‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 4)Chapitre 13 sur 75 · XII. — L’opposition anglaise à la « Mittel Afrika · texte numérisé non relu

XII. — L’opposition anglaise à la « Mittel Afrika

Le D' Soif sait que le projet d’empire africain allemand a maintenant des chances de rencontrer une opposition de la part du Commonwealth britannique, et l’opposition excite sa colère. Elle lui semble si manifestement déraisonnable ! En vérité, si on pouvait accepter son postulat, à savoir que l’étendue du territoire colonial possédé par une puissance européenne doit dans tous les cas être proportionnée à la taille de cette puissance, il serait mathématiquement démontrable que l’Allemagne avait trop peu, la Belgique et la Grande-Bretagne trop. Mais la question devient moins simple, s’il nous faut considérer non seulement la taille d’une Puissance, mais son caractère. Il ne sert à rien de prétendre que la question d’une augmentation de la Puissance allemande en Afrique n’est pas devenue très différente depuis que, aux yeux du monde et depuis 1914, l’Allemagne a révélé son caractère en tant qu’Etnt. Le D*' Soif s’exprime comme si toute suspicion de ce que l’Allemagne pourrait faire, si elle avait son empire africain, était autant d’inventions gratuites :

BULLETIN DO COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Nos ennemis, avec leur habileté caractérisÜquc, déforment les faits : ils nous imputent de préparer d’avance la guerre coloniale, et pour l'éviter, ils dépeignent les actes d'agression de vive force que le monde doit attendre de nous dans l’avenir si nous continuons à être un pouvoir colonial, et si le militarisme prussien trouve à sa rage un champ d'activité en Afrique.

Mais il suffit de se reporter aux citations des pages précédentes pour voir que ce que nous redoutons n’est pas autre chose que ce que les Allemands proclament comme étant dans leurs intentions. Si, par un effort d’imagination, le D'' Soif pouvait se placer au point de vue d’un homme d’Etat du Commonwealth britannique, lui apparaîtrait-il comme aucunement déraisonnable que nous ayons de la répugnance à voir l’Allemagne, — l’Allemagne telle qu’elle est aujourd’hui — acquérir une position qui mette les relations du Commonwealth britannique à sa merci ?

Nous ne pouvons pas, cependant, apprécier sainement la question telle que l’Allemagne la pose si nous ne comprenons pas d’abord que, pour les Allemands, la considération fondamentale est que, à moins que rAllemagne.n’obtienne la Millet Afrika, ce sera le Commonwealth britannique qui tiendra l’Allemagne à sa merci ; nous pourrions à tout moment, disent-ils, ruiner l’Allemagne en lui supprimant toutes les matières premières d’Afrique.

Devons-nous conclure que la question se pose ainsi: ou bien l’Allemagne à la merci du Commonwealth britannique, ou le Commonwealth britanniqueà la merci de l’Allemagne? Les choses vont mal pour la paix de l’humanité s’il en est ainsi.

On doit observer qu’une semblable argumentation présuppose que l’état ancien du monde — état dans lequel chaque nation ne dépend pour sa sécurité que de sa propre force et des alliances qu’elle peut nouer à discrétion — état quia été décrit comme celui d’une « anarchie internationale » — continue après la guerre comme avant. Si l’on suppose à sa place quelque chose qui ressemble à la Société des nations, alors il ne peut plus être question qu’une nation soit à la merci d’une autre. L’autorité internationale sera en situation de mettre en œuvre contre toute Puissance agissant envers une autre d’une façon regardée comme injuste, par la conscience générale du monde, la force de toutes les autres puissances exercée sous forme de pression militaire ou économique. Si la confiance dans une pareille organisation du monde était une fois établie, une nation aurait le moyen d’abandonner bien des sauvegardes qu’elle n’ose pas abandonner dans l’état d’anarchie internationale.

Aussi longtemps qu’un tel état persiste, aucun homme d’Etat britannique ne pourrait, sans trahir sa foi, placer le Commonwealth dans une position qui l’exposerait aux coups paralysants de l’Allemagne. On peut imaginer quels seraient les sentiments des futurs citoyens du Commonwealtb, anglais ou sud-africains, en vers les hommes de cette génération, si, constamment exposés à

l’éclosion d’un grand pouvoir militaire germanoafricain, ils se rappelaient qu’il y a eu un moment où le régime allemand avait été rejeté d’Afrique et oi'i un peu de fermeté de notre part (du moins cela leur paraîtrait ainsi) aurait épargné pour de bon à l’Afrique, au Commonwealth et au monde celle eff'rayable com[)lication qui ne rendrait la vie possible au Commonwealth britannique qu’au prix d’un effort épuisant et sans répit. ^

S'il faut que cela ne soit pas, la seule alternative serait ou bien de garder les Allemands, comme pouvoir militaire et politique, complètement hors de l’Afrique, sauf à leur donner avec des garanties d’une autre espèce, par des traités précis et une pratique loyale, un ravitaillement équitable en matières premières, ou bien de lutter pour l’établissement d’une Sociétéeffective des nations.

Si, comme conséquence de cette guerre, une pareille société pouvait être établie, il y aurait là un résultat qui semblerait compenser les agonies et les efforts de ces quatre années.

Tant qu’il y aura une chance pour cela, maintenir le vieil état d’anarchie internationale, quelque fortes que puissent être les sûretés que nous puissions obtenir comme puissance isolée, serait, par comparaison, une mince satisfaction.

Vient ensuite cette considération d’ordre humanitaire tirée du sort fait aux populations replacées, ou même placées pour la première fois, sous le régime allemand. Sur ce sujet, le D'' Soif ne tarit pas. Il laisse entendre que les Anglais sont malhonnêtes en instituant, sur le terrain des atrocités, une campagne contre les Allemands. Il est loyal de rappeler que le souvenir laissé par le !)'■ Soif comme administrateur colonial fut celui d’un administrateur hautement soucieux de justice et de sollicitude pour le bien-être des peuples indigènes. Il semble prêt à admettre que rhisloire coloniale allemande a été déshonorée par quelques grandes atrocités, mais il maintient d’une part qùe de sérieux efforts ont été faits, dans les dernières années, depuis les réformes do Dernhürg, pour corriger les abus, et que, d’autre part, s’il n’est pas d’Européens qui aient un dossier absolument vierge, le dossier des Anglais est encore pire que celui des Allemands. Ici encore il faut loyalement rendre justice au mouvement pour le traitement raisonnable des indigènes qui avait très certainement fait quelque progrès en Allemagne avant la guerre avec l’appui tant des missions que des cercles de la sociale démocratie. 11 ne faut pas dispenser pour cela l’Angleterre du devoir d’examiner très soigneusement ce qui s’est passé dans la pratique effective du régime allemand en Afrique avant de lui confier des multitudes de races primitives. Nous accorderons au !)'• Soif qu’un catalogue de cas particuliers d’atrocités n’est pas un argument décisif, — pas plus, dirons-nous, que n’est décisif son argument tiré de la fidélité des troupes noires en Afrique orientale. 11 a été en effet publiquement établi que les Allemands paraissent avoir donné à leurs

soldats noirs des privilèges considérables qui faisaient d’eux les tyranneaux du reste de la population, et leur fidélité, par suite, ne prouverait rien en elle-même quant au caractère humain du régime allemand dans son ensemble. Pour une appréciation réellement objective des dossiers des dilîerente^ puissances européeuuesen Afrique il n’est pas douteux que soit requise la connaissance. d’une masse de détails locaux que très peu d’hommes possèdent dans aucun pays européen. Mais dans cet ordre d’idées, n’importe quel Anglais peut être raisonnablement ému par les courants de tendances qu’il voit prévaloir en Allemagne même. Il nous faut reconnaître l’existence des courants libéral et philanthropique, mais nous ne pouvons pas non plusne pas voir l’esprit de Saverne et le culte de la force qui exercent encore une forte emprise sur les cercles où se recrute largement le personnel commandant sous les tropiques.*

A supposer que le développement politique futur amène,»par exemple, le parti social-démocrate au pouvoir en Allemagne, la question du régime allemand pour les peuples noirs deviendrait aussitôt très diiférente.

Laissant de côté les faits particuliers d’atrocités on peut difficilement* contester que le régime allemand, dans son ensemble, ait, comparé au régime anglais, un caractère de dureté. Ceci est admis, par exemple, par Hohrbach dans le passage cité ci-dessus où il décrit les méthodes anglaises, comparées avec celles de l’Allemagne, comme « Verhatschelung » ou « méthodes de gâteries». La meme chose parait indiquée par le D' Soif quand il parle d’une « politi(juc indigène basée sur un faux humanitarisme » (Discours de Leipzig, reproduit dans le Norddeutsclie ALlgeineuie ZeUungà.\\ 8 juin 1917.)

Le D' Soif a longuement traité l’emploi du recrutement noir pour l’usage militaire. Il se déclare lui-mème énergiquement contre le principe de la « militarisation des indigènes. » Ce qu’il en dit va à l’encontre des espérances exprimées par (juelques propagandistes oflicieux de l’idée de \‘à. MiiteL .l/i’iVirt ainsi qu’il résulte des citations précédentes.

üa ne peut contester que la possibilité de faire appel à de vastes réserves de recrutement noir pour les armées de l’avenir constitue un danger nouveau et menaçant pour la paix de l’Europe. IjBS l’uissauces européennes ont doue un intérêt commun à obvier au nouveau péril (|ui apparaît ainsi soudainement à l’iiorizoïi. Le péril est reconnu par nos ennemis, aussi bien que par nous-mêmes. (Discours du 21 déceinlire 1017.)

Et ici le !)'■ Soif saisit l’occasion de reprocher à l’ennemi de dénaturer les faits en attribuant à l’Allemagne le dessein de créer de fortes armées noires en Afrique. Il censure particulièrement queh|ues opinions de Sir llarry Johnston parues dans le Manchester Guardian du 4 juillet 1917. Sir llarry établissait que les ministres allemands en charge avaient « indirectement mais arec assez de clarté » indiqué qu’ils caressaient ces plans. Le D' Soif répond :

Je suis le seul miniitre allemand en charge qui ait parlé sur la militarisation de l’.Afrique — à Leipîâg récemment — et ce que j’en ai dit y était exactement opposé, à savoir que nous ne désirons pas la militarisation des races noires d’Afri(|ue! Le meilleur moyen de prévenir une telle militarisation est de s’accorder sur la nouvelle répartition du continent que nous demandons. Si un équilibre de puissance est généralement substitué à la distribution inégale qui a prévalu jusqu’ici, il devient impossible pour n’importe quelle puissance coloniale de transporter ses forces noires en Europe sans exposer la colonie au danger d’une attaque par la puissance voisine de force égale. Mais l’intérêt que toute puissance doit avoir à organiser des armées indigènes serabeaucoup diminué quand il ne pourra plus être question de les*hmployer en Europe ni partout ailleurs en dehors du pays Puisque, cependant, notre attitude sur l’ensemble de la question ""est une attitude de principe, nous sommes prêts à aller plus loin et à prendre l’initiative d’un accord tendant à la limitation des armements en Afrique. (Discours du 21 décembre 1917.)

On peut croire le D'" Soif toutà fait sincère clans son désir d’éviter au monde les maux qu’il discerne à bon droit devoir découler de l’usage extensif des armées noires dans les querelles des puissances européennes. Son argument est cependant curieux. L’armée, tioire et blanche, de l’Empire africain a*llemand doit, en première ligne, être augmentée (voyez citation supra page 17) jusqu’à être si redoutable aux puissances voisines qu’elles n’osent pas envoyer leurs armées noires en Europe. Ces puissances, perdant alors tout intérêt au maintien de leur armée noire, la réduiront. L’Allemagne est alors dispoposéc à accorder la réduction de sa propre armée noire !

Nous ne devons pas passer sous silence un facteur spécial de danger pour les peuples indigc'*nes rendus au régime allemand. Comme le D"" üskar Karstedt l a montré ci-dessus (page 5), les Allemands sont très sensibles au coup porté à leur prestige par la conquête des colonies allemandes. Nous ne voulons pas accepter comme vraies les histoires propagées en Allemagne concernant les humiliations gratuites infligées aux Allemands par les conquérants. Quand le moment sera venu de l'examen de ces accusations par des enquêteurs impartiaux, ils auront également à porter en compte les accusations circonstanciées portées contre les Allemands à raison de leur conduite atroce envers des Anglais et des Anglaises, ainsi qu’envers les indigènes chrétiens attachés aux missions britanniques. Les épreuves de la mission universitaire dans l’Afrique Centrale ont été déjà publiées en Angleterre, mais nous n’avons rien à faire ici avec de telles liistoires rapportées d’un côté comme de l’autre. Laissant de côté ce qu’ont pu faire ou ne pas faire certains Anglais à certains Allemands, l’expulsion des Allemands de leurs colonies a, en soi, infligé un rude coup au prestige allemand. Si les Allemands rentraient dans leurs colonies, il n’est pas vraisemblable qu’ils puissent restaurer leur prestige, selon le désir du D"" Karstedt, en contraignant les Anglais à faire publiquement amende honorable, et, à défaut de cela, ils auraient sans doute une forte tentation de remédier à ce désavantage en se vengeant sans pitié sur tous ceux qui

auraient montré de la sympatliie aux Anglais et en faisant sentir aux peuples indigènes le poids de leur main.

Toute la question d’un Empire allemand au delà des mers prendrait, d’ailleurs, un aspect très différent, si l’Etat allemand venait à être dirigé par un nouvel esprit. Il serait peut-être imprudent de compter sur un pareil esprit comme durable, jusque après un certain temps écoulé depuis la fin delà guerre. Et ici il est permis de remarquer que le problème des colonies conquises sur les Allemands est babituellemeTit discuté comme si la seule alternative était la rétention définitive de ces colonies par la Grande-Bretagne et la France, à la paix, ou leur restitution immédiate à l’Allemagne. Une autre procédure possible pourrait sûrement consister dans la rétention provisionnelle de ces colonies par la Grande-Bretagne et la France, ou par quelque autorité internationale, jusqu’à ce qu’il fût possible de tenir pour certains que des éléments nouveaux ont pris la tête en Allemagne et que l’esprit du culte de la force et l’esprit d’ambition ontétécomplètementrejetés !

Février 1918.

Edwyn Bevan.

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Les crimes allemands en Afrique

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