LE RÉGIMENT DE MARCHE DE SPAHIS MAROCAINS
Nous rouvrons aujourd'hui noire série des « Belles Fourragères d'Afrique » en l'honneur d'un corps qui n'est pas assez connu, le régiment de marche des spahis marocains, digne des régiments de tirailleurs marocains et qui a glorieusement porté son jeune étendard de la ,)Iarnc au Danube.
Dans la deuxième quinzaine du mois d’août
1914, les escadrons de spahis marocains furent groupés et formèrent le régiment de marche de chasseurs indigènes à cheval, qui, le 1er janvier
1915, prit le nom de régiment de marche de spahis marocains.
La Marne.
Transporté en France, ce régiment est rassemblé le 3 septembre aux environs d’Epernay, prend part, avec le premier corps de cavalerie, à
la bataille de la Marne, et poursuit l’ennemi jusqu’à Juvincourt et Amifontaine.
Ensuite c’est la course à la mer, Albert, Bapaume, Arras.
Le 13 octobre avec la troisième division de cavalerie le régiment attaque Radinghen, le 19 octobre, près d’Estaires, à côté des 3e et 10e divisions de cavalerie, prend d’assaut les fermes de Bas-Flandres et de Rosembois, monte jusqu’en Belgique, assure ensuite le service des tranchées dans l’Artois, sur la Somme, dans la vallée de l’Oise, où les Marocains se font remarquer par l’audace et l’habileté de leurs coups de main.
En Orient.
En janvier 1917, le régiment quitte le front français et débaroue le 3 mars à Salonique.
En mars, avril et mai 1917 il exécute des opérations de police dans la région de Kozani et de Servia, dans la vallée de la Vistrica et sur les monts Cambuniens (Macédoine).
En juin, il marche sur la Thessalie, par^Kalabaka, Larissa, Karditsa. protégeant l’armée d'Orient contre tout mouvement du parti du roi Constantin II arrive ainsi aux champs de bataille de Pbarsale et des Thermopyles.
En septembre 1917, le régiment de marche de spahis marocains a un rôle important, lorsque la division d’infanterie provisoire attaque les positions autrichiennes, établies entre le lac d’Okrida et le lac Malik. La région est très montagneuse, l’ennemi y a fait de fortes organisations, dont la valeur est doublée par la difficulté du terrain. L’objectif général est Pogradec sur le lac d’Okrida.
Tandis que la division d’infanterie provisoire attaque les lignes ennemies, le régiment de marche de spahis marocains exécute un large mouvement débordant vers l’Ouest, c’est par la vitesse de ce mouvement à l’aile gauche que l’opération réussira.
Le 7 septembre, le régiment bivouaque dans les bois vers Moskopole à 18 kilomètres au Sud du Devoli, et se porte dans la nuit sur cette rivière, qu’il franchit au petit jour au Sud de Krasnisti
Supplément à l 'Afrique Française de juin 1920.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
après avoir abandonné ses chevaux derrière lui. Il s’élance à pied en montagne, enlève le 8 le piton de Krasnisti tenu par l’ennemi — couche le 8 au soir à 7 kilomètres au Nord du Devoli — reprend sa marche le 9, aborde les contreforts très abrupts de Kamia (2 ISO mètres d’altitude), enlève de solides retranchements, bouscule les troupes autrichiennes et allemandes envoyées en renfort, couche sur le terrain conquis, reste au contact des avant-postes ennemis.
Enfin, le 10 à 14 heures le régiment de spahis marocains occupe Pogradec, recueille des prisonniers nombreux, un matériel important, que l’ennemi, surpris par la vitesse de notre marche, avait dû laisser en se retirant sur une profondeur de plus de 18 kilomètres.
Le régiment obtient sa première citation :
Ordre général n° 163 du général commandant U A. F. O.
Entraîné par son chef le colonel Dapertuis au cours de <|uatre jours et quatre nuits de combats ininterrompus, a forcé le passage du Devoli, bousculé dans un terrain montagneux et difficile des bandes d’irréguliers, enlevé de haute lutte sur une profondeur de 18 kilomètres des ouvrages défendus par des troupes autrichiennes, pénétré à la baïonnette dans le village de Pogradec tenu par des contingents allemands, les refoulant au Nord du village et assurant ainsi brillamment le plein succès de la manœuvre débordante qui lui avait été assignée.
A donné un superbe exemple d’énergie et d’audace; s’est emparé de plusieurs canons, de mitrailleuses, de nombreux prisonniers et d’un important matériel.
Général Grossetti.
En octobre 1917, le régiment de marche de spahis marocains, avec la division d’infanterie provisoire opère sur le Skumbi (Albanie), torrent violent, encaissé dans de très fortes montagnes à pentes abruptes solidement organisées.
Eloigner l'adversaire des crêtes nord et nordest de Pogradec, telle est la mission générale donnée à la division d’infanterie provisoire qui attaque entre le Skumbi et le lac d’Okrida, tandis que le régimentde spahis marocains progressant à l’aile gauche, doit menacer la ligne de retraite de l’ennemi.
Pour participer à cette opération, le régimentde spahis marocains vient le 18 octobre à 18 heures, coucher à l’Est des crêtes dominant le Skumbi, vers Cesme-Siperme, s’élance à pied le 19, au petit jour vers le torrent, en gravit les pentes, malgré le feu de l’adversaire, enlève les positions de Loznik et de Slabinja, garnies de mitrailleuses puis fonce sur Velicani-Mokra et aborde dans la soirée des retranchements tenus très fortement, protégés par un sérieux réseau de fil de fer. Dans la nuit du 19 au 20, les éléments d’assaut sont approchés de cette « Redoute autrichienne » et au matin du 20 l'attaque est déclenchée.
Les spahis marocains, avec beaucoup d’élan, coupent les iils de fer et enlèvent la position, 4 mitrailleuses sont prises, 2 officiers et 60 hommes sont faits prisonniers, de nombreux morts restent sur le terrain.
La vigueur, l’entrain et l'audace du régiment lui valent cette seconde citation et la fourragère aux couleurs du ruban de la croix de guerre :
Ordre général n° 52
du général commandant en chef les A. A.
Sous le commandement d’un véritable chef, le colonel Dupertuis, vient à nouveau de remplir et au delà la mission qui lui était confiée en escaladant falaises et montagnes défendues par des forces autrichiennes et en leur infligeant des échecs successifs et sanglants bien que seul contre plusieurs bataillons.
Général Sarrail.
Dès avril 19 18, sans attendre la fonte des neiges, les opérations actives de l’armée française d’Orient, dans les montagnes d’Albanie, reprennent avec vigueur.
Le régiment de marche de spahis marocains avec les troupes de la réserve mobile de l’A. O., s’empare de massifs montagneux importants, oit l’ennemi s’était organisé (Ostrovica, 1.950 mètres, Kamia, 2.250 mètres).
En juillet, une nouvelle opération est menée sur la chaîne de Bofnia (1.700 mètres d’altitude environ) dont la possesion nous permet de progresser ensuite par la vallée de la Tomorica, et de soutenir les Italiens, qui, à notre gauche, marchent sur Bérat. Du côté français, le 7 juillet l’attaque se fait sur un front de 15 kilomètres, en quatre colonnes, qui, toutes, se heurtent à des défenses fortement organisées. Le régiment de marche de Spahis Marocains constitue la colonne de gauche et attaque au Cafat-Becit (1 .900 mètres d’alt.). En deux jours de lutte très chaude, il enlève, malgré des perles sérieuses, les positions fortifiées au Sud de Mali-Kercir que l’ennemi est contraint d’abandonner après avoir contre-attaqué très violemment et laissé de nombreux morts sur le terrain. Aussitôt la poursuite est commencée sur la crête du Bofnia. Le régiment de spahis marocains rejoint et dépasse les autres colonnes, s’engage dans la vallée de la Tomorica, que l’adversaire évacue en hâte, abandonnant ses approvisionnements, incendiant ses hôpitaux, ses abris, ses parcs à munitions. Le 13 juillet, le régiment de spahis marocains atteint Gramsi, ayant parcouru depuis le Cafat-Bécit plus de 40 kilomètres, luttant chaque jour contre des forces importantes qui sont forcées ensuite de se replier au Nord du confluent de la Holta et faisant à l’ennemi de nombreux prisonniers.
Après ces opérations, le général commandant TA. F. 0. adresse aux troupes l’ordre suivant :
Ordre général n° 229.
A trois reprises à Strelca, à l’Ostrovica, au Kamia, nos troupes ont chassé l’ennemi des plus hauts sommets de l’Albanie (2.150 m.). Les opérations du Bofnia ont achevé sa déroute et nous avons poursuivi les Autrichiens durant plus de 40 kilomètres.
En deux mois nous avons pris 2.000 prisonniers, 10 canons, une trentaine de mitrailleuses et un très important butin.
L’attaque que les Bulgares préparaient le long du lac d’Okrida a avorté. Pogradec et Koritza sont désormais à l’abri des coups et la sécurité de la route Santi Quaranta et Corfou est désormais assurée.
Le régiment reçoit alors sa 3e palme :
Ordre général n° 235 du général commandant l’A. F. O.
Sous le commandement du lieutenant colonel Guespereau vient une fois encore d’affirmer sa bravoure, son esprit offensif et sa force de résistance. En juillet-août 1918 au cours des opérations exécutées en Albanie, a, sans trêve combattu pendant près de quarante jours un ennemi toujours supérieur en nombre et retranché dans de très fortes positions. Malgré la résistance opiniâtre et les contre-attaques répétées de l'ennemi, malgré les diflicultés du terrain, malgré une chaleur accablante, a conservé constamment le même entrain, le même esprit de sacrifice, a brisé toutes les résistances, dépassant de près de oO kilomètres le premier objectif qui lui avait été assigné, faisant plu sieurs centaines de prisonniers et s’emparant de matériel et d’approvisionnement très importants.
Général Henrys.
Enfin le 15 septembre 1918, les armées alliées d'Orient attaquent sur tout le front ; les Serbes, avec la 17e 1). I. C. et la 122“ D. I., enlèvent le Dobropolje et progressent rapidement en direction du Vardar.
La cavalerie est appelée à exploiter le succès et le régiment de marche de spahis marocains, qui, jusqu’à présent avait combattu audacieusement à pied en liaison avec l’infanterie, va faire œuvre de cavalier et exécuter cette poursuite merveilleuse, de Monastir au Danube, qui sera une des pages des plus brillantes de l’histoire de la cavalerie pendant cette guerre.
Le 25 septembre le régiment part de Monastir et s’élance sur les traces de l’ennemi : il atteint Prilep, puis (Velès résistant encore), se jette à travers la montagne dans la direction d’Uskub, où après de violents combats il entre le 29, dépasse cette ville, arrête la deuxième armée allemande qui est ainsi coupée désaligné de retraite vers le Nord.
La Bulgarie signe l’armistice le 30 septembre : toutes les troupes à l’Ouest du Méridien d’Uskub sont considérées comme prisonnières de guerre. Le régiment obtient sa 4U citation :
Ordre général n° 263 du général commandant l’A. F. O.
Unité d’élite, aj>te à toutes les missions et dépassant par son audace et son entrain, les espérances du commandement.
Le 29 septembre 1918, après une marche longue et difficile à travers un massif montagneux élevé, a, sous le commandement du lieutenant colonel Guespereau, enlevé successivement dans un combat à pied très mordant toutes les hauteurs dominant Uskub Serbie) vers l’Ouest et tenues par un ennemi retranché. Puis débordant la ville s’est porté immédiatement sur les colonnes en fuite bousculant leurs arrière-gardes, leur enlevant 5 pièces d’artillerie lourde, 1.000 tètes de bétail, plus 100 voitures et capturant de très nombreux prisonniers.
Général Henrys.
Le régiment continue la poursuite des éléments autrichiens qui se retirent vers le Nord, renforcés par des éléments allemands accourus en toute bâte d’Italie, de Roumanie, et même de Crimée. Harcelant l’ennemi chaque jour, il est le 2 octobre à Kumanovo; le 5, il fait vers Ypbovo 320 prisonniers dont 6 officiers et ramène 8 mitrailleuses, le 13 il entre à Pirot sur les talons de l ennemi, puis par Kujazevac, Jazecar, Negotin il atteint le Danube le 21 octobre, chasse les Allemands de leurs organisations de Pranovo et de Radujevac sur le fleuve.
A l’issue de cette poursuite le Voivode Boiovitch cite la brigade de cavalerie (régiment de marche de spahis marocains et 1er régiment de chasseurs d’Afrique) :
Ordre de la première armée serbe.
Ont au cours de la campagne dans la partie est de la Serbie, du 30 septembre au 19 octobre 1918, affirmé d’une façon incontestable la valeur traditionnelle de la cavalerie française.
Progressant inlassablement à travers un terrain tourmenté, bousculant l’ennemi de Kumanovo jusqu au confluent du Timolc et du Danube, la brigade de cavalerie de l’armée française de l’armée d’Orient s’est tracé en liaison étroite avec ses frères d’armes serbes, une très belle page dans 1 histoire des armées franco-serbes.
Voivode Boiovitch.
Les qualités remarquables dont le régiment a fait preuve dans cette dernière partie de la campagne lui valent une cinquième citation à l’ordre de l’armée française :
Ordre général nu 196
du général commandant en chef les A A
Régiment d’un moral, d’un entrain et d’une endurance incomparables qui s’était déjà fait remarquer lors de la prise d’Uskub. Faisant ensuite partie intégrante de l’armée serbe a continué sous le commandement du lieutenantcolonel Guespereau à se signaler pendant la crmpagne dans la partie est de la Serbie du 30 septembre au 19 octobre 1918. Dans sa marche rendue particulièrement pénible en raison du terrain et du climat, s’est élancé inlassablement à la poursuite des troupes autrichiennes et allemandes, les bousculant de Kumanovo jusqu'au confluent du Timok et du Danube, faisant preuve ainsi dans sa progression d'un mordant égal à sa ténacité et à sa souplesse manœuvrière.
Général Franchet d Esperey.
L’armistice étant signé le 11 novembre 1918, le régiment occupe la Hongrie et séjourne pendant les trois premiers mois de 1919 au Nord de Budapest.
Les Marocains ont servi la France avec un très grand loyalisme, un fort beau dévouement, ils sont fiers de leur randonnée à travers toute l’Europe, ils ont admiré la valeur guerrière du Français qu’ils estiment par-dessus tout. Ils ont vu de leurs yeux, en France, en Macédoine, en Serbie, la brutalité et la rage de destruction de l’Allemagne, ils opposent celle-ci à la civilisation de la France faisant renaître partout où elle vient l’espoir et la prospérité. Ils ont constaté chez tous les
- lit
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
peuples dont ils traversaient les territoires une admiration sincère pour notre civilisation basée sur la beauté, la bonté, et la liberté.
Rentrés dans leur pays, ils raconteront leurs exploits et répéteront dans leurs douars cette phrase déjà dite par eux et qui résume toutes leurs impressions de voyage : « Le Français est le maître, — il va où il veut — il lait ce qu’il veut ».
Le fanion du régiment porte la croix de guerre avec 5 palmes, la médaille du mérite militaire Chérifien et la croix de Kara-Georges de Serbie.
Bientôt ces hautes distinctions seront posées sur la soie tricolore d’un étendard qui, en lettres d’or, perpétuera les étapes de gloire du régiment : LA MARNE, DEVOLI, POGRADEC, SKUMBI, BOFNIA, TOMOR1CA, USKUB, LE DANUBE.
LES SOUVENIRS du général von Lettow-Vorbeck
On vient de publier une édition anglaise des souvenirs de campagne (l)du général von Lettow- Vorbeck qui commanda, on se le rappelle, les troupes allemandes pendant toute la guerre dans l'Est africain. C’est une occasion de revenir sur les événements qui marquèrent cette campagne longtemps incertaine, et qui, malgré les efforts accomplis de 1915 à 1918 par nos alliés anglais et belges, n’avait pas donné, au moment où l’amnistie mit fin aux hostilités, des résultats tout à fait décisifs. Aussi bien, l’accueil fait à ce livre en Angleterre mérite-t-il à divers titres de retenir l’attention. Mais il y a plus : au cours des troubles politiques qui ont agité l’Allemagne depuis quelques mois, le nom de von Lettow- Vorbeck a été prononcé à plusieurs reprises, et souvent cité parmi le groupe des officiers de l’ancienne armée qui travaillent à restaurer la monarchie dans le Reich. Il n’est donc pas indifférent de savoir comment s’est comporté, alors qu’il exerçait le commandement suprême, un homme qui jouera peut-être un jour dans son pays un rôle important, et qui a été reçu en triomphateur lorsqu’il revint en Allemagne au j début de 1919.
Quand le colonel von Lettow-Vorbeck débarqua à Dar-es-Salam, en janvier 1914, il ne se doutait guère des responsabilités qui l'attendaient. II était d’ailleurs bien préparé à y faire face, étant un des rares officiers allemands qui possédassent l’expérience des guerres lointaines. En 1900, en effet, il avait pris parta l’expédition de Chine, el il avait vu à l’œuvre quelques-uns
(1) My Réminiscences of EasL Africa, by general von Lettow- Vorbeck, 1 vol. de 336 pages, avec cartes et gravures; 24 sh., Hurst and Blackett, Londres.
des corps de troupe anglo-indiens qu’il allait trouver devant lui dans l’Est africain; plus tard, il participa à l’expédition contre les Herreros, et il put observer les méthodes de combat, parfaitement adaptées au pays, des auxiliaires boers qui combattirent à ce moment dans les rangs allemands ; il avait servi à l’état-major du général Botha : « Les excellentes qualités de cette race de bas-allemands, écrit-il en bon Germain, toujours prêt à annexer au Reich toute l’humanité, avaient retenu mon respect, .le n’aurais jamais pu imaginer que les Boers prendraient par la suite une part décisive — et en un certain sens — tragique, dans l’œuvre d’anglicisation de l’Afrique allemande. »
A peine débarqué, il entreprit une longue tournée d’inspection , d’où il rapporta l'impression que la colonie, si une guerre éclatait, serait en fâcheuse posture , mais nul ne songeait à la guerre, et surtout pas à une guerre avec l’Angleterre, et il ne réussit pas à secouer ce qu’il appelle l’indifférence des autorités. Comme tous les officiers prussiens, il est plein de mépris pour le pouvoir civil : il y avait dans l’Est africain un gouverneur, le IV Schnee, et celui-ci, aux termes des règlements, possédait toute autorité sur les troupes ; il ne semble pas avoir eu le bonheur de plaire à von Lettow-Vorbeck qui déplore que la rupture des communications avec la mère-patrie ait empêché de modifier la législation en vigueur; le gouverneur voulut s’en prévaloir, et il ne semble pas que de 1914 à 1917, il ait jamais abdiqué complètement son pouvoir entre les mains du commandant des troupes. Celui-ci se plaint, à diverses reprises, de l’intervention du gouverneur, intervention d'autant plus gênante qu’il accompagnait l’état-major dans ses déplacements, mais en 1917, à la suite d’une affaire assez malencontreuse où le IV Schnee faillit provoquer un sérieux échec des troupes allemandes, il semble bien que le gouverneur ait été réduit au rôle de simple colis qu’on déplaçait avec les cantines de l’état- major.
Nous ne pouvons songer à retracer en détails la campagne de l’Est africain; du reste, le livre de von Lettow-Vorbeck serait pour une telle histoire un guide insuffisant. Ce sont, il le dit lui-même , de simples souvenirs, pour la rédaction desqu ls il n’a même pas eu la ressource des notes qu’il avait prises au jour le jour et qui ont, pour la plupart, disparu au cours de la campagne. Mais il est un épisode sur lequel aucun document officiel anglais n’a, croyons-nous, été publié jusqu’à ce jour et qu’il est intéressant de rappeler. Il s’agit de l’affaire de Tanga (3 et 4 novembre 1914). Tanga est un point de la côte orientale d’Afrique situé en face de File de Pemba. C’est le débouché naturel du riche pays de l’Ousambara auquel le relie une voie ferrée. S’ils avaient pu s’en emparer, les Anglais auraient eu un accès facile dans le Nord de la colonie allemande, et ils auraient arrêté la menace qu’ils jugeaient bien
que les Allemands dirigeraient tôt ou tard sur le chemin de fer de l’Ouganda, Le 3 novembre 1914, ils débarquèrent donc des troupes que von Lettow évalue à 0.000 hommes, mais qui ne comptaient, d’après la presse anglaise, pas plus de 4.000 hommes. Le corps de débarquement réussit à s’emparer, ce jour-là, de la ville et de ses abords immédiats, mais comme on va le voir, il ne tenait ni l’un ni l’autre bien solidement. Von Lettow était à New-Moshi, quand on l’avisa, le 2 novembre, que quatorze transports et deux croiseurs anglais étaient devant Tanga dont la capitulation sans condition était exigée. Il s’occupa aussitôt de diriger sur la ville menacée, soit par le chemin de fer, ligne à voie étroite sur laquelle un train de vingt-quatre à trente-deux wagons ne réussissait à transporter qu’une compagnie, soit par camions automobiles, tout ce qu’il put ramasser de troupes. Le 3 novembre les Anglais avaient débarqué, mais l’action qui eut lieu ce jour-là avait été. si confuse que von Lettow en arrivant le soir du même jour à proximité immédiate de Tanga, ne put réussir à se faire une idée exacte de la situation que Lun de ses ofliciers représentait comme excellente, tandis qu’un autre estimait qu’il serait impossible de résister à l’attaque qui ne manquerait pas de se reproduire le lendemain. Il résolut donc de voir par lui-même, et il s’approcha de la ville à bicyclette :
Elle était complètement déserte et les maisons blanches des Européens rélléchissaient les rayons brillants de la lune. Nous atteignîmes ainsi le port à l’autre extrémité de la ville. A un quart de mille (400 mètres), devant nous on voyait les transports à l’ancre brillamment éclairés et pleins de vacarme ; sans aucun doute le débarquement allait commencer sur-le-champ. Je regrettai vivement de n’avoir pas encore notre artillerie — deux canons du modèle 1873. De cette place, par cet éclatant clair de lune, à si courte portée, leurs effets eussent été foudroyants malgré les deux croiseurs. Nous poursuivîmes vers Ras- Kasone, et laissant nos bicyclettes dans l’ hôpital allemand, gagnâmes la grève à pied ; à peu de distance, droit devant nous était un croiseur anglais. En revenant vers l’hôpital nous fûmes interpellés. sans doute par une sentinelle indoue, dans une langue inconnue, mais ne vîmes rien. Nous reprîmes nos bicyclettes pour rejoindre nos lignes. Le jour commençait à poindre, et sur notre gauche nous entendions les premiers coup de fusil.
Sur la journée qui suivit (4 novembre), von Lettow s’étend d’autant plus complaisamment qu’elle fut pour nos alliés un très sérieux échec. Débarquant dans un pays inconnu, couvert d’arbres et de brousse épaisse, les troupes angloindiennes se battirent vaillamment, mais bien qu’inférieurs en nombre les Allemands eurent le dessus (1). Les Anglais prétendent n’avoir eu que 795 hommes hors de combat, mais von Lettow donne un chiffre supérieur pour les seuls tués et il évalue le nombre des pertes anglaises à plus de 2.000. Le soir du 4 novembre un officier anglais venait négocier la remise des blessés. L’effet moral sur les troupes indigènes
(1) Von Lettow prétend n’avoir disposé que de 1.000 fusils et évalue l’effectif débarqué à plus de 6.000 hommes, mais nous lui laissons, bien entendu, la responsabilité de ces chiffres.
allemandes fût considérable, et il n’est pas interdit de penser que le souvenir de ce premier succès demeuré vivace, contribua à maintenir pendant les années suivantes la cohésion des Askaris de von Lettow. Quant au butin, il permit de réarmer plus de trois compagnies en armes modernes, parmi lesquelles 16 mitrailleuses parurent particulièrement précieuses, et il procura aux Allemands, avec plus de 60O.000 cartouches, tout un matériel téléphonique et assez de vêtements chauds et de couvertures pour pourvoir à tous les besoins pendant une année.
La guerre qui suivit ces premières affaires a déjà été racontée. L’action fut lente jusqu’en 1916, les Anglais négligeant un peu au début un théâtre d’opération qui semblait secondaire, et les Allemands limitant leurs efforts à des incursions dans l’Afrique Orientale Anglaise, principalement sur le chemin de fer de l’Ouganda. Quand nos Alliés prirent la chose plus à cœur, les Allemands furent obligés de se retirer, et alors commença cette longue poursuite entrecoupée de quelques actions brusquées, qui fit parcourir aux deux adversaires des milliers et des milliers de kilomètres, ce qui permit au général Smuts, au cours d’une conférence que nous avons signalée en son temps (1), de déclarer que von Lettow- Vorbeck pouvait compter parmi les grands voyageurs africains et qu’il avait toute qualité pour faire une conférence à la Société de géographie de Berlin.
L’armistice surprit von Lettow-Vorbeck dans la Bhodesia où il avait pénétré à la fin d’octobre et où il venait de réaliser des opérations de détail assez heureuses en s’emparant de dépôts de vivres et d’approvisionnements bien garnis. Le récit qu’il donne des dernières épisodes de la campagne n’est pas sans intérêt.
Il avait laissé aune journée de marche en arrière un détachement sous les ordres du capitaine Koehl; de bonne heure, le matin du II novembre 1918 il se mit en route avec le gros des forces :
J'étais parti en avant à bicycletle, pour choisir l’emplacement du camp et j attendais les troupes lorsque le capitaine Miiller apparut, également à bicyclette, et me rapporta qu’un armistice avait été conclu. Un motocycliste anglais, celui-là même sans doute qui avait apporté la nouvelle aux troupes anglaises, était apparemment passé par Kasama et y avait été capturé par le détachement de Koehl. Grâce à la ligne téléphonique anglaise que nous longions, nous pûmes converser peu après et nous eûmes ainsi conlirmation de l’armistice. Le télégramme du motocycliste était ainsi conçu :
12-1 1-18. A transmettre via M. B. par câble et par exprès : Communiquez ce qui suit sous drapeau blanc au colonel von Lettow-Vorbeck. Le premier ministre d’Angleterre a annoncé qu’un armistice a été signé à 5 heures, le 11 novembre et que les hostilités doivent cesser sur tous les fronts le 11 novembre à 11 heures. J’ordonne à mes troupes d'interrompre les hostilités sauf attaque nouvelle
(1) Voir l 'Afrique française, avril, mai, juin 1916, p. 98.
et je pense que vous agirez de même. Je vous communiquerai les conditions de l’armistice dès que je les connaîtrai moi même. En attendant je vous suggère de ne pas vous éloigner de l’endroit où vous êtes actuellement atin de faciliter les communications. — Général van Deveuter.
Nos sentiments étaient très mélangés. Pour ma part, ignorant tout de l’état des choses en Allemagne, j'étais convaincu que la conclusion des hostilités avait dù être favorable ou, tout au moins, n’avait pas été défavorable à l’Allemagne.
Le même soir, à minuit on lui remettait un second télégramme du général van Deventer ainsi conçu :
13-11-18. Communiquez ce qui suit au colonel von Lettow Vorbeck sous pavillon blanc : Le ministre de la Guerre de Londres télégraphie que la clause 17 de l’armistice signé par le gouvernement allemand prévoit la reddition sans condition de toutes les forces allemandes opérant dans l’Est africain dans le délai d’un mois à compter du 11 novembre.
Mes conditions sont les suivantes. Primo : remettez immédiatement tous les prisonniers alliés, européens et indigènes qui sont entre vos mains au corps de troupes anglais le plus proche. Secundo : conduisez vos troupes à Abercorn sans délai, car Abercorn est la localité la plus proche où je puisse vons fournir des vivres. Tertio : rendez toutes vos armes et toutes vos munitions à mon représentant à Abercorn. Toutefois je vous autorise, vous et vos ofticiers ainsi que les Européens à conserver pour l’instant vos armes personnelles en considération de la façon vaillante dont vous vous êtes battus, mais ceci à la condition que vous conduisiez votre troupe à Abercorn sans retard. A Abercorn on fera le nécessaire pour envoyer tous les Allemands à Morogoro et pour rapatrier les askaris allemands. Prière envoyer prompte réponse, indiquant date probable arrivée à Abercorn ainsi que le nombre des Allemands, tant officiers qu’hommes de troupe, des askaris et des porteurs.
Cela valait toutes les nouvelles et suffisait à démontrer la situation désespérée de la patrie; car fans cela comment expliquer la reddition d’une troupe qui se maintenait fièrement et victorieusement en campagne.
Sans être en mesure d'examiner la situation en détail, je me dis que les conditions qui nous étaient imposées étaient inèvilables et qu’il fallait m’y conformer loyalement. Je rencontrai le commissaire anglais qui était venu de Kasama à la factorerie de caoutchouc de Chambezi, à 8 h du matin, le 14 novernbre.il me dit que la Hotte allemande s’était mutinée et qu’une révolution avait éclaté en Allemagne, enlin, s’il en croyait une nouvelle officielle mais qui n’avait pas encore reçu confirmation, que le Kaiser avait abdiqué le 10 novembre. Toutes ces nouvelles me parurent improbables et je n’y ajoutai foi que plusieurs moi6 après quand elles me furent continuées pendant mon retour en Allemagne.
A ce moment les troupes allemandes ne comprenaient plus, si nous en croyons von Lettow- Vorbeck, que 155 Européens, dont 30 officiers, médecins ou fonctionnaires, 1.168 askaris et environ 3.000 autres indigènes. Le matériel qu’elles rendirent se composait de : 1 canon portugais, 37 mitrailleuses, 1.071 fusils anglais et portugais, 208.000 cartouches, 40 obus.
Le livre de von Lettow Vorbeck a eu, disions nous, un très grand succès en Angleterre. Le Times en a donné à ses lecteurs de larges passages dès avant son apparition et il n’a pas consacré moins de sept longs articles à l’ouvrage. Toute la presse anglaise a vanté, non seulement les mérites du chef allemand, ses qualités de ma-
noeuvrier, son indomptable courage, mais son caractère chevaleresque et surtout la constante lidélité de ses troupes indigènes. Nos voisins et alliés sont toujours de généreux adversaires et ils rendent volontiers justice à leurs ennemis. Mais n’y aurait-il pas là un peu d’exagération qui pourrait s’expliquer — le sentiment est humain — par le désir d’atténuer, par l’exaltation de l'effort allemand en Afrique orientale, l’impression assez fâcheuse qui avait été produite en Angleterre par l’échec renouvelé de toutes les tentatives faites pour encercler et réduire les forces dérisoires — nous venons d’en voir l’importance — qui tenaient tète aux armées anglo-belges? A dire vrai, il ne semble pas que les généraux anglais, qui avaient refusé au début de la guerre un concours français qui aurait peut-être permis d’abréger la durée de la campagne, aient jamais poussé les opérations avec beaucoup de vigueur : ils devaient, les derniers mois surtout, escompter la victoire des Alliés en Europe. Sans cela on ne s’expliquerait pas qu’avec des effectifs que von Lettow-Vorbeck évalue — il exagère à son tour évidemment — à 300.000 hommes ils n’aient pas réussi à abattre une armée qui, au moment où elle était le plus forte, ne compta jamais plus de 300 Européens et environ 11.000 soldats indigènes. Ce' sont du moins les chilfres que donne von Lettow. Quant à la fidélité des askaris elle n’a rien qui doive étonner ceux quic onnaissent les Noirs d’Afrique. Certaines des races chez lesquelles ces troupes avaient été recrutées sont parmi les plus avancées au point de vue de l’organisation sociale et du développement intellectuel de l’Afrique entière et la complète liberté de piller que leur laissa toujours leur chef répondait trop bien à leurs instincts primordiaux pour ne pas assurer leur dévouement. Enfin, pour ce qui est du caractère chevalesque de la guerre conduite par von Lettow, on ne peut qu’être surpris de l’enthousiasme de la presse anglaise. Il nous semblait qu’elle avait fait un accueil empressé et donné une large publicité, il n’y a. pas encore trois ans, à un long rapport — publié par le gouvernement britannique — sur la façon barbare dont les Allemands avaient traité les prisonniers anglais et les indigènes dans cette même Afrique orientale (1) Nos lecteurs n’ont certainement pas oublié l’analyse de ce document publié dans nos colonnes sous la signature de notre collaborateur Camille Martin (2). Il nous semblait aussi qu'au même dossier on avait versé et des lettres des Pères Blancs d’Afrique et un rapport circonstancié publié par le gouvernement belge (3). Nous ne pensons pas que la lecture, assez attachante, il faut le reconnaître, des souvenirs de'ivon Lettow, puisse atténuer l’impression produite par ces documents. Qu’il ait fait preuve d’habileté et d’énergie, nul ne saurait le nier, de même il semble s’être per-
(1) Reports on the trealmenl by the Germans of Uritish prisoners and natives , in German East Africa, London 1917 (Cd. 8689).
(2) L’ Afrique française, janvier 1918, p. 5-18.
(3) ld., mai-juin 1919, p. 151 ; ib. supplément 1919, p. 22 et 78.
sonnellement comporté à diverses reprises, en adversaire loyal, mais ses compatriotes, qu’ils aient agi d'après les ordres de leurs chefs ou de leur propre mouvement, ont commis, tant dans l’Afrique orientale que dans le reste du continent noir, assez d’actes barbares pour qu’on résiste au désir de trouver dans ce livre des motifs d’atténuer le réquisitoire que les nations civilisées ont justement dressé contre les procédés de guerre allemands.
Charles Mourey.
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