœurs, il ne restait que quelques pierres éparses : impossible de retrouver l’emplacement de la maison principale, des dépendances, du jardin potager; les hautes herbes recouvraient tout. De la maison des Pères et de la chapelle, on pouvait encore discerner les soubassements. Trois marches subsistaient, s’of- Irant au promeneur fatigué comme pour l’inviter à prolonger sa rêverie solitaire. Près de là se dressaient un manguier énorme et quelques palmiers dont le panache frémissait dans le vent du soir. Tous les autres arbres avaient été coupés : rasés ceux qui limitaient l’enclos du petit cimetière; abattus les palmiers qui ombrageaient les tombes. Déjetées, l’une privée de son bras transversal, des croix, aux inscriptions effacées, surgissaient au milieu des herbes folles. En une année, toutes les traces d’une activité civilisatrice et bienfaisante qui s’était exercée là, avaient disparu. Un petit blockhaus hargneux montrait ses murs de terre. Près des ruines de la maison des Pères, on voyait le tronc contourné d’un frangipanier, dont les branches coupées avaient servi aux abatis entourant le fortin. Sur quelques-unes de ces branches, des fleurs s’étaient épanouies, corolles blanches au cœur jaune, d'un parfum doux et pénétrant. Et ces fleurs ainsi écloses sur des branches coupées me semblèrent signifier qu’après toutes les horreurs de la guerre, sur les ruines entassées, la beauté, la douceur et la joie refleuriraient.
Enfin le jour du départ arriva. Je fis une dernière visite au petit cimetière où cinq Européens, tués à l’ennemi ou morts de maladie, reposent à l’ombre de la croix dans un étroit enclos de terre délimité par une barrière rustique, orné de quelques plantes vivaces. D’autres tombes, plus simples et plus nombreuses, de tirailleurs et de porteurs, sont alignées non loin des premières. Et puis, pour la dernière fois, je parcours la route bordée de filaos qui conduit au quartier des factoreries. Le dernier repas pris chez un camarade, on monte dans le train; la locomotive siffle ; on est parti. Voici le grand pont du bras sud de la Sanaga: disons adieu à notre maison, dont le toit rouge et les persiennes grises apparaissent à travers le feuillage; voici l’île, puis le pont réparé sur le bras septentrional du fleuve, puis la forêt immense, grandiose, monotone. Les petites gares reprennent un aspect pacifique : les abatis ontété enlevés, lesfossés comblés, les meurtrières bouchées; des indigènes se sont installés aux alentours. Le train franchitla Dibambaaux rives
boisées et court jusqu'à Douala au milieu d’une campagne cultivée, qui fait un vif contraste avec la forêt sauvage qu’on vient de traverser.
Pendant quelques semaines, la ville de Douala fut animée par des mouvements continuels de troupes arrivées en chemin de fer, départs en bateaux. Le 1er avril, la ville fut remise aux autorités françaises et le général Dobell partit le surlendemain. Des tirailleurs anglais faisaient la haie depuis le gouvernement jusqu’à l’appontement, le long duquel étaient alignés d’un côté des tirailleurs français et des tirailleurs belges vêtus d’une blouse bleu sombre, de l’autre des tirailleurs anglais en tenue kaki avec ceinture bleue. Tous les officiers anglais et français, tous les Européens non militaires de Douala s’étaient massés à l’entrée de l’appontement pour saluer une dernière fois le commandant du corps expéditionnaire. Les drapeaux anglais et français flottaient sur l’appontement, le drapeau belge sur le bâtiment des services du port, agités par le vent d’Ouest qui tempère l’ardeur du soleil éclatant. Au grand mât, sur le bord du plateau, le pavillon français est maintenant seul. L’automobile du général apparaît et descend à petite allure la côte, que j’ai gravie à la tête de ma section dans une nuit déjà bien lointaine. Les clairons sonnent; la musique du régiment de Gold Coast joue. Le général descend de voiture, serre des mains, passe en revue les troupes rangées sur le wharf et s’embarque sur le Rinaldo, accosté à son extrémité. Le vapeur démarre aussitôt; debout sur la passerelle, le général salue; les tirailleurs anglais poussent des hourrahs et agitent leurs fez verts au bout de leurs baïonnettes; une foule énorme d'indigènes, massée aux alentours, acclame le chef qui les a libérés du joug allemand.
Quelques jours passèrent encore avant notre départ. Le général Aymerich vint s’installer à la place du général Dobell dans la maison du gouvernement. J’eus plus d’une fois l’occasion de me promener dans le beau parc qui l’entoure. Plusieurs monuments y évoquaient le souvenir des artisans de l’expansion allemande au Cameroun. Une pyramide de granit rouge, avec un médaillon de bronze, avait été élevée en 1880 en l’honneur de Nachtigal. Ailleurs, un lion de bronze, la grille posée sur un drapeau, la tête levée fièrement dans une attitude de défi : ce monument a été érigé en 1 89 I à la mémoire du capitaine baron von Gravenreuth, tué devant Bouéa le fi novembre 1891, dont un médaillon de bronze, fixé au socle, reproduit les traits. Au milieu d’un massif de verdure, un obélisque qui commence à être rongé par des mousses rougeâtres, a été dédié par l’équipage de la corvette Olga au matelot Bugge tué au combat de débarquement du 29 décembre 1884 et à deux autres matelots morts victimes du climat. Sur une pyramide de granit gris, élevée en 1890, sont gravés les noms de plusieurs explorateurs morts au Cameroun pendant les premières années de l’occupation : Rctzer, Bertram, Weber, Weissenborn, Tappenbeck, Zeuner.
A côté du mât de pavillon, sous une dalle de marbre noir, repose le comte Alexandre von Monts, lieutenant de vaisseau, mort à bord de la Hyène le 25 décembre 1893.
Du pied de ce mât de pavillon, on a une vue splendide sur le fleuve et sur le mont Cameroun fréquemment couvert de nuages. Je venais souvent m’y asseoir vers la fin de l’après-midi. De là je vis un jour partir le croiseur anglais Astrœa et arriver, un autre jour, un vapeur de la Compagnie Paquet, le Mingrélie, qui venait chercher une partie des troupes du colonel Mayer. Celui-ci, avec son état-major et un second contingent de tirailleurs, devait prendre passage sur l'Europe quelques jours plus tard.
A Douala comme à Edéa. une de mes dernières promenades eut pour but le cimetière. Parmi les Français qui y reposaient, il en était deux dont la perte m’avait été cruelle : le lieutenant de Martel et le sergent Sciama. J’avais fait la connaissance du premier pendant la longue traversée à bord de Y A it> irai- Fourichon et j’avais été rapiment conquis par la simplicité et la cordialité de cet officier de carrière; avec le second, jeune élève administrateur, brillant de vigueur et de santé, j’avais eu d’excellentes relations à Dakar pendant les mois qui avaient précédé la mobilisation. Tous les deux étaient morts à l’ hôpital de Douala, de maladies causées par les fatigues de la campagne, celui là en novembre 1914, celui-ci en juin 1915.
Sous l’ombrage des palmiers et des filaos, se pressaient les tombes nombreuses des Européens, Allemands et Anglais, morts à Douala avant la guerre. Les pierres les plus vieilles étaient déjà rongées par la mousse et leurs inscriptions à demi-eflacées, presque illisibles : sépultures de marchands, de missionnaires, de matelots, d’officiers, de fonctionnaires, de travailleurs du chemin de fer. Un monument isolé, avec un médaillon de bronze, rappelait le souvenir du comte von Puckler Limbourg, chef du poste d’Ossidingé, tué le 22 janvier 1904, à Basho, près de la frontière de Nigéria, par des indigènes en révolte (1). Parmi les autres tombes, on distinguait celle de Théodore Christaller, ornée de l’effigie en bronze du défunt : fondateur à Douala, en 1887, de la première école, il y était mort le 13 août 1896.
La promenade, le repos, le rêve, parfois un peu de travail remplirent les derniers jours. A la pensée du départ, j’éprouvais une allégresse plus vive encore qu’en quittant Edéa. Après un dîner d’adieu, à mon gré trop somptueux et trop bruyant, ce, fut la dernière nuit à passer au Cameroun. Près de dix-neuf longs mois avaient coulé depuis celle où j’y avais débarqué. Comme en cette première nuit, l’air était tiède et immobile; les étoiles scintillaient dans le ciel noir; d’innombrables insectes faisaient retentir leurs petites voix stridentes, et, à ce chorus nocturne, s’ajoutait le battement régulier du moteur qui animait
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