XI. — Conclusions
De toutes les considérations qui précèdent, il résulte que nos commerçants ont, en Ethiopie, à lutter à la fois contre deé difficultés provenant de l’absence totale d’organisation économique et administrative du pays, et contre de redoutables concurrents étrangers d’hier et de demain. Indépendamment de ce concours de circonstances dé favorables on pouvait faire avant la guerre à notre armement le reproche de ne rien tenter pour essayer de desservir d’une façon plus régulière le port de Djibouti. Il serait indispensable que les compagnies françaises de navigation fussent bien convaincues qu’avec un abaissement de
leurs tarifs et une meilleure utilisation de leurs navires, elles trouveraient dans notre port un fret rémunérateur, tret qui allait pour la plus grande part aux navires étrangers. On pourrait aussi faire aux industriels exportateurs et aux commerçants métropolitains français le grief de ne traiter avec nos négociants installés en Ethiopie, même avec ceux qui ont des agences à Djibouti, que par l'intermédiaire de courtiers, de commissionnaires et de transitaires, toutes interventions inexistantes à l’étranger et qui ont pour effet de grever, dans d’assez lourdes proportions, le prix des marchandises. Or, le prix modique auquel les marchandises étrangères sont livrées à la consommation indigène est, peut-être plus que tout autre, le moyen principal pour arriver à la conquête du marché abyssin.
Nos industriels, nos fabricants ne se sont pas suffisamment appliqués, jusqu’ici, à produire bon marché. La limitation au pouvoir d’achat de l’indigène africain est cependant bien connue. Sans tomber dans l’excès contraire qui consisterait à fabriquer à bas prix des articles sans aucune solidité, car les plus petits détails sont notés par l’acheteur indigène généralement illettré, mais dont les sens de la vue et du toucher sont très aigus et qui se rend immédiatement compte d’une différence de poids ou de dimension, restant inappréciable pour un acheteur européen, nos industriels pourraient profiter du renouvellement de leur outillage pour, après la guerre, modifier leurs procédés de fabrication. En effet, abaissement de prix ne veut pas dire réduction de prix des articles que nous produisons, mais fabrication d’articles s’adaptant au goût et 'aux besoins de la clientèle locale, à des prix permettant de lutter avantageusement contre ceux de nos concurrents. Le fabricant français est porté à vouloir imposer son goût : il n’a cependant pas mission de réformer le goût de son client, il doit au contraire s’y confoimer, si fâcheux soit-il au point de vue absolu, pour les couleurs, dessins, dimensions, etc... 11 faut qu’il se persuade que l’acheteur indigène choisit ce qui convient à son goût et à sa bourse sans qu’aucune autre considération intervienne dans son choix : il ne se préoccupe jamais, par exemple, de l’origine de l’article. il est vrai que nos exportateurs ont jusqu’à présent manqué de bases de comparaison leur permettant de se rendre compte, avant fabrication, des produits à introduire sur les marchés extérieurs. Une fois renseignés — et l’état de guerre n’empêche nullement nos fabricants de taire dans un pays neutre, comme DEthiopie, toutes les enquêtes nécessaires, — ils devraient se préparer à réaliser la fabrication à bas prix, au moyen de l âchât intelligent des matières premières, de la production en série à l’aide d’un outillage . perfectionné et delà réduction du pourcentage des frais généraux. De même, des ventes par quantités importantes impliquent des économies dans les transports et les frais accessoires. La production et la vente en masse met l’article fabriqué à l’abri d'inutiles concurrences. Il fau-
RENSEIGNEMENTS C( )LONIAUX
tirait, en un mot, abandonner, pour l'article de consommation courante en Afrique, des errements qui sont justes et normaux pour l’article de luxe destiné à la clientèle européenne.'
Quoi qu’il en soit de la solution que l’industrie française donnera à ces problèmes de l'aprèsguerre, le groupement des bonnes volontés, dans le but de conquérir tes marchés exotiques, ne devrait pas être ajourné. 11 est évident que nos ennemis, les Allemands surtout, accumulent des stocks considérables de produits manufacturés, pour en inonder ces marchés après la guerre: pour des raisons diverses, trop connues pour qu’il soit même utile de les énumérer, nous ne sommes pas en état de faire comme eux. Il serait donc de la plus grande urgence d’agir pendant que nous avons le champ libre. Il faudrait nous hâter d’adapter sinon nos produits, du moins nos méthodes commerciales aux exigences locales.
Quelles sont, en Ethiopie, ces exigences? Quels sont les moyens que nous pouvons, en ce moment même, employer pour atteindre la clientèle indigène et lui créer des besoins, pour l’inciter à nous vendre ses produits ou à les échanger contre nos marchandises?
La première condition pour vendre un article c’est de le faire connaître à l’acheteur. Or, presque tous nos commerçants refusent de se risquer à faire venir un article dont l’écoulement n’est pas assuré et surtout qu’ils ne seraient pas certains de vendre avec de gros bénéfices. C'est l’inverse du principe « vendre beaucoup pour vendre bon marché » qui est ici appliqué d'une façon générale. On pourrait citer quelques exceptions qui ne font que confirmer la règle. C’est ainsi qu'une maison française d’Addis-Abeba (!) a réussi à introduire, depuis la »gtierre, certains articles de provenance exclusivement française et parfaitement adaptés au goût de la clientèle indigène : ce sont, entre autres, des canifs à deux lames d’acier, dont le manche émaillé représente un chef abyssin, et des tresses en soie servant à broder les manteaux. Autrefois, les indigènes achetaient de la soie en écheveaux, surtout en provenance d Egypte, et fabriquaient eux-mêmes ces tresses. Une autre maison (2) est arrivée à lancer des carafons communs en verre, fabriqués sur ses indications par une verrerie de Lyon. Des parfums à bon marché vendus par des maisons de Bordeaux et de Marseille concurrenceraient avantageusement l’article similaire allemand, cependant mieux présenté. Ces exemples tendent à prouver que la lutte commerciale s’égalise entre les fournisseurs qui apportent un soin particulier à discerner le goût de 1 acheteur et à s’y conformer.
L’exportation française ne possède pas en Ethiopie ou pas assez d'agents ou de représentants français, à même de pousser nos articles sur le marché. Il n'existe pas une seule maison
■ < (l) R. Trouillel. Importation, exportation (conseiller du Com
merce extérieur).
(2)'Clajton, Clialeb et Cie, Addis-Abeba, Dirré-Daoua, Djibouti. .
française d’importation générale. La création d’une Chambre de commerce, tentée sans succès à Harrar, envisagée en ce moment même à Addis- Abeba, ne permettrait pas l’institution d’une salle d’exposition permanente de produits français sous forme de musées-magasins, puisque ees Chambres de commerce ne pourraient exister qu’a la condition d’être internationales. Il faudrait donc, pour arriver à atteindre la clientèle indigène, pour lui faire connaître nos articles, trouver et grouper des fabricants exportateurs décidés à risquer chacun quelques milliers de francs pour envoyer immédiatement en Ethiopie, avec un stock de produits échantillonnés, des agents dépositaires représentants. Ces agents installeraient un où plusieurs grands magasins de vente et devraient être aussi munis de catalogues, prix courants, tarifs collectifs, très richement illustrés, établis eu français, amharique, grec, arabe, conformes comme étalon, mesures et monnaies, aux us et coutumes du pays. Des reproductions par procédés photographiques, accompagnées d’explications très détaillées, devraient remplacer tons les articles qu’il n’est pas possible d’exporter actuellement. Les fabricants exportateurs devraient considérer cet essai comme l’amorce d’affaires à étendre. Ce serait une étude des conditions du marché, des articles intéressant l’indigène, des qualités, des prix, des conditions d’expédition, des questions de douane, en somme une prise de contact avec des clients futurs, entreprise à frais communs. Certains négociants locaux français (f) pourraient peut-être se joindre à ce consortium, dont les agents ne devraient passe borner à prendre des ordres ou des commandes. Dans ce cas, le représentant devrait se doubler d’un observateur capable de recueillir d'indispensables indications sur la possibilité d’introduire sur le marché des articles nouveaux et de rassembler des informations techniques permettant à l’exportateur d’orienter sa production conformément au goût et aux exigences de la clientèle. C’est un rôle auquel le consul ne peut se substituer qu’iraparfaitement. De la qualité des agents envoyés dépendent en grande partie le développement et la réussite des affaires à entreprendre en ce pays.
Il ne s’agit pas de créer un mouvement occasionnel et accessoire; la création dont il s’agit comporte une étude préliminaire des moyens et du but, et ce but à envisager est une suite d’affaires. Pour l’atteindre, de sérieux efforts sont nécessaires de la part de nos exportateurs et il est inutile d’insister sur l’avantage qu’ils auraient à se grouper, d’abord peut-être par catégories^ ensuite en fédération, en vue d’une action commune et méthodique, puisque des efforts dispersés déjà tentés ont abouti à de médiocres résultats.
Etant donné que le gros article d importation en Ethiopie est le tissu, principalement la cotonnade, la Chambre syndicale des maisons de tissus
(1) Une liste de ces négociants peut être consultée à l'Oflicc national du Commerce extérieur.
BULLETIN DU COMÎTÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
en gros, 8, rue Montesquieu à Paris, les autres principaux groupements techniques de l’industrie textile, seraient tout indiqués pour présider à une coordination de ces efforts.
Ne pas oublier qu’une des principales raisons qui a fait que, jusqu'à ce jour, notre exportation n’a pas pris l’essor qu’elle aurait dû prendre, vient de ce que nous n’avons jamais consenti à adapter à la clientèle nos méthodes commerciales. De simples questions d’étiquetage, d’emballage, de présentation des articles, ont souvent une importance fort grande, dont généralement nos exportateurs ne tiennent pas assez compte. Des représentants perdent souvent leur temps et leur argent dans l’espoir de convaincre leur patron de se rendre, sur ces points spéciaux, aux désirs de leurs clients. Des commerçants d’outre-mer désespèrent de persuader à nos fabricants qu’ils connaissent mieux qu’eux le goût et aussi les habitudes de leur clientèle.
C’est répéter un lieu commun que de dire que les progrès dans le domaine économique sont surtout l’œuvre des énergies et des initiatives des individus, des groupements naturels tels que Chambres syndicales, Corporations. Un essai, comme celui que nous préconisons, ne peut et ne doit être tenté que par l’initiative privée. Entrer dans le détail des moyens à employer pour arriver à la création de nouveaux débouchés en ce pays, est inutile, et des formules générales ne signifieraient rien. La France a déjà su s’inspirer des procédés dont nos ennemis faisaient un large emploi. La Foire de Lyon, celle de Bordeaux, celle de Paris, ont atteint leur but. C'est un grand pas de fait dans la voie du progrès et nos habitudes économiques se transforment avantageusement, mais ici, pour arriver à toucher une clientèle comme la clientèle abyssine qui ignore, malgrénotre propagande, jusqu’à l'existencede ces grandes assises commerciales et ne comprendrait pas une exposition d’échantillons, il faut le grand magasin de vente, l’importation générale (f).
Pour conquérir le marché abyssin, tout est à créer, aussi bien en France même, par une nouvelle organisation de notre commerce d’exportation, que sur le lieu de vente par la création d’un organisme nouveau. A notre industrie métropolitaine de décider si elle est en mesure de faire ce double effort. Si cet effort concorde avec de nouvelles dispositions prises par notre armement pour desservir convenablement Djibouti après la guerre, tant à l’importation qu’à l’exportation, il doit être certainement couronné de succès et, par conséquent, à la fois profitable aux intérêts particuliers engagés et à l’intérêt général de la France.
Addis-Abeba, juin 1918.
M. Boucoiran,
Vice-consul,
Secrétaire archiviste de la Légation de France en Ethiopie.
(1) Ce magasin pourrait vendre tous les articles compris dans la nomenclature ci-après sous les nos 1 à 24, 36, 37, 39, 40, 45, 46, 52, 55 et 61 dont le total représente 90 0/0 des importations totales étrangères en Abyssinie.