CHAPITRE III
Flagellations : les colonies des « vingt-cinq coups. »
« Dans nos colonies, férocité et brutalité prévalent au mépris de toute humanité. »
Député Ablass, 19 mars 1906.
Les colonies allemandes, disait Rüren, parlant au Reichstag, sont surnommées les « colonies des vingt-cinq coups ou colonies du fouet ». Ce témoignage d’un juge prussien sur la réputation de ses compatriotes en Afrique montre combien répandue est l’impression que la domination allemande a été maintenue par le fouet. Elle est justifiée : car, à aucun point de vue, la brutalité de la domination allemande n’a été mieux mise en évidence que par la dégradation systématique des indigènes par des flagellations excessives et répétées.
Les indigènes, sans distinction d’àge, de rang ou de sexe, ont été soumis à la lanière. « Quand j’ai entendu dire que des femmes étaient également fouettées », s’écriait le député Ledebour le 26 mars 1906, « je pouvais difficilement en croire mes oreilles. » Leist amena une révolte au Cameroun en. fouettant les femmes, et de même, récemment, en mai 1914, le député Millier demanda s’il était exact que les missionnaires de l’Afrique Orientale Allemande avaient l’habitude de fouetter les filles indigènes pour les empêcher d’épouser des'non-chrétiens.
Les indigènes de l’Afrique allemande ont été terrorisés par l’usage du fouet. On y a eu recours pour les plus banales infractions. En Afrique Orientale Allemande, l’indigènequi s’oubliait jusqu’à boire à même une bouteille de soda-water était fouetté, l’homme qui omettait de saluer un Européen était fouetté. Au Togoland. les indigènes qui laissaient pousser leur barbe étaient fouettés.
Au Cameroun, le baron von Ludinghausen fustigeait brutalement avec un gros bâton ceux qui omettaient d’enlever leur chapeau sur son passage. Dans l’Afrique du Sud-Ouest les femmes qui s’évanouissaient sous leur lourde charge étaient fouettées.
« Oui, cela estarrivé, cela arrive » disait Roren « que même pour des maladresses domestiques, si le cuisinier n’est pas exact pour le dîner, ou si le dîner n’est pas accommodé au goût du directeur de la Station, on le fouette ». « Ainsi donc, graves ou menues fautes », dit Ledebour avec ironie, « il faut fouettet ». Et finalement, Herr Dernburg lui-même, parlant de la situation dans l’Afrique orientale, trouvait matière à réflexion dans le fait que :
Sur la côte, cela produit une impression très défavorable de voir les Blancs circuler avec des fouets à nègre. J’en ai même trouvé un sur la table du bureau principal du Trésor à Dar-es-Salaam. On demande à l’Etat d’avoir toujours le fouet à la main.
Le plus mordant commentaire du fait reconnu par Dernburg n’est-elle pas cette remarque d’un indigène qui avait accompagné le secrétaire d’Etat dans son expédition de Muansa sur Tabora : « Non, non, nous ne voyagerons plus jamais avec lui. Jamais de notre vie nous n’avons été battus comme dans l’expédition de Herr Dernburg (1). »
L’insensibilité aux sentiments d’autrui, le mépris des droits des indigènes et des principes élémentaires de justice, l’endurcissement brutal opposé aux plus beaux sentiments d’humanité, et l’inaptitude totale à concevoir tout autre système d’administration quecelui maintenu par la cruauté et par l’intimidation préméditée, tout cela s’est manifesté ouvertement dans l’Afrique allemande. La nature des instruments employés dans cette dégoûtante parodie de justice met les administrateurs allemands à égalité avec les plus brutaux des anciens chasseurs d’esclaves arabes ou avec les conducteurs de travailleurs esclaves de la cour des Pharaons. Un fouet en peau de rhinocéros à trois lanières, ou un fouet de peau d’hippopotame a été l’instrument favori de torture; mais un bout de corde enduit de goudron, frotté de sable, séché bien raide, et relié en fil de fer, a été usité au Cameroun et un « petit bâton », décrit comme un casse-tête par un témoin digne de foi, a été en usage au Togoland (2). Les blessures faites par ces instruments ont été atroces.
Rien, absolument rien ne peut justifier l’énergie féroce déployée dans ces ilagellations. Après trois années passées, les indigènes montraient encore sur leur corps de grandes balafres. Beaucoup ont été mutilés et estropiés pour la vie. Beaucoup d'autres ont été tués sur le coup. Il existe d’amples témoignages sur ce dernier point pour chacune des colonies allemandes, mais il suffira de citer ici trois cas typiques.
(1) Lettre d’un pasteur de Dar-es-Salaam citée au Reichstag le 18 mars 1908.
(2) En 1906, Ruren déposa un de cesinstruments sur la table du Reichstag, suivant ainsi l'exemple d’un autre député qui, quelques années auparavant, avait exhibé un de ces fouets officiels.
RENSEIGNEMENTS C0L0N1ADX
En Afrique Orientale Allemande, le capitaine Kannenberg fit comparaître devant lui deux ju tubes, ou chefs de village, et leur demanda le sens de certains mots. Pour des motifs religieux, ils refusèrent de répondre. Là-dessus Kannenberg se mit en rage et commanda de les fouetter ; entre les coups, il réitérait sa question :
Et ainsi ce jeu d’interrogation, réponse et tlagellation, continua jusqu'à ce que l’un d’eux eût reçu 75, et l’autre 100 coups de lanière. Les malheureux furent alors enfermés pour la nuit et abandonrîés à eux-mêmes (1).
Pendant la nuit ils se prirent à geindre etfurent traités à coups de crosse. Rien d’étonnant qu’au matin un des hommes fût mort !
Le deuxième cas s’est produit au Togoland, « la colonie allemande modèle ». Le juge de district Rôtberg faisait un voyage quand un de ses porteurs, épuisé par son fardeau, tomba à terre. Le représentant de la justice allemande s’agenouilla sur lui, le frappa à la face et ensuite le fit fouetter. Le malheureux retomba. Il fut de nouveau rossé, et cette fois avec un fatal résultat.
Le troisième cas est entièrement caractéristique des méthodes prussiennes en Afrique. Mesa, cuisinier indigène, reçut, pour inexactitude dans son service, 25 coups de lanière en môme temps
3 ue le fonctionnaire lui portait des coups de pied ans le ventre, si bien que l'homme tomba inanimé. Quand il eut reprisses sens, il fut de nouveau frappé àla face et frappé à coups de pied au bas-ventre. Mesa reçut alors l'ordre dese tenir prêt à trois heures de l’après-midi, mais il fit savoir qu’il était incapable de venir, « que le Blanc la tuât plutôt ! » Il reçut alors 25 autres coups et fut enfermé sans soins ni nourriture. Le cadavre fut ensuite porté par les rues de Lomé, capitale du Togoland, escorté par la plainte monotone des indigènes : « L’homme blanc a tué son cuisinier. » Qu’on ne croie pas que ce sont là des cas isolés: non pas ! Chaque année des quantités d'indigènes ont été exécutés de cette manière, et le fonctionnaire en cause, qui selon l’usage « n’avait pas excédé ses droits », retourne tranquillement à ses fonctions. Dans l’alfaire de Mesa, le cuisinier, par exemple, l'appréciation du député Rôren fut celle-ci : « Je ne puis pardonner au directeur colonial d’avoir étouffé l’affaire... et le fonctionnaire en cause a été renvoyé au Togoland. »
Quand la mort ne se produit pas, la victime de cesviolences sauvages estsouvent moralement, mentalement et physiquement désemparée. Rôren a déclaré :
Pour tou3 c'est la règle que pendant des mois, même des années, ils se trouvent dans un tel état de tension nerveuse que si on arrive près d’eux à l’improviste ils s’accroupissent et se mettent à pousser de grands cris à la seule idée qu’on pourrait toucher la partie battue.
Faut-il s’étonner quand les témoignages nous apprennent que des morceaux de chair ont été souvent arrachés du corps ou sont demeurés pendants comme « de la viande tailladée » ?
Le nombre légal de coups qu'on peut donner
en une fois est de 25, et cette dose peut être ré pétée après un intervalle de six semaines. En fait ce nombre est par trop fréquemment dépassé. Une des principales plaintes des chefs Akwa au Cameroun était que le nombre des coups excédait grandement le maximum légal, et un négociant de cette colonie a établi qu’il arrive fréquemment qu'après les quelques premiers coups le sousofficier dit « qu'ils ne comptent pas » et doivent être répétés, pour la satisfaction de ses propres instincts de brutalité.
Laméthode de tlagellation a été pittoresquement décrite à bien des reprises. La description suivante est de Rôren :
Vous auriez uue fausse impression si vous pensiez que le châtiment corporel consiste à donner à un individu quelques coups d’un bâton comme ceux en usage dans nos maisons de correction. L’indigène, complètement déshabillé, est attaché à l’aide de courroies en travers sur un billot ou un baril, de façon à ne pouvoir remuer, et il reçoit alors non pas quelques coups d’un bâton ordinaire, mais le plus robuste des soldats noirs s’arme d’une corde tressée, ou d’un bâton de taille correspondante qu’il manœuvre à deux mains de toute sa force, et avec une violence telle que chaque coup doit siffler dans l’air. Il est arrivé que le coup qui n’avait pas sifflé était répété, et, en outre, s'il ne siffle pas, c’est le soldat qui est lui-même fouetté.
Ces flagellations ne sont pas nécessairement données par ordre judiciaire. Elles sont fréquemment ordonnées par le caprice d’un fonctionnaire administratif, d’un propriétaire de plantations, d'un intendant, et il est établi sur des autorités irrécusables que, dans certaines colonies, il suffit d’envoyer un indigène à la station de police avec un mot disant « prière de rosser un tel » pour que la chose soit faite sans enquête.
En théorie chaque punition doit être inscrite sur un livre de punition, et un compte des flagellations doit être tenu. En pratique il en est fréquemment tout autrement. II fut prouvé dans l’affaire du capitaine de région Brandeis que, pour dissimuler le nombre des flagellations dans les îles Marshall, il s’était abstenu d’établir ces comptes rendus et pour cette omission il fut ensuite récompensé par l’octroi d’un ordre prussien !
Les chiffres officiels de flagellations ne contiennent donc probablement qu’une petite proportion dutotaldeces faits. Cependant ce chiffre officiel est assez impressionnant par lui-même. Ainsi en 1910 dans le Sud-Ouest africain, sur certainement pas plus de 80 000 indigènes soumis à l'administration allemande, sur lesquels il n’y avait certes pas plus de 17.000 hommes, il ne fut pas prononcé moins de 1.202 flagellations et 2.371 sentences appliquant d’autres peines plus ou moins sévères. « C’est un si énorme pourcentage, déclara le député Noske, qu’on ne peut réellement pas comprendre sur quel principe cette justice est administrée (1). »
En Afrique Orientale Allemande, en une année 10.144 peines plus ou moins longues d’emprisonnementfurent prononcées, et dans cette colonie, en 1904, «il y eut 4.783 flagellations, sans compter
(1) Ledeboua. Reichstag, la mars 1903.
Mt'881«M«MBNT8 COt-OfMAOX. — N®» 4, 5 et 6,
(1) No»ke. lieischstag, 30 avril 1912,
BULLETIN DU COMITÉ DE L'AFRIQUE FRANÇAISE
les flagellations non officielles » (I). De même , aü Cameroun et au Togoland les chiffres officiels I révèlent un état de choses qui rend -le nom allemand infâme en Afrique et contraint toutes les nations civilisées à veiller à ce que l’Allemagne ne recouvre pas l’administration d’une seule parcelle de territoire africain avant que cet Etat n’ait été purgé de son officielle brutalité. Le retour de l’Allemagne en Afrique pendant la génération actuelle aurait pour résultat une plus barbare persécution des populations indigènes, et conduirait ultérieurement à un très sanglant soulèvement de la canaille d’Afrique (selon le mot de Peters) contre tous les Européens. Ni l’Europe ni l’Amérique n’ont le moyen de permettre cette perte d’un continent. Du point de vue économique ce serait une folie. Du point de vue moral ce serait un crime.