CHAPITRE PREMIER De Dakar au Cameroun
Le lundi 7 septembre 1914 les môles du port de Dakar présentaient une animation extraordinaire. Autour de quatre des vapeurs qui s’y trouvaient amarrés, Amiral- Fourichon, Aurélicnùcholl, Général-Dodds, Niémen, c’était un vaet-vient continuel de militaires de tout grade et de manœuvres noirs. On embarquaitdes chevaux, des bœufs, des armes, des munitions, des vivres, des médicaments, des approvisionnements de toutes sortes. De longs trains, dirigés lentement vers l’extrémité des môles, amenaient des soldats d’infanterie coloniale, des artilleurs, des tirailleurs.
HCLI-EIIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Rapidement, en ordre parfait, chaque unité prenait place sur le navire qui lui était affecté.
Au milieu de la rade, la grosse masse d’un croiseur, coque grise, avant en éperon, deux mâts à tourelles, deux cheminées vomissant des nuages de fumée : c’est le Brui. r, qui va guider vers le Cameroun les bateaux de commerce réquisitionnés pour le transport de la colonne française.
Tout le jour, le même mouvement continue. Vers le soir, la foule des parents, des amis, des curieux s’accroît encore : des femmes en toilette claire, des hommes vêtus de toile blanche. Après 5 heures, successivement, le Général-Dodds , le Niémen , l’ Aurélien-Scholi démarrent et sortent du port. Le soleil se couche ; le ciel se teinte de vert et de bleu ; l’heure est sereine et douce.
A son tour l’ Amiral -Four ichon appareille : cri déchirant de la sirène, ordres jetés de la passerelle par le porte-voix, grincement des treuils et des chaînes ; les amarres sont larguées ; l’eau bouillonne autour de l’hélice ; le navire s’éloigne peu à peu du quai. Ce n’est point le départ joyeux du colonial, officier ou fonctionnaire, qui rentre en congé. Plus d un passager a l’obscur pressentiment qu’il ne reviendra pas de la terre inconnue et ennemie vers laquelle il se met en route Des yeux suivent, derrière les lorgnettes, les êtres chers avec qui l’on vient d’échanger le baiser d’adieu.
Soudain, spontanément, des soldais européens, massés sur le gaillard d’avant, entonnent la Marseillaise. Ah ! notre vieil et glorieux hymne national ! Que de fois, tous, ne Lavons-nous pas entendu, d’une oreille inditférente ou lassée, naguère, dans des cérémonies officielles ou des fêtes de village, ici même, depuis cinq semaines qu'est ordonnée la mobilisation, exécuté avec fracas, le soir, devant les cafés, par les cuivres aux sonorités redoutables d’un orchestre indigène! Mais à cette heure, les accents mâles et héroïques de l’appel aux armes font battre les cœurs d’une même émotion. Sur le môle, des chapeaux se lèvent, des mouchoirs s’agitent, et une grande acclamation, saluant ceux qui vont peut-être mourir, monte vers le ciel limpide et pur : « Vive la France » !
Premiers jours de navigation, premiers repas pris à une table commune : on noue connaissance avec ses compagnons de voyage. La vie s’organise, régulière comme dans une caserne.. L’encombrement est grand sur l’ Amiral- Four ichon, qui porte l'état-major de la colonne, une compagnie d’infanterie coloniale, un bataillon de tirailleurs sénégalais ; on circule difficilement sur le pont, dont une partie est transformée en étable à boeufs ; six lieutenants partagent la même cabine, normalement destinée à quatre passagers de seconde classe.
Le matin du troisième jour, sous le ciel gris, dans la brume et la pluie qui tombe à flots comme les deux jours précédents, la côte apparaît: à gauche, une terre basse avec des silhouettes
d’arbres, palmiers et autres ; en face une montagne dont le sommet est environné de nuages. Au pied de cette montagne, une tache blanche, indistincte d’abord, qui se précise peu à peu comme un phare et la maison des gardiens. Les cinq navires ont hissé le pavillon national. Ils ralentissent leur marche tandis que le pilote vient donner à chacun des indications sur la route à suivre et la place à occuper ; puis ils repartent, dépassent le Bruix qui reste du côté de la haute mer et mouilltnt près de sept autres navires à l’ancre. Deux sont des bateaux allemands, récemment capturés par les Anglais : le Professor- Woermann, la plus belle unité de cette compagnie de Hambourg, bien connue sur les côtes d Afrique, et le Werner-Vinnen, un grand quatre mâts de Brême ; le premier était, dit-on, chargé d’armes et de munitions, le deuxième de charbon.
Sous le ciel toujours gris, s’étend le vaste estuaire aux eaux d un vert sale. La rive droite est basse et boisée ; sur la rive gauche, plus élevée, est située la ville de Freetown, capitale de la colonie anglaise de Sierra-Leone. De grandes maisons au milieu d’arbres, le clocher carré d’une église, beaucoup de verdure : cette ville ne ressemble point à Dakar et à Saint-Louis.
A terre, l’après-midi, la première impression d’étonnement persiste et augmente. Comme on se sent déjà loin du Sénégal! La ville est très étendue : les habitations européennes sont bâties au sommet de plusieurs collines ; au fond des vallées qui les séparent, les maisons des indigènes s’alignent le long de rues interminables. Près de la mer, les gros établissements de commerce européens et les boutiques indigènes ; celles ci sont groupées dans une seule rue, avec des étalages d'un pittoresque intense : fruits, victuailles diverses, ustensiles de ménage, calebasses, vaisselles aux couleurs vives. Des rues en pente, au sol rouge, avec des ruisseaux profonds ; dans plusieurs, l’eau court, rapide et claire. La chaleur humide fait croître l’herbe au bord des rues ; des murs sont couverts de mousses et de petites plantes verdoyantes. Les maisons, entourées d un jardin planté d’arbres et soigneusement clos de palissades, ont l’aspect imprévu de chalets suisses ou de cottages anglais: soubassement de pierre, un étage de bois, toit de tôle ondulée, presque toujours ajouré d’une mansarde ; des rideaux clairs à toutes les fenêtres, des persiennes, souvent des vitres. Combien cela diffère des cases de Saint-Louis et de Dakar ! On s’étonne de voir paraître au seuil de ces demeures presque élégantes des négresses en pagne et des enfants des deux sexes à peu près nus. Cette population, d’aspect intelligent, fait aux Français un accueil sympathique. Beaucoup de noirs de Sierra-Leone sont allés au Sénégal ou en Guinée : ils nous saluent en notre langue et nous appellent par notre grade.
Le samedi 12 septembre, dans les premières lueurs du matin, les lorgnettes, braquées vers l’entrée de l’estuaire, y discernent la coque noire
LA. CONQUÊTE I)U CAMEROUN
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
et les trois cheminées d’un navire de guerre et un paquebot, noir aussi, avec une seule cheminée noire : c’est le croiseur Challenger , qui escorte YAppam, de la compagnie Elder Dempster. A bord de celui-ci, se trouve le général Dobell, chef de l’expédition anglo-française. Le colonel Mayer va lui rendre visite et revient à bord de Y Amiral- Fourichon, annonçant que nous partirons le jour même à 4 heures de l’après-midi.
Seize navires sont à l’ancre dans l’estuaire ; six portent le pavillon français, car un charbonnier, le Saint-Luc, est arrivé le matin pour se joindre à notre flottille. Entre ces navires, ce sont des allées et venues incessantes de chaloupes, de remorqueurs, de chalands ; on embarque des tirailleurs anglais, du charbon, du matériel. A l’heure prescrite, les bateaux français lèvent l’ancre et partent à la suite du Bruix. Lorsque Y Amiral-Four ichon passe près de YAppam et du Challenger , les clairons sonnent aux champs et les hommes, rangés le long du bastingage, saluent par de vigoureux hourras les Anglais, nos amis et nos alliés.
Cinq jours de navigation lente, sous le ciel tantôt gris, tantôt éclairci, sur la mer mollement agitée, dont la couleur change avec celle du ciel, terne, verte ou bleue. A certaines heures, la côte apparaît, ligne vague de collines noyées dans la brume: ou bien, la nuit venue, on aperçoit la lueur intermittente d’un phare. Des soirs aussi, nous pouvons contempler, comme les conquérants chantés par le poète, à la proue de notre navire, le long de ses flancs et dans le sillage de son hélice,
L’azur phosphorescent de la mer des tropiques.
Au matin du sixième jour, le 18 septembre, on .se rapproche peu à peu d’une côte basse : on distingue la ligne blanche de la barre, une bande de sable jaune, puis la forêt verte se détachant sur des nuages gris foncé. A midi, en face de nous, apparaissent, entre la mer d’un vert sombre et le ciel gris, les mâts et les cheminées de quatre navires, la tour blanche d’un phare, une longue jetée contre laquelle les lames se brisent. Une heure plus tard, nous jetons l'ancre entre le croiseur Challenger et le paquebot Elmina. Nous sommes en rade de Lagos, capitale de la Nigeria. Nous y resterons 48 heures, sous le ciel gris, bercés par les ondulations lentes de la houle que soulève le souffle puissant du vent d’ouest.
Encore quarante heures de navigation et la flotte française jette l’ancre à nouveau, sur la mer grise, sous le ciel gris, d’où la pluie tombe, fine et pénétrante, tendant sur toutes choses un voile de mélancolie. Halte brève ; on embarque des caisses de vivres et quelques bœufs vivants. Ceux-ci ont peine à se mettre debout après que le treuil à vapeur les a hissés par les cornes sur le pont ruisselant d’eau; mais dès qu’ils sont sur
leurs pattes, ils commencent à manger placidement le fourrage qui leur est présenté.
Le B/ uix , gardien vigilant, restant en face de l’embouchure, les autres bateaux entrent dans les eaux jaunes de la rivière du Vieux Calabar. Certains remonteront jusqu’aux importantes factoreries de ce nom. L’ Amiral-Four ichon, auquel son tirant d’eau interdit d’aller jusque là, mouille en rivière, dans un paysage d’une tristesse sinistre. Les rives basses sont couvertes d’une végétation extraordinairement touffue : des palétuviers aux troncs droits et aux racines multiples plongeant dans l’eau jaunâtre qui roule des débris de bois et de feuillage. Le ciel est gris, chargé de nuages bas; la pluie tombe. On imagine ainsi les premiers âges du monde, alors que la terre et les eaux n’étaient pas encore nettement séparées. Quand les nuages s’écartent, le soleil darde des rayons brûlants et la chaleur lourde est rendue plus pénible par la réverbération de l’eau.
Aussi voit-on arriver avec joie l’heure de l’appareillage, on refait, en sens inverse, toujours sous la pluie, le trajet parcouru l’avant-veille. L’escadre se groupe non loin du Bruix', elle s’est encore grossie d’un bateau anglais, YAncobra sur lequel sont embarqués 1.200 porteurs dahoméens, destinés à la colonne française. Vers le soir, dans le ciel éclairci à demi, c’est l’apparition fugitive du pic Clarence, le plus haut sommet de l’île Fernando-Pô. Le soleil se couche, rouge comme du sang, entre des nuages gris; à l’est, d’autres nuages se teintent d’une extraordinaire couleur rose ; et. rapidement, tout disparaît dans l’ombre ; l’obscurité couvre le ciel et la mer. A 9 heures du soir, les vapeurs font route vers le Cameroun.