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ET POISON D’ÉPREUVE EN AFRIQUE ÉQUATORIALE

Dans son livre : Les sociétés primitives de l'Afrique équatoriale , le docteur A. Cureau parle ainsi des revenants : « La croyance aux revenants est universelle et indiscutée. Leur action sur les vivants estsurtoutmalfaisante. Ils peuplent l’effrayant mystère des ténèbres. Ils prennent un malin plaisir à taquiner leurs anciens compagnons d’existence sublunaire; ils inspirent les cauchemars; ils tirent les pieds ou oppressent la poitrine du dormeur; ils attendent au détour d’un sentier le voyageur attardé, le rossent d’importance et parfois le font passer avec eux dans le royaume des ombres. »

Le revenant — moucouyou dans la langue bantou, — inspire une terreur indicible : il est l’auteur des pires calamités et aucune force humaine ne peut lui résister. Dans tout ce qui lui paraît inexplicable, ou simplement suspect, le Noir voit l’intervention du moucouyou ; aux récits les plus extravagants, aux inventions les plus absurdes, il ajoute la foi du charbonnier même s’il a les meilleures raisons de soupçonner une supercherie.

Est-il étonnant, dès lors, que des esprits forts, pour qui rien n’est sacré — il s’en trouve sous toutes les latitudes — songent à exploiter cette riche mine de crédulité ?

Tous les Congolais connaissent les mésaventures, àBalimouéka, des porteurs loangos qui par-

couraient, il y a dix ans encore, la route des caravanes Loango-Brazzaville.

Balimouéka, sur le Niari, était un lieu d’étape. Dès que la caravane s’y était installée pour la nuit, que les porteurs, fourbus, commençaient à dormir, autour des feux, sous les grands arbres, soudain, faisait irruption le moucouyou , enveloppé du traditionnel drap blanc, glapissant, gambadant et distribuant force coups de rotin. Terrifiés, les porteurs s’évanouissaient dans toutes les directions, livrant la place au moucouyou. Au matin, quand les premières lueurs du jour chassaient les esprits dans leurs sombres retraites, nos porteurs réapparaissaient, hésitants et tremblant encore, et constataient l’allègement de nombreuses charges. A la fin, la maréchaussée de la ligne d’étapes s émut, fit escorter les caravanes et donna Tordra, si le moucouyou se montrait encore, de lui envoyer une balle en plein corps. Ce fut le caporal Bokari qui, le premier, se trouva en présence du revenant; mais telle fut son émotion qu’il le manqua et blessa l’un des porteurs. Le moucouyou s’enfuit et plus jamais ne revint. Puis, le chef du village de Balimouéka, Milandou, fut exilé au Chari où il resta cinq ans. Milandou, retour d’exil, est devenu un de nos chefs de village les plus dévoués, et cette histoire, quand on la lui raconte, a le don d’exciter au plus haut point son hilarité.

Cependant, l’action du moucouyou se manifeste généralement dans un domaine moins matériel. D’aventure, un mal inconnu, une mortalité inexplicable s’appesantissent-ils soudain sur un village, sur une famille, on accuse le moucouyou. Mais chacun sait que le moucpuyou ne peut seul s’évader de sa demeure souterraine ; il faut, pour cela, qu’il soit évoqué par un vivant qui, en même temps qu’il l’appelle, le déchaîne sur ses ennemis. Or, pour pouvoir évoquer un trépassé, ce vivant doit être ce qu’on appelle un ndoki.

N’est pas ndoki le premier venu ; pour être ndoki , il faut avoir le licoundou.

Qu’est-ce que le licoundou ?

C’est quelque chose d’indéfini qui se trouve dans l’estomac du ndoki. Nul des nombreux indigènes que j ai questionnés n’avait vu le licoundou; les uns l’imaginaient sous la forme d’un crapaud, d’une araignée, d’une chauve-souris; pour les Mbochis de la Basse-Alima, c’est une bouche qui se trouve dans l’estomac ou dans l’intestin.

Bien ne distingue, en apparence, le ndoki qui a le licoundou des autres habitants du village; il va, il vient, chacun le coudoie, et cependant, sans que nul s’en doute, il sème la maladie et la mort autour de lui. Si rien ne pouvait le dépister, le ndoki serait, pour ses voisins, un bien terrible fléau, d’autant plus redoutable qu’il opère sournois, invisible, sans autre frein que sa seule volonté, car le moucouyou lui est entièrement soumis. Mais il n’est aucun mal sans remède et la nature prévoyante a toujours placé le second dans le voisinage du premier.

Dans les forêts congolaises pousse un arbre vigoureux à l’écorce rugueuse, c’est le ncassa\ il est

assez rare et connu d'un petit nombre. Avec une parcelle de son écorce pilée et délayée dans de l’eau, on obtient un breuvage qui, préparé et absorbé selon les rites, fait infailliblement reconnaître le ndoki. Ainsi, une personne qui n’a pas trace de licoundou peut impunément boire le ncassa, qui produira sur elle tout juste l’effet d'un bon ipéca. Mais que le ndoki en prenne ; aussitôt que le breuvage arrive dans l'estomac en contact avec le licoundou , celui-ci l’absorbe : c'est pour cela qu’un ndoki ne rend jamais le ncassa; il meurt dans de grandes souffrances, étouffé par le licoundou qui a gonflé démesurément et s’est fendu en deux. D'ailleurs, que le ndoki meure sur le champ ou résiste à l’effet du poison, il n’en est pas moins démasqué et dénoncé à la vindicte publique.

D’après ce qui précède, il est aisé de reconstituer les scènes dont les villages sont le théâtre, scènes très fréquentes dans le passé, que l’inlluence des Européens a rendues plus rares là où celte influence a pu se faire sentir, sans arriver toutefois aies faire disparaître entièrement.

Une fois, c'est un chef de famille qui réunit tous les membres de sa parenté et leur tient à peu près ce langage : « Depuis deux ans, nous avons perdu une douzaine des nôtres; mon jeune enfant vient encore de mourir, Ne vous semblet-il pas que nous ferions bien de boire le ncassa pour savoir s'il n’y a pas parmi nous un ndoki auteur de tous nos maux? » Tous acceptent avec empressement, chacun étant certain, quanta soi, de n’être point ndoki et de sortir, par conséquent, indemne de l’épreuve; et chacun pense que, si l’un des autres a le licoundou , ce sera une excellente chose, une œuvre pie de le démasquer; en tout cas, l’intérêt général et le salut commun réclament cette épreuve. Et l’on prend le ncassa en famille : sur le nombre, quelques uns ne le rendent pas et payent de leur vie leur foi en la superstition commune, s’apercevant trop tard de l’erreur de leur croyance. Mais ceux dont l’estomac plus délicat a vomi le poison, animés d’une foi plus grande, voient, dans leurs malheureux parents, les pelés, les galeux d’où venait tout le mal, les laissent mourir sans leur donner un regret, les achèvent même si l’œuvre du poison est trop lente, abandonnant leurs cadavres, ou, par un reste de pudeur, les enterrant à la hâte, sans aucune cérémonie.

Avant d’en arriver à cette épreuve définitive, le plus souvent, les parents d’un malade appellent le village, la famille et les amis à participer à la cérémonie conjuratrice du ncouya. On se réunit, chacun prend des feuilles d’un arbrisseau appelé lembé-lembé, les broie et les pétrit avec de la salive dans le creux de la main, puis on frotte le corps du patient, ou bien encore on lave le malade avec l’eau dans laquelle toutes les feuilles ont été plongées et de nouveau pétries, le tout au milieu de danses et de chants rituéliques pour conjurer les esprits et éloigner la maladie. Si quelques-uns négligent de prendre part à cette cérémonie ou mettent à s’y rendre peu d’empres-

sement, ils sont accusés de souhaiter la mort du malade, bien plus, de lui avoir donné le mal dont il souffre, en un mot, d’être des ndoki. Toujours, ils relèvent l’accusation, forts de leur innocence, et réclament l’épreuve du i/cassa; leurs proches, soucieux de l’honneur de la famille, les soutiennent et s'emploient aussitôt à l’accomplissement des formalités préparatoires de l’épreuve, laquelle est suivie des résultats que l’on devine.

Mais si, dans une de ces calamités, il arrive que ni parents, ni amis, ni connaissances ne puissent être soupçonnés, on consulte leféticheur- ’devin (comme je le dirai plus loin, il y a le féticheur-devin et le féticheur-guérisseur);

Comme exemple et modèle du genre, voici comment eut lieu la consultation donnée par Toumi, un fameux féticheur de ma connaissance, au village du chef Bigani. Ce chef avait appelé Toumi pour soigner ses femmes atteintes de langueur depuis plusieurs semaines. Mais Toumi, étant à la fois féticheur-guérisseur et féticheurdevin, préféra jouer ce dernier rôle qu'il jugea le plus lucratif. Arrivé à proximité du village, il envoya dire à Bigani de lui apporter vin de palme, poulets, cochons, cabris et 2o francs. Cela pris, il revêtit ses oripeaux et, par la route jonchée de verdure, s’avança en gambadant, gesticulant et marmottant des incantations; il parvint ainsi jusque sur la place du village qu’il avait ordonné de couvrir d’une épaisse couche d’herbe fraîchement coupée. Là, il continua ses jongleries et ses prestidigitations; entre autres exercices, il appuya la pointe bien aiguisée d’un couteau sur sa cuisse recouverte d un mince pagne et lrappa sur le manche à grands coups de maillet : le couteau n'enfonça pas. Les esprits des assistants ainsi préparés et frappés d’une terreur superstitieuse, Toumi fit ranger par terre douze amandes de palme représentant chacune un chef de famille du village; puis, prenant son petit fétiche dans le creux de sa main droite, toucha avec la tète du fétiche la première amande qui resta adhérente, et Toumi la recueillit dans sa main gauche. Et ainsi neuf fois de suite, à la dixième, à la onzième et à la douzième fois, l’amande resta sur le sol. — « Voilà, dit Toumi, les amandes que mon fétiche rejette; les hommes qu’elles représentent sont ndoki »; ce sont eux qui ont donné la maladie aux femmes du chef; ici, ils sont trois, mais mon fétiche en voit un quatrième qui n’habite plus en ce lieu. » Un chef de famille avait, en effet, quitté le village depuis peu et s’était fixé dans un village voisin. Toumi était bien renseigné.

Dans l’assistance, chacun fut convaincu de la culpabilité des accusés, car nul n'avait nu voir une boulette minuscule de gomme arabique collée à la tête du fétiche et que Toumi avait enlevée en même temps que la neuvième amande. Ainsi publiquement accusés, les prétendus ndoki , n’eurent rien tant à cœur que de se justifier et demandèrent à subir l’épreuve du ncassa , et rien ne put les détourner de leur dessein, ni la cérémonie du ncouya aussitôt pratiquée, ni l’opposi-

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lion faite par Bigani qui redoutait les conséquences de cette algarade.

La cérémonie de l’épreuve par le ne as s a comporte certains rites qui sont plus ou moins observés. Pour chaque personne soumise à l’épreuve, deux témoins sont chargés de préparer le breuvage. Nous employons ce mot de témoins parce que leur rôle a une certaine analogie avec celui des témoins d’un duel. L’un est choisi par 1 accusé parmi ses proches, l'outre par l'accusateur ou l'instigateur de l'épreuve et pris également dans sa parenté. Il est d’usage de donner à chacun d’*eux une poule ou la valeur en argent. Les témoins vont dans la forêt, quelquefois très loin, chercher l’écorce du ncassa, la broient dans un mortier, la malaxent dans de l’eau, passent le breuvage dans un tamis fait avec des herbes et présentent la coupe au patient qui, les yeux „ bandés, la vide d’un trait; puis on attend le résultat. Si la potion est rendue entièrement, sans avoir produit aucun effet purgatif, l’épreuve a tourné à l’honneur de l’accusé que chacun félicite et dont le triomphe est fêté par d’abondantes libations de vin de palme. En outre, si l’épreuve est consécutive, non "à une décision prise d’un commun accord dans le cadre de la famille, mais à une accusation portée par un tiers, le patient peut exiger de son accusateur une forte indemnité, et il ne manque jamais de le faire. Quand un féticheur est en cause, ce n’est pas le féticheur qui paye, mais celui qui l’a fait appeler.

Si, au contraire, h; ncassa n’est pas rendu, c’est que le Iicoundou l’a absorbé; donc l’accusé est ndoki, et si le poison ne le tue immédiatement, il est mis à mort par les assistants, car il est un danger public et permanent; son cadavre est abandonné, à moins que les proches parents ne le fassent inhumer, sans aucune cérémonie d’ailleurs, et presque clandestinement.

Quelquefois pourtant, lorsque la culpabilité n’est pas certaine et que la famille le demande, on procède à l’autopsie du cadavre pour bien voir si le défunt a, ou n’a pas, le iicoundou. J’ai assisté, dans la Basse-Alima, à une autopsie de ce genre, pratiquée avec une grande dextérité par le féticheur-médecin du village. L’opérateur déclara ne trouver aucune trace de Iicoundou, et la défunte, une jeune femme du neveu et héritier du grand chef Lusomho, fut inhumée avec tous les honneurs dus à son rang.

Comme je l’ai dit plus haut, il y a deux sortes de féticheurs, les féticheurs-guérisseurs et les féticheurs-devins, selon qu’ils possèdent un fétiche qui guérit ou un fétiche qui voit ; « L habit ne fait pas le moine», dit-on, mais le fétiche fait le féticheur.

Parmi les fétiches qui voient, l’un des plus connus est le Nganga-Ngombo ; entre les mains dû féticheur, il découvre les coupables, retrouve les objets perdus, etc.

D’autres fétiches sont doués du pouvoir de guérir :

Le Gctndoulou , les maux de ventre;

Le Boungui , les maux de tête et la fièvre;

Le Moutsidou, les maux d’estomac, l’anémie, etc.

A chaque fétiche correspond ou, pour mieux dire, est annexé un médicament, que le féticheur prépare lui-même. Certains de ces médicaments sont des mélanges inoffensifs, auxquels seule la foi des malades attribue des propriétés curatives ; d’autres contiennent des éléments vénéneux qui devraient être doses au milligramme; dosés au hasard par le féticheur, quelquefois, ils guérissent, le plus souvent ils tuent. On ne peut pourtant pas dire, a priori, que tous les remèdes des féticheurs sont mauvais. Les indigènes ont décou vert, expérimentalement, les propriétés médicinales d un certain nombre de plantes; mais les féticheurs ont fait admettre, comme article de foi, que le remède ne vaut rien par lui-même, que c’est le fétiche qui lui donne toute son efficacité. Prenons, par exemple, le remède du fétiche Gandoulou, le mabondzo ; dans sa composition entrent un certain nombre de végétaux et de minéraux, dont certains ont des propriétés médicinales éprouvées. C’estcependant un arlicle de foi pour tous les indigènes que, si le mabondzo est préparé et administré par une personne quelconque, son effet sera exactement celui d'un verre d’eau fraîche, tandis que son efficacité sera souveraine s’il est délivré par un léticheur du fétiche Gandoulou, les autres fétiches ne communiquant, d’ailleurs, aucune vertu au mabondzo.

Un féticheur peut avoir un ou plusieurs fétiches; ainsi, Tomni, de qui j’ai déjà parlé, était possesseur du Nganga-Ngombo , fétiche du devin, et du Moutsidou, fétiche de l’anémie; quand on le faisait appeler, il prenait celui des deux fétiches qu’il supposait devoir lui rapporter le plus, sans demander l’avis de son client.

Le corps des féticheurs est un corps absolument fermé. Lorsqu’un jeune homme intelligent se sent des dispositions pour la carrière , il se meta la recherche d’un féticheur renommé et se fait accepter comme élève. Après quelques années de travail en commun, il demande à opérer seul. Si le maître est vieux et suffisamment riche, il déclare son élève Dignus inlrare et lui passe son fétiche à beaux deniers comptant. Si le maître tient à exercer encore, il fournit un fétiche à son élève : il sculpte, à son intention, dans des bouts de bois, un certain nombre de statuettes parmi lesquelles il en met quelques-unes prises dans ses propres fétiches et destinées à communiquer aux autres leur vertu. Généralement un fétiche est composé d’une douzaine de statuettes, d’ailleurs très grossièrement taillées, réunies en un ou plusieurs lots, enfoncées jusqu’à mi-corps dans un petit tas de détritus de toutes sortes : plumes, becs et ongles d’oiseau, griffes et dents de carnassiers, cornes d’antilope, arêtes de poisson, phalanges de singe, fers de flèches, graines et morceaux d'écorce de plantes vénéneuses, terre de cimetière, le tout enserré dans un carré d’étoffe très sale, et exhalant une odeur sui generis des plus désagréables. Muni de ce fétiche,

qu’iLa payé 200 ou 300 francs, le jeune féticheur s'en va et se met à voler de ses propres ailes, vols d’ailleurs très fructueux. • Ainsi, Galiémé, un féticheur de ma connaissance, à qui j’eus l’occasion, dans une circonstance, de donner de sages conseils, faisait payer jusqu’à 200 francs une visite. Il est vrai qu’il ne se contentait pas de laisser à son client une simple ordonnance : il fournissait les médicaments et les administrait lui-même, et non seulement au malade, mais encore à toute l'assistance, ce qui, d’après lui, devait en augmenter l’effet, le tout aux accords d'un orchestre jouant les airs les plus propres à égayer les patients. Son fétiche Gandoulou, qu’il avait payé 200 francs, le faisait vivre largement lui et sa famille. Malheureusement, il ne sut. pas toujours bien doser les éléments de son mabondzo : le jour où il me fut présenté, il était accompagné de quelques-uns de ses clients qui lui reprochaient une demi douzaine d’empoisonnements. Galiémé manquait d’allure et d’imagination, c’est ce qui tua son prestige et le perdit, malgré ses yeux bistres et une remarquable laideur toute à son avantage.

Pour réussir dans son art, un féticheur doit être doué d’une imagination fertile en expédients. Nous lisons dans le livre du Dr A. Cureau l’anecdote de ce guérisseur qui, appelé à soulager une névralgie intercostale, pratique une incision superficielle dans la région lombaire, puis fait semblant d’en extraire, à grands efforts, un corps étranger et, enfin, brandit triomphalement une petite corne d’antilope. Il était de la même école, le féticheur qui, venu du Congo belge à Mindouli pour soigner une femme se plaignant de vives douleurs d’estomac, lui appliqua, sur la bouche, par son ouverture, une corne d’antilope, puis, collant ses lèvres à l’autre extrémité de la corne, aspira fortement à plusieurs reprises; alors, secouant la corne, il en fit tomber une arête de poisson taché« de sang.

'« Voilà, dit-il, la cause du mal 1

— Mais, objecta le mari, un Loango peu crédule, ma femme est malade depuis huit jours seulement, et il y a bien trois mois que nous n’avons mangé de poisson.

— Attends, je vais consulter mon fétiche. »

Puis, la consultation terminée, c’est-à-dire les renseignements indispensables adroitement pris :

« Mon fétiche dit que ce n’est pas chez toi, mais chez un autre que ta femme a mangé du poisson, et mon fétiche peut dire le nom de ce garçon, mais il faudra me payer un supplément. »

Le mari protesta que sa femme et lui, au service d’un Blanc, nouveaux venus au village, n’y fréquentaient personne.

« Je ne te connais pas, dit le féticheur, je ne connais personne dans ton village où je suis pour la première fois; mais mon fétiche ne me trompe jamais : le garçon qui a donné du poisson à ta femme se nomme Mavouiigou ; sa case est à coté de la tienne; il y a quatre jours qu’il est réparti

à Loango. Maintenant que tu sais tout, il faut me payer cher. »

Ces quelques notes sur les superstitions des Noirs du Congo, le fétichisme, le féticheurs elle poison d’épreuve, sont bien incomplètes. Que d’observations et de découvertes à faire encore !

Car ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.

Elles suffiront pourtant à démontrer la nécessité d’une répression sérieuse de telles pratiques. Ces cérémonies du fétichisme cachent souvent de véritables escroqueries, des vengeances, des impatiences d’héritiers. Le poison d’épreuve fait chaque année de nombreuses victimes ; cependant cet usage est en régression sous la double action des tribunaux indigènes et des missionnaires chrétiens. Les résultats de la propagande religieuse sont lents parce que devant émaner d’une conviction, d’une foi lente à implanter dans les âmes, et que tout converti garde encore line teinte de fétichisme, bien qu’il s’en défende, ce qui est déjà un progrès. Plus immédiatement efficace est la sévérité de la justice. Pas n’est besoin, d’ailleurs, d’une rigueur extrême : nos indigènes sont assez souples et plieront vite devant une répression modérée, mais constante et générale, et, ce qui est essentiel, frappant tous les comparses. Cest une erreur de croire que l’individu qui se soumet à 1 épreuve est toujours une victime qu’il faut protéger et non un coupable qu’il faut punir : nul n’y est contraint par la force. Jadis et jusqu’à ces dernières années l’accusé était, il est vrai, l’objet d’une contrainte morale à laquelle il lui était bien difficile de résister; s’il ne demandait à boire le 7 icassa, il était perdu d’honneur, mis en quarantaine, et n’avait plus qu’à s’en aller au loin. Aujourd’hui tout accusé se sait protégé, et, si la crainte du juge n’est pas pour lui le commencement de la sagesse, s’il se soumet à l’épreuve rituélique, c’est qu’il le veut bien ; le plus souvent, c’est lui qui la réclame impérieusement : on me montra un jour, dans un village bacongo, une femme qui, à maintes reprises, avait pris le ncassa et était sortie triomphante de chaque épreuve; c’était pour elle un titre de gloire et, pour un oui, pour un non, était toujours prête à recommencer, à tel point que personne n’osait plus entrer en discussion avec elle, decrainte qu’une parole un peu vive ne l’autorisât à se prétendre accusée et à prendre encore le fameux breuvage, compromettant ainsi les bonnes relations de son interlocuteur avec la justice.

Plus lente sera la disparition du féticheurguérisseur : tout être qui souffre aspire au soulagement et sc livre aveuglément à qui lui fait entrevoir la guérison.

Le premier mouvement du Noir, stylé sans doute par son féticheur, est de se dérober à nos soins. Dans certaines régions, de pénétration récente, les malades se cachent à l’approche de l’Européen ; cette méfiance ne résiste d’ailleurs pas à quelques guérisons. Ainsi faisait-on dans

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la sauvage tribu des Badondo qui habite les collines abruptes des sources delà Louvisie et de la Foulakary. Un jour, dans une case écartée furent découverts deux malheureux dont les plaies étaient si profondes et si repoussantes. qu'on ne les soignait plus : ils attendaient passivement la mort. En toute hâte, ils furent expédiés à l’hôpital de Brazzaville. Et quelle ne fut pas la surprise des Badondo quand, trois mois après, ils virent revenir, sur leurs jambes, alertes, rajeunis, Bacouma et Mocouémé, les deux ex-tnoribonds, qui, de ce jour, devinrent célèbres dans tout le pays !

Cette double guérison fit sur l'esprit des Badondo une impression plus profonde que toutes les opérations de police des années précédentes et suscita chez eux un grand mouvement de loyalisme.

Donc, au féticheur, nous devons opposer le médecin. Le médecin peut, par l’exercice de son art, détruire la légende du Moucouyoa et du Ndoki , source de tant d’empoisonnements rituéliques, et rendre manifestes l’inanité et la supercherie des féticheurs. En un mot, le médecin est le plus merveilleux agent de civilisation en pays noir.

J. -H. Marchand,

Administrateur en chef des colonies.

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