‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 4)Chapitre 10 sur 75 · IX. — Emil Zimmermann · texte numérisé non relu

IX. — Emil Zimmermann

Pendant ces deux dernières années Emil Zimmermann est devenu le plus actif prédicaleur de l’évangile de la Mittel Afriha. Des articles de lui sur le sujet ont paru dans Das grossëre Deut-

le journal hebdomadaire pangermaniste, dans l’hebdomadaire de Rohrbach, Deutsche Polilik, dans le journal hebdomadaire libéral V Europaisclie Staal und Vivtschafls' Zeitung, et spécialement dansles P/ etti’.vwc/te Jahrbüchcr — sans parler d’autres articles dans la presse quotidienne.

Zimmermann avait pas mal voyagé avant la guerre dans la riche région tropicale sur laquelle il jette maintenant des yeux avides. En 1910, il gagna par la Rhodesia l’Etat du Congo, et, par le Congo, l’Afrique Orientale allemande. En 1912, il voyagea à travers le Cameroun et, en compagnie de Mme Zimmermann, visita le Congo français et belge. En 1913, il traversa de part en

(1) Faute d'impression pour N.-E.

part le continent, de l’embouchure du Congo à Dnr-es^Salaam (1). *

Les articles de Zimmermann répètent, mais sous une forme étudiée et significative, tous les arguments courants que nous avons trouvés, mis en avant par d’autres écrivains — besoin pour l’Allemagne d’assurer son ravitaillement en matières premières tropicales provenant de son propre territoire, valeur de la Mittel Afriha en tant que susceptible de fournir les bases militaires et navales qui permettraient de briser la charpente de l’Empire britannique aujourchoisi par l'Ailemagne. Sur ce dernier sujet, il disserte avec une franchise édiliante :

De noire situation actuellement défavorable en Exlrêmcürient, l’Angleterre — le Japon rais à part — eiÿ priiicipaleineul responsable; le principal adversaire de notre expansion dans le Pacifique est l’AnUralie. Mais nous ne pourrons jamais exercer de i)ressioii sur l'Australie d’une base située dans l’océan Pacifique ; nous le pourrions très bien de l’Afrique Orientale. L’Australie a besoin pour ses exportations (minéraux, laine, viande, suif, beuire, fromage, froment) d’une roule ouverte à travers l’océan Indien. Cette route peut être gravement nieuuceé de l’Afrique Orientale. Il est vrai que le commerce australien pourrait prendre la roule du Cap; mais, même sur cette route, des navires marchands ne seraient guère à l’abri d’attaques parlant de l’Afrique Orientale. La politique aussi bien de l’Australie que de l’Inde serait donc fortement iutluencée jiar la pression exercée par la Mittel Afrika allemande, et la poliliiiuc britannique le serait de même puisque l’Angleterre possède, à l’existence d’une route commerciale libre vers l’Inde et l’Australie, un intérêt aussi puissant que celui de l’Inde et de l’Australie à l’existence pareille d’une route vers l'Angleterre.

Si nous avons une forte position en Mittel Afiika, position avec laquelle Inde et Australie devraient compter, alors nous pourrons contraindre l’une et l’autre à respecter nos vues dans les mers du Sud et eu Asie Orientale, el par là même nous entrerons le premier coin dans le front serré de nos adversaires en Asie Orientale.

Eu Afrique nous nous heurtons également à une multitude d’ennemis, mais nous pouvons diminuer leur nombre eu le.s contraignant à céder de larges morceaux d’Afrique à nous et à nos alliés. D’ailleurs, nous ne sommes pas seuls sur le continent noir ; le musulman du Nord Africain est pour nous un fidèle allié qui, dans la guerre actuelle, nous a donné des preuves notables de son courage et de sa bravoure. Par une politique bien dirigée, nous pourrions attacher définitivement les musulmans d’Afrique.

C’est donc une chose reiativement facile que de créer à la puissance allemande une forte position au Mittel Afrika l Europaisclie Staats und Wirtschafts Zeilung. 23 juin 1917, p. 031).

Zimmermann s’en prend à ceux qui proclament que, si l’Allemagne a une forte position en Europe, cela suffit :

Une Allemagne faible sur le contiuent n’aurait, évidemment aucun prestige au loin. Mais s’il est une chose certaine, c’est bien que la position continentale la plus forte ne se suffirait pas à elle-même. Le Japon, par exemple, est inattaquable en Asie Orientale, mais le Japon peut être difficilement considéré comme une puissance mondiale. Son iutluence est tout à fait petite, même dans une région

(1) Un récit de ces voyages a paru dans ies PreussisMie Jahrbücher de décemlire 1916 et janvier 1917. Il ne faut pas confondre Emil Zimmermann avec Alfred Zimmermann, qui fut attaché colonial au ministère des Affaires étrangères, et a écrit une histoire modèle de la colonisation moderne européenne, ni avec Arthur Zimmermann, récemment secrétaire des Affaires étrangères allemand, ni avec Eugène Zimmermann, directeur de la maison d'èJilion 8clierl, leader du Iterliner Lokal Anzeiger, ni avec Adolf Zimmermann, correspondant de guerre.

aussi voisine de lui que l’océan Indien. Une très forte Allemagne, commandant la mer du Nord, serait sûrement en état d'empéchcr <(ue l’Angleterre nous ferme à nouveau la Manche; elle aurait la mer libre, Mais de quel profit lui serait celte mer libre contre l’antagonisme de l’Amérique et du Japon, contre l’hostilité du Sud-Africain et de l’Australie?,..

La grande guerre a déterminé l’évolution de l’humanité pour les cent années à venir. elle conduit à édifier le Centre-Africain allemand, il est parfaitement possible dans cimpiante ans d'ici qne, outre 50 millions de Noirs, on trouve dans cette région 500. mille Allemands et plus. Alors peut être en Afrique allemande une armée d’un million d'hommes sera prête à marcher, et la colonie aura sa propre Hotte de guerre, comme le Brésil. Ce sera une alliée de valeur pour l’Amérique du Sud contre une agression Nord-Américaine; les Etats Unis eux mômes auraient à compter avec un pays de celte puissanee. .Prenant ce pays bien développé et bien équipé, comme base, il nous sera possible en même temps de développer plus fortement notre position dans l’océan Pacifique... Ce serait une erreur de fortifier l’Angleterre en Afrique en échange de ses promesses d'assistance en Extrême-Orient. Une Angleterre forte en Afrique commande la situation dans le Sud de l’Europe et peut se passer de nous. Mais par l’Afrique centrale nous commanderions les relations de l’Aiigleterré avec le Sud-Africain, avec l’Inde, avec l’Australie, et obligerions la politique anglaise à compter avec nous. Il ne serait plus jiossible aux Etats-Unis de contrecarrer constamment nos intérêts en Asie Orientale et dans l’océan Pacifique, si une puissante Mittel Afrika allemande fai.sait sentir son iniluence sur le développement de l’Améri([ue du Sud.. (P.031-Ô.33.)

En ce qui concerne la Mittel Euvopa-plus-Tur qaie, conception à laquelle beaucoup Aç, modérés attachent la plus haute importance, Zimmermann, porte-parole de l’école de la A/tffeZ Afrika, professe que alors que, combinée avec la Mittel Afrika, la Mittel Europa serait précieuse, séparée de la Mittel Afrika, elle serait de peu de profit à rAllemagne. En premier lieu, les richesses à tirer de Tlimpire turc, dit-il, ne sont pas réellement aussi grandes que l’imaginaient les plus fervents enthousiastes au « Berlin-Bagdad o :

,Ie n ai pas commis l’erreur de surestimer les virtualités de l’Asie Mineure. La Mésopotamie, en particulier, avec sa maigre population dépassant à peine 1 million d’hommes pour 184.000 kilomètres carrés, ne m’a jamais paru la terre promise (pii, dans un temps facile à déterminer, pourrait nous fournir même un appoint à nos besoins en laines et en huiles végétales. C’est seulement sous le régime anglais, et à supposer ([ue la Grande Bretagne jette dans le pays quelque 5 ou 0 millions d’indiens et dépense de grosses sommes pour son développement, que la , Mésopotamie pourrait en une génération devenir (piehpie chose comme l’Egypte. La Turquie est incapable de la développer. Nous-mêmes n'avons pas le recrutement nécessaire pour mener à bien cette tâche. {Preussisc/ie Jahrbüclier, février l‘J17, p. 329.)

Zimmermann en appelle aux autorités géogra- ”pliiques allemandes et aux rapports de Sir William W'illcocks pour prouver que les histoires de merveilleuse opulence de l’ancienne Bubylonic sont largement exagérées. D’après les plans de Willcocks, on peut calculer que la superficie probablement cultivée dans l’antiquité, 30.000 kilomètres carrés — maximum que le volume d’eau disponible permette d’irriguer — prendrait 24 ans à défricher et coûterait 1 .200 millions de marks (k‘. 00 millions).

En second lieu, pour Zimmermann, sans une

Mittel Afrika allemande pour la Jlanquer, la Turquie allemande ne peut pas se défendre :

L’Afrique Orientale allemande, dont la résistance magnifique a eu des effets à longue portée sur l’ensemble du mahométisme africain, s’est montrée le véritable rempart de l'Asie Mineure. La vérité ue sera connue tout entière qu’après la guerre; mais, même aujourd’hui, nous])OUVons calculer, approximativement, quels gros clTectifs nos troupes coloniales de l’Est Africain, alliées aux populations musulmanes, ont détournés sur l’Afrique. Si l’olqectif de l’Angleterre (et de la Russie) était, comme ou le sait maintenant, d’envahir la Turquie d’Asie, il était nécessaire que le Nord-Africain fût absolument tranquille avant qu’aucune attaque sur la Syrie et la Palestine pût se produire en ]>artaiit du Canal de Suez. {Preussisclie J nlir bûcher, mai lÔ 11 , p. 310.)

Ce n’est pas trop dire que d’affirmer que l’Afrique a sauvé la Turquie d’Asie. Et si la Turquie désire, non moins ([ue nous-mêmes, une paix durable, qui garantira une longue durée de travail tranquille, nous ne pouvons pas ne pas voir que la restauration du statu quo ante en Afrique est absolument la condition minimum. Sans un llanquement suffisant en Afrique la Turquie ne peut survivre. Sans celte protection, tout l'argent que nous avons avancé à la Turquie pendant la guerre sera perdu. [Cette dernière phrase en gros caractère dans le texte.] (P. 317.)

11 est impossible d’apercevoir comment la Mittel Europa en elle-même constituerait un pas en avant qui nous soit imposé par notre propre évolution et parle cours des événements mondiaux avant la guerre. Le but poursuivi est clair : ajouter à nos ressources domesti([ues le vaste champ de production économique des tropiques déjà en notre possession. La Mittel Europa n’a de valeur que si elle nous aide à atteindre ce but en nous rendant plus facile d'occuper fermement nos dépendances des tropiques dans les futures tempêtes mondiales Nous ne serons jamais à même de rendre à la Bulgarie et à l’Empire turc aucun service désir'tércBsé (sic) tant que ces pays ne coiiotilueront pas vers une région tropicale de valeur économique le pont qui nous y rattachera par des communications que l’Angleterre ne puisse couper. (Quant à la « liberté des mers » cela ne vaut pas l’encre pour l’écrire)... (Dus grossére Ücutschland, 22 juillet 1910.)

Les plus importantes décisions de la gramle guerre se sont produites en Orient. De ce côté nous avons atteint pres((ue complètement nos buts. — l’clargîsscmcut de la Mittel, Europa, la suppression de toute influence russe liors des Balkans, nos communications assurées avec la Turquie ainsi qu’avec le monde turc et arabe. Mais l’Islam est également puissant en Africpie; il constitue le pont vers nos princi|>ales colonies, Cameroun et Africjue Orientale Allemande, piliers d’angle obstinés qui ont résisté à la tempête mondiale. Plus clairement chaciue jour apparaît le grande pensée ; Mittel Europa et Mittel .\frika avec, pour les unir, le pont du monde turc et arabe.

Ce fut une grande erreur de permettre que les vieilles lignes de communication entre l Europe centrale et l’Orient aient cessé complètement d’être en usage et cpie la navigation océanienne en soit venue à dominer exclusivement l’esprit des hommes. Ceci a transformé la Méditerranée (jusqu’à la fin du moyen âge voie de communicalioH entre l’Europe, l’Asie Mineure cl le Nord-Africai)i) en une barrière de séparation. La responsabilité en incombe ccrlainement à la faiblesse et aux divisions intestitics de l’Europe centrale (|ui l’ont empêchée d’avoir aucune iniluence effective sur les destinées du Nord-.àfricain, et cette riche contrée est tombée en ruine.

Quand il existera une forte Mittel Europa et une Mittel Afrika riche d’espérances, la Méditerranée ne pourra ])lus rester sous l’influence prédominante (les Puissances occidentales; le Nord Africain verra croître rapidement son importance. Pour la Mittel Europa la route du lac Tchad et de l’intérieur de l’Afrique passe par la Méditerranée et Tripoli. On parle toujours de la grande roule Berlinflonstantinople-Bassora, mais nous devrions avoir présant à l’esprit que la route de Berlin au Tchad par Tripoli n’est pas plus longue.

Par ailleurs, de Berlin à l’extréinilé nord du lac Tan-

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

ganyïka, la route par Vienne, Raguse et Benghazi dans le Nord-Africain n’est pas plus longue que la route de Moscou au tac Baïkal.

Que quelqu’un dise aujourd’hui à Berlin : « Je pars pour un voyage au lac Tanganyïka ! » et ou le regardera comme une curiosité, tellement un lac de l’intérieur de l’Afrique est en dehors des préoccupations ordinaires de l’Allemaud. Mais, en Russie, un voyage de Pétersbourg à Irkoutsk sur le lac Baïkal ne doit probablement pas paraître une chose extraordinaire : il y faut de six à sept jours.

Aujourd’hui l’intérieur de l’Afrique, même le Soudan, relativement proche, ne nous parait tellement éloigné que parce que nous sommes accoutumés à conserver notre regard rivé à la mer, à faire de longs voyages par mer vers la côte d’Afrique et à pénétrer de là à l’intérieur; nous avons perdu conscience qu’une voie plus rapide existe, une voie déjà très fréquentée dans la vieille antiquité : mais, quand nous aurons une fois assuré une florissante Mitlel Afrika, cette conscience nous reviendra. Et pourquoi pas ’?

Il me paraît que l’histoire nous mène par une autre voie que celle à laquelle pendant ces dernières décades s’est accoutumé l’esprit des politiciens allemands ; nous n’irons pas, par le chemin de fer de Bagdad, vers l’Extrême-Orient pour y chercher les fondations d’une plus grande Allemagne, nous en trouverons le fondement dans la Mittel Afrika en liaison avec le monde turc et arabe...

Si, dans cinquante ans d’ici, 1a Mittel Afrika allemande renferme, outre cinquante millions de nègres, cinq cent mille Allemands, si de puissantes cités à vie riche ont poussé sur le lac Tchad, le Congo, le lac Tanganyïka, alors il ne sera plus étonnant du tout qu’une maison de commerce de Berlin donne à son voyageur, au début de septembre des ordres comme ceux ci : « Faites votre boîte d’échanlillons, prenez l’express du Congo et allez à la foire d’automne à « Wilhelmstadt » (ce qui sera alors le nom de Stanleyville); nous comptons recevoir vos ordres dans trois ou quatre semaines. Nous aurons ainsi le temps de les exécuter en sorte que les marchandises soient livrées à destination en Afrique au commencement de décembre ! »

Il y a sept jours de voyage de Berlin au Congo ou au lac Tanganyïka. Le trafic accéléré passera par la Méditerrannée et l’Afrique du Nord ; le trafic de mer sera fait par navires des ports de la mer du Nord suivant les anciennes routes maritimes. Un monde nouveau et tlorissant poussera autour de la Méditerranée... (Preussische Jahrbücher, février 1917, p. 335-337.)

Zimmermann note quelque part la proposition faite en Angleterre que, au lieu de restituer à l’Allemagne ses colonies africaines, il soit procédé à « l'internationalisation de tout le territoire colonial dans le monde entier ». Cette proposition, on le sait, a été défendue par Sir Harry Johnston dans l’intérêt des races noires. Zimmermann en veut beaucoup à Sir Harry :

C’est pure malhonnêteté etbasse hypocrisie [niedirtrachtige Heuchelei] si aujourd’hui Sir Johnston élève la voix pour libérer du régime allemand les Nègres Hottentots, Ovambo, et Bantu. Quand on Ht le débordement de mensonges, d’hypocrisies, d’extorsions, de parfaite méconnaisance de la situation actuelle, qui s’étale dans les discours et dans les écrits des hommes d’Etat anglais et américains, onen est presque à désespérer que de tels peuples conservent quelque capacité pour apprécier les besoins de leurs propres pays, sans parler de ceux des pays ennemis. {ËuropàUche Staat uni Wirtschafts Zeitung . 6 octobre 1917, p. 9*8.)

Sur l’internationalisation de l’Afrique centrale :

Sir Harry Johnston et sa bande ne doivent pas escompter qu’en Allemagne une seule personne de bon sens {auch nur ein vernünftige Mensch) ait une semblable idée. On permet à l’Allemagne de travailler à côté des autres en Afrique centrale — merci bien! {Bedanken wir uns bestens.)

En l’état actuel des choses, ni l’internationalisation de tous les territoires coloniaux ni la fameuse « liberté des mers » ne sont vraisemblablement pour nous aider beaucoup.

Un argument de Zimmermann pour intimider la Grande-Bretagne et l’Amérique par la perspective des conséqueimes qu’elles éprouveraient en s’opposant à la création de la Mittel Afrika :

Supposez que les Anglo-Saxons réussissent à bloquer la route vers nos possessions d’outre-mer, le résultat serait qu’uge évolution commencerait en Europe qui amènerait la Mittel Europa à trouver sa future Amérique vers TEst, le Sud-Est, et l’Asie Mineure. L’Amérique perdrait ainsi la plus grande partie de ses immigrants et sacrifierait une énorme part de sa puissance de résistance à la race jaune. Bien vile, l'üuest américain deviendrait un champ de colonisation jaune. . .

Rien de pire ne pourrait arriver à l’Australie, au Sud- Africain, à l’Amérique que l’exclusion de l’homme de l’Europe centrale des régjons d’outre-mer {Europdhche Staats und Wirtschafts Zeitung, 6 octobre 1917, p. 948).

Zimmermann ayant déjà expliqué que, si la Mittel-Afrika se réalise, elle aura à sa merci les communications de l’Australie et du Sud-Africain, la perspective ouverte dans tous les cas à ces contrées apparaît plutôt sombre ! Il ne serait pas impossible qu’elles préfèrent courir le risque de s’opposer à la Mittel Afrika. On peut en dire autant des Etats-Unis puisque Zimmermann a indiqué que l’un des avantages de la Mittel Afrika serait de chasser l’influence nord-américaine de l’Amérique du Sud. Ce point, indiqué dans un article déjà cité, a reçu un développement plus complet dans des articles ultérieurs et dans le présent ouvrage :

Les iutérêts de l’Amérique du Sud, spécialement des Etats A. B. C. (Argentine, Brésil, Chili) ne sont d’aucune façon identiques à ceux des Etats-Unis.

' L’Amérique du Sud ne peut se développer vigoureusement que si elle continue à attirer à elle un fort courant d’immigration; le Brésil et l’Argentine spécialement font de grands efforts pour attirer des hommes. Ils sont, en ce sens, de grands rivaux des Etats-Unis qui, sans l'afflux régulier des immigrants, ne pourraient maintenir leur taux de rapide développement. Dans ces trois dernières années, le courant d’immigration eu Amérique s’est presque tari : les Etals Unis eux-mêmes ont faim d’hommes. Ils feront tout, dans un avenir prochain, pour attirer à eux leurs alliés d’aujourd’hui — Italiens, Serbes, Belges ~ si bien qu’il n’en restera guère pour l’Amérique du Sud. Un accueil d’autant meilleur nous sera assuré au Brésil et en Argentine, si nous pouvons fournira ces pays des hommes, et il nous faut commencer une agitation de grande envergure après la guerre pour amener les Allemands de l'Amérique du Nord à émigrer vers l'Amérique du Sud — du moins ceux qui ne gagneront pas le nouvel Empire colonial allemand : nous devrons agir ainsi à condition que l’Amérique du Sud adopte envers nous une politique de faveur sur la question des matières premières...

Comme les Anglo-Saxons ne peuvent garder l’Amérique du Sud d’une manière permanente dans leur sphère d’influence, les intérêts des deux partis étant trop divergents, nous avons en notre pouvoir le moyen d’accentuer considérablement, après la guerre, l’antagonisme entre l’Amérique du Nord et celle du Sud en dirigeant suivant un plan défini le courant de l’immigration allemande. ^

Le but d’une politique à longues vues doit être, en conséquence, de tirer systématiquement profit, d’accord avec les intérêts mondiaux politiques et économiques de l’Allemagne, du sentiment d’inquiétude qui, après la conclusion de la paix, s’emparera d’un grand nombre d’Allemands

établis avi loin — en Australie, au Sud-Afrieaiu, dans l’Amérique du Nord, en Russie — et d’enipêclier ainsi nos ennemis de s’assurer uu avantage à nos dépens en obtenant le contrôle des terres de ravitaillement aboudant. Le monde anglo-saxon a entrepris une œuvre systématique, mise en évidence par scs ellorts en Chine et dans l’Amérique du Sud, pour nous interdire l’accès de ces territoires d’abondant ravitaillement, soit en amenant une entente qui nous permettrait seulement d’acheter les matières premières à un taux sans cesse accru ou en contraignant tous les Etats qui adhèrent au bloc anglo-saxon à ne vendre les matières premières, les vivres des tropiques et les denrées de luxe tropicales à l’Allemagne que par l’intermédiaire exclusif des ports de l’Angleterre ou de l’Amérique du Nord.

La plus importante condition de nos termes de paix doit être la destruction de ce syndicat mondial pour la fourniture des matières premières...

L’indépendance du système mondial économique allemande ne peut être fondée que sur un territoire nous appartenant dans les zones de ravitaillement abon^lant, sur un grand empire colonial allemand, et, en l’état, la partie principale de cet empire doit être située en Afrique centrale. — [Preussiseke Jahrbücher, juillet 1917. p. 133- 138.)

L’importance de l’idée d’une Mittel A/rita allemande n’est pas tant que l’Afrique centrale doive être en mesure de nous fournir, de suite, une quantité considérable de matières premières, que l'occasion d’infiltrer notre esprit dans des contrées étrangères. L’opposition anglo saxonne perdra de sa force dès que les Anglo-Saxons se rendront compte que notre dessein n’est pas d'exercer une forte pression sur leurs propres territoires coloniaux; et, pardessus tout, une scission profonde se produira immédiatement entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud et du Centre.

Les intérêts de ces pays no s’accordent aucunement: en particulier, ils sont en état d’antagonisme dans la lutte pour attirer les émigrants .. Il est en notre pouvoir d’intervenir énergiquement en faveur de l’Amérique du Sud. Nous et nos Alliés — à supposer toujours que l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud poursuivent envers nous une politique de faveur sur la ([uestion des matières premières, — nous.devons tirer un parti complet de la grande inquiétude qui s’est eiiqiarée de nos parents nord américains, des Allemands du Sud-Africain et d’Australie, pour influencer rémigration des Allemands, Autrichiens, Hongrois, Bulgares et Turcs dans les pays d’outre mer. Ou doit les inciter à aller en Ainéri([ue du Sud ou en .Amérique Centrale, à l’exception de ceux disposés à se rendre en Allemagne, dans les colonies allemandes, ou dans les pays alliés à nous. De la sorte nous amènerons à notre alliance l’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud et briserons leurs rapports avec les Anglo-Saxons avec lesquels elles n’ont pratiquement pas d intérêts communs. Les principales puissances anglo-saxonnes, en possession de vastes territoires qui leur fournissent les matières premières, n’ont aucun intérêt au développement de l’Amérique centrale et du Sud, Au contraire, ces Etats et les Empires de l’Europe centrale se complètent admirablement.

La combinaison Mittel Europa, Asie Mineure, Mittel Afriha, Amérique du Sud et centrale, — voilà ce que nos efforts doivent tendre à amener. (Preussische Jahrbücher, août 1917, p. 294-293.)

Dans le numéro de novembre (1917) des Preussische Jahrbiicher, Emil Zimmermann a fait paraître un article d’un ton tout dilTérent. La variation est assez amusante. Nous avons vu dans les précédents articles Zimmermann exposer avec exaltation comment la Mittel Afriha donnerait à l’Allemagne une position inattaquable d’où elle pourrait, à son heure, briser le cadre de l’Union britannique, dominer la Méditerrannée et l’Asie Mineure, et soutenir i’Améri(|uo du Sud contre rAméri([ue du Nord. Voici (|u’il découvre soudainement que l’un de ses articles a été lu

ninsKianiuinTs ooLomAux — m<> 1 et 2.

avec intérêt au delà des frontières. Un article de tête du Times du 3 septembre 1917 avait fait des citations de son article paru dans le numéro d’août des Preussische Jahrbiicher, et avait paru y découvrir certaines intentions inamicales. Instantanément Zimmermann prend la figure de l’Allemand inolfensif, pacifique, méconnu, opprimé. La Mittel Afriha cesse d’être une forteresse armée et menaçante pour devenir un paradis de travail tranquille et de fraîcheur pastorale.

C’est très bien (nous donne-t-on à entendre) de taxer les Allemands d’avidité parce qu’ils veulent prendre possession de l’Etat du Congo, mais si les Allemands ne le prennent pas, il est probable qu'une autre puissance — Grande-Bretagne ou Etats-Unis — s’en emparera.

Quand, dans l’année 1913, je voyageais dans le Congo belge, je rencontrais des agents anglais partout, et les missions américaines étaient si nombreuses, avaient des moyens si abondants à leur disposition, qu’elles étaient à même d’avoir à elles jusqu’à de gros steamers de rivière. Sur le steamer qui m’amenait d’Europe à l’embouchnra du Congo, un missionnaire américain voyageait avec moi, et il avait avec lui un M. Hillhouse, homme très simple, qu’il me présenta comme « un artisan attaché à la mission » {Missions handwerker). Des renseignements sur ce prétendu « artisan » furent donnés à la Chambre belge par le ministre des Colonies Renkin, le 11 mars 1914. Un agriculleur (Landwirt) du Kenlucky, dit-il, nommé Hillhouse avait, avec l’aide de la mission presbytérienne du Xasai, entrepris la culture d’arbres à fruits, de coton, de canne à sucre, et l’élevage de bétail, et il avait l’intention d’amener un certain nombre de fermiers mariés du Keutucky à se joindre à lui.

Ainsi, dès 1913, les Etats-Unis commençaient, par l’intermédiaire de la mission presbytérienne, à coloniser le Congo belge avec des colons américains ! Supposons maintenant que l Allemagne ne réussisse pas à prendre possession du Congo belge. Dans ce cas, la Belgique est refaite (auc/i erl digl) puisque dans ce cas l’Allemagne refusera de l’abandonner. Voilà donc le Congo belge sans propriétaire. Naturellement l’Angleterre élèvera des prétentions sur cet Etat — ou bien serait-ce que M. W'ilson aurait jeté les yeux sur ce même Etat '?

Je le demande aux Républiques latines de V Amérique du Sud et du Centre, je le demande aux Brésiliens, quel sera donc leur avenir si les Anglais commandent dans toute l'Amérique du Sud et du Centre ou si ta Mittel Afrika devient une colonie des Etats-Unis?...

Les sentiments (jui me venaient, au milieu des vastes steppes de l’.Afrique centrale, doivent s’éveiller dans des milliers de cœurs allemands, et, par milliers, les forces morales de l'Allemagne doivent trouver un large essor' dans la libre et vaste Nouvelle -.Allemagne, elles doivent engendrer un nouvel esprit dans une nouvelle génération, trempée dans le sentiment des vastes espaces, — esprit qui réagira d'une manière féconde sur la vieille Allemagne.

Naturellement, on ne saurait permettre que cette nouvelle race allemande se dessèche et meure: elle doit pouvoir croître dans la tran([uillité et dans la paix. C'est pour cette raison que la Mittel Afrika doit être forte... C’est une malheureuse absurdité du Times de considérer cette idée de la .Mittel Afrika comme suggérée par une politique de Puissance [Maclilpolitik) « quel (jue soit le vêtem°nt dont elle se revête j)Our l'instant »...

Le Times ne peut pas comprendre qu’il y a des cœurs qui battent en .Allemagne, dont le rêve est celui d’une grande Nouvelle- Allemagne, terre de liberté au delà des mers, jardin d'Eden ouvert aux Allemands du monde entier qui travaillent et besognent et dont l’esprit a été brisé dans cette catastrophe mondiale par la persécution acharnée (les .Anglais et (les Nord-Américains,

Dans unegrandc Mittel .Afrika allemande oîi mille tâches attendent leur accomplissement, il n’y a nulle place pour

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des pensées de conrpiêtc ou de dominion mondial. {Preussische Jahrbücher, novembre 1917, p. 293-299.)

Cette oscillation d’Emil Zimmermann entre des projets de domination à longue distance et des attitudes attendrissantes d’innocence méconnue paraîtra assez familière à ceux qui étudient la littérature récente delà Weltpolilik allemande. Elle est caractéristique du Germain émotif, toujours disposé à se considérer sous un jour mélodramatique — ou bien foujant aux pieds la terre entière comme un héros des Sagas, ou bien sons la figure pathétique de l’honnêteté modeste méconnue par un monde malveillant. Seuls, les noninitiés s’étonnent. Toute personne qui, ayant lu la dernière phrase ci-dessus citée de l’article de novembre de Zimmermann dans les Preussische Jahrbücher, relira l’article donné par lui en juin à V Earopaische Staats und Wüischafl., et dont nous avons donné ci-dessus des extraits, trouvera, selon toute vraisemblance, la comparaison des deux articles suffisamment remarquable.

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