EN AFRIQUE OCCIDENTALE
S’il est une question qui, depuis près de vingt ans, a préoccupé ajuste titre l’administration de l’Afrique occidentale, c’est bien celle de l’enseignement. La conquête, la prise de possession, l’organisation politique avaient tout naturellement absorbé notre activité. Si l’on excepte le Sénégal, vieille colonie, on peut dire qu’en 1900 il n'y avait pas en Afrique occidentale d’école oflicielle, sous le contrôle de l’Etat et pourvue d’instituteurs laïques européens. Les dépenses de l’instruction publique, y compris celles de l’assistance, ne représentaient en 1895 que 578.000 fr., dont 525.000 francs pour le Sénégal; en 1900, 701-.000 francs. En 1905, elles se chiffrent par 2. 33G. 000 francs, dont 1.312.000 pour le service sanitaire et 1.024.000 francs pour l’instruction publique. « Il va sans dire, comme le constatait l'étude sur lasituation financière 1895-1908 (mai 1908), que ['instruction publique n’a pas, à beaucoup près, en Afrique occidentale, l’extension qu’elle est susceptible de prendre et qu’il est in-^ dispensable de lui donner. » Ces crédits représentent à peine 2 0/0 par rapport aux dépenses totales : 43.679.000 francs. Et cependant l’impulsion était donnée. Désormais, les sommes affectées aux écoles de tout ordre vont grossir en même temps qu’augmenteront les budgets de l’Afrique occidentale ; à ceux de l’exercice 191 9 ont été inscrits les chiffres suivants :
Budget général 1.333.000 fr.
Sénégal 673.000 —
Guinée 294.000 —
Côte-d’Ivoire 294.000 —
Dahomey 306. aOO —
Haut-Sénégal 700 000 —
Territoire du Niger 47.000 —
Mauritanie 35.000 —
Désormais l’organisation va subir des transformations successives, dictées au fur et à mesure par l’expérietice acquise (arrêtés des 24 novembre
1903, 6 juillet 191 1 , 2 janvier 1912, 2 novembre 1912, 30 janvier 1913) réorganisant l’enseignement dans les colonies et territoires du groupe de l’Afrique occidentale. L’année 1912 marque une étape importante: l’organisation de l'enseignementest calquée exactement surcelledu gouvernement général. « Au sommet de la hiérarchie, écrit M. G. Hardy dans son beau livre: « Une conquête morale »(1), se trouve le gouverneur général assisté de l’inspecteur de l’enseignement de l’Afrique Occidentale Française. C’es le gouvernement général qui donne aux sept colonies du gronpe de l’Afrique Occidentale Française les « directives »,qui formule les règlements généraux, qui recrute le personnel et le répartit entre les colonies, établit définitivement le tableau d’avancementT contrôle les budgets, centralise les rapports d’inspection, en un mot détermine le sens de la politique scolaire. Enfin, 1 école normale d instituteurs, l’école supérieure professionnelle Pinet-Laprade, l’école administrative Faidberde et l’école des pupilles mécaniciens de la marine qui présentent un intérêt général pour toute l’Afrique Occidentale Française, sont directement rattachées au gouvernement général depuis le 25 octobre 1912. » (P. 18.)
Un peu plus tard,M. W. Ponty instituait (arrêté du 25 janvier 1913) un Conseil supérieur de l’enseignement primaire, puis créait le « Bulletin de l’enseignement •' qui est autre chose qu’un moniteur administratif car, s’il contient une partie reproduisant les actes officiels, il renferme également une partie pédagogiqucfquestions de méthodes et de programmes, modèles de leçons, extraits de rapports d’inspections) et des variétés (chroniques des ouvrages relatifs à l’Afrique Occidentale Française, études sur l’agriculture tropicale, le folklore, l’ethnographie, etc.).
Une véritable organisation d’ensemble avait ainsi vu le jour. Des mesures avaient été prises pour augmenter la population scolaire, pour recruter et former des maîtres et leur donner des garanties, pour instituer l’inspection de l’enseignement et des inspecteurs primaires.
Un nouveau pas en avant vient d’être fait par les arrêtés du 1" novembre 1918; le gouvernement général vient de les réunir en brochure et il a inséré entête de cet opuscule des in.structions de la même date qui indiquent toute la portée de ces actes et en donnent le sens profond. En voici le texte :
Dakar, le D'' novembre 1918.
Au cours des quatre années, si pleines d’événements, qui viennent de s’écouler, des éléments nouveaux, propres à accentuer ouàmodUier certains principes de notre politique coloniale, sont apparus dans nos rapports avec les indigènes de nos possessiojs africaines ; il faudrait, pour se refuser à les reconnaître, faire preuve de mauvaise foi ou d’aveuglement.
(1) Voir dans l'Ap-içue française 1917, p. 401, l’analyse de cet ouvrage.
RENSEKîNEMENTS COLONIAÜX
Les faits nouveaux.
An moment où, bien avant la guerre actuelle, s’ébauchait [ organisation des troupes noires, les esprits les plus audacieux subordonnaient les possibilités de recrutement et de formation à de sages progressions, et il était bien entendu pour tous que l’Afrique Occidentale Française n’allait pas devenir, du jour au lendemain, ce « réservoir (l’iiommcs » sur lequel on fondait tant d’espoirs. Or, la brutalité de l'agression allemande et la durée de la lutte ont (b joué toutes nos prévisions de levées progressives, elles n JUS ont obligés à puiser sans mesure dans ce « réservoir » ([ui commençait seulement à s’alimenter, et, à la grande surprise de nos ennemis, les chiffres de recrutement qui nous étaient fi.vés ont été atteints ; les jeunes recrues ont MI, après un très court délai d'entraînement, apporter à la défense imtionale une activité qui n’est pas sans valeur, en dépit d'une préparation insuffisante ; bien des étapes, qu’on prévoyait longues, ont été brûlées, sinon sans inconvénients du moins sans désastre irréparable. Bien mieux, dans la plus vieille colonie du groupe, un recru- Irment régulier a remplacé les levées occasionnelles et loiiie une catégorie d’indigènes, ((ui avaientdéjà des droits spéciaux, ont accepté ce devoir nouveau, le plus nob'e sans doute, mais le plus lourd aussi Dans le même tem|)s, la l'’rancc demandait aux indigènes, demeurés en Afrique, de travailler au ravitaillement de la Métropole, détendre leurs entreprises, d’augmenter le rendement de leurs cultiire-i. Comment la France pourrait-elle ne pointestimer à son prix une telle somme de sacrifices, et comment n’avouerait-elle pas qu’elle a contracté envers les indigènes de r.Afrique Occidentale Française, en plus des devoirs généraux de civilisation qu’elle s’est toujours fait une gloire d observer, des devoirs particuliers de reconnaissance ?
Une politique sociale nouvelle.
Mais, pour que cette reconnaissance soit effective, il ne convient pas de croire que la dette de la France puisse s’acquitter exclusivement en espèces, par des primes de recrutement et des pensions de retraites ; c’est une dette à long terme, qu il faut accepter san< réserves et payer si largement que les générations suivantes y retrouvent le bénéfice du sacrifice de leurs aînées. J’entends par là que nous devons nous engager résolument dans de vastes entreprises de progrès social et permettre ainsi à ces races africaines, qui ont payé un tribut relativement élevé à la défense commune du droit et de la liberté, de mener une vie plus confortable et plus heureuse, plus éclairée et plus raisonnable, mieux protégée contre la ruine, la maladie et la mort.
C’est, d’ailleurs, ce mode de récompense que réclament les indigènes eux-mêmes. Ceux d’entre eux qui sont allés combattre en Kurope, aux cotés des troupes métropolitaines, sentent, plus ou moins clairement, que les simples distributions d’argent sont indignes d'eux et de nous et rappellent en somme les heures les plus douloureuses de leur histoire. Ils ont vu, dans les régions de France épargnées par la guerre, des champs admirablement cultivés, des maisons solides, meublées, avenantes ; ils ont fré- ({uenté dans les tranchées des paysans, des ouvriers, dont ils ont admiré la vaillance et le bon sens et qui leur ont fait comprendre les avantages et les joies du travail, qui leur ont donné le pont d’une vie plus active, qui ont éveillé dans leur esprit un désir sincère de progrès.
C’est donc au développement des œuvres d’intérêt social (ju’il nous faut travailler avant tout, et sans attendre la fin de la guerre. C'est à fonder des écoles, des hôpitaux, d- s maternités et des dispensaires, c’est à encourager l’agriculture, l'élevage etles institutions de prévoyance que nous devons employer immédiatement une bonne part de notre activité et une grande partie de nos ressources. Le gouvernement français l’a si bien compris qu’il n’a pas voulu entreprendre une nouvelle campagne de recrutement en Afrique Occidentale Française sans donner aux indigènes ces garanties d’avenir, et que les mêmes décrets qui prévoient l'orgatusation d’une mission de recrutement nous ont firescrit d’imprimer une impulsion nouvelle à l’enseignement, à l’assistance médicale indigène et à la vulgarisation agricole.
La formation du personnel technique indigène.
Les écoles spéciales.
Ce développement des œuvres d’intérêt social est manifestement subordonné à l’utilisation de plus en plus large d’un personnel technique recruté parmi les éléments indigènes. A l’heure où nous vivons, la Métropole n’a pas trop de toutes ses forces vives pour faire face à l’ennemi et commencer à réparer les dommages de la guerre. D autre part, c'est une condition même de ce progrès social que les œuvre.s qu’il comporte soient réalisées par une collaboration de plus en plus étroite des Européens et des indigènes, que les Européens se réservent surtout un rôle a’édiication générale et de formation technique et que les sociétés indigènes soient conduites au mieux être par une élite sortie d’elles-mêmes capable de comprendre parfaitement et, partant, de modifier sûrement leurs idées et leurs habitudes.
Nous sommes amenés par là à doter notre enseignement d’un nouvel étage, à organiser ce qu’on pourrait appeler un Enseignement technique supérieur, soit en renforçant les institutions existantes, soit en en créant de nouvelles et surce point encore les décrets du 14 janvier 1918 donnent à notre action des directions précises. Pour procurer aux médecins européensdes « auxiliaires indispensables », il est créé une école de médecine de l'Afrique Occidentale Française, destinée à former un cadre général subalterne de médecins de l’assistance médicale et pour diminuer dans toute l’étendue de nos colonies « le taux si élevé de la mortinatalité et de la mortalité infantile ", il est annexé à cette école un cours destiné à former un cadre de sagesfemmes. Pour que noussoyons en mesure d’initierles indigènes à « nos méthodes scientifiques de culture et de leur apprendre à les utiliser dans la pratique », il est créé une école d’agriculture et de sylviculture de l’Afrique Occidentale Française, destinée à former un cadre général subalterne d’agents de culture. Pour former des « praticiens » capables de donner des soins aux animaux et d’augmenter les ressources de l’élevage, il est annexé à l'école de médecine une section de médecine vétérinaire. Enfin, pour accroître le nombre etl’importance de nos écoles des différents degrés, pour fournir aux services administratifs, au commerce et à l’industrie, les agents qui leur sont nécessaires, nous sommes résolus à donner, quant au chiffre des promotions et au niveau des études, une importance toute nouvelle à l’école normale William-Ponty, à l’école administrative et commerciale Faidherbe, à l’école supérieure professionnelle Pinet Laprade, à l’école des pupilles mécaniciens de lamarine. Autotal, huit grandes écoles spéciales placées sous le contrôle immédiat du gouvernement général et pour lesquelles on ne ménagera ni les dépenses d’installation, ni le matériel d’enseignement, ni le personnel, constitueront l’enseignement technique supérieur de l’Afrique Occidentale Française.
Une sorte d'Université ouest-africaine naît ainsi de notre plan d action sociale, Université dont les différentes sections pourront, suivant les besoins du payset le succès de l’entreprise, étendre leurs programmes ou accroître leur nombre, mais qui gardera conformément aux principes mêmes de notre enseignement tout entier, un caractère avant tout pratique, qui restera en contact permanent avec les réalités et dont toutes les démarches seront dirigées Vers ce seul but : L'amélioration du sort de l'indigène.
L'organisatioà des recherches scientifiques.
Il ne suit pas de là que cet enseignement technique supérieur, sous prétexte de cens pratique, doive se cantonner dans son rôle pédagogique et s’interdire toute occupation purement scientifique. J’incline, au contraire, à voir dans celte institution une sorte d’intermédiaire entre le domaine des nécessités sociales et le domaine des recherches spéculatives ; je suis convaincu qu’elle ne peut rendre sa pleine utilité qu’à la condition de dominer son champ d’action, de puiser sans cesse des forces nouvelles dans l’étude approfondie et méthodiq\ie du milieu physi<|ue et humain, de coordonner les enquêtes et de centraliser les résultats, de faire naître enfin en Afrique Occidentale Française une organisatioudes travaux .scientifiques sans laquelle nos meilleures intentions n’aboutiront qu’à des demi-succès.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Des laboratoires existent déjà à Dakar et dans chaque chef-lieu ; loin de les supprimer, comme on y avait songe, onde diminuer leur importance, nous étendrons leur r(')le, et, toutes les fois que nous le pourrons, nous augmenterons leurs ressources. Un Comité d études historiques et scientifiques (le l’Afrique Occidentale lùançaise a été créé, en 19l">, ]uir mon éminent prédécesseur, M le gouverneur général Ulozel, et, sous sa direction, des travaux rcinarijuables ont été entrepris et publiés : nous donnerons à ce Comité de nouvelles facilités, une publicité plus grande, des moyens d’action plus cflicaces. Le personnel enseignant de nos écoles spéciales viendra s’ajouter aux travailleurs de bonne volonté, qui n’ont jamais manqué en Africpie Occi leulale Française, mais dont les cfTorts n’onl pas toujours été suflisamment encouragés ni coordonnés ; préparé par métier aux recherches de longue haleine, maintenu par scs occupations ordinaires dans le souci de la découverte et du progrès, groupé autour de chefs compétents et mis en relations régulières avec les milieux scicnliliques de la Métropole, il saura délimiter et sérier les questions qui s’ol'frent à notre examen, les aborder avec méthode, indiquer les peints obscurs, éviter la perte d’efïorts qui résulte nécessairement delà dispersion.
Mais il ne suflit pas, à mon sens, de prévoir ce groupement des bonnes volontés : ce (ju'il faut dans un grand pays neuf comme l’Afrique Occi.Jentale Française, ce sont des institutions exclusivement consacrées à l’exploration scientilique du sol et de ses ressources, pourvues d’un personnel nettement spécialisé cl d’un materitd abondant, placées dans les meilleures conditions possibles pour mener à bien des recherches prolongées et diverses, bâties pour durer en dehors des Iluctualions inhérentes à la période d’organisation administrative dont l’Afrique française n’est pas encore sortie.
C'est en ce sens que j'ai résolu de créer un Institut de technologie agricole et de recherches scientitiques, dorjt les travaux intéresseront à la fois ces deux grandes colonies si étroitement, solidaires, l’Afrique Occidentale Française et l’Afrique Equatoriale Française et qui jouera, pour cette partie de notre domaine colonial, le même rôle que le jardin de Buitenzorg pour Java, le Bureau of science de Manille pour les Philippines ou l’Institut de Giara’i projeté pour 1 Indochine (1).
Cet Institut, exclusivement entretenu par lebudget général, aura son centre à Biugerville et nulle situation, si l’on veut bien y rétléchir, ne peut être mieux ajrpropriée que celle là à son objet. Comme l’a fort justement remarqué le savant professeur Emile Perrot (2), le chef-lieu actuel de la Côte d’ivoire est tout désigné à cet emploi pour trois sortes de raisons :
1° Des raisons d’ordre purement scientifique. — o La Côte d’ivoire présente, pour les études botaniques et agricoles, un avantage manifeste que lui confèrent la configuration et la nature de son sol. Vers la côte, c’est U végétation lagunaire, puissante, spéciale, qui se réunit, sans autre transition que quelques bandes de savanes parallèles à la côte, au grand massif forestier tropical qui s’étend de l’Ouest de la Guinée à l’Est de la Gold Coast. Justement cette bande forestière se rétrécit profondément dans la direction nord d’Abidjan ; aussi, c’est le chemin qui fut choisi pour sa traversée, afin d’atteindre au plus vite les régions plus riches de la grande savane et de la brousse. Nulle part ailleurs, le botaniste ne trouvera une zone plus propice à ses études systématiques, géographiques ou biologiques; il en sera de même pour l’ingénieur agricole, dont les observations pourront être des plus variées en ce qui concerne l’exploitation de richesses naturelles, venant de la forêt (palmier à huile et autres graines grasses, kola, funtumia), ou de la savane (rôrfiers, karité, laudolphia, fibres). Des cultures riches sont entreprises qui nécessitent toute sa sagacité (cacao, café, sisal; et l’élevage, qui demande à être amélioré, appelle l’organisalion d’un ser.
(1) Cf. Auo. CnEVAi.iER. L'orqanisalion de l'agriculture colo-^ niale en Indochine et dans la Métropole (llapport au Congrès d'agricullurc coloniale), 1 brochure, 64 page.s, Saigon, 1918.
(2) Fmm.e Perrot. Un Institut africain de technologie agricole et de recherches scientifiques. Revue générale des Science.i, ,S0 juillet lOIij, et Bulletin du Comilé de l'Afrique française : Renseignements coloniaux', mar.s 1916.
vice de zootechnie dont l’utilité est indiscutée. Le sous-sol de la Côte d Ivoire recèle sans doute des richesses minières intéressantes, et des recherches heureuses sur l’origine des sables aurifères, en particulier, pourraient peut-être devenir pour la colonie une source de revenus i«rt intéressants; l’étude du régime des pluies est à compléter et la meilleure utilisation des rivières pour l’exploitation forestière se trouverait évidemment bien d’études hydrographiques approfondies. Les lagunes, où sont installées des pêcheries encore primitives, appellent des conseils éclairés, car le Noir est grand consommateur de poisson séché et tous les ports de la côte sont prêts à écouler à l’intérieur les produits de la pêche bien préparés. »
2't Des raisons d'ordre géographique. — « Grand-Bassam se trouve sensiblement à mi-chemin de Dakar au Congo et les paquebots rapides y font tous escale ; la durée du trajet dcpui.s Bordeaux est de treize jours, de telle sorte qu’une absence totale de trois mois permet un séjour de deux mois à la colonie. Or, la traversée d’Abidjan à Bouakè, c’est à-dire l’accès au Soudan, où un excellent hôtel est installé, se fait en une journée; do là, rayonnent ensuite des routes praticables à l’automobile vers Béoumi, Koroko et Dabakala dans le Nord, et de Dimbokro, au sortir de la forêt, va partir la voie ferrée déjà commencée, qui doit permettre la mise en valeur de l’Ouest. »
3® Des raisons d'ordre pratique. — La Côte d’ivoire « jouit du privilège de posséder trois capitales côtières, à peiue séparées par quelques heures de navigation en chaloupe à vapeur sur la lagune »; ces trois capitales se portent un tort mutuel, et c’est là ce qu’on a pu appeler « l'erreur des trois villes » (1). Or, de ces trois villes, Bingerville est celle dont l’existence a été jus^ju'ici la moins justifiée et la plus artificielle. Grand-Bassam est une capitale maritime incontestée; Abidjan, tête de ligne du chemin de ferqui, par la forêt dqpse, relie la côte à la savane soudanaise, est la capitale future du commerce transafricain; quant à Bingcrville, elle n’est qu’une capitale administrative, et, comme il est démontré aujourd’hui qu’une capitale coloniale doit demeurer en contact étroit avec le mouvement économique, le jour est proche où les services administratifs devront l’évacuer et sc transporter dans la cité commerciale, à Abidjan.
Des immeubles abondants, spacieux, confortables, et môme d’une architecture soignée, se trouveront ainsi sans emploi Pourquoi n’y installerait-on pas notre Institut scientifique et ses dépendances? Les travailleurs trouveraient là des conditions parfaites de tranquillité, un site agréable et sain, 'des communications faciles avec les villes voisines, un ravitaillement régulier, et surtout des champs d’expériences tout prêts. Sans frais de construction ni-même d’aménagement, les laboratoires, les salles de collections, les bibliothèques, les appartements du directeur et de ses collaborateurs, les salles de cours, pourraient, du jour au lendemain, occuper les bâtiments des divers services administratifs (bureaux du gouvernement, domaines, trésor) et l'Hôtel du gouvernement. Aux portes mêmes de ces bâtiments, se trouvent un parc forestier de 72 hectares, un jardin d’essai et une plantation modèle de cacaoyers et de caféiers. Enfin, rien ne serait plus simple que d’installer à Bouaké, eu pleine zone soudanaise, une annexe, où seraient étudiés des végétaux comme le coton, l’arachide, le sésame, le ricin, le mil et autres céréales, en un mot, tous les produits et les procédés culturaux des pays proprement tropicaux.
Le personnel de l’Institut scientifique se composera d’un directeur et de spécialistes engagés par contrat; il sera chargé notamment de dresser l’inventaire de la flore de l’Afrique Occidentale Française et de l’Afrique Equatoriale Française, d’étudier la sélection des plantes cultivées, la composition chimique des sols et des matières premières, la pathologie végétale et l’entomologie; il publiera le lésultat de scs recherches dans un bulletin périodique; il se tiendra eu relations constantes avec les chefs des services techniques du gouvernement général et des gouvernements locaux, ainsi qu’avec les Chambres de commerce; il cons-
(t) Gaston Joseph. En Côte d’Ivoira ; l'erreur des trois villes. Bulletin du Comilé de l'Afrique françaBe : Renseignements coloniau.v, juillcl-août 1917.
liluera à la fois un cenlre de recherclies, un organe de coordination et d impulsion, un service de renseigneiuenls techniqries.
C’est aussi à Biugervillc, et, pour ainsi dire, dans l’ombre de l’Institut scientiliriue, que sera établie l’Ecole d’agriculture et de sylviculture de l’Afrique Occidentale Française. Elle bénéficiera ainsi de l’installation matérielle et des ressources du personnel de 1 Institut, et le directeur de l’Institut sera en même temps le directeur de l’Ecole. Dès l'au prochain, l’évacuation de certains immeubles permettra de loger confortablement les élèves et d'organiser des salles de cours, et la ferme-école, dès maintenant annexée au jardin d’essai, sera tout naturellement destinée aux travaux pratiques, inséparables des éludes théoriques.
Ainsi, l’organisation des recherches scientifiques que nous prévoyons pour 1 Afrique Occidentale Française n’est pas séparée de notre œuvre d’enseignement; elle en est, au contraire, le couronnement; elle a pour mission de la maintenir dans des voies utiles et de préparer de toutes les façons la mise en valeur rationnelle du pays. Des idees justes et précises, des agents capables de les comprendre et soucieux de les appliquer : tel est le résultat que nous ])Ouvons attendre dp la création d’un Institut scienlificiue et de l’organisation d’un enseignement technique supérieur.
Le recrutement des Eeoles spéciales.
Une institution d'une telle portée serait assurément condamnée à un échec ridicule, si nous nous contentions de dresser l’édifice sans être sûrs du terrain, si nous bâtissions des programmes sans avoir sous la main les élèves. Mais ces élèves, nous les avons, et nos huit Ecoles spéciales ne sont que l’aboutissement logique de notre échelle scolaire. Dès cette rentrée, nous sommes en mesure de peupler de bons éléments les sections de toutes nos Ecoles spéciales, et je puis garantir que, dans cet enseignement technique supérieur, rien ne donnera l’impression d’une improvisation à grand effet. Pour les années suivantes, les chiffres de recrutement pourront et devront être doublés, à cette seule condition que toutes les colonies du groupe s’appliquent à seconder le gouvernement général et dou-v blent les elîeclifa de leurs écoles régionales et de leurs écoles primaires supérieures.
On ne saurait trop le répéter, ce n’est pas oOou 60 élèves qu’il faut réunir dans les classes d’examen de chaque groupe central, c’est loO au moins; et ce n’est pas un an, c’est au moins deux ans d’études primaires supérieures qu’il faut prévoir au sortir des écoles régionales. Tant que les colonies du groupe ne se seront pas résolues à cet effort nécessaire, nous piétinerons sur place; or, les événements ne nous permettent pas l’inaction. Stationner, c’est reculer.
Des faits nouveaux, un esprit nouveau appellent des institutions nouvelles: ces institutions, le gouvernement général les prend à sa charge. Mais, pour fonctionner normalement, elles exigent des éléments abondants et bien préparés : celte besogne de recrutement et de préparation, c’est la part des gouvernements locaux, et ce n'est pas la moins lourde ni la moins importante : je trouve là une raison de croire ([ue vous l’aborderez franchement et que les œuvres sociales que nous créons vous devront leurs meilleures chances de solidité.
Akcoulvant.
Un arrêté du 1®'' novembre fi.\o en conséquence l’organisation générale de l’enseignement rép*arti en : 1“ enseignement primaire (écoles de villages, écoles régionales, cours d’adultes); 2“ enseignement primaire supérieur et professionnel (chargé do préparer des agents pour les petits emplois de l’administration, du commerce et de l’industrie); 3“ enseignement primaire supérieur musulman (médersas); 4“ enseignement secondaire (collèges ou cour, s secondaires); n® enseignement technique
supérieur chargé de former des agents pour les cadres généraux subalternes.
D’autres arrêtés réorganisent l’Ecole normale William-Ponty (insfituteurs du cadre général subalterne , l’Ecole Faidherbe (apprentissage administratif et commehcial), 1 Ecole supérieure profe.'sionnelle Pinet-Lnprade (dessinateurs, géomètres, ouvriers d'art), le cours d’apprentissage annexé à l’imprimerie du gouvernement général, l’Ecole des pupilles mécaniciens de la marine, l’Ecole de médecine et l’Ecole d’agriculture et de sylviculture de l’Afrique Occidentale Française.
L’organisaiion générale de l’enseignement, telle que la définit le premier des arrêtés de novembre 1918, comporte: un enseignement primaire, un enseignement primaire supérieur et professionnel, unenseignemeutprimairesupérienr musulman, un enseignement secondaire, un enseignement technique supérieur.
L’enseignement primaire gratuit est donné :
1° Dans des écoles du premier degré, dites écolesde village avec cours préparatoires et cours élémentaires. Le programme comprend essenliellemenl, pour les deux sexes, l’éducation morale, l’enseignement du français parlé, appliqué <à des leçons de choses sur l’hygiène l’agriculture, l’élevage, les industries locales, la lecture et l’écriture, les premiers éléments de calcul et de système métrique, le chant et le dessin ; pour les garçons: des travaux pratiques d’agriculture; pour les filles : des travaux de couture et des leçons pratiques d’enseignement ménager.
2® Dans des écoles du deuxième degré dites écoles régionales et écoles urbaines qui comportent un programme un peu plus étendu, enseignement méthodique et précis de la langue française, notions de sciences physiques, Iravaux manuels. Aux écoles urbaines, peut être dans certains cas annexé un cours supérieur.
3“ Dans des cours d’adultes qui ont pour but :
a) De compléter l’instruction élémentaire des auditeurs qui désirent perfectionner ou entretenir leurs connaissances acquises ;
0} D’initier ceux qui sont dépourvus de toute instruction au français parlé* à la lecture, à l’écriture, au calcul.
En un mot l’enseignement primaire a pour objet essentielde rapprocher de nousle plus grand nombre possible d’indigènes, de les familiariser avec nos intentions et nos méthodes et de les conduire prudemment au progrès économique et social. Pour atteindre ce but, pour améliorer ainsi qualitativement la race, il faut des maîtres européens et dos adjoints indigènes. Les promotions de l’école normale d’instituteurs ont été portées à un chill're minimum de 100 élèves par an. On voit ainsi qu’en quelques années l’Afrique occidentale possédera suffisamment d’écoles pour tous les enfants en âge de scolarité.
L’enseignement primaire supérieur et professionnel, organisé dans chaque territoire, autant
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
que possible au chef-lieu, est destiné à former des candidats pour l’enseignement technique supérieur et à préparer des agents pour les petits emplois du commerce, de l'industrie et de l’adminislralion. Les études comprennent, en dehors d’un enseignement général, des enseignements spéciaux suivant les sections administi'atives professionnelles.
Quant à l’enseignement primaire supérieur musulman, sonhut est d’établir un point de contact entreles musulmans lettrés et notre administration et de préparer des interprètes, des juges et secrétaires des tribunaux musulmans.
L’enseignement secondaire est donné dans des collèges ou cours secondaires entretenus ou subventionnés par la colonie. « Il est soumis, dit l'article 41 de l’arrêté du 1®'' novembre, en ce qui regarde le recrutement des élèves et les programme, saux mêmes règles que celles qui sont prévues pour l’enseignement secondaire métrop olitain .
Une véritable innovation découlant des arrêtés du U® novembre 1918 réside dans l’organisation nouvelle de l’enseignement technique supérieur. Le gouverneur général a été ainsi amené à renforcer les institutions existantes, et à créer de nouveaux organismes. « Au total, huit grandes écoles spéciales, placées sous le contrôle immédiat du gouverneur général et pour lesquelles on ne ménagera ni les dépenses d’installation, ni le personnel, constitueront l’enseignement technique supérieur de l’Afrique occidentale. Une sorte d’université ouest africaine naît ainsi de notre plan d’action sociale, université dont les dilférentes sections pourront, suivant les besoins du pays et le succès de l’entreprise, étendre leur programme ou accroître leur nombre, mais qui gardera, conformément aux principes mêmes de notre enseignement tout entier, un caractère avant tout pratique, qui restera en contact permanent avec les réalités et dont toutes les démarches seront dirigées vers ce seul but : l’amélioration du sort de l’indigène. »
Les écoles spéciales sont ; l’école normale William-Ponty, l’école Faidherbe, l’école supérieure professionnelle Pinet-Laprade, le cours d’apprentissage d’imprimerie, l’école des pupilles mécaniciens, l’école de médecine et de médecine vétérinaire, l’école d’agriculture et de sylviculture.
L’école normale William-Ponty est l’école normale des instituteurs du cadre subalterne de l’Afrique occidentale. Elle est installée à Gorée.
L’école d’apprentissage administratif et commercial dite école Faidherbe est divisée en un certain nombre de sections : sections administrative, commerciale, douanière, postale, et de sections préparatoires à l’école d’agriculture, à l’école de médecine, à la section vétérinaire de l’école de médecine.
A l’école Pinet-Laprade sont formés, par l’étude
du dessin, l’apprentissage méthodique et les travaux manuels, des ouvriers d’un des métiers suivants ; menuisier-ébéniste etcharpentier, ajusteur et tourneur, c.haudronnior ferblantier, forgeron, charron, électricien, dessinateur, géomètre, surveillant de travaux publics.
Le cours d’apprentissage annexé à l’imprimerie du gouvernement général enseigne les travaux de typographie, d’impression et de reliure.
Créée en 1907 (arrêté du 22 juillet) l’école des pupilles mécaniciens de 1 Afrique occidentale a été rattachée en 1912 au gouvernement général ; elle est annexée aux ateliers de la marine national(), à Dakar, et forme des mécaniciens.
C’est tout récemment, par un décret du 14 janvier 1918, modifié le 9 juin, qu’a été instituée à Dakar une école de médecine de 1 Afrique occidentale à laquelle ont été rattachées une section d'élèves sages-femmes et une section de médecins vétérinaires.
Enfin, à Bingerville, fonctionnera l’école d’agriculture et de sylviculture de l’Afrique occidentale ni recueillera les élèves sortant de l’école Faiherbe pour en faire des agents de culture du cadre général subalterne. Le fonctionnement de cette école est « subordonné à l'installation de l’Institut de technologie agricole et de recherches scientifiques » dont la création estdécidée.
C’est Bingerville qui sera le centre de cet institut qui doit jouer pour l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale le même rôle que le jardin Me Buitenzorg pour Java, Paradenya, pourCeylan le bureau of Science de Manille ou l’Institut de Giarai pour 1 Indochine.
Nulle situation ne paraît mieux appropriée que celle de Bingerville à son objet. La circulaire cidessus donne à ce sujet les meilleurs arguments.
Cette réorganisation n’est pas une réforme sur le papier, un acte officiel ajouté à tant d’autres et destiné à grossir les cartons administratifs.
Il y a là un véritable plan d’action scolaire caractérisé plus par une expansion rapide et le perfectionnement des institutions scolaires, que par un changement dans les directives imposées à l’enseignement des indigènes. En effet, les arrêtés du l®® novembre s’efforcent à la fois d’ouvrir l’esprit des jeunes indigènes par une culture générale soigneusement dosée et adaptée, et de les préparer à des tâches immédiatement utiles : agriculture, métiers manuels, emplois du commerce et de l’administration. Cette méthode s’oppose en même temps aux ambitions imprudentes de ceux qui voudraient brûler les étapes et rêvent d’un enseignement intégral et à l’étroitesse de vues d’autres qui, tremblant de voirie jeune indigène s'émanciper des antiques servitudes, ne conçoivent en fait d’enseignement professionnel qu’un apprentissage routinier et étroitement limité. Il est à cet égard intéressant de remarquer qu’à tous les étages de l’enseignement tel qu’il vient d’être organisé ou réorganisé
demeurent juxtaposés, à des doses plus ou moins fortes et dans la mesure où ils doivent se compléter et se combiner l*un l’autre, ces deux éléments : culture générale et préparation technique. Ce plan entre en exécution, puisque, à l’heure actuelle dans les diverses branches de l’enseignement technique on compte au moins six cents élèves, les uns installés à Corée, les autres à Dakar. C’est là un résultat remarquable à tous égards et qui fait bien augurer de l’avenir.
G. François.