LE RECRUTEMENT INDIGÈNE
Le Journal officiel du 17 janvier a publié les circulaires, rapports et décrets suivants destinés à favoriser le recrutement en Afrique Occidentale et Equatoriale Française :
Le miuistre des Colonies
à MM. les gouverneurs généraux de l’Afrique Occidentale Française et de l’Afrique Equatoriale Française.
Paris, le IL janvier 1918.
A l’heure où la France, plus que jamais unie dans son effort vers la fin victorieuse de la guerre, donne sans hésitation sa classe 1919 pour la défense du sol, le gouvernement de la République avait le devoir de demander encore aux courageuses populations de notre Ouest-Africain une preuve d’attachement et de fidélité. Il sait qu elles lui donneront sans faiblir les nouveaux soldats dont il a besoin.
Ces populations doivent, d’ailleurs, comprendre que, par l’appel même qu’elle leur adresse, la France les élève jusqu’à elle. Dans la Métropole, c est un honneur autant qu’un devoir d’être soldat, et nos lois ont toujours exclu de l’armée nationale les citoyens indignes : combattre dans les raDgs de l’armée française, c’est, pour nos sujets af ri cains, se ranger à jamais du côté de la civilisation, menacée par nos ennemis.
Mais, si elle associe les indigènes à sa défense et leur demande leur part des sacrifices qu’elle-même s’impose, la France; en retour, tient à leur prouver son esprit de justice et sareconnaissance.
Une série de décrets, que vous trouverez joints à cette lettre, consacre à nouveau, en l’élargissant encore, cette juste politique indigène dont notre pays a toujours donné l’exemple au cours de toute son histoire coloniale.
Recruter des soldats, étendre la conscription, substituer l’appel à l’engagement volontaire, mais en même temps accorder aux appelés les avantages consentis déjà aux en gagés, détendre le code de l’indigénat en faveur de ceux qui auront généreusement versé leur sang pour la France, faciliter leur naturalisation, créer pour eux des sanatoria, leur réserver des emplois spéciaux, appeler une élite dans des écoles de médecine ou d’agriculture, améliorerles conditions d’existence de la population uoire tout entière, enrichir le pays en augmentant sa production ; voilà l’œuvre d’ensemble que je vous trace. Je compte sur vous pour l’accomplir.
Il importe, par-dessus tout, que cette œuvre soit bien comprise à la fois de ceux qui sont chargés de la réaliser et de ceux qui sont appelés à en bénéficier.
Pour les premiers : gouverneurs, administrateurs, adjoints et commis, il vous suffira, j’en suis certain, défaire appel à leur intelligence, à leur dévouement, à leur patriotisme. L’étape nouvelle que nous voulons aider l’Ouest Africain à franchir peut l’être, grâce à eux, sans à-coups et sans obstacles ; ils n’ont qu’à comprendre et à vouloir. Ils doivent, s’ils eu ont encore, dépouiller les préjugésanciens comme oublier les préventions récentes. Eu assurant le succès du recrutement en Afrique, ils contribueront aux succès de nos armes en Europe ; mais ils doivent avoir toujours présente à l’esprit cette certitude que de la méthode employée dépendent aussi dans vos colonies la tranquillité d’aujourd hui et la prospérité de demain.
Je suis décidé, d’autre part, à ne négliger, en faveur de ceux qui auront obtenu les meilleurs résultats, aucun des moyens de récompense qui sont à ma disposition. Le nombre d’hommes recrutés ne sera pas la seule mesure de ce résultat ; je tiendrai compte également des abus évités, du calme maintenu dans les cercles, de la confiance montrée par les populations.
Quant à ceux qui sont appelés à bénéficier de cette œuvre, rien ne devra être négligé pour leur faire sentir l’esprit élevé dont elle procèle et l’intérêt évident qu’ils en retireront.
Le recrutement ne doit plus leur apparaître comme une ratle analogue aux cruelles incursions des anciens sofas, mais, au contraire comme le payement d’un impôtdu sang considéré chez nous — ainsi que je l’ai dit plus haut — comme un honneur et un devoir. Ils sauront, d’autre part, qu’en les associant ainsi à ses propres sacrifices, laFrance leur en apporte la récompense immédiate et va augmenter les bienfaits qu’ils retirent déjà de son aide et de sa protection.
Les administrateurs devront en conséquence, s’appliquer à dégager pour les indigènes le sens et l’importance de ces réformes, dont la valeur, si elle n’était pas commentée et expliquée, risquerait de passer inaperçue à leurs yeux.
Enfin le gouvernement a pensé que, pour engager à sa suite les indigènes dans la voie.où il s’avance lui-même d’un pas plus que jamais résolu il était nécessaire de les y convier d’un geste significatif II a confié au député du Sénégal une mission spéciale, dans le but de faire connaître aux populations noires l’effort qu’on attend d’elles et la grandeur du but poursuivi. Fort de l’autorité qu’il, tient de son mandat, fort de l’action qu’il peut personnellement exercer sur ses frères de race, M. Biaise Diagne leur dira ce que représente la France dans le monde ; il leur montrera comment elle a été provoquée d'abord puis jetée malgré elle d ins une lutte dont elle ne veut plus sortir que victorieuse ; il leur fera comprendre que celte victoire qui sauvera notre race sauvera aussi la leur; il les assurera, sans qu’ils puissent en douter désormais que leur généreux élan crée à la France reconnaissante une dette dont elle s’acquittera pleinement un jour.
Ces idées, ces sentiments ont inspiré les décrets que je vous envoie. De leurs formules encore glacées peut naître et bientôt grandir une œuvre de vie magnifique : confiance entre les races, pénétration civilisatrice, progrès matériel, prospérité économique. Legouvernement de la République y appliquera sa volonté; celle-ci doit devenir la vôtfe, dans la même ardeur de patriotisme et d’humanité.
Henry Simon.
RAPPORT
AU PRÉSIDENT 1)F. LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Paris, le 14 janvier 1918.
Monsieur le Président,
Un décret du 7 février 1912, réorganisant le recrutement des troupes indigènes et de leurs réserves en Afrique Occidentale Française, a posé le principe de l’appel pour tous les jeunes gens de vingt à vingt-huit ans. Un arrêté du gouverneur général en date du 25 octobre 1912a déterminé les conditions d’application de ce décret. Par la suite, deux décrets du 9 octobre 1915 et du 12 décembre 1915 ont fixé les conditions des engagements volontaires des indigènes dé l’Afrique Occidentale Française, de l’Afrique Equatoriale Française et de diverses autres colonies.
Ces dispositions Ont donné des résultats satisfaisants puisqu'elles ont permis, depuis l’ouverture des hostilités d’alimenter et d’accroitre les unités en service dans nos possessions el celles qui ont été envoyées en Europe.
Le moment nous a paru opportun de donner une plus large place dans le recrutement à la voie de l’appel. 11 convient, dans ce but, d’étendre de dix-huit à trente cinq ans les limites d’âge fixées entre vingt et viDgt-huit ans par le décret de 1912 etde confier au ministre des Colonies le soin de déterminer l’importance des contingents à fournir. 11 convient en même temps d’appliquer à l’Afrique Equatoriale ces mesures, qui ne visaient jusqu’à présent que l’Afrique occidentale.
D’autre part, divers avantages, primes d’engagement, allocations aux familles nécessiteuses, etc , ont été accordés aux engagés volontaires. 11 est à la fois équitable et politique d accorder les mêmes faveurs aux indigènes recrutés par voie d’appel.
Tel est l’objet du projet de décret que nous soumettons à voire sanction, en vous priant de bien vouloir le revêtir de votre signature si vous en approuvez les dispositions. Ce texte décide, d’autre part, que les contingents fixés par le gouvernement métropolitain pour chaque groupe de colonies seront répartis entre les coloniesde chaquegroupe par les soins des gouverneurs généraux intéressés, et que la désignation des appelés sera faite dans l’intérieur de chaque colonie conformément aux coutumes locales, trop variées pour qu’il soit possible de leur adapter une formule générale. *
Ces mesures, en élargissant la base du recrutement, augmenteront les moyens d’action dont disposent les autorités administratives locales ; elles assureront en même temps une parfaite égalité dans la répartition des charges militaires que les populations de nos possessions acceptent avec un dévouement qui témoigne de leur attachement à la cause française.
Veuillez agréer. Monsieur le Président, l’assurance de notre profond respect.
Le président du Conseil , ministre de la Guerre, Georges Clemenceau.
Le ministre des Colonies,
• Henry Simon.
Le ministre des Finances,