et 31 mai
Cette fois, il ne s’agit plus d’attaquer, il s'agit d’arrêter la ruée ennemie, de tenir coûte que coûte. Depuis la Marne, nul combat ne fut plus acharné que cette défense du ravin de la Crise, petite rivière au Sud-Ouest de Soissons. Ayant enlevé le Chemin des Dames et franchi l’Aisne, les Allemands descendaient à grands pas vers le Sud. Alertés, transportés en autos, débarqués au contact de l’ennemi, les zouaves ne l’attendent pas. Ils marchent audacieusement à sa rencontre, décidés à lui interdire le passage de la Crise. Il faut lire dans le rapport officiel le récit de la soirée du 29 mai et de la journée du 30 mai : la marche des avant-gardes, la prise de contact, les reconnaissances dans la soirée, la nuit calme, et dès l’aube, l’ennemi, qui a pu profiter de l’ombre pour avancer artillerie et infanterie, commençant sur nos tranchées un tir violent d’obus de tous calibres. Puis l’attaque. Trois régiments allemands, appuyés par une artillerie formidable, attaquent le 8“ zouaves. Les Allemands employèrent là, d’une façon savante, leur taefique d’infiltration, de manœuvre sur les flancs, et de feux intenses de mitrailleuses. Les renseie:nements arrivent d’heure en heure. Les pertes sont lourdes, « mais, dit le capitaine Servais, ne vous
BULLETIN Dü COMITÉ DE L’AFRIQÜE FRANÇAISE
inquiétez pas, oii tiendra ». L’artillerie n’a pas de munitions : 30 coups par pièce. Peu importe, avec les mitrailleuses et les fusils, on tiendra! Malgré tous les efforts, l’infiltration ennemie se poursuit, les Boches fourmillent, il y en partout. La 10® compagnie est encerclée. Depuis 10 h. 30 jusqu’à 14 heures, elle mène un dur combat corps à corps ; quand les hommes n’ont plus de munitions, ils se servent de leurs poings et de leurs casques comme des massues. Tous les officiers sont blessés ou tués. 11 ne reste plus qu’un sergent et douze hommes, dont sept réussissent à regagner nos lignes en se frayant un chemin à travers les lignes ennemies. Les zouaves cèdent quelque peu, par échelons, en manœuvrant. Les 1®'' et 3® bataillons, en première ligne, sur un front de 4 kilomètres, coriibattent jusqu’à épuisement. Le 2® et la liaison du colonel contre-attaquent avec fureur. Tous tiennent, malgré la violence des bombardements et la mitraille des avions. Et quand vint le soir, les Allemands, qui croyaient avancer à grandes marches vers le Sud et l’Ouest, n’avaient, malgré leur énorme supériorité numérique, gagné que quelques centaines de mètres de terrain, et cela au prix des perles les plus sanglantes. Les zouaves étaient là.
18 juillet 1918.
Quand les unités qui n’étaient pas engagées le 18 juillet apprirent le 20 que, dans une contreattaque superbe, l’armée Mangin avait pris 20.000 prisonniers et 400 canons, ils comprirent que la bataille décisive qui devait nous conduire à la victoire était engagée.
Le 8® zouaves était de cette journée. Descendant des pénibles tranchées de Gutry, dans la nuit du IG au 17, il ne recevait que dans l’après-midi du 17 l’ordre d’attaque, qui était pour le lendemain matin. A 4 h. 33, les colonnes s’ébranlent. L’infanterie agit en liaison avec les chars d’assaut. Le régiment est en deuxième ligne, derrière la légion étrangère. Les colonnes marchent d’un train d’enfer. A 8 heures, les zouaves, suivant le plan établi, dépassent la légion, et la marche continue. Ils enlèvent la ferme Maison-Neuve et débordent Ghaudun. L’objectif normal est atteint. L’ordre est donné de continuer. Mais, à gauche, les Àméricain.s ont progressé beaucoup moins vite. Les renforts allemands arrivent, infanterie nombreuse, artillerie, aviation. De noLi’e côté, l’artillerie n’a pu amener assez de munitions. Il faut monter une attaque. Le soir tombe. L’attaque est remise au lendemain. En trois heures, le 8® zouaves avait atteint son objectif normal, situé à 3 km. 500, puis, au prix de durs combats, progressé plus d’un kilomètre au delà. Le succès était complet.
Les combats continuent le 10 et le 20. Attaques, contre-attaques, luttes d’artillerie. Les zouaves progressent encore au cours des plus durs efforts. En trois jours de combat, ils ont avancé de plus de 11 kilomètres dans les lignes ennemies.
Le Chemin des Dames.
Août-septembre 1918.
Les derniers combats, les plus durs peut-être qu’aientjamais menés les zouaves du 8®. il s’agissait d’enlever les formidables positions du Ghemin des Dames (Laffaux-Vauxaillon) et de déboucher dans la plaine de Laon. Les meilleures troupes d’Allemagne tiennent les positions, régiments du Kronprinz et d’Elisabeth. Les zouaves avancent. L’artillerie ennemie est nombreuse, vigilante, active. Elle empoisonne le sol et l’air par ses gaz asphyxiants. Les zouaves tiennent et avancent. L’ennemi lance des contre-attaques, les zouaves les brisent, et s’ils perdent un bout de tranchée, ils contre-attaquent et le reprennent, et continuent à avancer. Les mitrailleurs ennemis se défendent jusqu’au dernier et sont tués sur leurs pièces. Les tranchées sont enlevées à la grenade. Les actions héroïques se multiplient. Les rapports officiels répètent à chaque instant : « Les zouaves sont magnifiques, ils se battent avec une énergie farouche. »
Dans une contre-attaque acharnée, les sections Favre et Ac’t iguer reconduisent sur leur position les survivants d’un bataillon de Strosstrupp, qui vient d’attaquer.
Le 7, au matin, le commandant Servais écrit au colonel : « Je suis à bout. Voilà quatre jours que je n’ai rien pu manger. Je suis incapable de me tenir debout. Je me suis raidi jusqu’à présent, mais la fièvre m'a abattu, avec des brûlures à la poitrine qui me font vomir à chaque instant. Je suis en rage. Que faut-il faire? J’aurais voulu tenir encore ce jour, mais je crains, s’il y a une marche quelconque à faire, de tomber aux premiers 100 mètres. Je suis prêt à me faire porter sur un brancard pendant la progression. Je fais appel à vous, mon colonel. G’est dur pour moi. » Evacué par ordre, le commandant Servais meurt le 10 septembre. « Héros de légende, tombé au matin de la victoire » ! Avec de tels hommes, que ne peut- on pas ?
Pendant dix-huit jours, les zouaves se sont battus de la sorte, lis ont perdu 18 officiers et 873 hommes. Ils ont vaincu l’élite des troupes allemandes.
Quand ils sont relevés, c’est pour aller préparer une nouvelle opération, et le 11 novembre, à 6 heures du matin, quelques minutes avant l’attaque, quand leur parvint la nouvelle de l’armistice, ils étaient prêts à foncer sur Metz...
Jadis, au temps du royaume de France ou de l’Empire, le roi ou l’empereur, pour récompenser les hauts faits d’armes ou les services signalés rendus à l’Etat, donnaient à leurs sujets des lettres de noblesse. Dans cette guerre, la France a pu donner à pleines mains aux plus humbles de ses enfants « les plus belles lettres de noblesse qui soient au monde ». Souvent, les titres anciens pâliraient près des « citations » de la grande guerre. Les zouaves du 8® ont cueilli la plus belle moisson, De même que les vétérans de l’armée
d’Italie, ayant fait leur devoir sans peur et sans / reproche, ils peuvent, selon la belle parole de l’hymne américain, rentrer pleins de fierté « dans la terre des hommes libres et la demeure des braves » :
In the land of the free and the home of the brave.