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CHAPITRE X

Retour en France

Le départ est fixé au jeudi 27 avril. Le capitaine. Chardy offre au colonel Mayer et à son état-major le dernier déjeuner. Nous descendons au quai et après avoir serré des mains nombreuses, nous embarquons dans une chaloupe à pétrole qui nous conduit au Margaret Elizabeth , ancré au milieu du lleuve Sous un nom anglais et monté par un équipage anglais, ce joli bateau, reluisant de propreté, est l’ancien yacht du gouverneur du Cameroun, Herzogin Elizabeth , à bord duquel von Puttkamer lit tant d’agréables croisières. Il lève l’ancre. Sous le soleil éclatant, dans la vive lumière, nous regardons défiler rapidement les maisons et les verdures de Douala, puis les palétuviers des rives. Des silhouettes de navires à l’ancre apparaissent à l’Ouest et se précisent peu à peu : on reconnaît le croiseur Friant, Y Europe, le Loiret , à bord duquel s’est embarqué ce matin un bataillon de tirailleurs.

Mettre le pied sur le pont d’un paquebot français, c'est déjà toucher un prolongement mobile du sol de la patrie. On le visite et on s’installe, pendant que le Loiret , accosté à tribord, déverse ses tirailleurs qui s’entassent sur le pont. Toute la nuit, les treuils fonctionnent pour transférer dans les cales de Y Europe des sacs de cacao, de caoutchouc et d'amandes de palme. Le 28 avril, à 9 heures, on lève l’ancre et on part : c’est l'instant attendu et désiré depuis si longtemps! Le mont Cameroun s’estompe derrière nous. Nous approchons de Fernando-Po : on distingue les maisons blanches de Santa Isabel, des masses de forets et le cône du pic Glarence au-dessus de nuages gris. Le grand paquebot vogue sur la mer étincelante; la brise vivifiante nous fouette le visage. On navigue ainsi pendant dix jours, avec des escales fréquentes : Cotonou, Accra, Grand- Bassam, Tabou, Conakrv. Partout de grandes pirogues viennent accoster le vapeur dont les cales continuent à s’emplir : gros ponchons d’huile de palme, sacs de maïs, de cacao, de caoutchouc, d’amandes de palme. Chaque fois que la chose est possible, je descends à terre. Cotonou me charme par ses rues au sol rouge, plantées de cocotiers, son marché extraordinairement animé, ses maisons d’aspect confortable, entourées de petits jardins clos par des barrières de bois. A Grand -Bassani, un effort considérable a été fait pour assainir la ville, resserrée entre la mer et la lagune, et pour l’embellir; il vaut mieux marcher dans des rues bétonnées que d’enfoncer dans le sable et les voies Decauville offrent un moyen commode pour transporter jusqu’au wharf les produits du pays qui s'entassent dans les entrepôts des maisons de commerce; les arbres plantés le long des rues et dans de petits squares bien dessinés sont encore jeunes; quand ils auront grandi, la ville deviendra plus agréable. Je passe une matinée à errer dans les grandes avenues rectilignes de Conakrv, où des manguiers touffus

répandent une ombre bienfaisante et sur le boulevard circulaire, bordé de cocotiers, arrosé par l’écume des vagues qui rejaillissent parfois audessus du parapet.

Le lundi matin 8 mai 1916, Y Europe venait s’accoster au môle du port de Dakar que nous avions quitté vingt mois et un jour auparavant. A qui arrive du Sud, Dakar, surtout à la lin de la saison sèche, fait une fâcheuse impression : terre stérile, brûlée par le soleil. Une épaisse couche de poussière couvre les feuilles des arbres de l’avenue Roume. Des maisons sans caractère, une verdure rare et poussiéreuse, une lumière aveuglante : ainsi m’apparu c Dakar pendant cette escale; mais j’y fus si cordialement accueilli par tant de personnes que j’en partis cependant avec l’espoir d’y revenir plus tard.

Le paquebot reprend sa course \ ers le Nord sur l’Océan agité par un vent plus frais. La nuit, il va tous feux éteints. Aux approches du cap Finisterre, les passagers sont invités à se coucher tout habillés. Mais la nuit, se passe sans incidents. Le 17 mai, nous naviguons en vue des montagnes d’Espagne. Les jours grandissent à mesure que nous montons vers le Nord et, ce soir-là, après le dîner, il fait encore clair. La lune surgit de la mer, énorme disque rouge, qui, en s’élevant, diminue et devient d’argent clair, jetant sur les flots calmes une large traînée lumineuse.

Le jeudi 18 mai, c’est bien vraiment T « Aurore aux doigts de rose » qui jette une première lueur sur la paroi blanche de ma cabine. Le ciel est d’une admirable limpidité. On aspire avec délices l’air frais du matin et un peu plus tard on se laisse caresser par les rayons tièdes du soleil : soleil de France qui n’est plus meurtrier comme celui d’Afrique! A l'horizon, la côte apparaît: ligne noire mollement ondulée, où se dresse la barre verticale d’un phare. Peu à peu, les détails se précisent: on distingue la plage de sable jaune, les pins verts, la tour blanche du phare et les grands bras du sémaphore. Des barques de pèche, aux voiles de couleurs variées, rouges, brunes, bleues, blanches, glissent sur l'eau calme. Fendant les Ilots jaunâtres de la Gironde, nous avançons lentement vers le phare de Cordouan apparu à notre droite, et avec la marée, nous remontons le fleuve. Tous les passagers, massés sur le pont, regardent se dérouler le paysage des rives: les arbres au jeune feuillage, les prairies verdoyantes illuminées de boutons d’or, les châteaux, les fermes et les villages. Salut, douce terre de France! Salut, nourricière des vignes et des moissons! Par cette chaude journée de printemps, que tu parais belle aux yeux de tes fils, qui pendant de longs mois, n’ont vu que les sables et les rochers du Cap-Vert ou l’écrasante splendeur de la végététation tropicale! En leur cœur, quelle émotion et quelle fierté à la pensée qu’ils vien nent te défendre contre l’odieux envahisseur !

Soudain, de trois grands cris de sa sirène rauque, le navire salue des silhouettes grises apparues dans le lointain : les hautes flèches de l'église Saint-Michel et les pylônes métalliques du pont

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transbordeur en construction. Sur la rive droite, voici les baraques de bois d’un camp de prisonniers, occupés à construire un quai et des usines. Plus loin, des chantiers maritimes, dans lesquels un croiseur est en réparations. Voici les quais, le long desquels se pressent de nombreux navires, les Français sous la tenue grise de guerre et les neutres dont les noms sont peints sur les lianes, en lettres énormes, à côté des couleurs nationales. {.'Europe jette l’ancre et accoste à l’emplacement qui lui a été réservé.

Le cliei' d’état-major du général commandant la 18e' région monte à bord et souhaite, au nom de celui-ci, la bienvenue aux combattants victorieux du Cameroun. Puis ceux ci descendent à terre et se séparent, chacun allant vers sa destinée.

Claude Faure.

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