I. — Lies partis antianglais
Un ensemble de forces très diverses luttent contre la domination anglaise, quoique la .souveraineté du Uoyaume-Uni sur le plus jeune de ses Dominions se réduise à une simple suzeraineté. Les larges libertés dont l’Union sud-africaine put bénéficier dès les débuts de sa vie politique lui permettent de faire, dans l’Empire britannique, figure d’alliée plutôt que de vassale. Mais il y a d’orgueilleuses résistances à cette alliance obligatoire, comme il y a des courants d’opinion séparatistes et même des tendances révolutionnaires, que gêne la rigidité des conceptions anglaises au sujetde l’armature sociale, essentiellement hiérarchique, voire même oligarchique, imposée par la domination de la métropole aux sociétés coloniales vivant à l’ombre de l'Union Jack.
11 convient d’abord de faire le relevé de ces forces et d’indiquer leur tactique et leurs moyens d’action.
Comme toutes les minorités d’opposition, les partis antianglais font momentanément abstraction de ce qui les divise pour s’unir sur un programme commun. Ce programme est d'autant plus clair et séduisant qu’il tient en un mot : la République. Tel est le but immédiat, préliminaire, de leurs efforts. Hors de la vue et des coups du gendarme européen, on pourra se livrer ensuite à ses petites discordes civiles.
(juant aux moyens invoqués pour atteindre ce but, ils diffèrent suivant les origines ou les idé^s du milieu à qui s’adresse la propagande républicaine : nationalisme, indépendance, révolution sociale.
La lutte d’opposition est menée par trois grands partis :
Les Vieux-Boërs, dont le chef est le général llertzog, et dont la plate-forme électorale est constituée par un double séparatisme;
Les Nationalistes, groupe des mécontents de toute origine. Irlandais, Américains, Français, immigrés de longue date, qui ne sauraient reconnaître dans l’Angleterre leur mère patrie;
Les Socialistes, parti de formation récente à
tendance bolcheviste, qui recrute ses adhérents parmi les travailleurs de l’industrie minière et des ports, et qu’une propagande active renforce de jour en jour. C’est à eux que faisait allusion sir Harry Johnston dans son discours à la Société africaine.
Le parti vieux-boër a des attaches profondes dans tout le veld sud-africain. Ses chefs, qui pour la plupart organisèrent et commandèrent l’héroïque résistance des Afrikanders contre les colonnes anglaises, n’ont point accepté le fait accompli. Malgré les avances de toute sorte et une large autonomie, en dépit même des avantages matériels qui résultent du groupement des ressources de la Fédération sud-africaine, notamment pour les relations maritimes et le développement des voies ferrées, ils restent les partisans irréductibles des anciennes républiques patriarcales, qui ne connurent jamais ni crises politiques ni contlits sociaux.
Des hommes de premier plan dirigent ce parti de la tradition : Hertzog, chef de la délégation qui fut chargée de venir exposer les vœux du parti devant la Conférence de la Paix; Heitz, président du Sénat sud-africain; de Wet, l’ancien combattant de la guerre d'indépendance, aujourd’hui rebelle, prisonnier sur parole; Tielmann Uoos, promoteur du mouvement nationaliste qui a abouti à la constitution d’une délégation; Spies, leader nationaliste du Natal ; Malan, leader nationaliste du Cap; Ilavenga, Freemantle, etc. Leur opposition est tenace, minutieuse, constante. Tous les actes du gouvernement anglais font l’objet d’àpres critiques.
Lorsque lord Milner fut nommé, dans le cabinet Lloyd George, secrétaire d’Etat aux colonies, le général llertzog déclara à la tribune du Parlement de l’Union que cette nomination était une insulte au sentiment hollandais en Afrique du Sud. Il rappela, en termes vibrants où perçaient de ladouleur et de la haine, la partimportante que lord Milner avait prise dans la politique coloniale anglaise avant et [>endant la guerre sud-africaine. Or tout le monde sait que le Colonial Office n’a aucune influence sur la politique des Dominions, dont les seuls véritables gouverneurs sont les premiers ministres Les hautscommissaires, envoyés par le gouvernement impérial, ne sont que des personnages représentatifs, « tigure-heads '). Lord Milner avait lui-même déclaré, en assumant sa nouvelle charge, que le Colonial Office devait subir une réforme radicale en raison, d’une part, de l’indépendance complète des Dominions, et, d’autre part, de 1 importance énorme acquise par les colonies de la (Couronne. Pourtant, la protestation du général llertzog, quoique basée sur des raisons purement sentimentales, avait porté, si bien qu’en Angleterre le Times lui-même reprocha cette nomination à M. Lloyd George, comme une tante.
Elle avait soulevé dans la presse locale une véritable tempête. Les plus fermes partisans et admirateurs de lord Milner parmi les Sud-Africains anglais la trouvèrent inopportune, en plein
BULLETIN DU C031ITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
mouvement nationaliste, et susceptible de renforcer le parti des Vieux-Boërs aux dépens du parti sud-africain sur lequel s’appuie le gouvernement. Voici, d’ailleurs, les commentaires du journal 0ns Land, organe des Hollandais ralliés au ministère : « Après la guerre boer, lord Milner fut considéré comme la personnification du jingoïsme dans le gouvernement britannique au temps où Chamberlain occupait le Colonial Office: comme tel, il lui est impossible de
vaincre l’impopularité générale qu’il rencontre chez les Sud-Africains. 11 convient cependant de remarquer que le secrétaire d’Etat aux colonies n’a ni le pouvoir ni le droit de s’immiscer dans les affaires sud-africaines. Notre premier ministre peut aujourd’hui communiquer directement avec le premier ministre anglais, par-dessus la tête du ministre des Colonies. L’Afrique du Sud n’a donc pas plus le droit d’intervenir dans une nomination au Colonial Office que le Colonial Office dans la constitution d’un ministère sud-africain. Et l’accession de lord Milner à ce poste ne peut avoir d’autre résultat que de rendre plus strict encore le principe de non-intervention réciproque dans les affaires. »
De Burger, organe des Hollandais du Cap, rappelle que lord Milner est un adepte de la formule politique qui recommande de mater les Afrikanders « à coups de biitondansle dos ». Et il ajoute: « Sa politique a plongé l’Afrique du Sud dans un bain de sang; des milliers de femmeset d’enfants maudissent son nom, et aujourd’hui il occupe une position plus haute et plus forte qu'il y a vingt ans, pour soutenir la même vieille politique impérialiste. »
Nous ne reproduirons pas les critiques les plus violentes, quoique la presse anglaise, avec un beau tlegme, les ait impartialement enregistrées.
Les querelles de principes et de per.sonnes remplirent, pendant une quinzaine, les débats souvent fort animés du Parlement local. Les nationalistes se comptèrent à plusieurs reprises sur des motions qui mettaient en question le maintien de l’union à l'Empire britannique et même l’intégrité du Dominion. Tentative sans es[)oir, certes, mais dont la portée dépassait de beaucoup la valeur d’un sim()le scrutin. La presse, les clubs, les meetings devaient en prolonger indéfiniment l’écho jusque dans les fermes les plus lointaines, où les forces et les bienfaits indiscutables de l’occupation anglaise se font moins sentir, et qui constituent la forteresse la plus solide du nationalisme hollandais.
Dès l’ouverture du Parlement, le 17 janvier, une motion de blâme fut proposée contre le gouvernement pour sa mauvaise administration pendant l’épidémie de grippe espagnole. Mais ce fut seulement en février que l’attaque des nationalistes se précisa. Encouragés par les succès obtenus dans des élections complémentaires — le plus important fut celui du D*" Malan, leader des nationalistes du Cap, élu en janvier à Calvinia, contre M. Strauss, du parti sud-africain; — ils multiplièrent leurs assauts plus encore contre les
partis unionistes et sud-africains que contre le gouvernement. La riposte survint bientôt : le 11 février, sir Thomas Smartt. leader des unionistes, parti qui représente l’impérialisme anglais traditionnel et figurait dans l’opposition au ministère Botha, proposa à la discussion de l’Assemhlée une motion condamnant en bloc la propagande républicaine, « comme conduisant à la dissolution de l’Union et à la rupture du lien qui unit l’Afrique du Sud à l’Empire britannique, ainsi qu’à la guerre civile ». C’était un véritable défi lancé aux nationalistes de soumettre leurs idées à l’épreuve d’une discussion publique. Le premier ministre, M. Malan, démontra que la liberté du Dominion était assurée par sa Constitution, que nul Etat, pas plus le Natal unioniste que le Transvaal républicain, n’avait le droit de rompre l’Union, et que la situation indépendante de l’Afrique du Sud était clairement manifestée par sa représentation à la Conférence de la Paix, comme elle le serait à la Ligue des Nations. Avec sir Smartt, il s’éleva contre le conflit créé parles républicains entre les deux nationalités de race blanche.
Le général Herlzog répondit en expliquant le but et les raisons du mouvement nationaliste. 11 contesta l’assimilation faite par M. Malan de l’Union sud-africaine aux Etats-Unis d’Amérique. « L'Amérique est née d’une fédération d’Etats libres, dif-il, tandis que le Transvaal et l’Etat d’Orange furent forcés d’entrer dans l’Union comme des esclaves. » Et il compara l’Etat libre fl) à 1 Alsace.
Dès lors, les positions étaient prises, et chacune des deux fractions de l’Assemblée put exprimer sa pensée en des termes non équivoques: la motion de sir Thomas Smartt fut adoptée par 78 voix contre 24. H y eut deux abstentions dans le parti sud-africain. Le lendemain, le Sénat votait une motion semblable par 22 voix contre 3, celles de MM. Marais, Graff et Wolmarans.
Les nationalistes prétendent que ces chiffres ne correspondent pas au nombre réel de leurs partisans, non seulement dans le pays, mais même au Parlement. Les « ministériels », qui appartiennent au parti sud-africain, seraient en réalité acquis à leur cause, mais ils se croient obligés de dissimuler leurs sentiments réels. Ce serait donc uniquement la puissance militaire de la Grande-Bretagne qui empêcherait l’Afrique du Sud de proclamer la République.
Le principal grief opposé par le parti sud-africain ministériel aux nationalistes est la nécessité de la rupture de l’Union, si l'indépendance est proclamée. Le Natal est, en effet, ardemment unioniste, ainsi que certains districts urbains du Cap et même du Transvaal où l’immigration anglaise a été particulièrement dense, M. Hertzog en accepte froidement les conséquences : « Le parti sud-africain, dit-il dans un banquet à Stellenbosch, le 10 février, considère l’Union comme le salut de l’Afrique du Sud. Il est certain que si notre objectif est atteint, c’en est fait de l’Union
(1) Nom donné à'I’ancienne République d’Orange.
REMSElGNEMlilNTS COLOMADX
sud-africaine. Mais que préférez-vous : l’Union avec la domination anglaise, ou des Etats séparés avec l’indépendance? Donnez-moi l’indépendance et je vous rendrai bientôt l’Union. On oublie que la division du pays est le seul moyen d’arriver au terme de nos efforts. Chaque Etat pourra ensuite s’unir à d'autres en toute liberté. » C’est ce double séparatisme, à l’égard de la Grande-Bretagne et à l’intérieur de l’Union, qui effraie un grand nombre de Sud-Africains, acquis secrètement à l'idée républicaine, mais reconnaissants à l’Angleterre d’avoir, en provoquant l’Union des quatre provinces, créé une prospérité matérielle indiscutable et donné au Sud-Afrique la forme d’un Elat avec le sentiment d’étre une nation.
Plus intéressants que les débats parlementaires sont les actes par lesquels s’est jusqu’ici exprimée la propagande nationaliste. L’insurrection de 1914 uù se compromirent Maritz, de \\ et et un certain nombre des Afrikanders hollandais faisant partie des forces régulières de l’Union, fut, pour employer une expression historique, plus qu’un crime, une faute. Elle avait trop de rapports avec l’élément allemand retranché dans la colonie voisine pour aboutir à un succès indépendant du sort des armes allemandes en Europe et sur les mers. L’échec de cette tentative, rapide et complet, achevé par la conquête du Sud-Ouest allemand, malgré l’apparente complicité des circonstances, démontra une fois pour toutes aux nationalistes l’impossibilité d'un affranchissement à main armée.
Leurs espoirs se portèrent alors vers une solution par voie diplomatique.
Les principes nouveaux de droit international proclamés par le président Wilson ont suscité partout des espérances démesurées. On ne voulut pas voir d’abord ce que le caractère absolu et universel deces principes avait d’irréalisable dans la pratique. Les (]uestions politiques exigent dos solutions expérimentales plutôt que théoriques; il y faut plus d’oppoitunisme quode dogmatisme, plusde com[)romis que de logique. Et que deviendrait l’ordre public, si les plus inlimes minorités peuvent, au gré d^'s circonstances, disposer librement d’elles-mômes? En réalité, les principes exprimés dans les prémisses du traité de paix, comme la Charte des Droits des peuples, supposent au progrès de l’humanité le terme d’une cité idéale, d’où les passions humaines seraient exclues. Et si lointain et si décevant apparaît ce rêve à ceux mêmes qui l’ont conçu, qu’il n’y a guère d’article du traité de paix qui ne viole un des principes wilsoniens comme le fait d’ailleurs la politique eifective de chacune des Puissances dans son domaine national et surtout colonial.
En matière d’administration coloniale en effet, l’application des théories trop généreuses aboutirait à la guerre civile. La coexistence sur une terre insuffisamment peuplée d’hommes d’origine diverse groupés en petites sociétés hostiles, qui apportent à leur volonté d’expansion une ardeur excessive, exige la présence d’une autorité supé-
rieure, plus civilisée et plus forte à la fois, capable d’imposer à chacun deces petits groupements le respect du voisin. Sous son égide peut se former un peuple, par le lent amalgame du sang et des intérêts. Mais supprimez ce dieu bienveillant et fort, et 1 accord ne pourra se faire que par l’extermination ou le servage d’un parti. L’Afrique du Sud en est à ce point initial de sa formation nationale : l’éviction de l’Angleterre signifierait le commencement de la guerre civile.
Quoi qu’il en soit, et malgré la représentation officielle désignée par les pouvoirs publics, les nationalistes nommèrent une délégation chargée de porter à la Conférence de la Paix les vœux d’indépendance de l’Afrique du Sud. Ils avaient d’abord fait appel au souverain du Royaume-Uni. Mais le roi George V leur avait fait répondre, par l’intermédiairedu gouverneurgénéral lord Buxton, que « d’après la Constitution sud-africaine, le gouvernement et le Parlement de l’Union étaient seuls qualifiés pour parler au nom de la population, et qu’il ne pouvait, en conséquence, discuter des affaires de l'Afrique du Sud qu’avec les ministres de l’Union ».
I.e parti décida alors d’intensifier la propagande républicaine et multiplia les meetings. Dans chacune des quatre provinces, un Congrès fut réuni pour désigner deux délégués par Etat à la Conférence. Le plus intéressant fut celui de Blœmfontein, le 16 janvier. Le général flertzog y prit la parole. Il reprocha violemment au gouvernement de l’Union de sacrifier les intérêts de l’Afrique du Sud à ceux de l’Empire. « L’Afrique du Sud, dit-il, n’est (juc le « football » de l’Angleterre. j> Les délégués choisis par ce Congrès pour l’Etat libre d’Orange furent le général Hertzog et le général de Wet. Ce dernier cependant n’y assistait pas, à cause de sa situation de « rebelle sur parole ». 11 ne put d’ailleurs remplir son mandat pour la même raison, et fut remplacé par M. Havenga. La province du Cap désigna le D'' Malan et l’avocat Beyers; le Transvaal, M. Reitz et le sénateur Wolmarans, le Natal, M. Spies et l’avocat Jansen. Enfin, le D'' Gey van Pittius fut nommé secrétaire de la délégation.
Le Times du 22 janvier constatait que l’impression causée par le Congrès de Blœmfontein avait été considérable. Des centaines de délégués venus des quatre provinces s’y rendirent. Le Natal luimême, forteresse de l’impérialisme anglais, en envoya cinquante. Une cérémonie commémorative eut lieu au « camp de concentration >*, où est enseveli l’ancien président Steyn, et les vieilles rancunes évoquées par les orateurs créèrent une atmosphère de passion et de révolte. Les nationalistes cultivent ces sentiments, actuellement exaspérés, en vue des élections prochaines.
Dès maintenant, comme \e.. Times du même jour le constate avec regret, ils gagnent du terrain dans tout le pays. L’adhésion solennelle du président du Sénat, M. Frank Reitz, au parti républicain produisit également une impression énorme.
Le 14 février, comme un- député unioniste le
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
priait do s’expliquer sur sa présence à un meeting nationaliste, M. Reitz quitta le fauteuil présidentiel qu’il occupait depuis huit ans. et alla prendre un siège dans la salle. « Je mentirais à mon passé et à ma conscience, s’écria-t-il, à la stupeur de l’assemblée, si je ne déclarais pas publiquement que je suis républicain de cœur et que je saluerai avec joie l’avènement de la République en Afrique du Sud, pourvu qu’elle puisse être établie par des voies paciliques. »
Des mésaventures amusantes défrayèrent la chronique locale lors du départ des délégués pour l’Europe. Ils voulaient s’embarquer sur \eDurkani Castle, ancré dans le port du Cap. Mais l’équipage menaça de se mettre en grève, si le navire prenait à bord des gens « ayant pactisé avec l'ennemi ». Deux leaders du Labour Party sud-africain intervinrent en faveur de la délégation, expliquant que leur mission avait le plus grand intérêt pour tous. Les représentants de la Compagnie propriétaire du bateau, l'Union Castle, joignirent leurs etforts à ceux des syndicalistes. Les marins restèrent inflexibles.
C’est alors que l’amiral Fit/.berbert offrit aux délégués de les transporter sur le croiseur Minerva. Après avoir accepté cette invitation, d’une courtoisie quelque peu ironique, les délégués durent se dédire, sur une injonction de Vieux- lloërs intransigeants, choqués de voir les apôtre'^ de l’indépendance voyager sur un bateau de guerre de Sa Majesté. Us eurent le tort de vouloir expliquer ce revirement par de misérables prétextes. Le fait, exposé à la Chambre, fut tourné en ridicule et qualilié d’opéra bouffe.
Finalement, ils purent prendre place à bord d’un vapeur américain qui les débarqua à New- York ; ils arrivèrent à Londres le 18 avril.
Dans les interviews que le général Ilertzog donna dès son arrivée, il affirma qu’il n’avait jamais songé à obtenir l’indépendance de son pays du président ^\ ilson, mais bien du gouvernement britannique. « 11 n’y a pas de pays, dit-il, à qui je porte plus de respect qu’à l’Angleterre, mais cela n’empêche pas que nous regrettions de ne pas être libres. Les généraux Botha et Smuts ne représentent pas 10 0/0 de la population hollandaise. »
On eut généralement l’impression que le gouvernement anglais n’agirait en ces matières que d’aprèsl’avis du général Botha et de ses collègues. Le général Hertzog avait l’intention de ne se rendre à Paris que si la réponse du Premier était une fin de non-recevoir. 11 irait alors soumettre les vœux du parli à la Conférence de Versailles. Et tel était alors le robuste optimisme des délégués que l’autorisation du gouvernement et la délivrance des passeports leur paraissaient choses toutes naturelles.
Ils n’ont réussi à exprimer leurs vœux ni devant le gouvernement britannique, ni devant le Conseil des Puissances. C’est d’ailleurs du président Wilson seulementqu’ils espéraientun appui, en vertu du droit des peuples à disposer d eux-mêmes. Auraient-ils pu exposer leur thèse aux négocia-
teurs de Versailles, que leur geste resterait vain, car l’opinion anglaise ne permettrait à personne de discuter de ce qu’elle considère unanimement comme une affaire intérieure de l’Empire. La presse rappelle, à ce propos, l’expédition entreprise en 1914 contre les rebelles par le général Botha avec le concours des Hollandais loyalistes et des Anglais, et n’hésite pas à qualifier de nouvelle trahison la campagne du général llerizog.
« L’indépendance dans 1 Empire et sous le drapeau britannique, disait V African World, est 1a seule que désire l’Afrique du Sud, et seuls les représentants officiels du Dominion auront à signer le traité de paix. Quant à la demi-douzaine de touristes que conduit le général Hertzog, ils devront retourner au Cap sans autre avantage que d’avoir acquis le sentiment de leur ridicule équipée. »
Ce tut le 9 juin, seulement, qu’après une longue attente la Délégation nationaliste fut invitée à présenter ses vœux à M. Lloyd George, à Paris. M. Hertzog lui déclara tout uniment qu’il venait réclamer, pour l’ancienne République sud-africaine et pour l’Etat libre d’Orange, le statut national antérieur à la guerre de 1899-1 902. 11 s’exprima dans ce style direct, haché, brutal, grâce auquel, dans ses meetings électoraux, il enfonçait ses idées dans l’àme simple et rude des fermiers boërs.
« Nous sommes envoyés ici par la totalité de la population que nous représentons. Or, nous représentons non line minorité, mais les gens de toute classe dont l’unique patrie est l’Afrique du Sud. Une poignée d’Anglais se considèrent là-bas comme une race supérieure et réclament des privilèges. Quiconque n’est pas des leurs est traité de germanophile ou d’agent de l’Allemagne.
« Le sentiment national qui fait notre solidarité est parfois attribué à une haine de race. Je déclare hautement qu’il n’y a pas de haine de race chez nous, si vous entendez par là un antagonisme entre Hollandais et Anglais dû uniquement à leur différence d’origine. La vieille population aime l’Afrique du Sud comme l’Anglais aime l’Angleterre. Elle avait même pour lui, à leur premier contact, plus de sympathie que pour tout autre, à cause de son éducation, de ses traditions, et d’une foule de sentiments difficiles à expliquer, mais réels et puissants.
« L’Afrique du Sud n’a pas voulu la révolte. Elle ne veut pas y recourir. La vieille population continuera à réclamer son indépendance par des voies constitutionnelles. »
La réponse du premier ministre de l’Empire britannique, exprimée dans une forme hautaine, semble clore définitivement pour les nationalistes sud africains l’ère des revendications républicaines et des délégations M. Lloyd George les dépouille avec aisance de chacune de leurs prétentions, les rapetisse, les réduit du rôle de délégués nationaux à celui de factieux sans partisans et sans mandat. 11 leur fait honte de leur intime et mesquine querelle au sein de l’immense Empire où régnent partout, dans la paix enfin acquise, l’ordre et la liberté.
« Le peuple sud-africain, dit-il, a exercé son choix librement et définitivement. Le principe de libre détermination auquel vous faites appel a reçu son plein effet de la manière la plus complète, la plus libre, la plus solennelle et la plus délibérée. Nous ne pouvons plus envisager la rupture de l’Union.
« Agir autrement serait la ruine de l’Afrique du Sud. Ce serait diviser non seulement l'Union, mais chacune des provinces de l’Union. Voyez, par contre, la situation qu'occupe aujourd bui l’Afrique du Sud dans le monde. Elle a le contrôle absolu de sa propre destinée. Dans le plus grand Congrès de Lhistoire, elle a été représentée par deux hommes d’Etat d’origine hollandaise, qui lui ont acquis une influence extraordinaire dans la politiqueuniverselle. Dans la Liguedes Nations, elle aura le même rang que les cinq grandes puissances. 11 serait vain d’envisager son retour à l’isolement comme il y a un siècle. Ne vous obstinez pas à remuer toujours le souvenir du passé, mais tournez-vous avec confiance vers le magnifique avenir que la Providence réserve à l’Union sud-africaine. »
Cette énergique mise au point, venant après le refus du président Wilson de recevoir la Etélégation, remet la question du nationalisme républicain dans son cadre purement local. Cette tentative manquée d’en saisir le tribunal des l*uissances et de lui imprimer ainsi un caractère international nuira-t-elle au prestige des leaders éconduits et à la force du parti? Les élections prochaines le diront.
Toute l’attention se porta dès lors vers l’intervention d’un facteur nouveau dans la lutte ouverte entre les deux éléments hollandais, le parti loyaliste de l’Union sud-africaine et le parti républicain. C’était le retour des généraux Dotba et Smuts, chargés des lauriers militaires et civiques gagnés dans les campagnes africaines et les conférences de Versailles. Par l’action de ces hommes d’Etat, le Dominion à peine connu a grandi dans l’estime du monde plus encore que dans son étendue territoriale. Due pourra opposer llertzog à tant de gloire et de profits?
Deux graves événements sont venus depuis lors modifier l’équilibre des partis : la mort de Botha et l’évocation de la cause sud-africaine devant l’opinion mondiale par les républicains des Etats-Unis et par M. Wilson lui-même.
L’aveugle hasard qui détermine le sort des peuples en se jouant des volontés et des prévisions humaines vient de supprimer l’obstacle contre lequel s’étaient brisés tous les efforts des nationalistes. A peine revenu dans son pays, le général Botha était emporté par cette épidémie de grippe qui fit en Afrique du Sud plus de victimes que la guerre. Il y eut de part et d’autre quelque stupeur, quand s’efl'ondra soudainement cette volonté puissante et têtue, appuyée sur un long passé de gloire militaire, sur un nom vénéré de tous, sur une popularité faite de respect et d’amour. Comme l’épée du Brenn antique, le poids de sa volonté suffisait à faire pencher la
balance de son côté. Un dévouement total à l’œuvre d’assimilation avait fait de lui le pivot de la puissance anglaise. Il n’y a point dans le Dominion d’homme d'hitat qui paraisse de taille à se hausser sur un tel piédestal. 11 semble qu’au moment décisif de son histoire, où le peuple sud-africain va compter ses forces contraires, il soit appelé à poser les premières assises de son avenir sur une table rase.
Le général Smuts. qui pendant vingt et un ans mena aux côtés de Botha et dans son ombre les mêmes luttes politiques et militaires, a été désigné le 29 août par le gouverneur général lord Buxton pour assumer la présidence du Conseil. Il a gardé tous les anciens ministres et pris luimême le portefeuille de la Défense. Son programme consiste évidemment à poursuivre l’œuvre de son illustre prédécesseur et ami. Mais on sait que les « brillants seconds » perdent beaucoup de leur lustre, dès qu’ils se trouvent seuls, livrés à leurs seules ressources. Avec plus d’intelligence et de sens politique que Botha, le général Smuts n’a point et n’aura jamais le prestige de ce rude conducteur d’hommes. On lui attribue les qualités et les défauts du politicien professionnel : la connaissance approfondie des affaires publiques, de l’opportunisme, et surtout cette rhétorique abondante et vide qu’il estime, paraît-il, assez bonne pour graisser les roues du véhicule grinçant que représente à ses yeux un gouvernement démocratique. Mais il n’a point ce charme personnel, ce don inné de plaire aux foules qui faisait de Botha le génie populaire par excellence et comme l’incarnation de cette nouvelle patrie sud-africaine qu’il avait tant contribué à former avec les débris du passé.
La propagande républicaine a donc repris avec plus de vigueur que jamais Econduits par les négociateurs de la Paix de Versailles, les natiolistes voient la question de l’indépendance sudafricaine replacée par d’autres sur le terrain international. Pendant la tournée de conférences du président Wilson, le Conseil ouvrier de San- Francisco demanda des précisions sur l’attitude de l’Amérique dans les conflits de race qui agitent l’Empire anglais. M. ^^ilson répondit : « Mon attitude est définie par l’article 11 du pacte, article auquel je puis dire que je m’intéresse particulièrement, car il m’a paru nécessaire, pour la paix et la liberté du monde, qu’on créât un forum, auquel tous les peuples pourraient apporter toute question susceptible d’affecter la paix ou la liberté du monde. » Cetle consécralion solennelle du droit de libre disposition, cetle convocation par avance des nations protestataires devant le jury souverain des peuples libres s’adressait à l’Irlande et à l’Egypte, aux Hindous et aux Afrikanders. Acte d’autant plus grave que l’idée républicaine n’est point de celles qui meurent dans le chaos des luttes électorales, surtout chez les races qui sont ou se croient asservies. La prochaine législature indiquera la voie dans laquelle l’Union sud-africaine entend s’engager.
PlEUKE T.4P.
HL’LLETIN DD COMITE DE L’AFRIQDE FRANÇAISE
LES CLAUSES COLONIALES du Traité de Paix