XI. — Deutsche Weltpolitik und kein Krieg
Les idées émises par le D' Soif suffiraient par elles-mêmes à prouver que le système de la Mittel Afrika n’est pas seulement le rêve d’un groupe d’individus et de simples particuliers, mais un projet derrière lequel se trouve la volonté délibérée du gouvernement allemand. Celte conclusion va recevoir la confirmation de nouvelles preuves. Nous y verrons que le système n’a pas été tout d’abord adopté par le gouvernement allemand dans l’emportement de la guerre mondiale, mais représente un dessein d’ancienne conception. Ce fut en exécution de ce dessein que le gouvernement allemand, dès avant la guerre, entama avec le gouvernement britannique des négociations, lesquelles avaient presque abouti à amener le gouvernement britannique à accepter les arrangements calculés pour amener l’avène
(1) h'Afrique fnuuaise a signalé celte carie et en a reproJuii l’édiliaule couvei lure ( 1918, p. 99). C’esl une carie officielle de la Mittel Afrika. — A’. D. L H.
(2) Une politique mondiale allemande sans guerre.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
ment de la Mittel Afrika, d’une manière en quelque sorte automatique, par le seul écoulement du temps. A cette époque, il existait en effet une disposition très générale parmi les hommes d’Etat britanniques à donner toute satisfaction raisonnable au désir de l’Allemagne de prendre place parmi les puissances coloniales. Le D'' Soif faisait allusion à ces transactions dans son discours de Leipzig de juin 1917 :
Dans les années avant la guerre, reconnaissant l importance d’un territoire colonial continu pour la sécurité de la nation allemande, nous avions fait de longue main des préparations tendant à arriver par une entente pacificpie et par des accords à donner à nos possessions coloniales une forme correspondant aux plus urgentes nécessités coloniales... Pendant longtemps ce n’était un secret pour personne, même en Angleterre, que, même avant la guerre, nos plans étaient de faire un tout unique de nos possessions africaines à l’aide d’arrangements pacifiques.
Dans cet ordre d’idées, un intérêt spécial s’attache maintenant à un petit livre qui parut en 1913 pour exposer cette même politique et qui avait pour titre Deutsche Wellpolilik and hein Krieg (Politique mondiale allemande et pas de guerre). L’importance de ce livre vient de ce que, d’une commune renommée, il passe pour émaner de l’ambassade allemande à Londres. Beaucoup l'attribuent à Kühlmann lui-même. 11 semble douteux qu’il l’ait réellement écrit, mais il n’y a aucune raison de douter que,' dans ses grandes lignes, il ne retlète ses vues. Nous pouvons inférer que le projet de Mittel Afrika, tel qu’il parut en 1917, coïncide largement avec le projet qui avait en 1913 les faveurs de l’homme qui est maintenant secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères pour l’Empire allemand.
L’écrivain pangermaniste, comte Reventlow, reconnut en 1916, quand le D'' Soif commença à conférencier sur les buts coloniaux de l’Allemagne, que son programme résumait pratiquement celui de l’opuscule anonyme bien connu. [Deutsche Tageszeitung^ 20 mai 1916).
Quand cet opuscule parut, il n’aurait pas été possible de présenter l’acquisition immédiate de territoires belges et portugais en Afrique comme une politique essentiellement pacifique. L’auteur proposait en première ligne que l’Allemagne soumît ces régions à une pénétration économique sur les bases d’une entente amicale avec les Belges et les Portugais.
Aucun homme intelligent ne peut supposer que nous voulions priver la Belgique et le Portugal de leurs possessions coloniales. Mais il est incontestable que ni le Portugal ni la Belgique n’ont les moyens et les ressources voulues pour développer convenablement leurs possessions africaines dans le sens économique... Puisque le Portugal est ainsi réduit à demander la collaboration de nations étrangères pour tirer parti de ces colonies, la question est : Quelle nation sera donc son collaborateur? Pour nous, l’Allemagne a les plus légitimes droits à ce titre en même temps que les perspectives les plus favorables... S’il nous fallait employer une proportion considérable de notre énergie économique — naturellement avec le consentement du gouvernement portugais — à développer les colonies portugaises, ce serait dans l’hypothèse que ce travail ne serait pas perdu pour notre nation, comme l’a été le travail fourni par la culture allemande aux Etats-Unis et dans
l’Amérique du Sud. Dans le cas où le Portugal en arriverait plus tard à cette conclusion qu'il lui serait profitable de disposer de ses colonies, nous nous serions'nécessairement assuré un titre de premier ordre pour les réclamer. Pour cela, une entente avec les autres puissances.européennes nous est encore plus nécessaire qu’une entente avec le Portugal. Nous n’avons aucune raison de supposer que l’Angleterre veuille s’opposer à de semblables demandes produites par l’Allemagne. Comme nous l’avons déjà souligné plus d’une fois, dans son discours au Parlement du 27 novembre 1911, sir Edward Grey déclarait que l’Angleterre ne regardait pas l’Afrique centrale comme dépendant de sa sphère d’intérêts... Nous avons toute raison de compter sur la bonne volonté de l’Angleterre.
Tout de suite après les considérations politiques, nous devons examiner les considérations stratégiques qu’engage la question d’une entreprise coloniale en Afrique centrale. Nous avons insisté sur ce point que, tout au moins d’après nous, nous ne devrionspasenvisager une acquisition directe de territoire en Afrique centrale dans un proche avenir. Mais puiscpie le Portugal serait tout à fait incapable de défendre ses possessions contre l’attaque d’une grande Puissance, le cas pourrait arriver que nous ayons à défendre les intérêts économiques que nous aurions créés, — d’autant plus que, dans un avenir plus éloigné, la possibilité d’une acquisition formelle pourrait se présenter,,.
11 n’y a pas de forte puissance militaire en Afrique centrale; ni même aucun pouvoir territorial qui puisse devenir uii danger p lur nous. Dans les colonies étrangères voisines, des forces coloniales relativement faibles sont stationnées. qui lie pourraient jamais agir effectivement sur d’aussi vastes secteurs. La milice de l’Union Sud-Africaine constitue à la vérité une force excellente pourla défense du pays lui-même, mais qui d’aucune façon ne saurait être utilisée avec la même valeur dans un but d'attaque ou de conquête. Nous serions donc absolument à l’abri d’une attaque des Puissances européennes par terre. Quant à une attaque jiar mer, la flotte ennemie la plus puissante pourrait aussi peu conquérir une colonie africaine que ne le pourrait une force coloniale africaine. En outre, les conditions d’une guerre navale sur le libre Océan nous seraient beaucoup plus favorables que celles d’une guerre dans la Méditerranée... Aussitôt que nous avons réussi à franchir la mer du Nord et la Manche, nous avons le libre Océan devant nous... Les Anglais reconnaissaient nettement, il y a vingt cinq ans, qu’ils auraient à abandonner tout trafic commercial ainsi que le transport régulier des troupes vers l’Iude, par le canal de Suez, et qu’il leur faudrait revenir à la vieille route du Cap, si une guerre maritime éclatait jamais dans les eaux de la Méditerranée.
Du point de vue du droit international, la création de vastes intérêts économiques allemands dans les colonies étrangères pourrait sembler une anomalie; mais cette anomalie est devenue un trait normal de la politique coloniale moderne. [Ici l’auteur cite les exemples de l’Autriche en Bosnie, de l’Angleterre en Egypte, de la France au Maroc, de la Russie et de l Angleterre en Perse.] L’expérience de la politique coloniale moderne dit que le point auquel en première ligne devrait être attachée la principale importance est de s’assurer la possession par les méthodes de la diplomatie de certaines sphères d intérêt économique comme point de départ et ensuite d’effectuer la pénétration économique. Le reste viendra de lui-même...
Une des premières choses à considérer serait le développement des lignes de communication.
Il n’e.st pas dans notre dessein actuel de discuter les principes qui doivent nous guider en ce qui concerne les communications et les chemins de fer en Afrique centrale. Nous entendons mettre seulement en évidence cet unique principe ; du point de vue des voies de communication, l'Afrique centrale doit être traitée comme un territoire unique. Tous les projets doivent partir de ce principe. Si nous entendons suivre en Afrique une politique de clocher, nous finirons par arrêter tout développement économique, et, en fin de compte, par exposer une plus lourde dépense. Mais si nous entendons inaugurer en Afrique centrale une politique à grande échelle en ce qui concerne les communications, il nous faut également assurer l’inclusion du Congo belge dans le futur système, et, dans ce but, il nous faut tenter d’obtenir le consentement de la Belgique...
Nous avons des raisons d’espérer que la Belgique, par sa nouvelle politique de réformes, voudra maintenant réparer les erreurs et les crimes du passé. Néanmoins il semble douteux que le peuple belge ait le pouvoir et la volonté d’affecter les grosses sommes d’argent nécessaires à la transformation du Congo belge en une colonie florissante. T.. Une autre difficulté réside dans le fait qu’il se met difficilement à recruter son corps actuel de foncti junaires et en particulier à trouver des individus d’un meilleur genre que ceux employés depuis le régime de Léopold...
Dans certains organes anti-allemands, 1 idée a été quelquefois propagée que l’Allemagne nourrit des dessins secrets contre la colonie belge! Contre de pareilles suggestions, il convient d’élever la plus vigoureuse protestation. L’Allemagne et la Belgique sont devenues voisines en plus d’un poiut de l’Afrique centrale, et, des deux côtés, on reconnaît de plus en plus la communauté de nos intérêts coloniaux et la nécessité d’une étroite collaboration. A part les épisodes peu reluisants du régime Léopold, les Belges SC sont montrés des colonisateurs vigoureux et courageux; pratiques comme ils le sont, ils accueilleront chaudement l'aide du capital allemand, puisqu’il leur est difficile de tirer profit de leur colonie avec leurs propres ressources...
Dans son intéressante brochure sur le nouveau Cameroun, Emil Zimmermann montre combien intimement se co^pénètrent nécessairement les intérêts de la Belgicpie et de l’Allemagne dans l'Afrique centrale en ce qui concerne le développement des communications. Il veut avec raison que la Belgique ne puisse regarder qu’avec plaisir l’avènement de l’esprit d’entreprise allemand dans la navigation du Congo. Se basant sur son élude directe des conditions locales, Zimmermann arrive à cette conclusion ; « Aujourd’hui il peut sembler audacieux de prédire que dans dix ou douze ans l’Afrique centrale aura un commerce de i milliard de marks; quand les ([ualre o»i cinq prochaines années de développement pacifique (1914-1915- 1916-1917-1918!) auront passé sur cette région, cette prophétie cessera de paraître quelque chose d’incroyable. »
Ainsi donc, déjà en 1913, nous trouvons une rencontre d’idées entre l’entourage de Külilmann et le principal théoricien de la MitleL Afrika.
Il existe’ un autre point de contact dans la dépréciation relative faite des virtualités de la Turquie d’Asie par l’auteur de la brochure de 1913. Sans doute, il ne veut pas que l’Allemagne abandonne tout intérêtdans l’avenir de la Turquie, mais il met beaucoup d’insistance à signaler les dangers que courrait l’Allemagne si elle enchevêtrait ses intérêts à ceux de l’Empire turc.
Il s’attache à montrer combien plus sures, combien plus riches sont les perspectives ouvertes par l’Afrique centrale, manière de voir que nous pouvons comparer avec les vues de Zimmermann en 1917.
D’autre part l’auteur de cette brochure anonyme emploie un langage étroitement parallèle à celui d’Hans Delbriîck, cité ci-dessus, quant à l’espèce de gens qu'il convient que l’Allemagne envoie outre-mer. L’Allemagne, l’auteur l’établit dans les mômes termes que Delbriîck, n’a pas d’excédent de population au sens propre. Mais il y a un excédent en ce qui concerne la classe éduquée qui [)ourrait aller diriger le travail indigène. L’Allemagne n’a pas besoin de colonies pour fournir à ses émigrants une résidence permanente (Siedluugskolo/iien) ; ce qu’il lui faut, ce sont des sphères réservées où le cerveau allemand, la science technique allemande puissent trouver un domaine pour la production et l'exportation des matières premières destinées aux industries allemandes.
A titre de commentaire, il est intéressant de voir ce qu’un Anglais des mieux informés, M. Georges Saunders, autrefois correspondant du Times à Berlin, écrivait à l’automne 1915:
Le règlement de la crise marocaine de 1911 fut une des plus mauvaises productions de la diplomatie moderne.il se peut qu’il ait pour un temps donné les mains libres à la France pour sou œuvre au Maroc, mais le partage du Congo français, qui était affecté par ce règlement, avec ses deux cornes de territoire aboutissant du Cameroun allemand sur le fleuve du Congo, établissait manifestement une situation intenable et ne peut avoir été voulu que comme prélude à une action agressive allemande contre l’Acte du Congo et l’Etat du Congo. Les desseins allemands sur les colonies françaises, qui ont été depuis lors ouvertement avoués par le chancelier allemand {Livre Blanc sur la crise européenne, n° 85), coznprenaient assurément l’acquisition des droits de préemption de la France sur le Congo belge. Au surplus, il semble probable que l’invasion de la Belgique et la destruction de ses villes par les méthodes des Huns faisaient partie d un plan pour assurer, à la fin de la guerre, la reddition du Congo belge comme prix de la paix. La destruction totale des ressources économiques de la Belgique, d’après un calcul certain, devait en tout cas, lui rendre impossible la poursuite de sa grande entreprise en Afrique centrale. (Le dernier des Huns, p. 150-151.)
A la vérité, dans l’ultimatuin adressé au gouvernement belge le 2 août 1914, le gouvernement allemand « s’engage à garantir de la manière la plus étendue à la conclusiou de la paix les territoires existant {Besitzstand) et l’indépendance du royaume ». Cette phrase ne semble pas obliger l’Allemagne au respect du territoire belge en Afrique. La traduction française donnée dans le Livre Gris belge : « Le gouvernement allemand de son côté s’engage, au moment de la paix, à garantir le royaume et ses possessions dans toute leur étendue » est maintenant, à mon avis, considérée comme inexacte par le gouvernement belge.