V. — Conclusions
Nous n’avons jamais manifesté pour le Sahara un enthousiasme excessif, et nous ne sommes pas de ceux qui se sont fait des illusions sur sa valeur économique. Peut-être aurait-on pu ne pas entreprendre la pacification du désert, mais puisqu’on l’a entreprise, il convient de l’achever et de ne pas s’arrêter à mi-chemin, par manque de persévérance et d’esprit de suite. Maintenant que la guerre européenne s’est terminée par la victoire de la France, cette pacification doit être l’affaire de quelques années.
Il faut, pour y parvenir, de la coordination dans les efforts. L’idée qui a présidé à la création d’un commandement intersaharien pendant la guerre sera sans doute reprise sous une forme quelconque. Peu importe où sera le siège du commandement, pourvu que le chef soit un véritable Saharien et passe la moitié de l'année en tournées d’inspection. Il devra, comme l’a fait le général Laperrine, laisser à ses subordonnés la plus large initiative. Ceux-ci doivent s’entr’aider, se renseigner, correspondre directement entre eux, quelle que soit la colonie dont ils dépendent. Us ne doivent avoir besoin de l'autorisation de personne pour les opérations de police qui n’engagent pas d’action politique proprement dite. On n’en réfère pas au préfet de police avant d’arrêter un malfaiteur, ni au ministre de la Marine avant de détruire un sous-marin.
Il faut aussi qu’aucune partie du Sahara n’échappe à notre action. Que penserait-on d’une police qui essaierait de faire régner l’ordre dans la rue, mais s’interdirait d’aller chercher les bandits là où ils préparent leur mauvais coups?
De Brazza, qui était, en même temps qu'un
grand explorateur, un diplomate très subtil, aimait à répéter, dans les dernières années de sa vie, que L'cixe de la politique française en Afrique avait constamment tendu à se reporter vers l'Ouest. L’établissement du Protectorat français au Maroc, et plus récemment la prise de possession du Cameroun, le montrent avec toute évidence. Les routes du Sahara qui passent à l'Est du massif touareg vont sans doute rentrer plus ou moins dans la sphère d'action de l'Italie. C’est donc sur le Sahara occidental qu'il nous faudra surtout porter nos efforts. Ce Sahara occidental paraît d’ailleurs, comme on pouvait s'y attendre, un peu plus peuplé et un peu moins misérable que le Sahara oriental.
Il semble que, par une progression convenablement combinée, on devrait arriver de ce côté à d’intéressants résultats. L’action du Maroc s’exerce jusqu’à Tiznit et à Tamgrout, celle de la Mauritanie jusqu’à Atar et Chinguitti ; le territoire d’Aïn-Sefra a un poste à Tabelbala, et, comme on .l’a vu, poursuit les rezzous dans tout l’Erg d’Iguidi. L'établissement de postes à Goulimin, à Tindouf et à Tamgrout devrait achever de donner à la police saharienne toute son efficacité. Au lieu de pousser devant lui les rebelles, le Maroc les encerclerait, comme ç’a toujours été la méthode du général Lyautey. Un barrage couperait la retraite aux agitateurs et garantirait le Protectorat des mouvements maraboutiques venus du Sud, tels que celui de Ma-el-Aïnin ou celui duSemlali. En même temps, la région du Niger serait préservée des rezzous qui viennent trop souvent encore y capturer des nègres et des négresses, rezzous dont les conséquences sont beaucoup plus fâcheuses que l’attaque d'un poste purement saharien comme Motylinski ou Djanet.
Notre rayonnement dans le Sahara occidental est singulièrement gêné par les enclaves espagnoles d’Ifni et du Rio-de-Oro. C’est la zone d lfni qui nous a barré la route lors de la colonne du Sous en 1917. Elle coupe en deux la grande tribu des Aït-ba-Amrane, qui sera toujours un gros obstacle à notre progression dans le Sud si nous ne pouvons la réduire et si elle reste hostile sur le flanc droit de notre axe de marche vers (ioulimin et l’oued Draa. Quant à la zone du Rio-de-Oro, dans laquelle sont compris la plupart des routes et des points d’eau de la région, elle ne nous permet pas d’établir notre autorité sur les tribus nomades du bas Draa, qui sont obligées d’aller passer l’été dans la Saguiet-el-Hamra. L’Espagne n’a aucun intérêt à conserver ces enolaves, dont la valeur économique est absolument nulle. A tout le moins faudrait-il que dans les arrangements à intervenir avec cette puissance, le droit de suite nous fut assuré dans le Rio-de-Oro et le territoire d’Ifni et qu’une entière collaboration associât les deux puissances dans l’œuvre de civilisation commune : la destruction de la piraterie terrestre.
Ce n’est pas ici le lieu de traiter la question des chemins de fer sahariens et transsahariens sur lesquels tout a été dit, et depuis longtemps. Les tonnes de papier qu’on a noircies sur ce sujet
rebattu rempliraient à elles seules des trains entiers des futurs chemins de fer. Quelque opinion que l’on ait sur l’avenir du trafic saharien et transsaharien, un point demeure acquis et hors de discussion : c’est qu'il y aurait eu une grande économie de temps et d’argent dans notre œuvre saharienne et marocaine si le chemin de fer, arrêté à Colomb-Déchar depuis 1906, avait été prolongé jusqu’à Adrar, d’une part, jusqu’à l’Atlantique et Agadir, d’autre part.
La ligne de Colomb-Béchar à Agadir, dont la mine de houille de Kenadsa facilitera l’exploitation, est appelée à jouer un rôle de premier ordre. Si l’on songe que les transports du territoire de Bou-Denib coûtent à eux seuls plus d’un million par an, on voit quelle économie aurait réalisée la construction du chemin de fer il y a dix ans. Seule, cette voie ferrée permettra la pacification du Sud Marocain, notamment du Tafilelt, et par suite du Maroc tout entier. Seule, elle assurerait, en cas de conflit européen, la circulation de nos troupes d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord, dans des conditions moins précaires que celles auxquelles les arrangements internationaux nous condamnent dans le couloir de Taza. Seule, enfin elle mettra à portée du Tell la main-d’œuvre abondante, excellente et docile que renferment les oasis de la bordure saharienne et qui constitue, à l’heure actuelle, la plus précieuse de toutes lesrichesses. Drainer vers le Nord tous ces Soussi, tous ces Draoua, tous ces Filaliens, c’est la plus urgente des tâches qui s’imposent à nous. Au point de vue politique, militaire, économique, la ligne du Sud-Oranais à l’Atlantique s’impose : elle doit être étudiée et construite sans retard.
Augustin Bernard.
AU CAMEROUN
avec le corps expéditionnaire franco -anglais