‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 5)Chapitre 31 sur 123 · DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA FRANCE

Un centre d'instruction a été créé à Meknès en 1917 pour compléter l’instruction théorique et pratique des lieutenants et sous-lieutenants des unités actives d’infanterie métropolitaines, coloniales et marocaines et pouvant devenir commandants de compagnie, et des sous-officiers des mêmes unités destinés au grade de sous-lieutenant à titre temporaire pour combler les vides produits par le feu et la maladie dans les troupes du Maroc.

De pareils centres existaient en France et ont rendu les plus grands services : celui de Meknès est venu combler heureusement une lacune et, par son enseignement essentiellement pratique, a déjà formé des cadres de premier ordre en vue du commandement spécial au Maroc, tout en étant très aptes au front nord-est. Les instructeurs, choisis parmi les spécialistes qualifiés, leur ont fait connaître aussi les perfectionnements matériels réalisés depuis trois ans et les procédés qui en découlent. Le cours s'adresse forcément ou à des jeunes gens qui du fait de la guerre ont dû interrompre leurs études dès l'âge de dix-huit ans, ou à des sous-officiers de carrière n’ayant pu perfectionner leur instruction générale.

Il ne pouvait être question en deux mois de reprendre tout un programme de leçons d'histoire, de géographie, de littérature, etc., mais il a paru indispensable, en dehors des conférences techniques, de donner aux élèves un minimum de connaissances relatives au pays, le plus souvent nouveau pour eux, où ils se trouvent. Us apprendront ainsi à connaître le Maroc et à comprendre ce qui s'y est fait, en même temps qu'ils prendront conscience de l’importance relative des questions marocaines dans la guerre actuelle et dans la politique mondiale. C’est dans cet esprit qu’a été établi un programme de conférences, confiées aux personnes les plus qualifiées et parmi lesquelles nous citerons : MM. de Sorhier, Pietri, Naci-

vet, Joyant, G. de Tarde, colonel Heusch, capitaine de Segonzac.

La pregiière de ces conférences a eu lieu le 26 février 1918, et a été faite devant un auditoire vivement intéressé par l’intendant général Lallier du Coudray sur la Politique coloniale de la France. En voici le texte :

Mes jeunes amis.

Le général Lyautey m’a demandé d’inaûgurer la série des conférences qui doivent vous être faites par divers officiers et hauts fonctionnaires du Protectorat. J’ai accepté avec grand plaisir.

11 m’est, en effet, très agréable, à la veille de terminer une carrière déjà longue, de venir vous parler un peu de cette France, notre patrie bienaimée, pour laquelle vous vous êtes déjà tous battus ici ou sur les autres fronts. Il me semble que plus on s’attache à connaître l’histoire de notre pays, plus on étudie de près le rôle qu’il a joué dans le monde depuis des siècles, plus on se prend d’un amour conscient et enthousiaste pour cette belle France, si noble, si loyale et si chevaleresque, à qui s’appliquerait si justement l’orgueilleuse devise adoptée par les Allemands depuis leur victoire de 1870 : « Deutscliland über ailes ». Oui, Deutscliland iîber ailes, de par la force brutale, apanage de l’Allemagne hier, apanage des Alliés, espérons-le, demain, mais « France au-dessus de tous », hier comme aujourd'hui, aujourd’hui comme demain, ;t ce, non pas du fait de ses succès militaires, mais de par le rayonnement de son génie et des idées généreuses qu’elles a semées dans le monde. Sous le rapport de la grandeur morale, aucun peuple ne peut lui être comparé. S’il y a des -fautes, hélas ! dans son histoire, il n’y a pas un acte de félonie, il n’y a pas une tâche. Elle peut se présenter la tête haute devant le tribunal des nations. Il n’v a que de nobles actions à son actif, elle n’a jamais manqué à ce qu’elle considérait comme son devoir, même lorsque ce devoir allait à l’encontre de ses intérêts matériels. Ce n’est pas elle qui a jamais traité de « chiffon de papier » un acte au bas duquel elle avait apposé sa signature, et c’est pourquoi, au cours de la lutte gigantesque qui se déroule depuis trois ans et demi, un grand peuple, étranger à l’Europe, qui aurait pu si facilement rester à l’écart de cette guerre si meurtrière, s’est rangé à nos côtés uniquement parce qu’il a jugé que nous étions les champions de la liberté et du droit tandis que nos adversaires n’avaient pour but que d'imposer au monde la domination allemande.

Il ne pouvait être fait de réfutation plus éclatante à l'accusation portée contre nous par nos ennemis (t’avoir cherché et voulu cette guerre.

Oser nous reprocher d’avoir voulu la guerre, alors que nous n’avions qu’un désir : grandir et prospérer davantage dans la paix. Le ciel politique qui devait si rapidement s’assombrir dans le courant de juillet 1914 nous paraissait si clair à la fin de juin ! Aucun sujet de difficultés réelles avec l’Allemagne ; notre union avec la Russie plus resserrée que jamais, visite à Paris de nombreux souverains, relations plus étroites et d’une cordialité inconnue jusque-là avec l’Angleterre,

satisfaction profonde produite dans tout le pays par la nouvelle de la jonction à Taza des colonnes Gouraud et Baumgarten, jonction qui établissait, par une ligne ininterrompue, les communications du Maroc avec 1 Algérie. Et puis, les événements se précipitent, c’est l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie. En vain, le roi Pierre en accepte les principales clauses, en vain la Russie, 1 Angleterre, la France s’efforcent d’arranger les choses, le pangermanisme allemand en avait décidé autrement. Le clan militaire estimait qu’il fallait « marcher avant que la Russie ait terminé ses grands perfectionnements de l’armée et des voies ferrées et avant que la France ait mis au point son organisation militaire » (1). Et le 31 juillet la guerre était déclarée à la Russie et le 3 aotit à la France.

Dès le début les faits démontrèrent d’une façon péremptoire et notre bonne foi et la mauvaise "foi teutonne.

Alors que toute notre préparation militaire n’avait été organisée qu’en vue de la défense de notre sol, nos adversaires, sournoisement, dans l’ombre, avaient doublé leurs corps d'armée et fabriqué un énorme matériel d’artillerie de gros calibre. Et ce furent cette ruée formidable à travers la Belgique et le Luxembourg, en dépit de leur neutralité, et cette marche foudroyante sur Paris. Mais voilà que se dressent deux hommes, deux coloniaux, Galljeni et Joffre, et brusquement l’ennemi est arrêté et rejeté loin en arrière. C’est la bataille, à jamais mémorable, qui portera dans l’histoire le nom de Bataille de la Marne et qui immortalisera jusqu’à la postérité la plus reculée les deux grands généraux qui l’ont gagnée.

Et je ne saurais assez insister spr ce qualificatif de « Coloniaux » que j’ai appliqué à Joffre et à Gallieni. Car, oui, ce sont des coloniaux, et peut-être que sans cette expansion coloniale de la France qui leur avait si souvent offert l’occasion de développer leurs qualités — évidemment natives — d'initiative et de décision, n’auraientils pas osé ce qu’ils ont osé, à une heure où tout paraissait perdu.

Loin de moi la pensée de prétendre que l’initiative et la décision soient l’apanage exclusif des officiers coloniaux — la manœuvre hardie du général Foch aux marais de Saint-Gond serait là, d’ailleurs, pour démontrer le contraire — mais il est incontestable que si l’on prend à leur entrée dans l’armée deux officiers également bien doués au point de vue de l’intelligence et du caractère, et que l’un se soit immobilisé dans des garnisons de la métropole, alors que l’autre aura été guerroyer au loin et aura commandé des postes ou administré des territoires dans le Sud algérien ou tunisien, au Maroc, au Tchad, au Soudan, à Madagascar, dans le Haut-Tonkin, et si l’on compare ces deux officiers quinze ou vingt ans après, tandis que le premier aura vu ses facultés d’initiative et de décision diminuer et peut-être même

(1) livre Jaune> n» < L

disparaître sous le fardeau d’une besogne régulière, monotone, toujours conforme à une consigne donnée par une autorité supérieure, le second, au contraire, habitué au commandement et aux décisions rapides, sera devenu un chef.

Et c'est ainsi que dans ce même mois d’août 1914, un troisième grand colonial, au Maroc, le général Lyautey, prenait lui aussi l'audacieuse responsabilité de rester sur les positions que lui et ses lieutenants avaient conquises, malgré le télégramme du gouvernement qui l’autorisait à évacuer l’arrière-pays et à se cantonner dans les ports.

Que serait-il advenu sans l’esprit de décision de ces trois hommes? En France, c’eût été la défaite écrasante, irrémédiable ; ici, c’était toute l’Afrique du Nord peut-être à jamais perdue.

Cette magnifique épopée que constitue l’expansion coloniale de la France en ces trente dernières années aura donc été, indirectement, la cause de son salut. Et c’est l’exposé succinct de la grande œuvre accomplie qne je vais essayer de vous faire.

En 1880, notre domaine colonial n’avait qu’une bien faible étendue. C’était, en Amérique, les îles de la Martinique et de la Guadeloupe, les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon et les forêts vierges de la Guyane; en Asie, dans l’Inde, une ville, Pondichéry, et quatre bourgades, Mahé, Yanaon, Karikal et Chandernagor, puis la Cochinchine ; en Afrique, l’Algérie qui était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui, l’île de la Réunion et quelques comptoirs sur la côte occidentale: Saint- Louis, Gorée, Dakar, Konakry, Libreville, et enfin en Océanie, deux îles : la Nouvelle-Calédonie et Tahiti. C’est tout.

Alors, la conquête commence : c’est la Tunisie, c’est le Soudan, la Mauritanie, la Guinée, la Côte d’ivoire, le Dahomey, le Congo, le Tchad, c’est Madagascar ; en Extrême-Orient, c’est le Cambodge, le Tonkin, l’Annam, le Laos; enfin, c’est, à partir de 1903, l’extension dans le Sud- Oranais; c’est, en 1907, l’occupation d’Oudjda et le débarquement à Casablanca, et puis c’est la tache d’huile, c’est Fez, c'est Marrakech, et enfin Taza.

En résumé, notre drapeau flotte aujourd’hui sur des territoires d’une superficie de près de 10 millions de kilomètres carrés et d’une population de près de 50 millions d’habitants, avec un commerce de plus de 3 milliards, soit le cinquième environ du mouvement commercial de la France.

Pendant ce temps, l’Angleterre agrandit encore le magnifique empire colonial qu’elle possédait déjà. Les guerres sud -africaines, les expéditions d’Egypte sont présentes au souvenir de tous.

L’Espagne, à la suite d’une guerre malheureuse, perdait les plus beaux joyaux de sa couronne d’outre-mer.

Le Portugal, la Hollande réussissaient à conserver leurs possessions lointaines.

Quant à l'Allemagne. eU*3 «tUhdait son heure.

Tout d’abord, sous l’inspiration de Bismarck, elle fut hostile à toute acquisition coloniale, dont aucune, au dire du chancelier de fer, « ne valait les os d’un grenadier poméranien ». Il estimait que les groupements d'émigrés allemands dans les pays étrangers valaient mieux pour l’Allemagne que la meilleure des colonies, attendu que non seulement ils n’étaient pas une charge pour leur mère patrie, mais qu'au contraire ils constituaient pour celle-ci une clientèle morale et commerciale. Puis, petit à petit, des voix s’éle vèrent pour que l’Allemagne « prît part à la domination par la race blanche ». Peut-être une sorte de jalousie croissante à l’égard des initiatives hardies de la France ne fut-elle pas étrangère à ce mouvement. Quoi qu’il en soit, dès 1885, l’Allemagne prenait rang parmi les puissances européennes colonisatrices et, chose digne de remarque, elle obtint sa première conquête dans le Sud-Ouest africain sans coup férir, sans lutte armée, presque sans autre effort méritoire que des négociations diplomatiques bien conduites. Et alors, une fois dans l’engrenage, c’est la mainmise sur le Togo, le Cameroun, l’Est Africain Allemand, les îles Samoa, les îles Carolines, et enfin, en Asie, en enclave dans la Chine, le territoire de Kiao-Tchéou. Et il faut leur rendre cette justice qu’ils firent bien les choses et qu’ils n'hésitèrent pas à dépenser sans compter des millions et des millions pour doter leurs colonies d’un outillage économique de tout premier ordre.

Or, que leur reste-t-il de tout cela aujourd’hui? Rien. Absolument rien. En dehors de l’Europe, il n’existe plus un pouce de territoire sur lequel flotte le drapeau allemand. La totalité de l’empire colonial teuton est à l’heure actuelle entre les mains des Alliés, constituant un gage magnifique qui peut largement être mis en balance avec les portions de territoires alliés envahis et occupés par nos ennemis en Europe.

Si maintenant nous cherchons les causes qui ont ainsi poussé les grandes nations de l’Europe à acquérir des possessions outre-mer, on peut les résumer ainsi : Pour l’Angleterre, ce fut le désir de conserver la prépondérance maritime et commerciale; pour la France, ce fut au fond, il faut bien le reconnaître, un besoin de victoire, une aspiration, ap/ès n^tre défaite de 1870, vers un peu de gloire. Pour l’Allemagne, ce fut surtout une question d’amour-propre. En etTet, à quelle condition le gouvernement allemand ne s’était-il pas opposé aux conquêtes coloniales de la France? A une seule, secondaire hélas! à nos yeux, mais primordiale aux siens, c’est qu’elles fussent placées sous le régime de l’égalité économique. A nous, la satisfaction devoir notre drapeau flotter sur le rivage et sur les monuments publics, mais aussi la charge de supporter les frais d’occupation ; à eux, la possibilité de commercer librement. Et c’est ainsi qu’il m’a été donné de voir, au Dahomey par exemple, le commerce français qui était prépondérant avant notre expédition de 1892, parce qu’à ce moment-là, Brhahzin régnante , il était dangereux d’y réside»’ et que seuls les tre»'»

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tants français se plaisaient à cette vie d’aventures, décliner petit à petit au profit du commerce étranger et particulièrement du commerce allemand, à partir du jour où, le pays pacifié, il fut possible de s’y installer en toute sécurité.

Seul, le Maroc, malgré Légalité économique imposée par l’Allemagne à la Conférence d’Algésiras, a échappé à cette prépondérance du commerce allemand sur le commerce français. En vain, nos adversaires avaient-ils déployé tout l’arsenal de leurs armes commerciales — et il faut avouer qu’ils sont passés maîtres en la matière — le chiffre de leurs importations et de leurs exportations était loin d'atteindre le nôtre et c’est là un résultat qui est tout à l’honneur de ceux de nos nationaux qui représentaient ici nos intérêts commerciaux.

En résumé — il faut avoir le courage de reconnaître ses fautes — il n’est pas douteux que notre politique coloniale a, en général, laissé à désirer au point de vue économique — et ce parce que nous avons le défaut — inhérent à notre race — de ne voir ^es choses que sous leur jour immédiat. C’est ainsi que, pendant toute la durée des opérations militaires, le Parlement vote pour ainsi dire sans discussion tous les crédits qui lui sont demandés, puis la conquête terminée, alors que le pays conquis, entièrement dépourvu de voies de communication et d’outillage économique, aurait besoin de ressources considérables pour se pourvoir de tout ce qui lui manque, les Chambres font la sourde oreille et refusent tout nouveau subside. Seul, encore, le Maroc, grâce peut-être à l’expérience acquise, grâce également sans doute à sa proximité de la métropole, proximité qui a permis à un certain nombre d’hommes politiques de venir se rendre compte sur place de la situation — grâce enfin certainement à l’influence personnelle du Résident général et de ses dons incomparables de séduction et de persuasion — seul encore, dis-je, le Maroc a réussi à obtenir l’aide financière de la France ; aussi, les résultats sont-ils merveilleux. Ç’a été de l’argent bien placé.

Dans nos autres colonies, hélas! il en fut autrement et c’est ainsi qu’à Madagascar où les hasards de ma carrière m’ont appelé à remplir auprès du général Gallieni les fonctions que j’exerce ici auprès du général Lyautey — dès la seconde année, la modeste subvention de 1 million 800.000 francs que nous accordait la métropole nous fut supprimée alors que nos charges s’accroissaient, et il nous fallut augmenter les impôts afin de nous procurer les ressources qui nous étaient nécessaires. Or, je me rappelle que nous fûmes notamment obligés d’élever la taxe personnelle non pas uniformément mais à des taux différents suivant le degré de pacification et de richesse de la région. On pouvait se fier à l’habileté du général Gallieni et à sa connaissance des indigènes pour être convaincu qu’il n’avait pas dépassé la limite des possibilités certaines. Or, il existe en France une Société de protection des indigènes composée bien entendu de gens pleins de bonnes intentions mais dont aucun

n’avait certainement jamais mis les pieds à Madagascar. Ces braves gens nous adressèrent un beau jour une protestation véhémente, nous reprochant de pressurer les indigènes d’une façon indigne ! Parmi les signataires se trouvait un de mes cousins, membre de l’Institut et membre également de la dite Société. Le général Gallieni adressa une longue réponse officielle, très claire et très nette, au Président, tandis que de mon côté j’écrivais une lettre personnelle à mon cousin. Le Président ne se rendit pas à nos raisons — péremptoires cependant — et nous envoya une nouvelle tartine, mais cette fois, lorsqu’on sollicita la signature de mon cousin, il refusa de la donner et déclara « qu’ayant un de ses parents auprès du général Gallieni, parent dans le jugement, le loyalisme et l’équité duquel il avait toute confiance et qui lui avait exposé les motifs des mesures prises à l’égard des indigènes, il lui semblait que ledit parent était mieux placé que les membres parisiens de la Société pour savoir ce qui était bon ou mauvais à Madagascar ». La leçon n’a pas dû profiter, car je crois que les gouverneurs et résidents généraux continuent à recevoir des libelles le plus souvent aussi saugrenus, émanant de Sociétés qui veulent assimiler à la France des pays qui en diffèrent complètement. La manie de vouloir assimiler des choses cependant fort dissemblables est une de nos manies nationales, je crains que nous n’en guérissions jamais.

Donc, pour en revenir à la question — si notre politique économique coloniale n’a pas été parfaite, si même au point de vue social et civilisateur, notre manière de faire a été l’ôbjet de vives discussions plus ou moins passionnées et de critiques plus ou moins fondées, il n’en est pas moins à l’heure actuelle indiscutablement établi, et ce à la lumière des faits, d’une part que nos colonies offrent dès maintenant des ressources matérielles appréciables, et d’autre part, que la France a su se faire aimer des indigènes.

En effet — - constatation merveilleuse etavouonsle inattendue de beaucoup — au lieu d’être, pendant la tourmente que nous traversons, un poids lourd pour la métropole, nos colonies lui sont venues en aide dans les domaines les plus divers, mettant à sa disposition et des centaines de milliers de soldats, de races et de couleurs diverses, qui ont participé aux plus glorieux faits d’armes et répandu généreusement leur sang pour la défense du sol de leurs conquérants de la veille, et des centaines de milliers de travailleurs qui collaborent activement à la fabrication du fantastique matériel de guerre que nécessitent les méthodes de combat actuelles, et des quantités ébormes de produits de toute sorte qui sont venus combler nos déficits ou compléter nos approvisionnements en matières premières : céréales, vins, laines, riz, alcool, zinc, étain, graphite, arachides, caoutchouc, bétail, sucre, rhum, café, nickel, la liste est presque inépuisable.

L’attachement à la France des indigènes de l’Afrique du Nord est particulièrement touchant.

.le lisais il y a quelques jours un rapport adressé de Suisse par un sous-officier de spahis qui est resté pendant près de trois ans prisonnier en Allemagne et qui a été évacué récemment. Il fait un récit pittoresque, qui respire la sincérité, de toutes les tentatives dont ses camarades et lui furent inlassablement l’objet en vue de s’enrôler sous la bannière du sultan de Turquie.

En vain les offres les plus alléchantes leur furent adressées, offres d’honneurs, offres d’argent, offres de victuailles bien tentantes cependant, ces dernières, pour des estomacs affamés par le brouet clair et le pain K. K. des camps de prisonniers allemands ; à l’exception d’un nombre infime de renégats, tous refusèrent les propositions boches : « Grâce à la France, nous avons pu — répondaient-ils — cultiver nos terres en paix, grâce à la France l’existence de nos familles est assurée; envers et malgré tout, nous lui resterons fidèles. » Et quel hommage flatteur pour un pays conquérant, lorsqu’un tel langage est tenu par ceux qu’il a conquis la veille !

Et dans le relevé des subsides fournis à la France aussi bien en hommes qu’en produits divers, le dernier joyau de notre écrin, notre cher Maroc, figure pour une part importante. Et notre concours en 1918 sera, espérons-le, encore plus grand. Les efforts de tous tendent à ce but.

Dans tous les cas, il est permis d’envisager avec confiance l’avenir qui s’ouvre plein des plus belles promesses.

Et, en effet, lès égaux — au moins — de n'im porte quel autre peuple au point de vue militaire, au point de vue artistique, au point de vue scientifique, aunointde vue littéraire, leur serions-nous inférieurs au point de vue du génie des affaires? Nullement. Pris individuellement, le Français est même, en général, mieux doué que ses concurrents étrangers. Intelligent, actif, débrouillard, aimable, plein d’entregent, il a tout ce qu’il faut pour réussir; ce qui le perd, c’est son particularisme et son esprit d’indépendance. Il répugne à mettre en pratique le vieux proverbe : « l’union ait la force ». Pour l’Allemand, au contraire, ce proverbe est le premier des articles de foi. Or, dans- tout pays, mais encore davantage dans un pays neuf qu’ailleurs, l’union est un facteur indispensable pour triompher. A qualités égales, à efforts égaux, un groupe de dix négociants bien unis obtiendra fatalement des résultats très supérieurs à ceux de dix négociants agissant isolément. C’est une vérité qui ne devrait pas avoir besoin d’être démontrée. J’espère que les difficultés que nous rencontrons actuellement pour le ' ravitaillement du Maroc et qui nous ont amenés à obliger les commerçants à se constituer en consortium auron-t sous ce rapport la plus heureuse influence, et cette perspective est pour moi des plus consolantes.

Je parle à des jeunes gens dont la plupart reviendront ici après la guerre soit comme fonctionnaires, soit comme commerçants ou industriels, soit comme colons.

Eh bien! laissez-moi vous donner des conseils,

RENSEIGNEMENTS COLONIAUX. — N°» 4,5 et (>.

conseils dictés par une vieille expérience acquise un peu dans toutes les parties du monde et dans des fonctionstrès diverses qui m’ont donné l’occasion de beaucoup voir et d’un peu retenir.

Aux fonctionnaires, je dirai : pas de formalisme, pas de routine, pas de morgue, pas d idées préconçues, pas de croyance en votre infaillibilité, mais, au contraire, le moins de paperasses et les plus simples possibles, et surtout pas d’élroitesse d’esprit dans l'exigence des formalités prescrites par les règlements — ne faites pas refaire par exemple — comme il m’est arrivé une fois au ministère des Finances — un papier sur lequel le notaire avait mis : « M. Lallierdu Coudray, commissaire de la marine » mais avait négligé d’ajouter « sujet français ». Ce brave homme avait supposé sans doute que du moment qu'il certifiait que j’étais commissaire de laMarine française, il était inutile d’ajouter « sujet français»; l’employé préposé au guichet refusa de me payer/ La formule du règlement indique « sujet français », me dit-il, votre certificat ne porte pas cette mention, je ne peux pas l’accepter. En vain, lui fis je observer que l’esprit du règlement était que le ministère des Finances eût la certitude que l'intéressé était « sujet français »; or que du moment où mon certificat portait : « commissaire de la Marine » et que pour être commissaire de la Marine il faut être sujet français, donc la formalité exigée était remplie. Il ne voulut rien savoir. J’eus beau aller réclamer au chef de bureau, celui-ci donna raison à son subordonné : « Nous n’avons pas à inlerpréter les règlements, Monsieur, me répondit-il, nous n’avons qu’à les appliquer. — Eh bien, moi aussi, lui répliquai-je, j’ai à appliquer des règlements, mais il y a deux laçons de le faire, une application judicieuse et une application stupide; je regrette que vous adoptiezcelle-ci. » Et je m’en allai, en faisant claquer un peu la porte, mais n'en dus pas moins retourner chez le notaire pour lui faire ajouter les deux mots qui manquaient.

Je continue :... l’abord facile, l’accueil aimable, le « sourire », suivant l’expression familière du « patron », le souci de faire œuvre personnelle, de perfectionner ce qui existe, et avant tout, ne jamais hésiter à reconnaître que l’on s’est trompé, revenir sur une erreur, ce sont les caractéristiques d’un grand chef. Les deux puissants cerveaux dont j’ai eu la bonne fortune d’être le collaborateur, Gallieni et Lyautey, possédaient cette caractéristique à un haut degré. C’est une de leurs leçons qui m’a le plus frappé. Et puis, dans vos rapports avec les indigènes et les colons, en ce qui concerne les colons, efforcez-vous de les aider, chaque fois que vous le pourrez, soyez celui qui guide, soutient et conseille et non pas celui qui se contente de suspendre les foudres de l’administration sur la tête des gens. En ce qui concerne les indigènes, traitez-les avec bienveillance — ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, la fermeté — respectez leurs coutumes et leurs croyances, veillez à ce que leurs caïds ou leurs cadis n’abusent pas de leur autorité, mais surtout faites vous

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mêmes en toutes circonstances et dans tous vos actes preuve d’absolue justice. C’est le moyen d’action le plus sûr et le plus puissant. Un fonctionnaire qui a la réputation d être juste obtient toujours des résultats merveilleux. Aimé et considéré, son influence personnelle est énorme.

[ Quant à vous, futurs commerçants, industriels ou colons, avez bien soin de ne prendre la direction d’une affaire, quelle qu’elle soit, que le jour où vous aurez fait votre apprentissage ei où vous posséderez de sérieuses connaissances techniques dans la branche que vous aurez choisie : commerce, indm-drie ou agriculture. Combien ai-je vu, aux colonies, d'échecs attribués par les intéressés au pays ou à la malchance, mais en réalité uniquement dus à leur ignorance et à leur inexpé-

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