‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 9 sur 134 · DOUALA : LES QUAIS ET LES WHARFS · texte numérisé non relu

DOUALA : LES QUAIS ET LES WHARFS

tin dans la lumière grisâtre, très loin, on aperçoit le Challenger qui bombarde Douala : on distingue la lueur des coups de canon, on entend vaguement le bruit sourd des détonations. De la terre, dans la direction de la ville, des fumées s’élèvent : peut-être des incendies allumés par les obus du croiseur.

L’après-midi, une fâcheuse nouvelle : les Anglais n’ont pas pu débarquer au point fixé à cause de la forêt et du marécage. On dit que les Allemands sont décidés à défendre énergiquement Douala, que la ville est entourée de tranchées et de réseaux de fil de fer barbelé.

Le dimanche 27 septembre, le colonel et deux chefs de bataillons partent de bon matin pour aller faire, avec le général, la reconnaissance d’un nouveau point de débarquement, dans la rivière Ooktor, beaucoup plu s rapproché de Douala que celui précédemment désigné. Vers midi le bruit se répand à bord que la ville s’est , rendue sans conditions. On invite les croiseurs à répéter leurs signaux pour confirmer cette nouvelle, si surprenante apr^s les racontars de la veille. Tout l’après-midi, commentaires et suppo sitions vont leur train. Nous attendons avec impatience le retour de nos chels et, dès qu’ils sont à bord, on se presse dans l’étroite salle à manger pour écouter leur récit.

L 'Ivy, yacht du Gouverneur général de la Nigeria, naviguait avec précautions dans le lleuve Wouri, dont les rives basses et boisées paraissaient peu favorables à un débarquement. Soudain on aperçut le drapeau blanc flottant sur Douala. Après avoir fait sauter la station de télégraphie sans fil et incendié divers magasins, le gouverneur de la colonie avait quitté la ville avec les troupes, n’y laissant qu’une garnison de 70 hommes avec quatre officiers. Un lieutenant, gouverneur provisoire de la ville, négocia la red-

dition. Le général n’accorda aucune condition et déclara la garnison et toute la population allemande prisonnières de guerre. Les prisonniers au nombre de plus de 450, tant militaires que civils, furent embarqués le lendemain sur X Elmina qui les conduisit en Nigeria et au Dahomey.

Cette capitulation imprévue eut deux causes : le bombardement du Challenger et la crainte inspirée aux Allemands par la population indigène. Pour interdire l’accès de Douala, les Allemands avaient coulé une dizaine de bateaux et semé des mines dans la passe y conduisant. Ils ne croyaient pas qu’un navire de guerre pût s’approcher assez de la ville pour l’atteindre de ses projectiles. Les obus du Challenger , quoique lancés en petit nombre, avaient produit des effets terribles sur les constructions qu’ils avaient touchées. L’un deux avait éclaté dans le bureau même du Gouvernement, où il avait tout mis en pièces. Menacés par les gros canons du Challenger, les Allemands de Douala l’étaient aussi par une révolte de la population noire. Dans les premiers jours du mois d’août, peu après la déclaration de guerre, le roi de Douala avait été pendu par ordre du Gouverneur. Les indigènes étaient très excités contre les Allemands ; à tel point que ceux-ci, en négociant la capitulation, demandèrent l'autorisation de conserver leurs revolvers pour se défendre contre une attaque possible des noirs de la ville, autorisation qui, naturellement, ne fut pas accordée. Ne pouvant atteindre les gens, les indigènes se vengèrent sur les choses : avant l’occupation par les troupes anglo-françaises, plus d’une maison européenne fut mise au pillage.

Les trois derniers jours du mois de septembre furent employés au débarquement de la colonne. Certains navires, dont l’ Amiral- Pourichon, avaient un tirant d'eau trop considérable pour pouvoir remonter jusqu’à Douala. Les dernières

LE GOUVERNEMENT A DOUALA

unités, transbordées le 30 septembre sur le petit vapeur anglais Forcados, se mirent en route vers i heures de l’après-midi. Les jours précédents, des chaloupes avaient parcouru l’estuaire, recherchant les mines que le Challenger faisait

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

exploser à coups de canon. Un chenal libre est soigneusement repéré. On passe tout près des bateaux coulés. Les deux plus gros, Lomé et Anna- Woermann, ont presque toute la coque hors de l’eau, d autres ne montrent plus que les mâts, la cheminée, la passerelle de commandement; un petit vapeur gris, Oyo , est coulé par l’arrière, l’avant émerge de l’eau et les chaînes des ancres sortent par les écubiers.

A la nuit tombante, on distingue vaguement, sur la rive élevée, des maisons, de grands arbres;

DOUALA : L’HÔTEL

dans le fleuve, des navires à l’ancre. Après s’être fait reconnaître par le Challenger , le Forcados stoppe un moment, puis vientaccoster le Général- Dodds, amarré au wharf principal.

La compagnie d’infanterie coloniale débarque avec ses porteurs et ses bagages. On la guide vers la mission catholique qui lui est assignée comme cantonnement. A la faible lueur de la lune voilée par les nuages, on aperçoit des rues larges, bordées d’arbres, des maisons bien construites, entourées de jardins. On franchit un pont jeté sur la voie ferrée et l’on arrive à la mission. Le clocher d’une église, plusieurs bâtiments, des pelouses, des arbres apparaissent dans la pénombre. On installe les hommes au premier étage d’un vaste édifice servant d’école ; les officiers, dans les chambres des Pères et des Frères. Elles sont dans un affreux désordre : des malles ouvertes, des vêtements, du linge et des papiers jetés au hasard sur le plancher; après le départ précipité des occupants, les pillards indigènes ont passé.

La première nuit au Cameroun : l’air humide et tiède entre par la fenêtre grande ouverte; sur l'herhe noire court le vol lumineux des lucioles; des milliers d’insectes font résonner leurs petites voix claires et monotones dans le silence nocturne.

L’occupation de Douala était un beau succès pour la colonne anglo-française. La principale ville de la colonie tombait sans combat aux mains des Alliés. Une dizaine de navires réfugiés dans le ileuve dès la déclaration de guerre, des denrées de toutes sortes abandonnées dans les factoreries constituaient un butin considérable. La

ville, avec ses édifices officiels, ses magasins, son hôpital, était une excellente base d’opérations.

Des renseignements fournis par les indigènes, il résultait que les troupes allemandes s’étaient retirées dans deux directions. Une partie était allée vers le nord, le long du fleuve Wouri et du chemin de fer; l’autre vers le Sud-Est, au moyen de la voie ferrée du Centre ( Mittellandbahn ). Au second groupe s’était joint le gouverneur de la colonie, Ebermaier; le 28 septembre, il datait un arrêté de Bidjoka, au kilomètre 151 de la voie ferrée, et dès le 3 octobre, il était installé à Yaoundé. Les forces anglaises se mirent à la poursuite du premier groupe. Une partie des troupes françaises traversa Douala et se dirigea vers la rivière Dibamba. Les ennemis avaient fait sauter en partie le pont jeté sur cette rivière, à Yapoma. Installés sur la rive gauche, dans des tranchées, avec des mitrailleuses et des canonsrevolvers, ils défendirent pendant plusieurs jours le passage qui fut forcé le 6 octobre.

L’autre partie des troupes françaises demeura pendant trois semaines à Douala. Cette ville, très vaste, s’allonge sur un plateau dont les pentes s’élèvent brusquement de 15 à 20 mètres au-dessus de la rive gauche du Wouri. Le long de la rive même, s'alignent les ateliers de la marine, les factoreries et les vastes entrepôts de tôle ondulée. Les maisons les plus importantes ont des appontements sur lesquels de petites voies ferrées permettent de débarquer et d’embarquer facilement les marchandises. La gare et les ateliers du chemin de fer du Centre sont au fond d’un vallon qui sépare la ville en deux régions distinctes. Celle de l’Ouest fut réservée aux Anglais. C’est le plus beau quartier : des rues larges, bien sablées, bordées d’arbres touffus; une grande place sur laquelle se trouvent le palais du roi de Douala, construction singulière, bariolée de couleurs vives, à plusieurs étages en retrait l’un sur l’autre, et un petit kiosque à musique. A l’extrémité d’une rue, dominant le fleuve, un mat au sommet duquel flottent les pavillons anglais et français. L’hôtel de l’administrateur, qui servait de résidence au gouverneur du Cameroun pendant ses séjours à Douala, est occupé par le général et disparaît au milieu d’un parc aux profondeurs magnifiques. Non loin, le tribunal, le trésor, l’hôpital, la banque, la poste, une caserne; des maisons de commerce, notamment celle de la « Basler Mission »; un hôtel, le Kaiserhof. Tous ces édifices, d’aspect confortable, parfois même élégant, sont largement séparés les uns des autres, entourés de vastes jardins. Sous ce climat humide et chaud, en cette saison où la pluie tombe presque toutes les nuits, et souvent aussi dans la journée, avec une abondance extraordinaire, la végétation est exubérante et splendide. Des préparatifs de défense avaient été faits : arbres abattus et tranchées creusées en divers points, en particulier sur le bord du plateau, au-dessus du fleuve. Débarquer sous le feu de ces tranchées n’eût pas été une opération aisée.

A l’est de la gare s’étend le secteur confié aux

Français. La mission catholique, desservie par des membres de la Pia Societas Missionum — appelée aussi Congrégation des Pallottins, du nom de son fondateur Yincenzo Pallotti, un saint prêtre de Rome mort en 1850, — y possède une vaste concession. Dans un beau jardin, planté de nombreux arbres, cocotiers, manguiers et autres, s’élèvent les bâtiments : église, maison de l’évèque, habitation des missionnaires, école, magasins, forge, ateliers pour menuisiers, cordonniers et tailleurs. Le colonel et son état-major occupent la maison de l'évêque; divers officiers, celle des missionnaires; la compagnie d’infanterie coloniale et la batterie d’artillerie sont logées dans les autres bâtiments. Chevaux et mulets sont à la corde sur les pelouses. En face de la mission, de l’autre côté de la route, le cimetière : les tombes de nombreux Européens s’y alignent sous l’ombrage des palmiers et clés filaos. Près de là un réservoir d’eau, énorme cylindre sur un bâti métallique, visible de très loin. Des compagnies de tirailleurs occupent divers points dans le reste du secteur. Des rues larges, le long desquelles les maisons européennes se font plus rares. Les habitations indigènes, de forme rectangulaire, en paille ou en tôle ondulée, disparaissent à demi derrière la végétation luxuriante : palmiers, bananiers, papayers, avocatiers, frangipaniers dont les fleurs blanches exhalent un parfum exquis. Une population nombreuse est groupée dans ces cases, qui constituent les villages d’Akou et de Deïdo, et s’étendent sans interruption sur une très grande superficie.

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