‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 4)Chapitre 11 sur 75 · X. — Wilhelm Soif · texte numérisé non relu

X. — Wilhelm Soif

Le gouvernement allemand n’est naturellement pas engagé par les opinions des écrivains que nous avons passées en revue; tous ces écrivains sont sans caractère officiel, bien que certains soient des hommes de haute situation et de haute influence en Allemagne en tant qu’écrivains traitant des choses publiques. C'est pourquoi il est important de voir jusqu’à quel point le plan de la iMilteL Afrika est endossé par le gouvernement allemand. Le théoricien autorisé des vues du gouvernement est le ü*" Soif, secrétaire d’Etat pour les colonies. Le Ü' Soif est lui-même un érudit, qui, aune période antérieure Je sa vie, avait dirigé ses études dans le champ du sanscrit et des langues indiennes. Après avoir pendant quelque temps occupé un poste officiel à Calcutta, il fut en 1900 nommé gouverneur de l’île allemande de Samoa et eut ainsi une expérience de première main de l’administration coloniale.

Le D*' Soif a prononcé différents discours pendant la guerre, discours qu’on peut considérer comme révélateurs de l’esprit du gouvernement. Sa manière personnelle est résolument tempérée et raisonnable, et n’atteint à ràprelé de la polémique que lorsqu’il en vient à réfuter les allégations anglaises. « Le ton général dé mon discours ne peut être qu’une imlignation profonde et une farouche colère contre les dernières assertions des hommes d’Etat anglais », dit-il, parlant à Leipzig en juin 1917.

Quand on examine la substance des manifestations du D'' Soif, on ne peut les comprendre autrement que comme endossant le -plan de la Mitlel Afrika. 11 paraît éviter d’employer le terme Mitlel Afrika\ il ne spécifie pas en détail, comme les écrivains sans caractère officiel, les régions <[ui doivent être prises jiour former le nouvel empire africain allemand. Mais il avance les mêmes propositions que les écrivains sans

caractère officiel mettent en avant pour prouver la nécessité de leur Miltel Afrika ; il pose leurs prémisses, et il est juste d’admettre qu’il en tire, sans d’ailleurs les énoncer, les mêmes conclusions.

En premier lieu, le D'' Soif est très net sur ce point que, lorsque, de notre côté, on parle de « rendre » à l’Allemagne ses colonies, entendant, par là, la restauration des frontières territoriales en Afrique telles qu’elles étaient avant la guerre, on parle pour ne rien dire.* L’Allemagne, affirmet-il avec insistance, ne pourra jamais être satisfaite avec la répartition territoriale qui existait avant la guerre. L’Afri([ue doit être repartagée et les parts faites à la taille de chaque mère patrie et proportionnellement à l’étendue du territoire que^chacune possède ailleurs. D’après ce principe, l’Allemagne obtiendrait beaucoup plus, la Belgique et la Grande-Bretagne beaucoup moins.

Messieurs, la position de l’Afrique a changé étonyamment pendant les dernières décades, à la fois du point de vue politique et économique. L’Afrique n’est plus le continent noir, elle n’est plus un monde inexploré comportant une multitude étonnante d’obscures possibilités. Aujourd’hui c’est une avancée de l’Europe avec des valeurs dès à présent appréciables. L’Afrique Jouera un rôle d'une signitication rapidement croissante dans l’évolution du globe. La demande accrue chaque jour eu matières premières, et, avant longtemps, rinpiictude angoissante de trouver un marché aux objets manufacturés, conduiront à une plus intense compétition pour atteindre les sources africaines de ravitaillement. La répartition aclualle de l’Afrique entre les Etats colonisateurs européens est le résultat d’un développement relativement récent dans lequel, à côté de [)rcteutions surannées à la souveraineté, des événements plus ou moins accidentels ont été des facteurs déterminants... Aucun procédé organisateur n’a été mis en (juestion. Il n’est pas étonnant que la répartition actuelle manque à un haut degré de toute justification en soi! Nous voyous certains Etats en possession de zones gigantesques, quatre-vingts fois de la taille de la mère |)atrie, que ces Etats sont incapables de développer par manque d hommes et de moyens — tout au moins incapables de les développer comme 1 buinanité civilisée le demande. Ceci s'applique à la Belgique, à la France, au Portugal, à la (îrande-Bretagne, qui, après avoir incorporé à son empire d’immenses étendues eu d'autres coutinetits, a su s'assurer une part importante en Afrique, une part à peu près de la taille de la France. D’autre part, nous. Allemands, nous nous voyons confinés à des territoires considérablement plus petits et fort dispersés. Celui qui désire une paix durable, une paix de juste satisfaction, ne peut vouloir le maintien de la répartition actuelle du territoire de l’Afrique, puisqu'elle ne correspond aucunement ni aux aptitudes colonisatrices ni à la force comparative des nations concernçes, — (Discours à la Société ooloniale allemande de Berlin, 2f décembre 1917, reproduit dans la Deutsche Polilik du 28 décembre 1917.)

Sur la proposition « d’internationalisation », le D' Soif s’exprime ainsi :

L’idée d’une internationalisation complète des régions tropicales sous une administration conjointe des Etats européens protecteurs est propagée par certains cercles philanthropiques d’Angleterre. Les opposants les plus résolus à une semblable internationalisation surgiront sans doute en Angleterre même. Mais en dehors même de cela, une semblable organisation ne serait réalisable que si elle était soutenue par un sentiment de solidarité entre les Etats européens. Un pareil sentiment de solidarité sortira sans aucun doute, sous forme d’aspiration, des ruines de cette guerre et s’établira comme condition essentielle du nouvel esprit des conventions internationales. Mais avant

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qu’on puisse entreprendre une tâche aussi stupéfiante que le gouvernement de territoires d’outre-raer en harmonieuse coopération entre tous les- belligérants d’aujourd’hui — en fait, on peut dire avec toute l’Èuro|le — la conscience internationale devra s’être développée et confirmée en Europe par la pratique effective des transactions internationales. 11 faut donc nous en tenir ferme à ce principe qui a jusqu’ici prévalu en colonisation — la répartition des contrées tropicales entre les Etats Européens. Dans le traité de paix, il ne peut être question que d’une nouvelle répartition, •

L’Allemagne doit avoir son empire colonial. Le D*" Soif y insiste, non parce que elle a besoin d’un terrain d’émigration — elle n’a plus de surplus de population — mais parce qu’elle a besoin de matières premières.

Nous — je veux dire nous même.s et tous les Etats euro-

f)éens — n’avons vraisemblablement pas en excès des lommes jeunes et entreprenants à établir en Afrique — réserve faite de la f|uestion encore pendante, du point de savoir dans quelle mesure l’Afrique est colonisable par l’homme de la Méditerranée. Mais l’Europe épuisée aura une faim immense des produits tropicaux.

Puis, le D'' Soif insiste, tout autant que les champions officiels de la Mktel Afrika, sur la nécessité d’un empire continu au lieu des anciens territoires détachés et sur la possibilité de constituer un territoire continu pratiquement inattaquable s’il estasse/ vaste :

Nos colonies n’ont-elles pas, avec les seules ressources militaires qu elles avaient, offert une résistance dont nous pouvons à non droit être fiers, et cela dans les plus défavorables conditions (|u’on puisse concevoir? Est-ce que le Cameroun et le Sud-Ouest-Africain allemand n’ont pas été occupés par l’ennemi seulement parce ([ue la guerre s’est prolongée au delà de toute attente? Est-ce que rAfri([ue orientale allemande ne tient pas encore, même aujourd’hui, contre des forces supérieures fini l’assaillent de. toutes parts? Au vu de ces faits, nous avons tout droit d’espérer que nous mettrons nos dépendances coloniales à l’abri de toute attaque dans l’avenir, si nous prenons à cœur les leçons de la guerre. De même que la guerre a montré que le bloc solide de la Mittel Europa est de taille à résister à n’imi)orte quelle coalition militaire, de même la guerre nous a appris que, sous les tropiques également, le pouvoir de résistance militaire et la capacité d'auto -défense sont en proportion directe de l'étendue de territoire continu. De même qu’eu Europe, c’est une considération décisive pour nous que de dessiner nos futures frontières de telle sorte ([ue nous n’ayons plus à craindre aucune attaque ennemie, de même il nous faudra avoir cette considération présente à l’esprit quand nous reconstituerons nos possessions coloniales.

Si à la conclusion de la paix nous pouvons dessiner les frontières de nos colonies de telle sorte que nous acipiérions des territoires compacts, moins exposés à des attaques venant de divers côtés, si nous mettons à profit les expériences de la guerre navale acquises dans ces dernières années pour sauvegarder, non moins que nos terres d’Europe, nos possessions d’outre-mer, si nous renforçons la défense de leurs côtes, si nous élaborons un système légal (jui puisse servir de base à une organisation plus étroite de la population blanche, si nous élevons l’effectif des troupes, blanche» ou de couleur, maintenues sur le pied de paix [erhohen vir die Friedensstark der weissen tind farbigenTruppen), si nous instituons système de ravitaillement bien étudié, avec de gros stocks d’armes, de munitions, d’habillement et d’articles divers d’équipement ainsi que de vivres et d’objets nécessaires au service de santé, si nous développons les communications de toute sorte entre les colonies et les relations par sans-lil avec la mère patrie, alors nous n’aurons pas, dans toute guerre future, à envisager à nouveau la perte de nos colonies, mais, tout au plus et au pire, la possibilité d’une séparation

temporaire. (Discours prononcé dans l’été de 1916, réim) primé sous le titre de Die Lehren des Wellkrieges für imsere Kolonialpolilik,(l3itis la collection Jackh, Der deutsche Krieg.

Le D'’ Soif est encore d’accord avec les théoriciens de la Mittel Afrika pour voir dans le futur empire allemand d’Afrique un moyen d'augmenter le pouvoir dç l’Allemagne sur le globe, et il indique, comme eux, de quel prix seraient ses ports convertis en bases navales :

Le motif qui nous a poussés, dans le principe, à acquérir nos colonies ne fut pas un désir de puissance. Mais, pendant la guerre, différents faits sont apparus qui ont fait de la continuité et l’élaboration d’une politique coloniale une nécessité pour nous du point de vue de la puissance. Sous ce rapport, j’indiquerai seulement, comme question de première importance, la création de bases navales. La valeur inestimable de semblables bases pour la puissance navale allemande était généralement reconnue même avant la guerre. Mais la discussion de ce point excède nos attributions officielles.

Qu’est-ce à dire, sinon l’adoption du système de la Mittel Afrika clans tous ses points essentiels, même dans ceux plus particulièrement calculés pour alarmer les hommes d’Etat britanniques?

Le gouvernement allemand est évidemment résolu à arriver au Congrès de la Paix bien muni des données les plus complètes concernant l’Afrique centrale. Nous lisons dans les Sozialistiche Monatshefte (o février 1918) :

Paul Sprigade et Max Moisel les experts cartographes ont commencé, par ordre du Colonial office impérial, à élaborer une nouvelle série de feuilles couvrant la t^littel A/’n’Aa (1). De ce travail imposant, à l’échelle de 1 2.000.000*, les deux feuilles se rapportant au Soudan oriental ont déjà paru chez Dictrich Reimer à Uerlin. Elles sont admirables à tous points de vue. Avec le zèle le j>lus consciencieux, ilç ont utilisé toute source d’information accessible, — spe-* cialemcnt les caries officielles française, britannique, allemande et belge — et fait avancer d’un bon pas la connais sance de ces régions... Quand viendront les négociations de paix, la géographie de la Mittel Afrika jouera un rôle essentiel.

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