VI. — Franz Kolbe
Dans le numéro de la Deutsche Politik du 22 décembre 1916, un article de Franz Kolbe expose avec tous les clichés et arguments habituels le besoin où est l’Allemagne d’un grand empire colonial. La nécessité pour l’industrie allemande de s’approvisionner en matières premières est, comme d’habitude, mise en première ligne. Kolbe indique également l’im portance de la Mittel A frika en tant que facteur dans les guerres futures entre l’Allemagne et l’Empire britannique:
Si l’on en vient à la Mittel A frika allemande et que nos colonies nous soient rendues, l’.tfrique centrale allemande, suflisimment pourvue de munitions, pourra tenir pendant la plus longue guerre. Plus cet empire colonial allemand sera vaste, plus il sera capable de fournir des troupes, plus hasardeuse sera son attaque pour l'ennemi, plus nos propres troupes coloniales obligeront de forces ennemies à rester engagées en Afrique dans l’éventualité d’une guerre. Plus cet empire colonial sera vaste, plus grand sera le rôle joué par lui dans la future guerre navale, à supposer que les ports les plus importants — Duala, Dar-es-Salaam, etc... — soient utilisés comme bases navales.
Kolbe continue sur le même sujet dans le même périodique, le 2 février 1917 :
Il nous faut prendre en considération que la paix nous amènera avec certitude un gros accroissement de notre empire colonial... Nous pouvons espérer avec assurance que notre nouvel empire colonial sera capable de faire face pour une large part à nos besoins en matières premières, aussitôt qu’il aura été 1 objet d une pénétration convenable, si bien que d’année en année il sera à môme de fournir à rAllemagne de plus en plus de matières premières... — (p. iSd.)
En ce qui concerne la valeur des territoires africains comme terre de peuplement, on peut dire que la valeur du Sud-Ouest-Afrique allemand et des hauts plateaux de l’Est-Afrique allemand n’a jamais été suflisamment reconnue; dès que f Angola sera en notre possession, nous acquerrons là aussi de nouveaux territoires aptes à la colonisation blanche... .\prés la guerre, on peut s’attendre à un reflux d’Allemands sur une large échelle, de divers pays étrangers, en particulier d’agriculteurs allemands. Ce seront là surtout des gens ayant déjà acquis une expérience dans la culture tropicale et sub-tropicale...
Une discussion sur l'étendue du futur empire colonial est à écarter, rpiant à présent, pour des raisons évidentes. .\dmetlons que la paix nous donne un empire colonial en Centre-Afrique qui corresponde, en gros, au territoire (juc l’Angleterre était prête à nous concéder lors des négociations de 1914, — admettons que, outre la reprise de nos colonies allemandes, nous obtenions comme notre futur domaine, l’ensemble du Congo belge, de l’Afrique Equatoriale Française et de l’Angola.
Quelles seront les aptitudes défensives de cet empire allemand du Centre-Afrique? Un simple regard sur la carte montre que les diverses frontières de toutes nos colonies seront beaucoup moins exposées. Le danger en ce qui concerne le Cameroun, par exemple, sera réduit des deux tiers puisque la seule frontière qui restera à défendre sera celle en direction de la Nigeria; toute la frontière française sera éliminée. Four l'Est-Afrique allenoand, la nécessité de défendre la frontière occidentale n'existera plus; de même
pour le Sud-Ouest- Afrique allemand, la nécessité de de' fendre la frontière nord. Sans doute nous aurons une nouvelle frontière à défendre sur l’ancienne Afrique Equatoriale Française, la frontière nord du Sahara — tâche facile — ainsi qu’à 1 Est la frontière entre nous et le Soudan égyptien. Mais encore cette^ernière frontière est-elle loin d’être exposée au meme danger que la frontière française du Cameroun dans les temps antérieurs, puisque le Soudan égyptien est habité par des musulmans fanatiques, qu'il serait beaucoup plus facile d’exciter à la révolte par des instigations partant du territoire allemand que d’amener à attaquer le territoire de l’Allemagne, amie et alliée du calife. L'Est Africain allemand, à la vérité, aurait toujours à défendre sa frontière vers l’Est-Africain anglais, et on se trouverait ainsi encore menacé par le Nord. Le Sud du Congo belge, l’Est de l’Angola, l’Est et le Sud du Sud- Ouest-.Afrique allemand sont limitrophes des territoires britanniques. L’Angleterre se trouverait donc être, dans ces régions, notre principal ennemi. Si cependant on considère que le Sud-üuest-Âfricain allemand, avec seulement une garnison très réduite de troupes coloniales, destinées unif[uement (comme les garnisons de nos autres colonies; à maintenir l’ordre intérieur contre les soulèvements indigènes, a tenu pendant douze mois, et le Cameroun pendant dix-sept mois, tandis que 1 Est Africain allemand offre encore, après vingt-six mois, une valeureuse résistance, on doit admettre que les Anglais, s’il leur fallait entreprendre une campagne contre le futur empire du Centre-Afrique, rencontreraient pas mal de difficultés, même pour obtenir des succès du genre de ceux qu’ils ont obtenus dans l’Est- Afrlcain allemand, pourvu que. par hypothèse, nous ayons pris d’avance la précaution de mettre l’empire colonial allemand dans un étàt de défense convenable. Nous ne souffririons [lasdu manque d’hommes, surtout au point de vue indigène. La principale raison qui amena la chute du Sud Ouest-Africain allemand et du Cameroun fut le manque de munitions, et, en deuxième lieu, le manque de vivres. Mais notre ravitaillement, aussi bien en munitions qu’en vivres, pourrait être assuré sans difficulté, les diiïércntes parties de la Mittel Afrika étant reliées par rail, de telle sorte que les points d’importance stratégique ppissent être occupés dans le laps de temps le plus court et les vivres disponibles transportés des lieux de production aux lieux où ils seraient nécessaires. Que cet empire colonial du Centre-Afrique puisse produire des vivres suffisants pour la population blanche — en particulier froment, mais, riz. viande, etc., — on n’en peut douter. En fixant les territoires qui doivent nous être cédés, il serait naturellement tenu particulièrement compte de la nécessité de nous assurer les plus solides frontières au point de vue de la défense stratégique. Il serait sans doute facile d’approvisionner les troupes coloniales tout d’abord en armes et munitions, et aussi d’équiper les renforts nécessaires, dans l’éventualité d’une guerre avec les fusils, mitrailleuses, caissons et munitions capturés dans cette guerre. Notre but serait principalement de créer une réserve considérable de munitions et de rendre possible le remplacement des munitions consommées par de nouvelles fournies par les colonies elles-mêmes, c’est-à-dire la construction d’usines à munitions. Outre cela, des points d’importance stratégique seraient, cela va s'ans dire, fortifiés. La froide insolence avec laquelle les Anglais pénétrèrent dans le port non fortifié de Dar-cs-Salaam, bien qu il leur lût défendu de faire aucune operation de guerre dans cette région, nous a prouvé (jue la sécurité de nos colonies ne sera pas suffisamment garantie, aussi longtemps (jiie nous n’aurons pas établi un nombre suffisant de bases navales fortifiées. En outre, il nous faudrait tenir tout prêts et sous la main une escadre de croiseurs ra])ides de force suffisante, ainsi tpie les autres navires de défense auxiliaires — sous-marins, canonnières, poseurs de mines etc., — le tout en nombre convenable.
Mais, dira le lecteur, où trouver l’argent nécessaire pour tout cela? Toutes les colonies africaines ont, à l'heure actuelle, emprunté des sommes plus ou moins considérables de leurs métropoles respectives pour la construction de chemins de fer, de ports, etc... Par exemple, le Congo Belge a emprunté environ 100 millions do marks, l’Afrique Equatoriale Française 20 millions de marks, l’.Angola à peu près la même somme. A la conclusion de la paix, il
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
nous faudra insister pour que, outre les indemnités à nous payées en argent, les colonies acquises par nous nous soient livrées absolument nettes de toutes dettes et charges. De la sorte, nous aurions la certitude que les colonies cédées paieraient leur écot, et d’autre part nous pourrions compter sur leur revenu annuel pour nous fournir une plus-value qui rendrait possible l’émission d'u.i emprunt pour les nécessités de leur défense dès l’indant ({u’elles seraient transférées à l’Empire allemand. 11 d n'rait être facile d’assurer l’intérêt d’un emprunt de défense de 50 à 100 mil'ions de marks. Pour cette somme, iiu certain nombre de ports pourraient être armés comme bases navales, — par exemple Dar-es-Salaam, porte de l’estuaire du Cameroun allemand, l’embouchure du Congo, un port sur la côte du Sud-Ouest-Africain (peut-être Lüderitz Bay).
Quels résultats découleraient de l’érection de ces ports coloniaux allemands en points d appui pour la flotte? Toute la côte de l’Ouest Africain depuis rcmbouchure de la Cross River jus [u’à celle de l’Orange River serait en la possession des Allemands. Si l’on veut bien se rappeler quelles grandes choses out été accomplies par notre Emden dans l’océan Indien, par le Karlsruhe dans l’Atlantique, sans aucune base navale, sans nulle possibilité de recomplé'er leur approvisionnement de munitions, de vivres et d’é juipemciit de toute sorte dans aucun port, on commencera à se faire une idée de la portée qu’aurait pour l’Allemagne et l'Angleterre la fortification delà moitié de la côte occidentale de l'Ouest- Africain (stc.QDans une nouvelle guerre, dès ([UC le canal de Suez se trouvera blo([ué par les Turcs à l'encontre de l’Angleterre, le trafic entre l’Angleterre et ses colonies — Indes, Australie et §ud Afrique — devra p.asscr par le cap de Bonne-Espérance. Mais tout le trafic par le Cap devrait passer au large de la côte allemande de la lUiUel Afrikal Avec quel résultat? Il serait impossible pour l’Angleterre de concentrer plus longtemps toute sa flotte dans la mer du Nord et de menacer l’Allemagne. Bien loin de là, l’Angleterre serait contrainte de faire stationner une flotte d’assez grosse importance en Sud Afriqiio pour sauvegarder son commerce, ce qui n'irait pas sans une diminution considérable des forces navales combattantes dans les eaux européennes.
Non seule ruentles colonies allemandes [nejconstitueraient [pas] un [loids mort pour la puissance maritime allemande — comme le prétend nne partie importante de la presse allemande — mais elles fourniraient effectivement à la flotte allemande, ainsi que l’a déclaré dans ses discours le D'" Soif, secrétaire d’Etat aux colonies, un appui précieux (1).