LE PROBLÈME DU MAROC
Contre des pièges intolérables Kspagnols! Depuis quelt|ue temps notre horizon national paraît sohscurcir en Afrique. La Presse étrangère publie des nouvelles qui blessent nos traditions et nos aspirations patriotiques; le moment est donc arrivé, (tnaiîd on discutera à la Conférence de la Paix la situation (le l’Afrique en général et celle du Maroc en particulier, qii’oH entende la voi.x unanime de l’Kspagne qui réclame 1 beritage de ses ancêtres et le respect de scs légitimes l)Ossessions. N’oublions pas que b- problème marocain et celui de la Méditerranée sont iutirnement Ibîs entre eux ainsi qu’avec le sort de la Péninsule et que la politique internationale de l’Espagne respectivement à ces questions a été synthétisée par cette phrase de l’éminent homme d’Etat A. Canovas del Castillo : » Celui qui est maître d'une des rives du détroit, le sera certainement de l’autre; c’est la leçon de la Home anlb|ue », et par la parole non moins expressive de A. Maura : « De la Mou louya à Larache, coiUe que coûte! »
Faits géographiques et preuves historiques.
D'après l’histoire do la formation géologique de l’Espagne et de l’Afrique, il semble ([ue, dans l’antiquito, le midi de l’Espagne a été noi à la partie du Maroc limitée aujourd’hui par le détroit de Gibraltar et le cours du Seboii prolongé de sou afllueiit l'InuaoucU' Les eaux de la mer pénétraient directement par cotte llgtic Iluvialc et couraient dans la région de Taza par le sillon connu acuiellemeiit
sùus le nom de détroit Sud Rlfain. Parla suite, de nouveaux mouvements géologiques l'ont fermé et ont ouverj le détroit de Gibraltar, après quoi le Nord du Maroc, rattaclié au reste de l’Afrique, a été séparé de l'Espagne. Néanmoins, la largeur du bras de mer ([iii les sépare n’a pas pu effacer l’intimité naturelle et la communauté d’intérêts qui e.xistent entre l’.\udalousie, le Rif et, d’une manière générale, l’ancien royaume de Fès.
De ces intimes relations des traces se manifestent dans le système orographique par la continuité de la cordillère Bétique, depuis la Pointe de Calpe à celle d’Abyla, et sa prolougation par la Slerra-Bullones, la chaîne du Rif et rîle d Alhoran qui confirme l’ancienne union des Alpujarras et du cap des Trois-Fourches. Sans compter que les lerraius tertiaires, silurieus et jurassi([ues de l’Andalousie méridionale se continuent dans les régions du Rif et du Gharb; que la faune et la flore sont identiques de chaque côte du détroit ; que le sous-sol abrite la même richesse minière et enfin que les deux races principales sorties des villages de notre Péninsule, la Lybio-lbériqiie et la Siro- Arabe, sont les mêmes qui ont peuplé le Maroc, donné naissance aux Berbères et aux Arabes et vécu avec nous en Espagne pendant les siècles de la domination musulmane, dont notre sol a conservé l’impérissable souvenir de l’idiome, des arts et des coutumes.
Celte identité naturelle de la Péninsule avec le Maroc et la faible distance de leurs côtes respectives, qui en certaines parties du détroit ne dépasse pas 13.800 mètres, ont déterminé de tout temps des relations continuelles.
C’est ainsi ([ue les Phéniciens et les Carthaginois ont occupé simultanément divers ports des deux continents et fondé des villes. Au temps de la domination romaine le Nord de l’Afrique fut divisé en deux régions que séparait la Moulouya : l'occidentale, appelée Mauritanie Tlngitane, dépendait du goilvememenl de la Bétique et avait sa capitale à Séville. De même la monarchie Wisigolh étendit sa domination sur la côte africaine et fixa la capitale à Ceuta; puis eut lieu l’invasion arabe en Espagne ainsi que la grande période de reconquête à laciuelle mit fin la prise de Grenade. C est dire que toujours les maîtres de l’un des deux continents ont traversé alternativement le détroit pour s’établir sur la rive opposée et cet enseignement de l’histoire nous permet d’aflirmer que Si le Nord du Maroc n’appartenait pas à l’Espagne et que si nue autre nation s’y établissait, immédiatement notre indépendance et notre intégrité nationale seraient menacées.
En outre de ces invasious ancieimos réciproques de caractère général, se sont répétés du xv« siècle à nos jours de nombreux faits qui affirment la constante action de l’Espagne an Maroc et sur les côtes africaines.
Depuis les îles Canaries se sont réalisées diverses expé dilions à la côte marocaine de l'.‘\tlanliqne. Melilla fut conquise en 1496; notre inoubliable reine Isabelle la Catholique, une fols la « Reconquête » terminée, consigna dans son testament le mandat de ne pas cesser la conquête de l’Afrique. Le cardinal Cisneros prit Mazalq^uivir, l’enon de Velez de la Gomera. Oran, Bougie, Alger, Tuais, Tlemcen et Tripoli. Au temps de Charles V on reconquit Tunis; Jean d’Autriche soumit Bizerte et de nouveau Tunis; par l’union de l’Espagne et du Portugal Ccula, Tanger et Mazagan tombèrent en notre pouvoir; le port de Meliedia fut i»ris par Louis Fajardo, sous le règne de Philippe III on nous céda le port de Larache; en 1848 nous occupâmes les îles ZalTarines. Pendant la guerre de 1839-1860 notre armée avança glorieusement jusqu à Tetouan et de nos jours l’effort valeureux de nos armes nous a donné le territoire de Melilla jusqii'.à la Mouloüja et p^ermis d’occuper, sous le régime du protectorat, Larache, ÎEl-Ksar, Arzila et Tetouan.
Par l'effet logique de ces succès militaires ont été conclus divers traités entre l'Espagne et les sultans du Maroc ; leur nombre exprime éloquemment l’inlimité de nos relations dans le cours de 1 Histoire.
Parmi les principaux figurent; celui de paix et de commerce de 1767; celui convenu en 1780 sous le même titre ; celui de paix, d’amitié, de navigation, de commerce et de pêche signé en 1799 ; celui de paix et (l’amitié à la fin de la guerre de 1839-60; celui de commerce de 1861 ; ceux de 1894 et de 1895 qui se réfèrent ainsique d'autres antérieurs
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
aux limites de notre souveraineté à Melilla ; et enfin celui de 1910 régulateur des relations de voisinage avec Melilla, Alhucemas, Penon de Velez et Geuta.
A leur tour des actes internationaux de caractère général plus importants comme la convention de Madrid de 1880 et la conférence d’Algésiras de 1906 ont été discutes et approuvés en Espagne. Pour la dernière on peut remarquer cette particularité bien expressive que le duc de Almodovar del Rio, président de la délégation espagnole, et Hadj Mohamed ben el Arbi Torres, président de ta représentation du sultan, portaient respectivement, le premier, un titre de langue arabe, et le second un nom espagnol.
En sorte que, en résumé, l'Espagne et le Maroc se sont trouvés unis par des liens naturels indestructibles que , l’Histoire a conlirmés au cours des temps.
L’action réalisée par l'Espagne au Maroc.
La narration chronologi(|ue, impartiale et consciencieuse des faits survenus en pays chéritien avant notre glorieuse et inoubliable campagne de 1859-1860, ferait rougir de honte les nations qui, aujourd’hui, prétendent être le portevoix de l’humanité, titre qui nous revient en toute justice pour les sacrifices consentis, les méthodes coloniales employées et restées sans égales, afin d’enraciner dans des popu.lations primitives les bases du droit et la civilisation, source de tout progrès.
Les tributs en armes et en argent imposés à diverscc nations européennes par des traités avec les sultans du Maghreb, le vasselagc ignominieux auquel se trouvaient soumis les Européens résidant en Bcrbérie, les vexations et offenses dont furent l’objet, même ceux qui plaçaient ostensiblement sur les façades de leurs demeures le pavillon de leur nation, les dangers qui menaçaient continuellement ceux qui naviguaient sur la côte, tout cela a disparu, grâce à notre effort, sans regarder aux torrents de sang el aux sacrilices que nous nous sommes imposés, ceux-ci étant consacrés ensuite par une politique d’attraction et des manières généreuses envers les vaincus.
Les traités de paix et de commerce sanctionnés par les deux parties en 1860-1861, nouveau statut de cet Empire, furent les clés qui ouvrirent les portes marocaines au commerce mondial et laissèrent passer les conquêtes de la vraie civilisation — non pas celle que représente le compendium de vices qui commande dans la vieille Europe — pour asseoir sur des bases solides les éléments de progrès et les avantages qu’apporte au peuple la liberté bien entendue.
Au lieu d’employer l’énorme force morale obtenue sur les champs de bataille, sur toutes les races qui habitent l’Afrique Septentrionale, et à son propre profit, en étendant 1 action territoriale à une forme plus productive pour la colonisation et la création de marchés nationaux, notre politique, purement espagnole, a été amenée à introduire dans les organismes du gouvernement absolu du sultan ces principes très élémentaires qui dirigent les peuples libres; de même on a eu soin qu’aucune des transformations implantées affecte le moins possible les croyances religieuses, les traditions, les usages et les coutumes de ses habitants. Ce travail a été complété par des garanties nécessaires pour le respect des personnes et des biens des Européens, quelle que fût leur nationalité, en faisant de leurs biens des lieux d’asile invulnérables pour les autorités indigènes.
Les relations commerciales, antérieurement soumises à toutes sortes de procédés arbitraires, ont trouvé dans ces conventions l’appui et la protection de nature à contenter les plus exigeants. A la lin de ces traités, on consignait les droits d’importation et d’exportation, pour que l’Administration marocaine ne ])ût pas les modifier arbitrairement, en unifiant ad valorem les droits d’entrée sans considérer que l égalité de taxe pourrait avantager certaines industries étrangères mieux organisées pour concurrencer dans de bonnes conditions notre commerce national. Afin, également, de donner le maximum de facilités aux relations commerciales avec l’Europe, nous avons utilisé, en pleine entente, l’indemnité de guerre stipulée et surveillé les douanes de l’Empire pour moraliser l'administration marocaine et faire rigoureusement exécuter les clauses du tarif;
enfin, nous avons sollicité les conditions le plus favorables possible pour la taxation des machandises.
Ces précautions se justifiaient alors par des faits lamentables pour le trafic normal. Les employés du sultan dans les ports du Makhzen manquaient de solde, ou si l'un d’entre eux jouissait d’une gratification quelconque, celle-ci était dérisoire. En fait ils recevaient, avec leur désignation ou nomination, une patente qui laissait sains et saufs les cupides et les prévaricateurs, pour le plus grand dommage du fisc et des règles de l’impôt sur les marchandises. Une réforme radicale s'imposait. De concert avec le sultan, on assigna des soldes rémunératrices à t us les employés des ports; on nomma deux administratreurs pour chacune des douanes habilitées au commerce; on stipula que ces emplois ne pourraient être remplis que pour une période de deux années et que les élus seraient toujours pris l’un parmi les habitants de la localité et l’autre parmi les notanles de Marrakech, Fès ou Meknès. Enfin, les administrateurs devaient être assistés de deux adouls (notaires) qui certifieraient les opérations réalisées.
L’organisation coloniale espagnole si violemment critiquée— nos compatriotes donnant eux-mêmes le mauvais exemple — réalisait ainsi une œuvre d’assainissement de la plus haute importance et elle se recommanda comme un modèle susceptible de rivaliser avec les plus intelligentes, les plus zélées, et les plus honnêtes. Au point de vue de la valorisation des marchandises, pour fixer les droits correspondants, on eut pour principe invariable de protéger toutes les sortes de produits, pour le bénéfice du consommateur qui relardait le tmne de paiement de sa dette contractée vis-à-vis de l’Empire et aujourd’hui les indigènes n’ont pas oublié que pendant plus de trente ans que dura notre intervention on n'enregistra que de légères irrégularités, rapidement et sévèrement corrigées.
Le chrétien — nom générique sous lequel les indigènes désignent tous les Européens — s’est alors trouvé entoure d’un prestige qui contrastait radicalement avec ce qui existait autrefois. Je prestige s’évanouit lentement à cause des abus que l’antagonisme entre les Puissances a rendu irréparables. Les soupçons et les méfiances, comme les intrigues politiques pour supplanter notre hégémonie, ont nui à d’autres réformes que 1 Espagne tenait à implanter pour maintenir le siatu qno dans l’ordre politique international.
Parmi les initiatives les plus bienfaisantes réalisées par l’Espagne apparaît d’abord l’organisation des Services de courriers terrestres. On confiait autrefois aux caravanes la correspondance privée et les muletiers qui assuraient les relations interurbaines se chargeaient de sa distribution sans garantir la date de l’arrivée. Les lettres officielles étaient remises à des piétons spéciaux. La création de ce service, par notre seule initiative, eut un grand succès et un grand renom. Des piétons porteurs de la correspondance, affranchie avec des timbres espagnols, parcouraient tous les ports avec itinéraire fixe dans l’intérieur. Dans chaque ville, le vice-consul d’Espagne exerçait la fonction d’administrateur; à Rabat fut établi un service central comme point intermédiaire entre Tanger et Mogador. Les autorités comme les autres indigènes utilisaient les avantages économiques et de divers genres que ce service leur rendait et reconnaissaient les bienfaits dont ils étaient redevables à l’Espagne après avoir croisé avec elle leurs armes dans un bon combat.
Quelques années après, la France et l’Angleterre, employant les mêmes moyens de régénération du peuple musulman, établirent aussi des services analogues pour les communications terrestres.
Comme marque de notre po'itiquc au Maroc, il faut citer la réforme grâce à laquelle l’agriculteur et le commerçant n’ont été assujettis ni à un impôt ruineux, ni à des difficultés d’exploitation du sol ou de transit pour les marchandises dans l’empire de S. M. Chérifienne.
De même façon nos Représentants ont obligé le sultan à modifier le Protocole pour les réceptions de remise de lettres de créance, en supprimant tout ce qu’il y avait de hautain dans le fond et de méprisant dans la forme pour des ministres européens. L’Espagne enfin a essayé de mettre un terme aux abus de pouvoir qui menaçaient les colonnes sur lesquelles s’appuyait la Souveraineté Chérifienne en réunissant les Conférences historiques de Madrid pour
REWSEIGNEMENTS COLONIAUX
limiter le droit de protection qui, exercé sans entraver d’insatiables ambitions, constituait un véritable attentat à l’autorité des sultans.
De ces titres ainsi que d’autres beaucoup plus nombreux, que nous omettons faute de place, notre Patrie peut arguer, avant que les nations se soient arrangées pour trouver, dans n’importe quelle branche, la solution des problèmes qui touchent au Maroc.
La Ligue Africaniste.
La rupture du statu quo qui constituait la politique internationale relativement à l’Empire Chérifien, détermina en Espagne 1a nécessité de créer des organes qui recueillissent les aspirations de l'opinion nationale et coopérassent à l’action officielle par son élan patriotique.
Telle fut l’origine de la o Ligue Africaniste Espagnole » fondée en 1912 pour exercer une vive propagande sur l’action individuelle et collective à propos des problèmes africains. Son but est d’assembler les tendances diverses de nos intérêts nationaux en Afrique, de stimuler les initiatives bien dirigées, d’aider le libre exercice de ces initiatives et d’appuyer leurs droits en en faisant un travail national; de faciliter les informations nécessaires aux émigrants ; d’encourager les études des traités internationaux au bénéfice de nos intérêts industriels et commerciaux ; de faciliter des placements avantageux aux capitaux nationaux, sous la protection d'un régime tributaire stable; de servir, en un mot, de guide à l’action de l’Etat, par une coopération d'ample travail social.
Ces buts sont synthétisés dans l’article premier de ses statuts où il est déclaré que ■ la Ligue a la mission de représenter devant l’opinion et les Pouvoirs publics les aspirations nationales et de défendre les intérêts créés ou à créer en Afrique, en employant pour cela tous les moyens légitimes de propagande et en essayant de développer tous les éléments utiles d’action ».
La Ligue, à qui Sa Majesté le Roi a accordé I honneur de sou patronage le 25 février 19111, a travaillé depuis sa fondation sous la présidence effective des Exc. Mrs D. Joachin Sanchez de ’l’oca et son successeur le marquis de Pilarés, et la présidence honoraire du marquis d’Alhucemas. Par ordre royal du 5 mars 191 3 elle a été déclarée association officielle. Son siège central, domicilié à Madrid, comprend les huit sections suivantes ; Politique et Administration coloniale; Colonisation et propagande; Commerce ; Industrie ; Agriculture ; Navigation ; Culture ; Science et Travaux publics. Des délégations sont établies à Barcelone, Ceuta et Tanger.
Depuis sa création, la Ligue a étudié de nombreuses affaires pour le gouvernement de Sa Majesté et présenté à celui-ci nombre de travaux sur les questions qu’elle a estimées intéressantes pour notre régime de souveraineté et de protectorat en Afrique.
Immédiatement elle a proposé la création d’un centre de direction où se grouperaient toutes les questions, aujour d’hui dispersées dans les différents départements ministériels. On consoliderait ainsi l’unité d’action nécessaire au développement de notre politique. Estimant cette affaire du plus haut intérêt, elle a toujours insisté verbalement ou par écrit et rédigé divers projets pour sa réalisation.
Les importantes questions relatives à la politique, aux transports, aux passages, aux communications par terre et par mer, à renseignement, aux travaux publics, aux subsistances, au commerce, à la monnaie, à la colonisation, aux industries, ont été étudiées par elle et ont fait l’objet de propositions particulières auprès des Pouvoirs publics, tant en ce qui concerne le Maroc qu’en ce qui regarde nos possessions de la (îuinée insulaire ou continentale et au Sahara.
Elle a réclamé l'occupation de Tanger, proposé la construction d’un port au cap Juby, insisté pour que les territoires voisins de Melilla con([uis par notre armée et arrosés avec du sang espagnol, restent sous notre souveraineté et sollicité aussi la nouvelle délimitation due à l’essor progressif de Ceuta, en accompagnant ces propositions des études nécessaires.
Elle s’est préoccupée enfin de ce qui concerne le présent et l’avenir de l’Espagne en Afrique, pour lesquels elle continuera de travailler avec désintéressement. Aussi,
pour l’accomplissement de ses buts, se voit-elle obligée de ne pas laisser passer ces moments, si critiques dans la vie du monde, sans opposer la réplique la plus précise à toute proposition ou insinuation à notre détriment.
Co’incidences patriotiques des partis du gouvernement sur le Maroc.
Tout ce qui peut produire un motif de discussion ou . une menace pour les droits qu’a l Espagne d’exercer un protectorat effectif sur l’autre côté du détroit de Gibraltar, constitue un attentat à notre indépendance. La racine de cette conviction dans la conscience nationale et l’importance que prennent pour notre Patrie tous les événements, si insignifiants paraissent-ils, qui se déroulent au Maroc, sont reflétées dans la coïncidence des opinions de tous les chefs de partis du gouvernement et aussi, en partie considérable, dans celle des politiciens qui représentent des grandes masses d'opinion
On se rappelle la forme claire, précise, déterminante de leurs manifestations, jamais combattues et toujours accueillies avec d’unanimes applaudissements et desquelles résulte la décision d'assurer, comme un devoir sacré, la défense de son propre droit de cité. Ceci— pourra être une garantie consolatrice contre qui tentera de nous enlever ce qui en droit nous revient, tandis que le pays a pleine confiance dans ceux qui sont chargés de veiller à ses destinées.
Dangers actuels.
11 ne faut pas oublier que le sentiment de la justice se trouve assez amorti dans les relations internationales. Nous n’avons pas à nous fier non plus aux circonstances que le monde traverse et qui ne sont pas propices à l'imposition d’actes de violence, d’usurpation et de vexations ([ui peuvent causer des représailles justifiées.
Il y a cependant danger à ce que les forces vives du pays, par une apathie propre à notre caractère, ne prêtent pas à ces questions toute l'attention, tout le sentiment de la réalité. 11 ne suffit pas de reconnaître rinllucnce que certaines campagnes de la presse étrangère peuvent exercer sur le cours des événements qui se déroulent actuellement en Europe, ni d’offrir par le silence tout l’appui que les gouvernements demandent en certains cas. Il faut, de plus, pour s’opposer efficacement à leurstendances ne pas perdre l’occasion d’introduire, dans l’administration et dans la politique de notre Protectorat, autant de réformes que le conseillent une pratique personnelle et les expériences étrangères ; accumuler les moyens <|ue peut offrir l iedustrie nationale pour implanter notre prestige chez les indigènes; faciliter les communications maritimes; réaliser un plan progressif de travaux publics qui augmente les relations commerciales et développe la colonisation agricole, au moyen d’em|irunts sur les entrées actuelles ou à venir; et enfin ne pas nous laisser en arrière des autres nations sous prétexte que les embûches contre les intérêts de l’Espagne en Afrique s’accumulent sans cesse.
L action de la Ligue Africaine Espagnole pourra être efficacement secondée, dans sa lutte contre ces périls, par les organismes des grands centres producteurs, en pratiquant, avec l’appui des gouvernements, les solutions les plus avantageuses pour augmenter tous nos intérêts : mieux asseoir nos droits, favoriser l’exploitation des richesses dans notre zone du Maroc et contribuer à la prospérité plus grande des industries nationales.
Le problème de Tanger.
Le projet différé d’une zone de Tanger soumise à un régime international — territoire étranger inclus dans notre Protectorat — s’est montré, dans la pratique de ces dernières années, incompalible avec la paix et l’ordre que l’Espagne y doit soutenir II nous serait toutefois plus désavantageux ([ue cette zone passât sous la dépendance d’une autre nation qui, sans justifientiou raisonnable, occuperait une situation privilégiée dans le détroit et exercerait dans celui-ci et dans la majeure partie des territoires constituant autrefois l Einpire (ïherifien. une souveraine' voilée.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
L’établissement à Tanger d’une autre nation rabaisserait considérablement, d’autre part, notre force morale sur les indigènes; il stériliserait tous les sacrifices que s'est imposés l’Espagne pour la pacification complète de son Protectorat et les inévitables et continuelles conférences qui s’y forgeraient constitueraient un obstacle à toute colonisation et à tout progrès.
Les raisons sur lesquelles certains se fondent pour disputer à l’Espagne la possession de Tanger sont si fragiles qu’elles ne résistent pas à la controverse d’intérêt politique — et eu certaine façon militaire — qui s’attache à ce port, par son emplacement spécial et la topographie de ses environs, à un endroit prédominant du détroit, qui est en partie annulé par diverses positions du littoral de la Péninsule.
Quant aux intérêts matériels ou éléinents de production et de travail que Tanger renferme, personne ne peut nous disputer la suprématie dont nous y jouissons de longue date. Ceux qui supposent qu’il s’agit d’espagnoliser Tanger commettent une grossière erreur : Tanger est espagnol depuis de nombreuses années, La colonie espagnole est la plus nombreuse et la plus importante dans l’ordre économique et social et esl propriétaire de la ([uasi majorité des biens ruraux et urbains, à considérer les étrangers.
En ce qui concerne les industries et les arts, personne ne nous surpasse . espagnole est la grande fabricpie d’électricité pour l’éclairage public et pour le fonctionne • meut de multiples industries; espagnol est le magnifique établissement des « Ecoles Alphonse XIII » pour les enfants des deux sexes ; espagnol est le superbe théâtre construit eutièrement dans le style national et apnelé « Gervantès »; espagnols, enfin, sont ceux qui secondent tout idéal de progrès et qui. par leur effort, contribuent de difïérentes façons, à l’embellissement de celle ville cosmopolite.
Dans l’ordre géographique et historique, Tanger n’a pas plus d’importance que n’importe quel autre des ports de la zone espagnole. En intercalant une action étrangère dans la région (jne nous protégeons, la situation serait insoutenable, les conflits continuels et le risque de conflagrations constant. Personne ne peut en prévoir la portée, car, dans ces conflits interviendraient certainement des éléments suspects et désintérêts plus ou moins partiaux des indigènes voisins de ceux qui se trouvent sous notre protectorat. Ceux-ci traverseraient une situation précaire en ayant à prêter attention à deux fronts en conflagrations sociales ([ui se produiraient facilement pour la lutte d’intérêts contraires.
Pour celte raison nous considérons nécessaire que Tanger et sa zone fassent partie de notre Protectorat. Dans le cas contraire, au lieu d’être un trait d’union, un centre de communications maritimes et terrestres d'où s’épancherait la vie moderne vers l’intérieur de 1 ancien Empire marocain, il se formerait en Tanger un très grand obstacle, rendant impossible les relations harmonieuses qui doivent exister entre les deux puissances qui se partagent la mission de pacifier le Maroc et d’introduire dans ses habitants les principes de la civilisation et du progrès.
Ceuta et Gibraltar.
Ou a publié récemment dans la presse anglaise quelques travaux relatifs à un échange possible de Gibraltar pour Ceuta. Bien que nous ne croyions nullement possible que pareille proposition soit prise en considération, nous estimons convenable et même nécessaire de la signaler pour indiquer le péril ({u’elle renferme pour l'Espagne.
Du point de vue national, il est évident que tous les Espagnols se réjouiraient grandement de voir flotter sur le Penou notre cher drapeau. Il faut cependant tenir coinpfe au préalable des considérations suivantes.
Plus l'Espagne sera forte et riche, plus son action se fera sentir dans le détroit, tandis que progressivement et récipro([uement l’importance de Gibraltar diminuera. Le Penou au pouvoir de l’Angleterre est (|uelc[ue chose comme une épine dans le corps de l’Espagne, compatible seulement avec un état de faiblesse ou de maladie et incompatible avec la sauté et la force particulière de notre nation dans un brillant avenir.
En outre, du point de vue militaire, la valeur de Gibral-
tar a beaucoup changé de nos jours. Jadis les positions de la Terre de Sierra-Carbonera et de Punta Carnoro, qui sont les extrémités de l’arc de notre ligne d’attaque possible contre le nouveau môle, de même que Terre-Nueva et la Aluneva-Gonfrela-Caleta, ont été inutilisées parce qu’elles se sont trouvées sous la portée de l’artillerie de la place, depuis 1810 les Anglais profitant de noire situation précaire pendant la guerre de l’Indépendance ont volé tous nos forts de la baie d’Algésiras, en nous laissant uniquemenl ceux de Santiago et de l’ile Verte ; nous nous sommes trouvés sans défense et, devant la prohibition anglaise, tous les projets d’étude de nouvelles fortifications ont été inutiles. Mais aujourd’hui les progrès de l’artillerie et les méthodes de tir permettent de battre la place de nombreuses positions éloignées et couvertes comme celle-ci, de sorte que sa défense exigerait le concours d une armée anglaise qui dominerait le camp de Gibraltar et élargirait par de nouvelles positions lepérimètre de la place ; toutes choses qui rendentdiflicile lapréparalion delà défenseet aggravent les dépenses.
En résumé, Gibraltar est une place ancienne en ce qui concerne ses défenses de terre. Ceuta, par contre, esl aujourd’hui en plein essor. Dans peu d’années elle comptera comme un grand port, que l’on utilise déjà en partie ; elle a un chemin de fer qui l’unit à l’intérieur ; on sera obligé d’agrandir ses limites dans la proportion de ses besoins croissants et l’action de protectorat que l’Espagne exerce sur ses territoires voisins favorise sa vie nouvelle. Tout lui offre un avenir heureux. Elle pourra, ensuite, devenir une excellente place forte de terre et du point de vue maritime on comprend que Gibraltar et Ceuta soient militairement incompatibles, étant donnée la faible distance qui les sépara et les |)rogrès do l’artillerie de côte. Dans ces conditions personne ne peut se prêtera accejiter cet échange.
Appel au pays.
Certaines insinuations tendancieuses (juc nous pourrons (jualifier dcbruyanles, divulguées par la presse étrangère avec plus de liberté que de connaissance et de prudence, ne doivent pas surprendre ceux qui, sans intermittence ni défaillance, suivent de près les machinations des éléments étrangers avides de saisir toute occasion favorable de répandre des bruits et des conjectures en vue de les utiliser à leur avantage et pour la propagande de leurs intérêts particuliers.
De telles insinuations méritent d’être accueillies par la protestation suivante de la Ligue Africaniste, organe chargé de veiller à toutes les sortes d’intérêts de notre pays en Afrique. Avec une grande prévoyance, ses statuts stipulent qu’au nombre de ses devoirs, appar.nît en piemier lieu, comme il a déjà été dit, la défense des « intérêts créés ou qui peuvent se créer en Afrique en employantpour cela les moyenslégilimes de propagande et en développant tous Us éléments d’action ».
L’accomplissement du devoir nous appelle et joyeux nous accourons à l’opinion pour lui offrir notre modeste travail patriotique, sans passion et laissant de côté le critérium des gouvernements et l’opinion des gens. Nous ne devons pas cependant considérer les manifestations indi- (piées plus haut et les informations qui les motivent comme un phénomène passager quoique eût pu être une petite exploration exempte de buts postérieurs plus transcendants. De tontes manières, comme des sentinelles qui accomplissent la plus sacrée des consignes, nous devons l’estimer comme destinée à sonder la volonté du peuple espagnol avant de poser le problème nettement, avec des manières de suprématie qu’on s’attribue généreusement en force et en droit et qui peuvent seulement trouver comme fondement la criminelle indifférence avec laquelle on accueille en Espagueles questions qui se rapportent exclusivement à la politique internationale.
Cette hypothèse doit nous servir d’avis patrioliciue pour contrecarrer ses conséijuences dangereuses en opposant le fort rempart de l’opinion aux dessins impératifs absurdes ou aux tentatives humiliantes pourla nation.
L’épouvantable tragédie que l’Europe vient de traverser ne ferme pas le cycle des énormes convulsions et des Irantformalions, La paix des esprits n’est pas encore prête dp se lever. Les peuples du vieux continent sans
exclure absolument les autres — ont de très graves problèmes sociaux, politiques et de souveraineté à résoudre ou à liquider ; les préjudices soufferts sont incalculables ; les hésitations pour remédier aux maux causés parfaitement justifiés et c’est seulement la force d’opinion qui pourra prévaloir à la liquidation définitive.
A celte opinion où se rencontre l’effort de labourgeoisie, se range la Ligue Africaniste Espagnole pour affirmer que l’action la plus convenable dans les circonstances actuelles est de garantir principalement de toute erreur l’indépendance politique et économique nationale.
Car le problème du Maroc posé soudainement par les puissances européennes jiour absorber et dominer des territoires étendus et fertiles, représente pour nous la garantie de notre personnalité mondiale, la renaissance de nos forces économiques, la sécurité de nos frontières na turelles et le ferme soutien du développement paciliciue de notre existence comme nation. C’est un fait histori(|ue — nous le répétons de nouveau — que les dominateurs de l’autre côté du détroit de Gibraltar prendront leur puissance sous une forme ou sous une autre, dans la Péninsule ibérique, laissant celle-ci réduite à une médiatisation de laquelle elle ne pourra être libérée qu après des luttes sanglantes.
Contre cette agitation que quelques éléments trop connus cherchent à créer sans égards pour les cordiales relations de voisinage, la Ligue Africaniste Espagnole est disposée à les détourner de leur acharnement et à les avertir que l’opinion en Espagne n’ignore pas ses devoirs et ne consent pas que ses droits soient outragés; sa ferme volonté est de ne pas transiger avec la violence.
Madrid, février 1919.
Pour la Ligue Africaniste Espagnole,
Le président, marquis dePiLARÉs.
Le vice-président, E.mii.e Boneli.i.
Le secrétaire général, Charles Garcia Alonso.
Ce manifeste a été répandu par milliers d’exemplaires et publié en supplément par de nombreux journaux et revues.