LES TÉMOIGNAGES BELGES
Au dossier du procès que les nations de l’Entente, civilisées, instruisent contre la barbarie allemande, en Afrique, le gouvernement belge vient, à son tour, d’apporter, sous la forme d’un recueil de documents, une importante contribution. La première partie de ce recueil est relative au traitement infligé, dans l’Afrique orientale, par les Allemands, aux prisonniers des nations alliées; les témoignages reproduits confirment et complètentles témoignages anglais précédemment publiés par le gouvernement britannique et analysés ici (1); les uns et les autres constituent un accablant réquisitoire. Les nombreuses dépositions formant la seconde partie de la publication officielle belge, fournissent, ensuite, la réfutation la 'plus probante des accusations lancées, depuis deux ans, dans la presse allemande, contre la conduite des troupes belges en Afrique, accusations reprises, dernièrement, dans un document officiel, publié par l’Office impérial des Colonies.
Le mensonge allemand avait commencé, dès l’ouverture des hostilités, quand les Allemands alléguèrent que, si la guerre s’était étendue à l’Afrique, la faute n’en était pas à eux.
(1) Voir Afrique française, janvier-février-mars 1918.
L’Afru|iie orientale viv.iit en paix, a écrit, dans la Kolonialzeilung, le major Fonck, lorsque l’Angleterre et la France, dans l’espoir prématuré de vaincre, résolurent d’anéantir, le plus rapidement possible le üentschtum, même dans les possessions d'outre-mer. Et ainsi, les colonies allemandes furent obligées de se défendre.
Telle fut la thèse soutenue par les autorités allemandes qui, au mépris de la convention de La Haye, firent arrêter et traiter, comme prisonniers de guerre, tous les civils des nations alliées, se trouvant dans l’Afrique orientale. Un ingénieur belge, M, Mercenier, qui voyageait sur la rive orientale du lac Tanganyika, apprit, à Kasaba, d’un sous-officier allemand devant lequel il avait été amené et auquel il avait dû décliner son nom et sa nationalité, qu’il était prisonnier de guerre, parce que la Belgique avait déclaré la guerre à V Allemagne. Ainsi furent arrêtés le commandant Gendarme et le lieutenant Lepoivre qui, venant du Congo, traversaient la colonie allemande pour rentrer en Europe, M. de Doncker, agent principal de \d. Handelsniaatschappy , à Elisabethville, qui arrivait du Katanga, par mer, à Daressalam, avec sa femme et son enfant, l’Autrichien Krasnig, agent au Congo belge, attendant à Daressalam son départ pour l’Europe, et les Italiens Sperando Dominico, Ursina, Mina, les deux premiers employés au chemin de fer, le troisième entrepreneur, — pour ne citer que ceux dont les témoignages ont été recueillis.
Certains, comme le commandant Gendarme et le lieutenant Lepoivre, furent laissés en liberté, sauf l’obligation de résider à Tabora, et de ne pas dépasser une distance fixée autour de la ville; ils recevaient une indemnité et logeaient dans des maisons indigènes. Par raison d’économie sans doute, les autres furent internés, la plupart au camp de Tabora. M. de Doncker et sa famille, qui avaient eu, d’abord, le sort du commandant Gendarme furent, un beau jour, emmenés et internés à Kilimatinde, où le climat, leur dit-on, était meilleur, sous prétexte que M“® de Doncker était malade, ce qui alors n’était plus vrai. M Mercenier fut aussi transféré à Kilimatinde.
Après la prise de Tabora (19 septembre 1916), le général major, commandant en chef les troupes belges, prescrivit une enquête sur les traitements subis par les prisonniers. Certains d’entre eux avaient été emmenés par les Allemands, d’autres avaient quitté la ville; tous ceux qui restaient, quelle que fût leur nationalité, furent interrogés par l’auditeur général Dellicourt et déposèrent sous la foi du serment. Si, d’une façon générale, les Belges eurent moins à souffrir que les Anglais et que les Italiens, ils n’en éprouvèrent pas moins les horreurs d’un régime barbare, contraire aux lois de la guerre et aux sentiments de l’humanité. Ils désignèrent comme l’auteur responsable des privations et des vexations qui leur furent infligées le lieutenant Brandt, lequel commanda le camp de Tabora jusqu’à la fin'’de 1915. Suivant une information publiée par le Times, ce personnage avait, avant d’être chargé de ces fonctions, reçu un blâme du gouvernement allemand, en
raison de la brutalité dont il avait été ofliciellement convaincu; il avait été, une fois, publiquement cravaché par un domestique allemand. Il résidait au grand borna de Tabora, et venait fréquemment, tous les deux ou trois jours, au camp. Il était au courant de tout ce qui s’y passait par le livre de garde, qui lui était présenté tous les samedis, et qui relatait tous les incidents. Son successeur, le lieutenant Hendrik, ne valait pas mieux que lui. Le lieutenant Dannert, qui vint ensuite, était moins rigoureux. A Kilimatinde, le lieutenant Koltzau avait une attitude apathique; il donnait, systématiquement, raison à ses agents. Pendant le temps que dura la captivité, il y eut une inspection faite par un capitaine et un lieutenant venus de Morogoro. Le lieutenant Brandt, ayant été pris par les Belges le 27 octobre 1916, fut traduit devant l’auditeur général Dellicourt, questionné et confronté avec ceux qui avaient été ses victimes. L’interrogatoire eut lieu en présence de Scbeon, secrétaire du gouvernement de l’Afrique orientale; les procès-verbaux de leurs déclarations furent signés par l’un et par l’autre. Brandt se montra piteux. Il avoua tout, se bornant à dire, pour sa défense, qu’il n’avait fait qu’obéir aux instructions du « Service des étapes », lequel, à différentes reprises, lui avait prescrit de rendre le régime jilus rigoureux. Il ajouta que la population civile de Tabora lui avait adressé des lettres pour se plaindre que les prisonniers étaient trop bien nourris, qu’ils ne travaillaient pas assez, et n’étaient pas suffisamment punis. Ce dernier fait est un document significatif sur la mentalité allemande. Le gouverneur de Tabora, docteur Schnee, et les autorités civiles se montrèrent moins sévères, mais ces hommes étaient en désaccord profond avec les autorités militaires. L’ancien gardien du camp de Tabora, Werner Muller, tombé, lui aussi, aux mains des Belges, fut, également entendu par l’auditeur Dellicourt. L’enquête, menée ainsi contradictoirement, offrit donc toutes les garanties possibles de sincérité et d’authenticité.
Le camp de Tabora.
Le camp de Tabora restera, dans les annales de la campagne africaine, dit le livre belge, le symbole de la brutalité allemande. Il renfermait des prisonniers civils ot militaires : Anglais, Français, Belges, et, plus tard, Italiens, avec beaucoup de dames. Civils et sous-officiers étaient entassés dans de grandes salles communes, d’où résultait la promiscuité la plus désagréable; des religieux se trouvaient dans un même local, avec des soldats. Les officiers étaient logés à part, dans de petites chambres. Dans les bâtiments, construits en tôle ondulée, la chaleur était intolérable le jour, et le froid très vif, pendant la nuit. Les prisonniers avaient demandé la permission de recouvrir les toits avec de la paille. Le médecin soutint leur réclamation; mais le gardien Muller ne voulut jamais rien entendre. A Kilimatinde, le borna, ou fort, contenait une
soixantaine de prisonniers, dont douze femmes et cinq enfants. Les maris et leurs femmes, séparés, ne pouvaient se voir que le jour, dans la véraudah. Les hommes de toute catégorie étaient confondus ; soldats, ouvriers, missionnaires. Dans la chambre occupée par M'““ de Doncker, il y avait une femme de mœurs légères. Les lits étaient des lits indigènes, avec un treillis decordes ; ils étaient infestés de punaises. Les draps manquaient, de même que les oreillers et les moustiquaires. Il y avait pourtant des moustiquaires en magasin, mais on préférait les laisser manger par les rats, plutôt que les donner aux prisonniers. Pendant la nuit, on n’avait pas accès aux W.-C. Un baquet ou seau était déposé dans la vérandah ; il servait pour les femmes et pour les hommes.
Le service médical laissait entièrement à désirer. Le D"" Moesta était plein de bonne volonté, mais ne pouvait se faire écouter. Les médicaments n’existaient pas. Les malades gravement atteints, étaient soignés à l'infirmerie, petite maison en pisé, couverte de paille, garnie de quatre ou cinq lits seulement. Une Anglaise accoucha au camp; elle n’avait pas été transportée à Thôpital. Un vieux mineur anglais, phtisique, mourut au camp. Kilimatinde n’avait pas d’infirmerie. Les malades étaient soignés dans les chambres communes. Une épidémie de typhus ayant éclaté, les autorités allemandes finirent par s’émouvoir, et firent venir un médecin.
Les prisonniers ont été unanimes à se plaindre de la nourriture. Cependant k Tabora, les vivres étaient abondants, et à bon marché. Le lieutenant Brandt avait fait un contrat avec un fournisseur, nommé Ninck, lequel fut entendu dans l’enquête. Il déposa que, aux termes du contrat, il aurait dû recevoir par jour et par tête, 6 rp. 40, mais que Brandt avait réduit progressivement, ce chiffre jusqu'à 1,65, taux manifestement trop bas. « J’ai fait ajors remarquer, dit-il, que pour le prix si réduit, et pas contractuel, il ne m’était pas possible de fournir tous les jours, des légumes et de la viande fraîche, et que je devais réduire les rations à trois fois des légumes par semaine, et une fois de la viande. Le lieutenant Brandt m'a dit que c’était bon comme cela. » La nourriture était insuffisante, de mauvaise qualité, et mal préparée. A Tabora, les prisonniers recevaient, par jour, le tiers d’un pain, fait avec de la farine de manioc. Le pain entier pesait 750 grammes. Une fois par jour, au moins, ils avaient de la farine de ma'is, généralement gâtée et pleine de vers. La viande était également gâtée. Il y avait, à Tabora beaucoup de riz et de patates douces. Or le riz et les patates étaient pour les prisonniers l’exception. Encore le riz était-il incomplètement décortiqué, et contenaitil des pierres. La nourriture des officiers était la même, sauf que les mets étaient cuits à part, et qu’on leur donnait les morceaux les moins mauvais. Pendant longtemps, il n’y eut pas d’eau en quantité suffisante, et les prisonniers n’avaient rien à boire en dehors des repas. Ce fut seulement
BULLETIN DU COMITE DE L’AEHIQUR FRANÇAISE
après (le longs mois, que les Allemands se décidèrent à construire deux récipients cimentés, où l’eau était bouillie et filtrée. Le lieutenant Brandt déclara dans sa déposition qu’il y avait au camp un livre destiné h recevoir les réclamations, et qu’il le vérifiait, chaque semaine. Les prisonniers allirmèrent ne l’avoir jamais vu. Le gardien Herling fit savoir que ce livre était un livre de service, qui restait au corps de garde. C’était lui, Herling qui inscrivait les réclamations, présentées par les prisonniers. A Kilimatinde, l’autorité militaire avait aussi passé un contrat pour l’alimentation des prisonniers. Le tarif était 2 rp. par jour et par personne, mais les enfants n’étaient pas compris. Les repas étaient pris en commun. Personne ne servait à table; chacun devait descendre à la cuisine avec son assiette pour prendre*sa nourriture. Le matin, c’était un mauvais pain de sorgho, dont la croûte seule était mangeable, un œuf dur ou un morceau de foie, du café et du beurre. A midi : soupe, plat de viande bouillie, et, alternativement, du riz, des haricots et du manioc. Le soir : soupe au lait non bouilli, viande froide et du lait caillé; en plus du pain et quelque fois du café. La nuit venue, aucune lumière n’était permise. Défense était faite d’avoir du bois pour se chauffer.
Les seules langues autorisées pour la correspondance étaient l’allemand et le souahili.
L’avilissement de l’Européen.
De mémo que le rapport britannique, le livre belge fait un douloureux tableau des travaux serviles, pénibles, et pernicieux pour la santé d’Européens, auxquels furent astreints les prisonniers civils, et les sous-officiers. L’entretien du camp de Tabora était entièrement à leur charge; pendant que les Européens effectuaient les différents travaux, la sentinelle noire, préposée à leur surveillance, était assise dans une chaise longue. Comme il n’y avait pas d’eau dans le camp, il fallait aller la chercher à un puits, distant de 500 mètres environ. Pendant longtemps les prisonniers se servirent de seaux. Ils étaient accom pagnés de soldats noirs et avaient reçu défense de s’arrêter en chemin pour se reposer; quand une petite quantité d’eau manquait à l’arrivée, le gardien renvoyait les prisonniers avec les seaux tels qu’ils étaient, pour les remplir jusqu’au niveau exigé. Ce cas se présenta notamment pour le sous-oflicier belge Meyvis. L’Italien Dominico fit ainsi jusqu’à vingt voyages en une journée.
Le gardien Muller, a-t-il raconté, nous faisait prendre de l'eau, au delà des besoins de côQSominatioa du camp, pour la faire jeter dans la cour du camp, et arroser les arbres. Quand, à force de jeter de l’eau pàr terre, l’herbe avait poussé dans la cour, il nous faisait piocher le sol, pour faire mourir l’herbe.
Ces arrosages avaient lieu même pendant la saison des pluies. Dans les derniers temps, l’eEui était transportée dans des barriques, sur une charrette. Les prisonniers transportaient aussi des bagages et de lourds matériaux. On les obligeait
à traverser les quartiers de la ville, encadrés de soldats noirs, prêts à tirer sur eux à la moindre désobéissance; par un raffinement de cruauté, on les fit marcher pieds nus. Ils étaient également contraints de porter en hamac les malades à l’hôpital. Brandt força un jour trois Italiens et le sous-officier belge Meyvis à porter ainsi un Turc de basse condition, qui était parfaitement en état de marcher, ce qu’il fit d’ailleurs, pour une partie du chemin, et qui avait son fusil dans le hamac. D’autre corvées consistaient à construire un chemin à travers les marais, où les prisonniers travaillaient, les pieds dans l’eau, à défricher un champ, besogne qu’effectuèrent dessoldats blancs anglais, peinant, la houe en mains jusqu’à 11 heures, le matin, et sans casque, à construire des bâtiments, à creuser des fosses pour le tannage des cuirs, etc. Enfin la malfaisance de Brandt avait imposé aux prisonniers une corvée abjecte, le service des latrines. Cette 'corvée consistait, a dit le gardien Muller, «à enlever les baquets des quatorzes latrines, qui existaient au camp, à nettoyer les latrines, puisa transporter les baquc'ts à l’extérieur, à 201) mètres du camp, et à vider les bacs dans le trou. 11 fallait, enfin nettoyer les bacs, et les rapporter au (^amp ». Maintes fois, les prisonniers eurent à nettoyer également les latrines des soldats noirs. Cette corvée avait lieu deux fois par jour, sous la surveillance des askaris allemands. Elle revenait, en moyenne, une fois par mois, pour chacun des prisonniers; mais, selon la déposition de l’Italien Ursina, « certains devaient le faire plus d’une fois par mois. Boece a dû le faire dix fois par mois; il y avait des préférences selon les gardiens; un Italien nommé Ortolani, homme (le 51 ans, avait payéjdes Anglais pour taire le travail; Muller le savait sans doute elle poursuivait d’une façon spéciale; il obligeait Ortolani à faire la corvée tous les deux jours environ ». Tous les Italiens confirmèrent cette déclaration. Dominico déposa qu’il avait contracté une bronchite, alors qu’il creusait une fosse pour verser les excréments.
J’avais les pieds, constammeut, dans l’eau, dit-il, et devais travailler ainsi, e.xposé à toute l’ardéur du soleil, lin deu.x heures de temps, nous avons été obligés de ereuser cette fosse, pour latjuelle nous avons dù enlever G mètres cubes de terres. J’y travaillais avec Francisani Eugenio. Déjà, auparavant, j’avais été obligé de creuser an puits de d mètres environ de profondeur pour la préparation des peaux de bœufs.
Le sou3-officier belge Meyvis eût les mains brûlées par la chaux servant à nettoyer les latrines. Le lieutenant Brandt et les gardiens reconnurent que les prisonniers étaient rendus malades par cette corvée. Muller déclara un jour que « ce n’était pas un beau travail à faire par des Blancs. » Il en proposa la suppression, mais Brandt se retrancha comme toujours derrière les instructions reçues, disait-il, du Service des Eta[)es. Il refusa môme de faire droit à la demande des prisonniers, qui avaient offert de payer des Noirs pour exécuter cette corvée.
Sauf quelques très rares exceptions, aucune
rémunération ne fut donnée aux prisonniers pour les travaux effectués par eux. Interpellé à ce sujet, le lieutenant Brandt expliqua qu’il était entendu que les travaux seraient payés à la fin delà guerre. « C’était entendu, prétendait-il, parce que c’est inscrit dans la Convention de La Haye. » Les prisonniers interrogés ont répondu qu’il n’avaient jamais reçu une assurance de ce genre. M. Rosetta déclara que le dernier mois, M. Künster lui avait offert au nom de l’administration une roupie par jour, pourun travail de menuiserie. Rosetta ayant refusé, Künster répliqua: « Si vous ci’oyez qu’on vous paiera après la guerre, vous vous trompez», îl en fut de même pour la solde des officiers; sur ce point encore les Allemands violèrent la Convention de La Haye. Les officiers furent payés incomplètement et très irrégulièrement. Brandt expliqua ici aussi, qu’ils toucheraient après la guerre ce qui devait leur revenir.
En infligeant ces corvées aux prisonniers, les Allemands se proposaient, évidemment, de les faire souffrir, mais surtout de les humilier pr(t* fondément dans l’esprit des Noirs. Les askaris étaient excités à injurier et à maltraiter les détenus par les gardiens eux-mêmes. Ceux-ci, notamment Werner Muller de Tabora, et son homonyme de Kilimatinde, étaient des êtres essentiellement brutaux et grossiers. Ce dernier, raconta M. (le Doncker, appelait les prisonniers « cochons » ou bien les injuriait en langue indigène, de façon à ce que ses injures fussent entendues et répétées par les askaris. « Une fois par semaine, on donnait un tout petit morceau de savon aux dames pour le lavage du linge. Quand on ne prenait pas tout de suite le morceau, il lançait celui-ci à travers la figure de la dame. » Un jour M“" de Doncker descendit pour aller porter plainte> contre un Italien; elle avait son enfant dans les bras. « Muller l’aperçut qui descendait. 11 s'avança vers elle, et la prenant par les bras fortement, il la repoussa violemment vers l’escalier. M'"® de Doncker insista. Furieux, Muller la fit empoigner par deux soldats noirs, et poussée par ceux-ci, M‘"“ de Doncker dut remonter l’escalier. » D’ailleurs, l’exemple de la grossièreté était donné aux gardiens par leurs supérieurs. Un jour, le lieutenant Hendrick, qui succéda ù Brandt, à Tabora, réunit, sous la vérandah, toutes les dames enfermées au camp et leur demanda brutalement en des termes que nous réduisons : (( Laquelle de vous a eu des relations avec le gardien? » (Il désignait un des gardiens). Or, parmi ces dames, il y avait des sœurs, des nurses.
Toutes les réclamations étaient inutiles. M. Mercenier, interné à Kilimatinde, ayant tenté de s'enfuir, fut mis en cellule. Le premier désagrément (|u’il éprouva fut de s’y trouver, parfois, en compagnie d’autres prisonniers. Un autre résultait de ce que, sous aucun prétexte, ils ne pouvaient sortir la nuit. Le jour, ils étaient conduits aux latrines, accompagnés de deux soldats, baïonnette au canon. M. Mercenier, gravement malade, ne put obtenir du commandant du camp l’autori-
sation de recevoir la visite d’un Belge, seul compatriote qui fût à Kalimatinde.
Mais le principal supplice, raconte M Mercenier, demeurait la cellule elle-même. Elle était suffisamment spacieuse (3 mètres sur 3), avec une petite lucarne à barreaux, et, comme mobilier, le ou les lits; puis, après quelques mois, des sièges et une table, que nous fîmes nous-mêmes. Mais ces cellules étaient dans un état de malpropreté répugnant, ayant servi à des prisonniers noirs depuis tout temps. La seule modification faite en vue de notre retour, fut de jeter un peu de chaux sur le parquet, pour tuer la vermine. Non seulement la vermine se moqua de la chaux, mais la chaux se soulevait, au moindre pas, en une poussière étouffante et désagréable. Tous mes compagnons contractèrent la fièvre récurrente. Je fus épargné, sans doute parce que ayant eu cette fièvre auparavant. La toiture était faite de tôle de fer galvanisée, sans autre couverture ; aussi la chaleur y était-elle effrayante, et étais-je obligé de garder un chapeau sur la tète toute la journée. Enfin, la seule prise d’air importante de la cellule, la lucarne étant frop petite, et trop mal placée pour admettre l’air, se faisait par une ouverture pratiquée à la tête de l’un des murs, communiquant avec i’atelier du cordonnier. Or, dans cet atelier, on apportait. régulièrement, deux foi» par semaine, des peaux trempées, qui dégageaient une peste épouvantable. Je protestai différentes fois au lieutenant Koltzau, réclamant quelque transformation facile, sans obtenir jamais satisfaction.Enfin, la fièvre typhoïde ayant amené un docteur à Kilimatinde, je le priai de bien vouloir examiner ma cellule. Il le fit et ordonna des transformations immédiates (}ue lit M. Koltzau. Les quatre cellules du fort étaient dans le même état; nous dûmes, à quatre prisonniers blancs, faire les transformations de nos propres mains : décrépir, recrépir et blanchir les murs, boucher les ouvertures nauséabonde» et en faire d’autres, donnant sur l’extérieur, enlever la chaux du parquet et recouvrir celui-ci d’une couche de terre battue. Ces travaux furent très fatigants pour nos mains inexpérimentées. Un major anglais de cinquante-cinq ans et moi eurent même des plaies qui, avec la chaux, s’envenimèrent et nous firent beaucouj) souffrir. Heureusement, fin janvier 19l6, après sept mois de cellule, l’ordre fut donné de transporter a Tabora ceux des prisonniers qui n'avaient pas été atteints par la fièvre typhoïde. J’en étais.
Le lendemain de son arrivée, on lui fit, avec sa chambrée, labourer la terre, en plein soleil. H protesta et, pendant quelques jours fut mis à la corvée de l’eau. Un Ilalien, nommé Nuli, étant malade, s’était assis un jour sur une chaise, à l’extérieur, car la chaleur était intenable au (ledans. Muller lui fit des observations et lui ordonna de rentrer. Nuli ayant répliqué qu’il était malade, Muller fit son rapport à Brandt, qui punit Nuli de trois jours de cellule. Malgré la protestation du docteur, la punition fut exécutée dès le lendemain.
Le traitement des indigènes.
Dépourvus de tout sentiment d’humanité à l’égard des prisonniers européens, les Allemands traitèrenten véritables esclaves les askaris belges tombés entre leurs mains à Kwidji, en 1911. Internés au camp de Tabora, ils travaillaient du matin jusqu’au soir; pendant ce temps, ils ne recevaient rien à manger. Une ménagère indigène, qui avait été au service d’un Blanc, et qui, après la prise de Kwidji, avait dû, brutalisée par les Allemands, suivre son ancien maître à Tabora, eut l’occasion de voir ces soldats belges et de leur parler. Elle a rapporté devant la commission
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d’enquôte qu’ils recevaient, par jour, une ration de riz ou de farine, parfois de la viande, mais celle-ci provenait d’une bête si malade que les soldats n’en voulaient pas. Ils ne pouvaient môme pas boire de l'eau.
Après ([uelque temps, le commandant du camp a fait venir les soldats belges et leur a dit qu’ils devaient devenir soldats allemands. Ils ont refusé; alors, on les a punis et on leur a donné un travail plus dur encore. A la tin, on a dit : « C’est parce que vos Blancs sont ici que vous refusez de vous engager. » On les a expédiés sur Morogoro et Daressalam. Là, ils ont finalement consenti à deveuir soldats allemands. Quatre, cependant, se sont obstinés. Ce-, quatre ont été enchaînés et transportés vers Iringa. Puis on a envoyé les soldats dans diverses directions. Quatre sont parvenus à se sauver chez les Anglais, du côté de Muanza.
Au total, sur les 44 soldats noirs, restés vivants après le combat de Kwiclji, 8 seulement demeurèrent dans les rangs allemands; 8 étaient morts chez les Allemands; 28 avaient réussi rentrer dans les lignes belges. Neuf de ces soldats ont été cités à Tordre du jour. Le caporal Masinganda obtint, pour sa belle conduite, la médaille d’or de l’Etoile africaine et la Croix de guerre.
« Blessé grièvement d’une balle à la tête, lit-on dans sa citation, et fait prisonnier par les Alleneands, a résisté, pendant deux ans, aux sollicitations et aux menaces de nos ennemis, qui voulaient le faire servir dans leurs rangs. Plutôt que de leur céder, a préféré accomplir un dur travail de portage, dangereux pour lui-même, sa femme et les deux enfants qui l’accompagnaient. Ayant réussi à prendre la fuite, est parvenu à conduire dans nos lignes, après un pénible voyage d’un mois, un détachement de 8 soldats, faits prisonniers avec lui. »
L’invasion de la colonie allemande eut pour effet d’amener les Allemands à adoucir sensiblement le régime du camp de Tabora. La discipline se relâcha. Les prisonniers ne nettoyaient plus leurs chambres. Les Hindous firent la corvée de Teau, et les Noirs les corvées de vidanges. Mais bientôt, le succès des Allemands à Kondoa- Irangi leur rendit leur ancienne confiance et leur fit recommencer de plus belle leur système de vexations. Lors de leur retraite, ils emmenèrent les prisonniers militaires belges et l’ingénieur Mercenier, lequel, comme on Ta vu, avait été transporté à Tabora, après sept mois de cellule, passés à Kilimatinde. La suite de son récit montre ce que les prisonniers eurent alors à endurer.
A Mahenge, (lans un camp extrêmement malsain, fait de pisé, fraîchement plaqué et sentant l’humidité, le major von Grawert répondit à toutes nos réclamations par des menaces et du dédain. Quand nous dûmes (juitter Mahenge pour nous rendre à Kisaki, d abord, puis vers Wadaba, il nous força à nous défaire, à vil prix, de tout ce que nous possédions, dépassant le poids d’une demi-charge. Il jugea les lits inutiles et encombrants, et depuis, nous avons dormi sur l’iierbe, comme du bétail. Enfin, il refusa de prêter l’oreille à nos réclamations contre le sous-officier Muller qui, chargé de la caravane, ne savait pas de mesures assez vexatoires à nous imposer et qui, de plus, ne se souciait pas de savoir si nous avions à manger. De là de nouvelles tentatives de fuite, les unes heureuses, les autres malheureuses, l'une d’elles coûtant la vie à un ancien ami, prisonnier civil depuis le commencement de la guerre, comme moi, M. Jonas. Frappé d’hématurie, il mourut misérablement, dans la forêt après avoir fait preuve d’un
courage extraordinaire. Wadaba marque le couronnement de nos peines. Un camp d’herbes, où l’on cuisait sous le soleil, donnant au verbe sou sens passif, aussi bien qu’actif. Nourriture par jour : 2o0 grammes de riz et 250 grammes de farine de sorgno : Je temps à autre, un peu de petits pois indigènes, appelés c/iiropos. Défense formelle d’acheter quoi que ce soit au dehors. Très peu de café, bientôt supprimé et remplacé par du maïs. Nous aurions eu de la viande tous les jours, si nous avions pu manger la viande de bœuf, rendue infectée par la tsé-tsé. Au lieu de cela, nous n’en mangeâmes qu’à intervalles, parfois de dix jours, quand il arrivait du gibier. C'est le régime que subissent, à I heure actuelle, une centaine de prisonniers, et la viande doit se faire de plus en plus rare, les grandes herbes contrariant les chasseurs. Nous ne reçûmes jamais de quinine prophylactique. En janvier, les Anglais avaient envoyé quelques médicaments pour nous. Les Allemands gardèrent la quinine anglaise pour eux et nous remirent de la quinine faite dans la colonie. Une caisse de lait, envoyée en même temps, n’est jamais arrivée.
Lorsque les Allemands de Tabora se sentirent menacés par l’approche des Belges, de nouveau, ils s’empressèrent de répudier leurs méthodes barbares. Le lieutenant Dannert s’efforça d’extorquer aux prisonniers des certificats, attestant que pendant leur captivité tout s’était passé le mieux du monde. Le général Tombeur ayant fait aviser les Allemands qu’il exercerait des représailles si les renseignements qu’il avait reçus étaient reconnus exacts, le vice -gouverneur de l’Afrique orientale allemande, Brandes, lui écrivit le 5 septembre 1916, que les prisonniers n’avaient jamais eu à subir de mauvais traitements.
J’ai sous les yeux, lui répondit, après la prise de Tabora, le général Tombeur, un cahier, tenu par un agent allemand, et qui servait à commander les travaux, imposés aux prisonniers. Parmi ces travaux figure l’abjecte corvée du lahinen dienst, par laquelle l’administration allemande n’avait pas honte d’avilir des personnes de race blanche aux yeux des indigènes. De nombreuses photographies, illustrant des rapports circonstanciés, consfituent autant de preuves des travaux serviles, auxquels étaient astreints les Européens qui avaient le malheur d’être prisonniers ici (1) Je possède un ordre du sieur Wintgens soumettant les prisonniers de guerre à un régime intolérable. Et, cependant vous avez nié tout cela dans une note officielle.
Les coupables accusent.
Un mois plus tard l’enquête faite par l'auditeur général Dellicourt démontrait, avec une complète évidence, que cette négation était un imprudent mensonge. Le lendemain et le surlendemain du jour où les Belges entrèrent à Tabora, le vice gouverneur adressa au général Tombeur deux nouvelles lettres, pleines de récriminations. Après lui avoir fait observer qu’il était en droit de se demander quelle créance il pouvait encore accorder aces affirmations, le général s’exprimait comme il suit :
Vous attribuez de nombreux actes de pillage aux askaris belges, tant chez les sujets allemands que chez les Noirs. Mais des rapports m’ont instruit qu’il y a dans la ville et dans les environs, de nombreux askaris allemands ayant conservé leurs armes. (Ce fait a été reconnu par les Allemands). Ces askaris sont tout à fait livrés à eux-mêmes, étant privés de leurs chefs. On dit que ce sont des déser-
(1) Quelques-unes de ces photographies ont été jointes au rapport officiel belge.
^eurs. Pour ceux qui connaissent les agissements de l’autorité allemande, il est à craindre que ces askaris n’aient été laissés expressément en arrière, dans un but facile à saisir. En tous cas la présence de ces askaris allemands soulève une suspicion légitime contre les accusations formulées à l’égard des askaris belges. Vous manifestez une grande sollicitude pour les indigènes auxquels les rigueurs de la guerre devraient être épargnées. Je suis tout à fait de votre avis. Mais votre solicitude est bien tardive. Vous pensiez autrement avant l’arrivée des Belges, alors que vous vous elïorciez de faire participer les gens de couleur à la guerre. Pourquoi avez vous prêché la guerre sainte aux musulmans? Pourquoi avez vous incorporé, de force, de malheureux Noirs, qui ne demandaient qu'à rester tranquillement dans leurs villages! Tous ces faits sont établis par des documents allemands en notre possession. Vous semblez craindre une famine chez les indigènes et une révolte consécutive. Dans tous le territoire occupé par les troupes belges règne le calme le plus complet, et les vivres existent en suffisance. S’il n'en était pas de même à Tabora, la faute n’en pourrait incomber qu’à l’administration allemande, qui a imprudemment entassé dans la ville un fort surcroît de population blanche et noire. Il paraît que quelques internés allemands ont été privés d’un repas. Ouelle peut bien être la valeur de ce grief, quand on pense que des millions de Belges sont privés de ressources, et ne peuvent vivre que grâce au secours des nations amies? Vous dites, .Monsieur, qu’il vous paraît compréhensible que les Belges aient été amenés par des nouvelles de presse, dénaturées et excitatrices, à avoir des préventions contre les Allemands. Eh bien, si vous ressentez, réellement les sentiments d’humanité, (jui se reflètent dans vos lettres, je vous plains sincèrement. Car je ne sais par quel moyen vous pourrez échapper à la honte, lorsque vous connaîtrez 1 ignoble conduite de l’armée allemande en Belgique.
Ainsi, le seul reproche que le vice-gouverneur avait formulé contre les askaris belges était d’avoir commis des pillages. Les Allemands de Tabora eussent préféré voir arriver les Anglais, car de la part des Beiges « on devait redouter le pire, a écrit la Kolonialzeitung, d’après tout ce qu’on savait, parles rares journaux, arrivés dans l’Afrique orientale de la haine qu’avaient les Belges contre les « dévastateurs. » de leur pays. » Et ce journal colonial ajoutait ; « Pendant les mois qui suivirent les événements dépassèrent de beaucoup l’attente ». Les journaux allemands se posant en accusateurs, s’appliquèrent à accréditer cette opinion que les Belges s’étaient rendus coupables dans l’Afrique orientale, d’odieux forfaits. Le 20 novembre 1917, la Kolonialzeitung a reproduit un article du Stockholm Dagblad^ dans lequel un ingénieur suédois, Sahlberg ayant résidé â Kigorna, accusait les Belges d avoir voulu le fusiller comme espion, de l’avoir mis en surveillance et privé de nourriture. Les soldats belges massacraient, disait-il, tous les Noirs qui voulaient défendre leurs biens. Le premier jour, vingt quatre furent tués à Kigorna. M. Sahlberg flétrissait la « barbarie » belge, et voici le fait, typique en vérité, qu’il donnait en exemple ;
Après la prise de Kigorna, le commandant belge pénétra dans une habitation, abandonnée par les Allemands; il aperçut un portrait de l’empereur Guillaume, le montra aux troupes, puis le jeta par terre et le foula aux pieds.
Ces allégations furent réfutée.s par le journal belge La Métropole^ publié à Londres, le(|uel inséra \a réponse du lieutenant-colonel Ulsen.
Je suis arrivé à Kigorna, déclarait cet officier, deux jours après les premières troupes; et aussitôt je convoquai les habitants pour prendre contact avec eux. J’ordonnai qu’on me fît connaître toutes les plaintes, ou réclamaiions, quelles qu’elles fussent. Le même jour, je publiai à Kigorna et à Ujiji des proclamations rédigées dans le même sens. Pas une plainte n’est venue à mes oreilles; tout s’est passé normalement; jamais il n’y eut de massacre dans la population de Kigorna, ni avant, ni après mon arrivée. J’oppose donc aux affirmations de M. Sahlberg un démenti formel, et je l’invite à produire des faits précis, à citer des noms à se réclamer d’un témoin, s’il eu est un seul parmi les indigènes, M. Sahllierg ne s’est pas enfui de l’Afrique orientale; il a quitté le pays avec l’agrément et avec l’assistance des autorités belges et, s’il a soulïert de la fièvre et autres maladies pendant le voyage, la cause ne peut en être attribuée qu’à son séjour en Afrique.
Les prétendues atrocités commises par les Belges à Tabora ont fait l’objet de nombreux articles de journaux allemands, entre autres la Deutsche Z^itung du 19 novembre 1917, la Tagliche Rundschau, du 29 septembre 1917, et la Kolonialzeitung, du 20 avril 1918. Dans ces récits, la ville fut livrée au pillage pendant plusieurs jours, toutes les maisons furent dévalisées, beaucoup incendiées; le premier jour, quinze habitants pacifiques, hommes, femmes et jeunes filles, ont été tués, et quatre-vingt-trois blessés à coup de feu et baïonnette, des jeunes filles et des femmes nègres ont été violées et emmenées en esclavage, de nombreux pet’ts enfants furent mangés par les Congolais chrétiens. « C’est ainsi que se conduisirent les soldats indigènes belges, qui contrairement aux nôtres, appartiennent au christianisme. » Bien d’étonnant d’ailleurs, car il n’y avait dans l’armée belge aucune discipline. Les officiers n’étaient pas maîtres de leurs soldats. « Un sous-officier belge qui cherchait à accommoder un différend, survenu entre deux de ses soldats, fut tué par ses hommes. » Cependant l’article de la Kolonialzeitung, le dernier paru, est beaucoup moins affirmatif que les deux autres. « Au sujet des faits qui eurent lieu le soir du jour où les Belges entrèrent à Tabora, et pendant la nuit suivante, on a raconté beaucoup d’horreurs. Il est certain que les soldats belges, les Noirs leurs congénères et leurs femmes ne se conduisirent pas toujours avec modération, que les vols, les pillages lurent très fréquents, que les meurtres ne furent pas rares; mais on a aussi raconté que les officiers belges châtièrent sévè enient leurs soldats, coupables d'incendie ou de meurtres, et qu'un certain nombre de ceux-ci furent punis de mort. » Cette dernière constatation réduit à néant les assertions de la Deutsche Zeitung et de la Tagliche Rundschau, relatives à l’impuissance des officiers belges.
Toutes les accusations contenues dans les journaux allemands, sont anonymes; les auteurs de ces articles se bornent à reproduire des légendes, sans aucune preuve, ce qui ne les empêche pas d’affirmer : il est certain que... A ces vagues dénonciations le gouvernement belge oppose des témoignages; ce sont ceux d’une quinzaine de personnes. Allemands et Allemandes, présents à
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Tabora, lors de ces événements, et qui furent interrogés en arrivant en Europe, à la Pallice, par la Commission officielle belge, que présidait le capitaine Labaye, de l’année belge. Pas un de ces témoins ne se plaignit d’avoir été personnellement inquiété. Dans une lettre écrite au consul belge, à Daressalam, lettre confisquée par la censure militaire belge, le gérant de la Deutsch- Ost-Afrikanische Gesellschafl déclarait que « tout s’est passé très bien, après l’occupation de Tabora, par l armée belge. » Tous les livres d’atlaires qu’il avait 'emballés étaient saufs. Les caisses n’avaient même pas été touchées. 11 avait reçu des askaris pour surveiller le service. Les bons de réquisitions reçus pour matériel de bureau, etc. allaient lui être payés en mpnnaie belge.
De tout cela, concluait-il en français, vous pouvez juger la grande conciliation des autorités belges envers la D. O. A. G., laquelle ne subira aucune perte directe par l’occupation.
Otto Weber, chef du district de Tabora, a reçu des plaintes au sujet de la conduite des troupes belges; mais, personnellement, il n’a fait que constater des dégâts dans la maison d’une Allemande. On lui a signalé le sac d’une boucherie, et dans une maison, l’arrachage d’un rideau de mousseline; mais il n’a pu vérifier le premier fait, ni certifier que les actes rapportés ont été commis par des soldats belges. Adolf Westhaus, secrétaire de l’ex-gouverneur allemand de l’A frique orientale, et le chef de la police internationale à Tabora, a été, lui témoin de certains faits.
A ma connaissance personnelle, a-t-il déclaré en français, une patrouille est entrée de force chez M. Lichtenstein, pendant la nuit; elle a réclamé du pain et du wisky, qui se trouvaient sur la table : elle est repartie après avoir bu et mangé, sans commettre des dégâts. Chez M. Popp, des soldats noirs ont obligé ce dernier qui était seul à s’enfuir sur le toit de la maison, mais ils u’ont commis aucun dégât. Je crois qu’ils faisaient cela pour s’amuser. Aucun policier de la police internationale n’a été blessé ou tué. Les excès n’ont d ailleurs été commis que par des patrouilles isolées, car les troupes belg?s sont restées dans les grandes rues et ont toujours été maintenues en formations. Le traitement auquel les femmes et les enfants allemands ont été soumis après la prise de la ville, était bon.
M“® Ostermann, femme d’un caissier à la caisse d’épargne, a déposé que les soldats se « sont montrés très convenables ». M"'° von Stuemer ne reproche aux askaris beiges qu’un vol de vêtements pris à ses domestiques.
Des faits semblables, dit-elle, se sont seulement produits la première soirée. Quand dans la suite, une bande de soldats étaient turbulents, et qu’on le faisait remarquer à un officier belge, c’était tout de suite fini. Les rapports avec les Belges ont été très bons à Tabora.
Le seul témoignage allemand, véritablement à charge, fut celui de M'“® Schnee, femme de l’exgouverneur de l’Afrique orientale allemande. M”” Schnee avait rédigé un journal, contenant les accusations les plus graves contre les troupes belges, notamment celle d’avoir fusillé cinquante personnes, et présentant les faits comme si elle y avait assisté. Ce journal fut découvert dans ses
chaussures, pendant le voyage de retour en Europe. M"" Schnee fut interrogée, à ce sujet, à Léopoldville, par l’officier du ministère public, près le tribunal de première instance. Elle commença par dire qu’elle ne se rappelait plus très bien ce qu’elle avait écrit : « D’ailleurs, ajoutat-elle, j’écris très imparfaitement l’allemand ». (Elle est originaire de la Nouvelle-Zélande.) Puis^ elle déclara qu’elle n’était pas sortie de chez elle, pendant tout ce temps.
J« ne sais donc rien de ce qui s’est passé. Les trois premiers jours de l'occupation*ont été mauvais. Après, cela a été mieux. Les Belges ont très bien traité les dames blanches. Les trois premiers jours, il y eut beaucoup d’irrégularités, dues à ce qu’il y avait trop de Noirs, et que les cadres européens ue suffisaient pas pour les surveiller; mais, dans la suite, tout se passa régulièrement, et je puis assurer que les Belges furent corrects pour les femmes.
Comme on lui demandait d’expliquer un propos, tenu par elle, relativement à un vol de gobelets, dont elle avait accusé des officiers : « Cela est vrai, répondit elle ; ce sont des officiers anglais », allégation aussi peu sérieuse, sans doute, que toutes les autres. Finalement, elle affirma qu’elle avait été, personnellement, tranquille, et qu’elle n’avait à se plaindre de rien.
Les justes représailles.
Le commandant belge Gendarme, nommé chef du camp, invita à s’y rendre les Allemands, mais, seulement, les militaires. Ils durent, la rage au cœur, subir la loi du vainqueur.
Ils défilèrent, sous bonne garde, a raconté, dans la Kolonialzeitung , le D‘‘ Krenkel, du Borna, jusqu'au camp qu’avaient occupé, auparavant, nos prisonniers, cortège profondément infamani et, à jamais, inoubliable pour ceux ([ui y prirent part. Il ne peut y avoir de sort pire que celui de l'homme qui est exhibé, intentionnellement, dans la posture d’un serviteur, dans le lieu même où il commandait, surtout quand c’est un Européen, en pays noir. A l’entrée du camp, était rassemblé un groupe de ceux qui, quelques heures auparavant, y étaient internés; munis d’appareils photographiques, ils savouraient maintenant la joie des représailles.
Lajoie des Belges fut particulièrement grande, quand ils virent arriver captif, dans le camp, le lieutenant Brandt. — Les premiers jours, le règlement tut maintenu tel quel. C’était de bonne guerre. « Pouvait-on en vouloir aux Belges de rendre aux Allemands la monnaie de leur pièce ? » U dit le Suisse Steiner, lequel avait dû prendre du service dans les troupes allemandes et, de ce chef, avait été traité, par les Belges, en prisonnier de guerre. C’était, aussi, l’opinion exprimée dans le carnet de campagne du sous-officier allemand Wasmer.
La façon dont les Belges nous traitent n’est pas à critiquer, puisqu’ils nous rendent, à peu près exactement, le traitement qui a été fait aux prisonniers alliés. Le lieutenant Brandt goûtera, maintenant, lui -même, la nourriture qu’il fit servir aux prisonniers anglais, français et belges, alors qu’il était commandant du camp. Tout, ici, contribue à faire ressentir du mépris, et du dédain, à son égard. Jusqu'à présent, il n’a trouvé personne qui veuille le servir comme boy. Cela montre combien il est haï de tous, puisque nous devons subir les résultats de son injustice.
RENSEIGNEMENTS COLÜNLVUX
Cependant le gouvernement allemand s’est plaint, dans un document officiel, que l’autorité belge soumettait les prisonniers allemands au traitement que les autorités allemandes avaient, elles-mêmes, appliqué à leurs prisonniers européens (1). N’est-ce pas là, comme le remarque justement le Livre belge, une audace qui frise l'inconscience? ,
Au bout de quelque temps, le commandant Gendarme supprima toutes les choses inhumaines. Les installations furent modifiées. L’ordre et la propreté régnèrent dans les chambres. Dans chaque baraquement il y eut un gardien responsable. La nourriture fut améliorée. L’autorité belge alloua une somme de 4 francs et 4 fr. oO pour la nourriture de chaque prisonnier, |)ar jour. A cette époque de l’année, il était fort difficile de se procurer des vivres à Tabora; de plus, les Allemands avaient emporté tout ce qu’ils avaient pu, et la grande affluence des Belges compliquait encore le problème de l’alimentation. Comme en témoigne le D*" Moesta, le service de santé fut doté d’installations spéciales, et pourvu de médicaments. Des mesures énergiques furent prises contre la malaria. Les malades étaient dispensés de tout travail. Les quelques prisonniers qui travaillaient étaient régulièrement payés. Le carnet de campagne du sous-officier \\ asmer, relate, de la façon la })lus probante, la transformation opérée, au camp de Tabora, par les Belges.
En comparaison de ce qn’ellc était auparavant, écrivaitil, le 21 janvier 1917, notre vie est devenue excellente. Le nouveau commandant est un honiine très loyal. Le dimanche, environ huit hommes reçoivent l’autorisation d’aller visiter une famille. Nous avons fêté, comme d habitude, Noël et Nouvel An, par un petit discours. C’est le pasteur llodelschwing (jui s’en est chargé. Le commandant Lescornez nous a donné l’autorisation de boire dix bouteilles de wisky. De plus, il y avait beaucoup de pâtisseries, et un bel arbre de Noël. La nourriture est, aussi, beaucoup meilleure que précédemment. Depuis le début de janvier, je reçois une nourriture de la famille Weruer, à 90 rp. par mois. De plus, j’ai un boy, qui fait ma lessive. Les Belges nous donnent, maintenant, une indemnité de nourriture, qui nous vient très à point.
Dans une note, Iransmise au gouvernement belge, [)ar l’intermédiaire du gouvernement liollandais, le gouvernement allemand a accusé les autorités belges d’avoir, à Tabora, dans le dessein de terroriser les jirisonniers allemands, ramenés de Sikonge, fait le simulacre de vouloir les tuer, à coups de canon. Celte accusation était fondée sur un récit de prisonnier ollemand Pieper. Le gouvernement belge réjiondil que le fait était une pure imaginoliou; entre autre preuves, une déclaration est décisive; c’est celle de M. Adolf Westhaus, ancien chef de la police internationale, à Tabora. Voici i;e qu’il dit, à son arrivée en France, au délégué du gouvernement belge :
Je me souviens des prifonnierrs amenés de Sikonge. J’ai été appelé ])Our aider ,à leur interrogatoire, en qualité d’interprète, et ai visité leurs bagages. Je n’ai reçu aucune plainte, touchant leur arrivée à Tabora et l’accueil t[ui
leur a été fait par les autorités belges. Dans la suite, je n’ai pas davantage entendu qu’ils auraient été menacés à Tabora. Ils ne m’ont rien dit.
D’autre part, dans une lettre adressée au ministère des Colonies de Belgique, le môme témoin s’exprimait ainsi :
J’étais avec Pieper, ensemble, à Tabora, pendant quatre mois, et je ne l’ai jamais entendu parler, dans le camp, ni lui, ni aucun autre, qu’il a été, en guise de menaces, placé devant le canon, ou fusil mécanique. 11 se trouvait sur la place du Borna, à Tabora, nombre de vieux mortiers et de canons d antan, devant la salle à manger des officiers. (Ces pièces étaient de vieilles pièces d'artillerie portugaise, notammen*, ayant plus d’un siècle d existence.) Ces mortiers et ces canons avaient été [ilacés comme pièces décoratives ; ils ne pouvaient nuire à personne, ni menacer qui que ce soit ; n’importe quel la’ique (sic) devait le reconnaître.
La grandeur d’âme des Belges.
Le cas du prisonnier allemand Karl Ebert montre l’humanité avec laquelle ont agi les Belges. Ce prisonnier, ayant été plusieurs fois atteint de malaria, fut soigné, suc sa demande, en son domicile, à Kigoma, par les médecins du gouvernement belge. 11 reçut comme frais de traitement, en tout, 473 francs par mois, somme très suffisante, car le gouvernement autorisait les prisonniers de guerre à se ravitailler aux magasins militaires, à des prix avantageux. Son mal s’étant aggravé, il fut transporté à l’hôpital, où il mournt. De nombreux officiers et sous-officiers belges accompagnèrent au cimetière le corps, qui fut enterré à côté des tombes des soldats belges.
Les prisonniers civils furent internés au grand Borna, vaste immeuble dans la ville; ils y avaient toutes les libertés, sauf celle de sortir. Deux ingénieurs et plusieurs ouvriers du chemin de fer avaient demandé à reprendre leur travail dans les usines, sous le contrôle des autorités belges. Ils étaient payés, et vivaient avec leurs familles. Les femmes étaient logées dans le quartier le plus salubre, celui de Bulita, où elles occupaient de petites maisons, celles d’un rang social élevé ayant chacune une habitation particulière. Elles étaient entièrement libres, et recevaient par jour, pour leur nourriture, une indemnité de 4 francs. Les enfants avaient droit à la moitié de cette somme. L’autorité belge avait installé, à l’usage spécial des prisonnières allemandes, un magasin, où elles |)Ouvaient se procurer des vivfes et des objets divers, à meilleur marché que chez les commerçants de la ville; elle abandonna même, aux familles allemandes une notable partie du « medical confort », envoyé au corps expéditionnaire belge, c’est-à-dire des friandises, des bonbons, et autres provisions fines. Le général Tombeur poussa la galanterie jusqu’à refuser d’occuper riiôlcl du gouverneur allemand, où résidait encore la femme de ce dernier, à laquelle il laissa la libre disposition de sa demeure. De tels faits justifient le jugement qu’exprimait un prisonnier allemand, Daul Schmidt, dans une lettre, qui fut arrêtée par la censure : « Messieurs les Belges sont de véritables gentlemen ; ils méritent
(1) Voir aussi kolonialzeilung, 2ü avril au 2U juin 1918.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
toute estime. » Les témoignages sur la vie des prisionniers civils, au nombre d’une douzaine, environ, que contient le Livre belge, sont autant de louanges. Le pasteur von Bodelschwing remercie le commandant Lescornez, au nom des dames de la mission et des internés du camp, « pour les piécautions et les soins dont cet ol’ticier a bien voulu les entourer, pendant leur séjour, sous l’âpre climat des tropiques ». « Veuillez trouver ici, dit-il, en conclusion de sa lettre, un témoignage de toute leur gratitude, Dieu vous récompensera. » De son côté, Hammerstein, directeur de l'hôpital de campagne, se déclare satisfait de la façon dont il a été traité. « En particulier, ajoute-t il, j’exprime toute ma reconnaissance au médecin du régiment belge d’Albertville, pour les bons soins qu il a prodigués à ma femme, qui était tombée assez gravement malade. » Un des témoins a même jugé que les Belges avaient été au delà de ce qu’ils auraient dû faire. C’est un Italien, Dino Pesci, ex-inspecteur de la marine du Haut-Congo, qui communiqua ses impressions au directeur du journal le Secolo.
La seule faute que l'on puisse reprocher aux autorités coloniales belges, écrit-il, est d’avoir trop bien traité les prisonniers, exagérément bien, et non de la manière dont avaient été traités, par eux, nos prisonniers, avant la libération à Tabora, et en particulier, les Italiens, qui avaient été assujettis aux plus humiliantes corvées.
A Tabora, quand les Belges entrèrent dans la ville, il n’y restait de vivres que pour deux mois. Ces deux mois écoulés, si Ton gardait toute la population blanche, qui s’y trouvait, le 19 septembre 1916, c'était la famine. Il était donc urgent d’évacuer les Européens; d’ailleurs, le climat de l’Afrique centrale ne permet pas, en général, aux Blancs un séjour consécutif de plus de trois années ; or, beaucoup de colons allemands avaient dépassé ce terme. L’autorité belge se résolut donc à ramener en Europe les prisonniers et internés allemands. Le chemin de fer de Tabora à la mer, détruit par l’autorité militaire allemande, n’était pas encore remis en état; quand il le fut, tout son trafic fut ab&orbé par les transports militaires. Le port de Daressalam était, absolument, encombré par les besoins de la guerre. L’océan Indien était particulièrement exposé aux entreprises des sous-marins. Pour ces diverses raisons, les premiers convois, organisés à la fin de 1916, furent dirigés par la voie du Congo Belge. Mais les conditions du voyage devaient être singulièrement difficiles. Sur la ligne ferrée de Tabora à Kigoma, les travaux d’art n’étaient pas achevés; le grand pont sur la Malagarassi n’était pas rétabli. Les Allemands s’étaient efforcés de mettre hors d’usage voitures et locomotives. Le chemin de fer belge, d’Albertville à Kabalo, venait seulement d’être terminé. De Kabalo à Tocéan Atlantique, la succession de plusieurs tronçons de voie ferrée et de biefs navigables nécessite six transbordements ; et, sur le Haut-Congo, inaccessible aux grands steamers, les bateaux n’offrent
j pas, évidemment, les avantages de ceux-là. Prisonniers et internés furent répartis en un certain nombre de convois, pour la formation desquels on tint compte des moyens de transports et, aussi, de l’importance des bagages ; car « on ne peut se faire une idée du nombre considérable de coffres, malles et colis que chaque sujet allemand emportait avec lui. Ces bagages qui, dans chaque convoi, encombraient des fourgons entiers, valurent aux autorités belges plus d’ennuis et d'embarras que les évacués eu.v-mêmes, tout difficiles que furent ceux-ci ». Les précautions sanitaires les plus minutieuses furent prises. Avant le départ, tous les Allemands furent examinés par deux médecins belges, et par le médecin allemand Moesta. Chaque convoi était accompagné d’une caisse de médicaments, dont la composition avait été abandonnée aux soins d’un médecin allemand. Le gouvernement central avait envoyé, dans toutes les grandes stations, des caisses de médicaments, destinées, uniquement, aux prisonniers de guerre. Jamais les remèdes ne firent défaut, non plus que la nourriture. Etant donné les circonstances, le gouvernement belge fit tout le possible pour épargner aux évacués les fatigues et les désagréments.
Laplupartd’entreeuxserendirentcompte que le voyage n’aurait pas pu se faire dans de meilleures conditions. Beaucoup se sont loués de la bonne volonté, de l’amabilité, et des prévenances qui leur furent témoignées. Merlekep a raconté que sur le bateau, faisant le voyage de Stanleyville à Léopoldville, deux Belges cédèrent leur cabine à une Allemande qui avait des enfants, et logèrent sur le pont, en plein air. Les trois cabines, placées sur le pont supérieur, étaient occupées par des Allemandes. Le fait suivant a été rapporté par un agent militaire belge, François Faes :
A Kabalo, le train étant arrivé en retard, et les bagages n’ayant pu être déchargés, les sons-officiers Steveniers, Bielmair et Junius ont donné leurs couvertures aux civils allemands pour passer la nuit. Moi-même, j’ai donné mon lit et mes couvertures à M“' Schmidt et à ses enfants. Or, mes camarades et moi nous rentrions en Europe pour motif de santé et nous avons donc été réduits à passer la nuit, qui était froide et pluvieuse, en n’ayant que notre capote pour nous garantir.
Les prisonniers allemands avaient leurs bagages avant les autres voyageurs, au dire du médecinchef du service médical à Albertville.
Tandis que les prisonniers allemands avaient tout ce qu’il leur fallait, déclare-t-il, certains blessés belges, venant de la zone des opérations, n’avaient pas encore pu avoir leur lit. On pouvait voir, dans les trains, des prisonniers allemands placés en 1'» classe et des commandants belges en 2® classe. Tous ont été traités avec trop d’égards.
Les civils allemands à qui François Faes et ses compagnons avaient rendu service se confondirent en remerciements. Le docteur Fred. Wiemers et sa femme exprimèrent, par écrit, au gouverneur général leur reconnaissance pour les bons traitements qui leur « ont été prodigués par messieurs les officiers belges ». Schumacher, secré-
taire de l’évêque de Kabgaye, écrivit au commandant belge Herion :
Je garde un bon souvenir de la délicatesse de sentiment de tous ces messieurs, dont j'ai eu l’honneur de faire la connaissance à Kalynyania, et vous serais bien reconnaissant si vous vouliez les saluer de ma part. Dès l'abord, j'étais bien persuadé de la grandeur d’àme des nouveaux occupants, mais je vous avoue, Monsieur le Commandant, que je ne m’attendais pas à des égards pareils Quant à vous, Monsieur le Commandant, je garderai un souvenir particulièrement agréable de votre largeur de cœur et de vue et de la noblesse avec laquelle vous m’avez traité.
La femme d’un prisonnier qui ét&it restée plusieurs jours à Albertville avec son mari et ses enfants, pria, avant son départ, le chef du service médical de cette ville, d’adresser tous leurs remerciements aux fonctionnaires de la place, pour la façon dont eux et leurs compagnons avaient été traités; elle voulut, de plus, offrir une certaine somme pour la Croix-Kouge belge.
De pareils témoignages ne laissent place à aucune critique sérieuse. Il s’est rencontré, pourtant, des Allemands qui ont osé prétendre que les femmes et les enfants n’avaient pas reçu les soins que comportait leur santé. Certains se plaignirent d’avoir été obligés de loger, à Albertville, dans des maisons en herbe ou en pisé, dépourvues de meubles, dont s’étaient, auparavant, parfaitement accommodés des fonctionnaires belges, ayant le grade de commandant ou de major. Il n’y avait d’ailleurs, pas d’autres habitations que des paillottes. Des prisonniers de guerre réclamaient parce qu’il ‘avaient dû voyager en compagnie de soldats noirs, parce qu’ils avaient été contraints de porter à la main leur petit bagage. Ils ont voulu faire croire qu’on leur avait imposé des marches pénibles et que les femmes et les enfants avaient eu à traverser à pied des marais, tandis qu’en réalité, si l’on excepte quelques sujets allemands venus de régions très éloignées, le voyage ne comporta pas une seule étape à pied. A Léopoldville, un missionnaire refusa de s’embarquer sans ses bagages. Hermine SebmidI, dont le mari était conseiller du gouvernement en Afrique, se plaignit qu’on n’eût pas tenu compte de sa situation sociale et qu’on l’eût fait voyager eu seconde classe; elle se prétendait, au moins, l’égale, au point de vue social, deM"’® von Langenn, dame de compagnie de M"'“ Sclinee, femme de l’ex-gouverneur allemand de l’Afrique orientale. Le journal \diNorddeulschc AUgeineine Zeiiung du 12 décembre 191(5, se fit l’écho d’une partie de ces légendes, que démentirent, dans une lettre adressée au ministre des Colonies de Belgique, le chef de la mission évangélique de Ruanda, et le directeur de la mission évangélique ded’Urundi(l). Les Suisses Steiner et Georg réinsèrent de signer, parce qu’ils les considéraient comme non fondées, des réclamations écrites, concernant le traitement reçu de la part des Belges, lesquelles leur étaient présentées par un Allemand agissant, paraît-il, *)us les ordres du premier lieutenant Paulsen. Chaque
(1) La relation du voyage a été donnée aussi par la Kolonialzeilung (20 juillet 1918).
fois que des plaintes lui furent adressées, le gouvernement belge s’empressa d’ordonner une enquête ; il alla plus loin, il offrit de soumettre à l’appréciation d’un jury neutre les conditions dans lesquelles il avait évacué les sujets allemands de l’Afrique orientale. Cette proposition fut déclinée par le gouvernement allemand.
Ces Allemands, si arrogants, si portés à jouer le rôle d’accusateurs, étaient-ils, eux-mêmes exempts de reproches? Ecoutons ce que dit le chef du service médical d’Albertville :
Certains prisonniers n’ont pas toujours eu, vis-à-vis des différentes autorités belges qu’ils rencontraient, une attitude des plus correctes. Ainsi, j’ai dû moi même rappeler à l’ordre un monsieur qui réclamait de l’cuquinine Bayer pour son enfant, et il ne voulut pas se laisser persuader que ma pharmacie était dépourvue de ce produit. Il m’est arrivé aussi plus d’une fois de deïceudre à la gare pour donner mes soins à l'un ou l'autre prisonnier malade et de voir des .militaires qui, à mon entrée dans la chambre du malade, ne cessaient pas leur jeu de cartes, et ce n’était seulement que sur l’observation d'un de leurs officiers qu’ils se mettaient eu position. Enfin il m’est arrivé plus d’une fois d’entendre des prisonniers dire, en très bon français : « Quand nous reviendrons, nous ferons ceci ou cela. »
Le Suisse Steiner qui, comme nous l’avons dit, avait été incorporé de force dans les troupes allemandes et qui, pour ce motif, était du nombre des prisonniers, a noté sur son carnet de route ses impressions sur les Allemands, ses compagnons de voyage. Elles se résument en ce jugement : « Les cochons se conduisent plus convenablement que ces Huns. » L’Allemand, qui parle toujours de sa « kultur », qui méprise et injurie tout ce qui n’est pas allemand, est, au fond, selon ce témoin, un être tellement inférieur qu’ « on est tenlé de croire qu’il ne fait pas partie des nations civilisées ». H est vulgaire, sans cœur, sans savoir, égo'iste et brutal.
Steiner voyait auprès de lui des Allemands qui se disaient malades quand il y avait la moindre besogne à exécuter et dont l’indisposition disparaissait dès que quelqu’un se chargeait de l’ouvrage. Il dépeint ces fonctionnaires allemands, gens qui « onr toutes les raisons du monde de veiller sur eux-mêmes et qui, sans cesse, critiquent les autres », tournant en ridicule tout ce que fait le gouvernement belge, et leurs femmes, qui passaient leur temps à se jalouser, chacune se prétendant plus distinguée, plus riche que les autres L’aversion qu’il a conçue contre eux éclate dans cette exclamation : « Maudit soit tout ce qui est allemand ! »
X^e voyage de M"*® Schnee.
Une personne s’est particulièrement signalée durant le voyage par ses exigences et ses récriminations; c’est M"‘® Schnee, la femme de l’ancien gouverneur allemand, celle qui cachait dans ses chaussures un journal écrit de sa main, et où elle avait noté les prétendues atrocités commises par les Belges à Tabora, celle à qui le général Tombeur avait bien voulu laisser la disposition
BULLETIN DU COMITÉ DE L'AFRIQUE FRANÇAISE
de l’hôtel qu’elle occupait. Elle était accompagnée de quatre personnes : le lieutenant Drandes, vice-gouverneur gérîéral de l’Afrique orientale, et trois darnes de compagnie. Le général Tombeur avait spécialement attaché à sa personne le sous-lieutenant Laude, promu, pour la circonstance, au titre d’auditeur militaire. Gel oflicier la jugeftit ainsi ; « M"'° Schnee est une personne orgueilleuse et hautaine, dont le caractère s’est encore aigri par suite de sa surdité et de son état de santé. Elle subit fortement l’intluence de IJrandes, et surtout de Schon. » Il était convaincu qu’elle n’avait pas remis tout son or, qu’elle en avait caché, notamment, dans les doublures de paletots, coilfes de chapeau, ou boutons de manteau. Le gouvernement belge s’ell'orça de lui procurer tout le conlort possible et lui prodigua les égards. « Aux restrictions près, imposées par les nécessités de la surveillance, peu de /emmes blanches ont traversé l’AIVique centrale dans des conditions aussi favorables. » Dans le train de Tabora à Kigoma un compartiment de D* classe avait été réservé à M'"® Schnee et à sa suite. Sur le bateau qui lit la traversée du lac Tanganyka, la seule cabine disponible leur fut cédée, tandis (jue ])lusieurs ofliciers belges malades durent j'.asser toute la nuit sur le pont, exposés à la pluie. A Kabalo un sous-lieutenant demeura une heure sous la pluie battante pour surveiller le montage des teilles destinées à servir à ces dames de cabinet de toilette. Ce fut encore installées dans la cabine du capitaine qu’ellesdescendirent le Congo. A Kindu, on obligea un commandantbelge blessé à leur abandonner sa* maison. L’auditeur militaire Laude s’employa, lui-mème, à fixer en terre avec un maillet les piquets de leur tente. A Pontliierville les plus jolies maisons furent réquisitionnées pour leur usage. Il en fut de même partout. Le témoignage du lieutenant Brandes certifie que « tout le possible a été fait ». Cependant M'““ Schnee n’a pas cessé ses doléances. A Kabalo en cinq jours, elle adressa cinq rapports au général Tombeur. Elle prétendait queles ofliciers belges devaient l’appeler & Excellence )> et lui parler alb'inand, alors qu’elle parlait très couramment le français. Elle protesta, un jour, parce qu’il y avait deux ofliciers dans sa voilure. Elle exigeait pour sa nourriture, sa douzaine d’u'ufs, dans des localités où ne se trouvaient pas de poules. A Pontbierville, elle refusa de partir ; elle et sa suite, se mirent au lit à l’heure du départ du train. A Léopoldville, même comédie. Elle soutenait que les fonctionnaires supportaient difficilement sa présence, et travaillaient à se débarrasser d’elle en alléguant son état de santé, comme motif de dé|)lacement. Les deux raé'decins qui la soignaient ne la satisfaisant pas, elle en réclama un autre. ATbysville, logée à VHôlel africain, elle protesta par un télégramme en anglais au gouvernement général du Congo belge, et par un second télégramme au ministre anglais, disant que cet hôtel de 4® ordre était rempli de vermine, et que la nourriture y était impossible. La commission d’hygiène do Thysville, chargée de le visiter, n’y
trouva rien d’anormal, ni de suspect, rien de contraire aux principes de l’hygiène. Toutefois le commissaire de district fit loger M“® Schnee dans une habitation particulière, dont les occupants durent lui céder la place. Jusqu’à la fin du voyage, elle fatigua les autorités belges de ses réclamations et de ses insinuations malveillantes; après avoir fait valoir sa qualité de femme de Tex-gouverneur allemand, n’imagina-t elle pas de se. prétendre sujette anglaise, et par conséquent « alliée »?
Le gouvernement belge, en évacuant les prisonniers et internés allemands del’Afrique orientale, avait eu le dessein de les renvoyer dans leurs foyers; il ne mettait qu’une condition bien légitime à leur rapatriement, c’est que le gouvernement impérial libérât les civils belges, dont un grand nombre de femmes, détenus, sans aucun droit dans les camps et prisons d’Allemagne. Le gouvernement de Berlin répondit à cette proposition en faisant arrêter dans des conditions particulièrement odieuses vingt notables du monde colonial belge, qu’. furent déportés en Allemagne. Le gouvernement belge fut obligé, ainsi, de retenir en France les sujets ennemis, ramenés d’Afrique, qui durent au mauvais vouloir de leur propre gouvernement le déplaisir de passer quelques mois dans les camps d’internés civils. Ce fut seulement le 19 novembre 1917, qu’à la suite d’une longue négociation, et grâce à l’intervention du roi d’Espagne, un compromis satisfaisant eut lieu.
Lies dernières calomnies.
Après avoir accuse les Belges d’avoir d’abord laissé commettre dans la ville de Tabora conquise d’horribles attentats, d’avoir ensuite durement traité les Allemands faits prisonniers et de leur avoir refusé pendant le voyage de retour les soins et les égards auxquels ils prétendaient avoir droit les Allemands ont répandu une nouvelle légende, celle delà barbarie belge envers les Noirs.
Sotiiiiis, car les couquérant.s, à un traitement e.xtrêmenient rigoureux, écrivait le 20 janvier 1918, dans la KatoniaIzeUuuq, un ancien prisonnier, rcvnui d’Afrique, le.s tribus ont eu beaucoup à souffrir, et souffrent encore. L'exploitation, sans scrupule, de tous les hommes, jus- ({léaux vieillards, des femmes et des enfants, employés comme porteurs, le i)illage des récoltes, la destruction souvent irrélléchie du troupeau, richesse à peu près unique de beaucoup de trbus, torturèrent jusqu’au sang nos indigènes abandonnés, il ne faut pas s’étonner qu’ils aient cherché à s insurger contre ce despotisme. Le grand sultan du Ruanda, Musinga, s’efforça de rejeter le joug pesant, imposé p.ar les Belges.
(Jticlque temps auparavant, les 20 septembre et Li décembre 1917, la Nord Deutsche. Allgcmeine Zeilung avait publié deux arlicles sur celle révolte de Musinga. Ce souverain avait, au dire de ce journal, « une considération illimitée pour les Allemands, et, à chaque occasion, il faisaiM’éloge de la franchisé allemande ». 11 avait demandé aux Belges de ne pas détruire son pays, de ne tuer et de n’enlever aucune tête de bétail, et de ne faire
aucun mal aux femmes. Les Belges ayant refusé de prendre ces engagements, Musinga avait soulevé son peuple contre eux; lui-méme était mort, héroïquement, dans un combat, symbolisant l’attachement des indigènes à la culture allemande. La réalité fut tout autre. Le ministre des Colonies, ayant télégraphie au commissaire royal dans l’Afrique orientale, pour demander une explication au sujet de ce fait, reçut les réponses suivantes ;
Riianda n'a jamais été troublé. Roi Musinga, collaborateur très dévoué du major Declerck (administrateur du Ruanda). Roi Musinga est venu présenter à major Declerck ses enfants, et ceux de son succcs.seur. C’est dérogation nouvelle à coutumes cour Musiuga, en faveur major De clerck.
A la suite de ces deux télégrammes, le Livre belge produit truis documents, émanant de Musiiiga lui-même. Le premier est une lettre, adressée au commandant van Aerde, qui avait administré le pays, à l’occasion du retour de cct ollicier en Europe :
Je te salue et te souhaite bonne santé. Moi aussi je me porte bien. Je suis triste de cc (|ue tu désires [)artir Si tu pars, bon voyage, mon ami. l’orle-toi bien. Je ne puis t’oublier, mon ami, bien vrai, bini vmi.
Le second document est un message, à l’occasion de la fête du roi Albert :
Aujourd'hui, anniversaire de la naissance de Roula Matari, je pense à lui et veux lui parler. Hier, comme aujourd’hui, et demain, il peut vivre chez moi. Je te remercie de tout cœur, au nom de tout mon peuple, pour la bonté des Delges, qui sont |)artout. J’ai fait apprendre à mes enfants à connaître le drapeau de Roula itlatari, et à l’aimer. Ils apprennent la langue et les coutumes de Roula Malari, et scs manières de penser.
Le roi Albert répondit par un message, dont il fut officiellement donné lecture à Musinga, au Cours d’une cérémonie, décrite ainsi par le major Declerck :
Les Iroupes belges de la garnison de Nyanza ont ron !u les honneurs. Le sultan Musinga était entouré de tous les dignitaires de la cour, et d’un énorme concours de population. Après la lecture du message royal le sultan Musinga nous a j)rié d’exprimer a Sa Majesté le roi d.;s Relgos combien il avait été sensible à celle inarrpie de haute bienveillance de sa part.
En troisième lieu, dans un message au commissaire royal Malfeyt, le sultan Musinga s’exprimait de la sorte :
Moi, comprenant le sens de la fête du 1”' juillet, je me réjouis que Roula Matari me considère comme faisant partie de la Relgiquc. Roula Malari construit des’ écoles partout. Je demande qu’il vienne en construire aussi chez moi Les Allemands n’ont pas construit d’écoles chez moi, nous laissant comme des bêtes sauvages, alors que le sultan de l’Ouganda est déjà instruit.
Le dernier document puitlié est un message des régents dn sultan de rUrundi, adressé, en août 1918, au commissaire royal. Eu voici la Iraduclion :
Sultan Urundi adresse salut au roi des Relges. Lui rend grâces de l’avoir maintenu dans le royaume de ses ancêtres. Est heureux de continuer à posséder ses terres et ses troupeaux sons la protecüou des Relges et d’avoir vu confirmer sou autorité sur ses populations.
Tous ces témoignages, singulièrement significatifs, montrent quelle valeur il convient d’attribuer aux informations allemandes.
Une illusion perdue.
L’illusion la pins invraisemblable, semble-t-il, que les Allemands aient pu concevoir, est celle d’avoir été aimés et regrettés de leurs sujets noirs. L’auteur de t’arliclc de la Kolonialzeitung, cité plus haut, après avoir raconté la révolte du Uuanda, et la mort de Musinga, ajoute :
Toutes les trilnis soumises à la domination étrangère regrettent vivement l’admiiiislration allemande, pleine de justice. Lorsqu’en septembre 191G, gravement malade du typhus, au lazaret de Tabora, je fus fait prisonnier par les Relges, j’eus souvent l’occasion de connaître, par des nouvelles, ou des conversations, les sentiments de lidèlilé des indigènes qui comptent les jours, en attendant le nouveau règne de l’esprit allcmaïul, et de la justice allemande. Pas un de nos anciens sujets n’cii doute, et n’espère que nous, Allemands, nous revien irons. Comme autre preuve do ce fidèle altaclicmcnt je pourrais cher ce fait (jue les vainqueurs n'oiit j)as réussi, comme ils l'ospéraienl, à rabaisser notre prestige auprès de notre Lucieimc population. Pas un indigène, à ma connaissance, n’a montré de la haine ou de l’anlipatliic envers les anciens maîtres désarmés. l’uissions-nous ne pas tromper l'espoir de nos indigènes de l'Afri([ue orientale, cl les affranchir de roj)pression (jui pèse sur riix ! Ils méritent, et leur riche pays aussi, que tous les clTorts soient faits, pour qu après la [laix, l’Afrique orientale redevienne nue colonie allemande. Nous sommes certains ritio toutes les tribus indigènes, ([ui nous sont restée.? fnlèles, nous saluerout avec joie, comme des lilrcralcurs.
On voit clairement, par celle conclusion, à qu5i tendait tout cc panégyri(|uc de la germanophilie indigène. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, la première de tou les les nations, en matière de colonisation, comme en tout le reste. Celte prétention parut absolument injitstifiée à l’un des témoins dont nous avons rapporté les dépositions, le Suisse Sleiiicr. Arrivé à Kubalo, il écrit sur son carnet de route :
Je suis arrivé à la conclusion que les Relges contribuent beaucoup plus que les Allemands à la civilisation de l’Afrique. L'attitude de la popiilatiou indigène est beaucoup plus consciente il’clle-mêmc. et a jiltis d’initiative (|ue les Nègres de l’Afri(jne orientale. An Congo, le Nègre se sent un homme qui a droit à l’existence; par contre, dans l’Afii(jue orientale il e.-,t un csclnv-’. du gouvernement allemand. Ils oui été corrompus par des fonctionnaires, dont les aptitudes étaient nulles. L’Allemand. qui^veut tout connaître, ne connaît positivement rien. On entend parmi les ex fonctionnaires, voler ces j>aroles, de bouche en bouche : « Que deviendra notre belle colouie? » Je répondais : « Oui, l'Africjue orientale prendra un essor insoupçonné, lorsque l’AllemanJ sera parti. N’importe quel peuple a plus de talent dans l'art de coloniser que l’Allemand. L’Allemand ne se repose, comme fonctionnaire, ((lie sur la force, la vulgarité, rambilion cl l’anionr personnel de l’argent, agit sans réllexion, et avec Irrutalité. Le fonctionnaire ne fait pas vivre le j'ays, uiais s'imagine que le pays vit pour lui. »
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Et cet ancien colon, qui avait vu les Allemands à l’œuvre dans l’Afrique orientale, qui avait été contraint de servir dans leurs rangs, qui les entendait, pendant le voyage de retour, parler sans cesse aux indigènes de la force allemande, des victoires allemandes, en gens atteints « de la folie des grandeurs », en était arrivé à tirer de ses observations personnelles cette conclusion catégorique : « Le milLlarisme allemand et la bureaucratie allemande doivent être déracinés ; sans cela, l'Europe et le monde n auront pas la paix. ))
Camille Martin.