CHAPITRE IV
L administration de la justice.
Comment les chefs sont traités.
La façon dont les indigènes sont traites en conséquence de la loi actuelle est indigne du peuple et de l'empire allemands.
Député Erzberüer, 19 mai 1914.
Hien ne montre mieux la différence des droits reconnus aux indigènes dans les colonies allemandes et anglaises que la façon dont la justice est administrée... La réputation de la race allemande est coinpromise. C’est avec raison qu’il a été demandé qu’il soit mis fin d'urgence dans nos colonies à ce système' d’ arbitraire absolu et à celle absence absolue d’équité.
Député Storz, 24 mars 1906.
Un des points les plus importants à retenir pour l’administration d’un territoire indigène, c’est que la meilleure, et même la seule façon de s’assurer le respect et la collaboration des peuplades sujettes est de maintenir, autant qu’il est possible, leurs droits, leurs coutumes, leurs pratiques, et d'administrer avec leurs propres lois, quand celles-ci ne sont pas en contradiction avec les principes chrétiens ni contraires aux règles de 1 numanité ; cette manière de faire a été suivie par toutes les nations colonisatrices à l’exception de l’Allemagne.
Possédant, ainsi qu’il fut déclaré quand elle pénétra pour la première fois en terre africaine,
« une méthode de colonisation qui lui était propre » et n’ayant pas besoin « de se mettre à l’école des nations étrangères », l’Allemagne imposa aux malheureux indigènes un système administratif rigide et une règle de fer, en même temps qu elle prétendait administrer la justice suivant des méthodes étalés formes que les indigènes ne comprenaient pas. D’autre part, il était cyniquement professé que les colonies étaient acquises « non pour l’évangélisation des Noirs ni, avant tout, pour leur bien-être, mais bien
dans notre intérêt à nous, Blancs. Par suite, tout individu qui s’oppose à ce programme doit être supprimé (I). »
Le résultat de cette politique, au moins en ce ui concerne l’administration de la justice, a été e jeter dans un état chaotique cette branche importante de l’œuvre administrative.
Pratiquement la politique allemande a érigé en axiome que l’indigène n’a pas de droits. Il est littéralement traité comme un enfant. Il ne peut prêter serment en justice; son témoignage, s’il est produit, est considéré comme émanant d’un individu incapable de dire la vérité, et quand il va à l’encontre des déclarations des fonctionnaires en cause ou se trouve contredit par la seule parole de soldats indigènes, on n’y a nul égard.
En outre, le témoin indigène est bousculé et intimidé. On en a eu la preuve en de nombreuses occasions, dans l’affaire des chefs Akvva, qui furent condamnés à neuf, huit, sept années et à d’autres longues peines d’emprisonnement pour avoir osé envoyer une pétition au Reichstag; dans l’affaire concernant Herr G. A. Schmidt, fonctionnaire du Togoland inculpé de crimes si obcènes et si révoltants qu’on n’y peut même faire allusion ici ; dans l’affaire du cuisinier Mesa, et dans beaucoup d’autres.
L’administration de la justice a été mise aux mains de fonctionnaires incompétents, dans la dépendance du gouverneur ou d’autres hauts fonctionnaires .« Dans les Protectorats », note le juge de district Rotberg, « comme les juges sont également des fonctionnaires administratifs, leur activité judiciaire, dans l’opinion du ministère des Affaires étrangères (alors responsable des affaires coloniales), est également soumise aux instructions du gouverneur placé au-dessus d’eux. » Par suite il n’y a rien dans l’administration de la justice qui ressemble à de l’indépendance, et ce système a conduit à une insécurité presque incroyable aussi bien pour les personnes que pour les propriétés.
Le député, Dr Muller, disait, en 1912 :
Notre administration civile et criminelle dans nos colonies est simplement indéfendable... Un juge, sans plus d’embarras, applique le Code pénal allemand... sans se préoccuper le moins du monde des primitives conditions des colonies. Un autre n’applique aucunement le Code pénal. Un troisième procède par analogie avec ce Code... Bref notre procédure criminelle en est à un point où il faut l’arrêter : elle laisse les indigènes absolument sans aucun droit.
Dans toutes les affaires, le maintien du prestige allemand passe infiniment avant le souci d’une administration régulière de la justice. Aucun Noir ne peut espérer justice contre un Blanc. Il ne peut pas davantage espérer justice s’il n’a pas largement acheté les interprètes indigènes dont le collège forme un très puissant facteur dans la production des erreurs de justice.
L’attitude allemande envers la justice se révèle clairement dans la suggestion faite par la Rheinisch-Westfàlicke-Zeitung du 10 mai 1914, que
(4) Bebel. Reichstag, 13 mars 1906.
(1) Koloniale Zeitschrift.
« avant tout la Chambre des hommes de loi adopte une résolution interdisant à ses membres de se mettre à la disposition des gens d'autres races. »
Beaucoup de fonctionnaires allemands ont sans doute fait de leur mieux avec le système en vigueur. D’autres, comme Schmidt, le grand juge Meyer au Cameroun, Von Brauchitsch, le gouverneur Puttkamer, Von Rôtberg, et combien d’autres, ont prostitué leur charge à des intérêts privés. Schmidt nomma sa maîtresse et procureuse indigène « Jenufia », ou reine, lui conféra le droit de porter l’épée des fonctionnaires, et lui donna, avec le pouvoir de juger en première instance celui de lever des redevances jusqu’à 15 marks! « Messieurs » disait Rôren, « il semblerait que cet homme est atteint de frénésie coloniale... Et cependant l’administration coloniale qui connaissait toutes ces choses il y a déjà un an aussi clairement que je vous les livre, l’a renvoyé à son poste qu’il occupe encore avec le même titre. »
D’autres fonctionnaires, comme Karl Peters, instituèrent des parodies de tribunaux pour le jugement de leurs victimes, — ou même ne prirent pas la peine de les juger d’aucune façon.
En ce qui concerne l’administration coloniale allemande, ce qui est presque incroyable, c’est l’attitude de l’Office colonial allemand envers les fonctionnaires envoyés en Afrique. Rarement, si même jamais, un fonctionnaire reçut une punition proportionnée. Encore et encore leurs crimes furent-ils révélés au Reichstag; encore et encore la presse libérale allemande imprima des détails hideux d’oppression et de luxure. Mais constamment, obstinément, le Département colonial refusa d’agir, et quand, à la longue, il fut contraint de le faire, le fonctionnaire incriminé, qui, le plus souvent, aurait du être pendu ou fusillé, s’en tirait avec une petite amende, une réprimande, ou même recevait de l’avancement. Cela est presque incroyable, je l’ai dit. Et pourtant à' examiner les procès et les affaires célèbres où des fonctionnaires coloniaux furent inculpés de crimes — et il y en a beaucoup — on trouve comme résultat une dérisoire parodie de justice.
Peters, un parfait gredin, fut ultérieurement remis en possession de son titre et de sa pension.
Le gouverneur Horn, du Togoland, qui fit fouetter un nègre à mort, fut cassé, mais reçut la plus grosse part de sa pension.
Le gouverneur von Puttkammer, de la colonie du Cameroun, neveu de Bismarck, roué, prodigue et faussaire, fut condamné à 50 livres d’amende.
A l’honneur de Dominik, le noyeur de bébés, deux statues furent élevées.
Whelan, déclaré coupable d’une révoltante cruauté, fut condamné à 25 livres d’amende.
Le prince Proçper d’Arenberg, d’abord condamné à mort, fut emprisonné dans une forteresse, puis relâché.
Le capitaine Schennemann, qui faisait mutiler les indigènes d une horrible façon, ne paraît pas avoir été puni.
Le capitaine Kannenberg fut gracié et reçut sa pension intégrale.
Brandeis, le fouetteur, fut récompensé.
Le capitaine Kamptz, qui attachait des hommes à la gueule des canons et les faisait voler en morceaux, ne reçut aucun châtiment.
Le grand juge Metzer et le conseiller de gouvernement von Brauchtisch, qui enlevait les jeunes lilles indigènes, furent poliment réprimandés.
Herr G. A. Schmidv ne fut cassé que lorsqu’il devint impossible de couvrir plus longtemps cette parfaite canaille.
Ces affaires, qui ne représentent qu’une sélection, impriment une véritable tâche à l’Afrique. Ce sont là les symptômes d’un mal qui a gagné tout le système administratif. Ce mal apparaît exemplairement dans l’attitude du département colonial à Berlin. Bebel a dit (Reichstag, 20 mars et 1er décembre 1 906) :
Je suis absolument convaincu que nous entendrions des choses encore bien pires si on ne veillait strictement, aux colonies, à ce qtie les Européens, et spécialement les Allemands, ne puissent rien révéler au public du fâcheux état de choses qui s’y étale... Tout ce qui se produit aux colonies est étouffé. »
Et Dernburg a mis le sceau officiel à ce système de mystère bureaucratique en disant « que la campagne contre les fonctionnaires devait cesser, sinon il serait impossible de trouver personne qui veuille entrer dans le service colonial », et en notifiant au chapitre de la cathédrale de Cologne que, si les accusations produites par les missionnaires ne cessaient pas, il serait obligé de prendre des mesures administratives contre les missions. Sans aucun doute, ces paroles du député Ledebour étaient abondamment justifiées:
Toutes les monstruosités qu’il nous a été donné de voir chez Kannenberg, le prince Prosper d’Arenberg, Peters, et tous les autres, résultent de ce que des individus les Uns sans pondération, les autres sans éducation ont reçu un pouvoir presque illimité sur d’autres êtres humains : ils succombent à l’enivrement de ce pouvoir absolu qui lés conduit aux excès et quelques-uns même jusqu’aux crimes.
En ce qui concerne le traitement des chefs, les Allemands ont adopté une politique directement opposée à celle des autres nations colonisatrices. En Afrique, le chef forme une importante unité dans, le système administratif. Gomme règle générale, on l’a maintenu dans sa dignité, soutenu dans l’exercice de ses fonctions, et aidé d’avis sympathiques et compétents. Les Allemands tout au contraire, ont dégradé les chefs indigènes aux yeux de leurs gens. On les a traités, suivant l’expression d un « indigène d Ancho », comme des chèvres. « Notre roi », déclaraient les chefs Akwa, « est le chef suprême de notre pays. Si on le traite si bestialement, l’esprit des gens ne peut jamais être en repos, et cela ne sert qu’à amener la discorde dans le pajs. »
Le but de la politique allemande a été de favoriser quelques rares et puissants sultans, surtout en Afrique orientale, au détriment des petits chefs moins puissants. En Afrique orientale, le puissant élément mahométan a été traité avec
BULLETIN Dü COMITE
quelque considération, particulièrement depuis la révolte de Bushiri en 1898, révolte principalement causée par le fait d’officiers allemands qui avaient pénétré de force dans les harems des sultans locaux; mais les roitelets chrétiens ont été, de parti pris, dégradés, fouettés, enchaînés et maltraités de toutes manières. On a appris à ces petits chefs que le seul pouvoir qu’ils possèdent leur est directement délégué par le gouvernement allemand. Un missionnaire a déclaré :
Dans bien des cas, quand le chef est dégoûté de sa charge, il se nomme pour successeur un esclave qui est généralement accepté par le gouvernement. Cet homme, chef nominal, est l’intermédiaire entre la peuplade et le gouvernement, et son pouvoir sur ses sujets est nul, sauf quand ils sont assurés qu’il agit pour l’exécution des ordres du gouvernement. Il est absolument subordonné aux soldats indigènes qui vont jusqu’à fouetter le chef sans même en référer à leurs maîtres allemands.
Un autre missionnaire, leRév. E. Spanton, dit :
En ce qui concerne le petit chef, si quelque chose va mal dans le village, ou s’il ne fait pas exactement ce qu’on lui dit, il est fouetté. Si un Allemand du pays demande plus d’œufs ou de denrées que le village n’en peut fournir, ia même chose arrive.
Un autre témoin dit que « les Allemands ne traitent pas mieux les chefs que les autres indigènes. »
Un négociant du Cameroun a déclaré que « les chefs indigènes sont abondamment fouettés, ce qui les abaisse aux yeux de leurs administrés », et un autre négociant dit : « Souvent les pires coquins ont la place de chef, et dans la case aux palabres les interprètes sont si largement achetés par les chefs que neuf fois sur dix la cause est jugée en faveur de celui qui a tort. »
Bien mieux, un officier anglais voyageant au Cameroun décrit ainsi le procédé par lequel les Allemands se procurent du caoutchouc :
Les soldats sont envoyés seuls, ou avec un caporal noir, en petits groupes de deux ou trois, avec mission de visiter certains villages... Visiter, cela veut dire brûler, piller, prendre les chefs et les amener enchaînés ou les bras attachés derrière le dos. Le caporal noir s’installe confortablement dans le« compound» du chef et envoie ses soldats perquisitionner dans le plus grand nombre possible de « compounds ». Ces ordres sont exécutés point par point et le résultat est qu’un village... est pillé et brûlé. -
On pourrait, de nombreuses sources allemandes au étrangères, multiplier les exemples de ce despotisme inférieur; mais il en a été assez dit pour montrer que la politique allemande a pour tendance non de consolider mais de ruiner. Les chefs, en eux-mêmes, sont de nulle valeur dans le système allemand, et on sait que Samuel Maherero, le chef suprême des Herreros, entama la révolte de l’Afrique Sud-Occidentale en écrivant aux autorités allemandes pour leur souligner que « dans vos prisons, de nombreux indigènes sont fouettés jusqu’à la mort » et les informer qu’il craignait les mêmes intentions à son égard (1).
La ruine de l’organisation des tribus, qui fut le principal but des Allemands en vue de saisir
(1) Député Erzberger. Reichstag, 26 mars 1 U 0 0 »
E L’AFRIQUE FRANÇAISE
et d’occuper les « terres de tribu», dans de nombreux et vastes districts, a eu pour résultat la dégradation presque absolue des indigènes' ; il est significatif que la seule tribu de l’Afrique du Sud-Ouest qui n’est pas tombée sous l’influence allemande, les puissants Ovambos du Nord, réussirent à sauver leur indépendance parce que leur chef, averti de ce qui était advenu à d'autres tribus de la colonie, refusa de conclure aucun traité avec les Allemands.
Il reçut l’officier anglais qui venait lui rendre visite après la reddition de la colonie, courtoisement mais sans crainte, avec cette déclaration : « Aucun officier allemand n’a pénétré dans ma maison. L’accueil que je vous fais vous montre ma confiance et mes sentiments d’amitié pour vous. »
Un tel langage est un hommage à noire loyale conduite, tel qu’aucun administrateur allemand n’en recevra vraisemblablement en de semblables circonstances.