‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 5)Chapitre 52 sur 123 · POPULATIONS · texte numérisé non relu

POPULATIONS

Les pays qui nous intéressent sont actuellement habités par différents peuples : les Kotokos, les Bornouans, les Mousgou, les Mandara, les païens du Diamaré, les Foulbé et les Bororos.

Kotokos.

Le pays actuellement occupé par les Kotokos appartenait jadis à la tribu des Saos dont les établissements étaient épars depuis la Komadougou- Yoobe jusqu’au Chari.

Les Saos. — De cette tribu, nous ne savons rien de positif. Nous ne connaissons que ce qu’en disent les légendes.

D’après celles-ci, les Saos étaient des géants et de nombreux traits sont contés qui mettent en relief une force et une taille peu communes : « Un jour un de ces géants ayant tué deux éléphants, en fit rôtir un dans la brousse et le mangea pendant le trajet de retour, rapportant le second sur ses épaules pour sa familie(l). » Ces géants, diton, prenaient pour cannes des troncs de rôniers et consommaient à un seul repas une charge de chameau de mil ou de noix de palmiers de Judée.

(1) Rapporté par Landeroin. Doc. sc. Mission Tilho.

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

« Quand le chef sao de Goulfeï éternuait, me racontait l’ex-maï Abba Kaka, les oiseaux à une demi-lieue à la ronde s envolaient comme sous la rafale. »

Au voyageur qui passe à N’Galla, dernière capitale des Saos, on ne manque point de faire admirer de grandes jarres en terre cuite de 1 m. 50 de haut dans lesquelles, prétend-on, les Saos allaient chercher de l’eau au fleuve. Des jarres beaucoup plus graudes existaient qui ont été détruites assez récemment ; c’étaient vraisemblablement d’anciens greniers à mil identiques aux « dabangas » qu'on trouve actuellement dans les pays païens et certains pays musulmans. Toutefois, je dois signaler que personnellement, je n’ai jamais vu de « dabangas » en terre cuite ; toutes celles que j’ai observées étaient en argile crue, quelquefois llambée intérieurement et extérieurement avec de la paille.

Mustapha, un ex-chef de Ngalla, m’a certiiié que dansson village existent encorequelques individus qui sont considérés comme d’authentiques descendantsdesSaos, bien qu’étant de taille normale. Comme je m'étonnais qu'ils n’aient rien conservé de la stature de leurs ancêtres, l’ex-mai me dit : « Les Arabesd’ici ont-ils conservé la peau blanche de leurs pères ? »

Le lieutenant von Duisburg a fait paraître un vocabulaire sao que lui a dicté un certain mallem Bellama, qu’il donne comme le dernier homme descendant directement desSaoset sachant encore quelques mots de leur langue.

Malheureusement ce mallem n’était point un Sao, mais bien un Kotoko d’Afadé, mort en 1914. Il savait,, en effet, paraît-il, quelques mots delà langue disparue, appris avec les rares individus qui en connaissaient encore des bribes. Un vocabulaire trop complet lui a été demandé, et, plutôt que de s’avouer ignorant, il a bravement remplacé les mots qu’il ne connaissait pas par d’autres puisés dans les dialectes kolokos d’Afadé ou Makari. Il a même donné pour « mur d’enceinte » le mot haoussa <« birni ». Il est donc impossible de distinguer dans ce vocabulaire les mots d’origine sao.

Tout ce que j’ai pu personnellement apprendre, c’est que le sultan portait le titre de « Moussoro », ses dignitaires celui d’« anzenga » et que le dieu adoré par les Saos (vraisemblablement un fétiche) se nommait « Antelga ».

On m’avait conté que les Saos enterraient leurs morts dans des jarres de terre cuite et qu’on retrouvait de semblables sépultures dans le pays kotoko. Ces vaisseaux contenaient, disait-on, des anneaux de bras à travers lesquels passait la tête d’un homme normal.

J’ai déterré semblables jarres à Kousseri et à Karnak-Logone. La situation de ces dernières, à deux mètres en dessous de la partie inférieure du mur d’enceinte, permetde certiliei qu'elles furent enterrées à une époque très ancienne. Chaque sépulture se compose d’une jarre inférieure, solide, d’un mètre 10 environ de haut, à orilice large, et d’une jarre supérieure plus petite, renversée sur la première de façon que les deux ori-

fices s'accolent. En général, la jarre supérieure ] est brisée par la poussée des terres et à demi enfoncée dans l’inférieure. Dans cette dernière, les os sont particulièrement nombreux dans la partie basse où ils ont dû s’accumuler après la disparition des chairs.

Actuellement trop friables pour être sortis de leur gangue de terre, ces os ne se prêtent pas à une observation scientifique. Mais les dents bien conservées permettent d’affirmer qu’il s’agit de squelettes de gens normaux et non de géants.

Dans une sépulture de femme, j’ai trouvé dans le vaisseau inférieur, une petite jarre à col étroit, une écuelle de terre cuite (il s’agit évidemment des récipients qui ont contenu les aliments et la boisson ensevelis avec la morte), un collier rigide de 18 centimètres de diamètre à section quadrangulaire, un bracelet en torsade d’un bon travail, une bague unie, un grelot bien fait, deux petites coupes de six centimètres de diamètre et quatre de profondeur (tous ces objets sont en bronze), un ornement de lèvre inférieure en fer et en forme d’Y, de nombreuses perles rouges.

Nulle part dans les contrées environnantes on n’ensevelit actuellement dans des jarres; nulle part on ne trouve de bijoux en bronze.

Les colliers rigides en métal et ornements de lèvre inférieure en forme d’Y existeraient encore, m’a-t on dit, chez les Bouas de Ladonet lesMousseï dumayo Kebbi.

Quand j ’ai déterré le collier, tous les Kotokos présents se sont écriés avec ensemble : « l’anneau de bras ». Ainsi j’ai connu que la légende leur troublait la cervelle et faisait prendre un collier pour un anneau de bras. Il faut donc tenir pour suspectes a priori les affirmations des indigènes. Je note toutefois que l’actuel régent de Kousseri m’a certifié avoir vu il y a quelques années sur le flanc de la berge du Logone rongée par le fleuve, un squelette de géant mis à nu. Ce squelette aurait reposé dans la position couchée sur un lit de charbon de bois.

D’après l’ex-maï de Ngalla, les sépultures que j’ai étudiées seraient non point celles des Saos, mais des anciens Kotokos qui auraient imité les premiers dans leur façon d’enterrer les morts.

Des Saos, il ne reste donc rien ou presque rien. Ils ont été ou détruits ou assimilés par les Bornouans et les Massas.

Au Nord, les Bornouans les ont chassés du pays dunaire d’entre Komadou-Yoobé et Yadseram et ont exterminé les derniers élémentsde résistance.

Au Sud, les Massas se sont établis sur le Logone, ils ont refoulé une partie des Saos et se sont croisés avec l’autre.

Attaqués au Nord et au Sud, les Saos se sont concentrés vers Ngalla en un dernier empire que les Massas ont peu à peu occupé paisiblement. Ils s’y sont mélangés avec les Saos qui ont disparu en tant que race. De la fusion des Saos et des Massas sont sorlis les Kotokos.

Kotoko (1) est le nom arabe. Les indigènes eux-

(1) Kotoko est l’onomatopée rappelant le bruit fait par les pê> cheurs pour effrayer le poisson.

udJ

vti-

ans

oit,

ent

lia

id<

mêmes se nomment Mantaguéau Sud, Makari au 1 Nord.

De ce qui précède il résulte que les Kotokos du Nord ont beaucoup plus de sang sao que ceux du Sud. L’envahissement de la partie occidentale du pays kotoko, à une époque assez récente, par les Bornouans, les croisements des gens du fleuve avec les Babalias (1) et les Arabes ont encore contribué à créer au sein du peuple kotoko de petits groupements qui diffèrent entre eux non seulement au point de vue physique, mais encore par le dialecte.

On distingue cinq dialectes différents : ceux de:

1° Karnak-Logone, assez proche de la langue Massa ;

2° Kousseri, Houlouf, Kabé ;

3° Afadé, Djilbé ;

4° Goulfeï qui se rapproche des Boudouma (2) :

5° Makari, parent de la langue Kanouri.

Les Kotokos sont en général de taille élevée, le squelette est gros, les traits empâtés, le teint noir, les mouvements sont lents. Leur caractère est sérieux, appliqué, leur intelligence brumeuse. Ils ont une gVaade tendance à la superstition et ne brillent pas par la fidélité. Faisant allusion aux traîtrises des Kotokos, à la facilité avec laquelle les grands abandonnaient leurs princes, et à l’oubli des services rendus, le Ghaladima Omar me disait : « Beu de tribus sont aussi détestables que les Kotokos. »

Les femmes, de taille moyenne, sont laides, le nez mal dessiné, le front légèrement fuyant, les lèvres grosses, le teint noir gris ; les joues sont tailladées de longues raies, le milieu du front et Barète du nez soulignés par une estafilade ; des cheveux courts, sont réunis en tresses qui divergent du milieu de la tête comme des côtes de melon très espacées.

Les femmes Kotokos ne subissent pas l’incision. Si elles n’ont pas une réputation de libertinage aussi bien établie que les Bornouanes, elles n’en sont pas moins complètement amorales et ignorent la fidélité. Bien que très laides, elles sont assez prisées grâce au zèle et à l’enthousiasme dont elles font preuve et qui suppléent à la beauté que la nature leur a refusée.

Les Kotokos sont un peuple industrieux. Les femmes s'occupent de culture, de vannerie, les hommes se livrent à la pêche, s’occupent de tissage, teinturerie, sparterie, et construisent d’élégantes et relativement confortables demeures. Ils ne dédaignent point les danses au clair de lune et apprécient les spectacles. « Quand le sultan se déplace, écrit M. Montchamp, il est toujours entouré de son tam-tam : tambours énormes qu’on frappe à tour de bras, petits tambours hémisphériquesau son grêle, longues trompettes de deux mètres qui poussent d harmonieux coin-coins, tout cela forme une cacophonie parfaite. Pour les grandes occasions, on sort môme un vieux cornet à piston qui joue sans se lasser les premières notes

(1) Proviennent comme les Boulalas, d'une branche cadette du Kanem émigrée sur la rive droite du Chari.

(2) Insulaires du Tchad.

du « Bon roi Dagobert ». Le jeune sultan s’avance donc achevai, abrité sous son parasol jaune, au milieu de ces flots d’harmonie, pendant que les laiderons kotokos poussent de vigoureux « youyous ». De temps en temps, le cortège s’arrête et tous, cavaliers et piétons, entourent le sultan en chantant une mélopée « qu’ils rythment en se balançant de droite à gauche. Le jeune sultan luimême, dressé sur ses étriers, se balance et frotte consciencieusement son derrière sur sa selle. Après quoi, satisfait, le cortège rentre et s’engouffre dans les hautes murailles du tata. Le sultan vient d’accomplir une des principales et des plus importantes occupations de sa charge : il a fait tamtam ».

Actuellement, tousles Kotokos sont musulmans. Ceux de la partie méridionale du Logone rappellent les Abou-Semen du Fittri, car ils se contentent d’un simulacre de prière et même bien souvent l’omettent.

La religion musulmane a dû être introduite dans le pays à la fin du xvme siècle.

Auparavant, les Kotokos étaient fétichistes. Les petites tribus, tout comme les anciens Egyptiens, avaient ce que Salomon Reinach appelle des « tabous ». Ces tabous étaient un buffle à Makari, un serpent àAffadé, une sorte d’iguane au Logone. Dieux terribles qui, bien que n'ayant pas la parole, se faisaient comprendre par leurs regards qu'interprétaient des sorciers chargés du culte. Les premiers qui mirent à mort le serpent d’Affadé et le buffle de Makari devinrent sultans, dit la légende.

Les Kotokos adoraient également des pierres. Il y avait, il y a peu d’années encore, chez le Ghaladima Omar, une de ces pierres fétiches : gros bloc de granit tout entouré de cailloux plus petits et nommé n'goubi sur lequel on venait répandre les offrandes : miel tiré du profond des troncs d’arbres, « acidé » (1) brûlant, et mérissé (2) rouge et fort.

Habitant les rives du fleuve et se livrant tous à la pêche, les Kotokos ne pouvaient pas ne pas croire à un esprit des eaux. Quand les grandes barques tendaient en vain leurs filets et que le poissondevenaitrare.lesorcierdu fleuve, le «maounté», prenait un mouton bien gras et. mp, entrait dans le fleuve avec sa victime dont il tranchait la gorge en offrant le sacrifice à l’esprit des eaux et, m’a-t-on assuré, le poisson abondait après cette cérémonie ! Il est assez curieux de remarquer que le sorcier du fleuve, le « maounté », est devenu le quatrième dignitaire dans le sultanat de Kousseri.

Les Kotokos ont renié leurs idoles et embrassé l’Islam. Ils font les prières rituelles et les jeûnes prescrits, dit-on. Mais ils ont conservé un goût prononcé pour les boissons fermentées, si bien que, malgré les prescriptions du Prophète, de copieuses libations de bière de mil se font chaque jour.

Dans les grands centres existent des mosquées,

(1) Bouillie de rail.

(2) Bière de mil.

mais elles ne sont pas considérées avec le même respect qu'au Sénégal, par exemple, et sont si peu surveillées que les chiens y viennent couramment faire la méridienne à l’ombre des gros piliers.

D’ailleurs, aucun fanatisme n’anime ces musulmans de fraîche date. Ils ignorent lesconfréries et c’est à peine si quelques-uns de leurs marabouts sontaffiliés aux Tidjania. Il ne faudrait pas conclure qu’aucune agitation religieusen’est possible chez eux : il y a soixante-quinze ans, il suffit du passage d’un marabout peuhl, chérif Eddin, pour dépeupler la région de Ren et entraîner derrière lui, sous prétexte de pèlerinage à La Mecque’, une bonne partie des Kotokos. La troupe des pèlerins entra en conflit avec les Baguirmiens dont le sultan fut tué, mais peu après, les fanatiques furent décimés et leurs derniers éléments exterminés par les Bouas.

Mousgous.

Tandis que la plupart desMassas envahissaient le pays des Saos et le Mandara, d’autres se fixaient sur les deux rives du Logone et formaient la tribu des Mousgous.

Les Mousgous sont forts, grands, bien bâtis, les traits sont rudes, le front est haut, les lèvres déjectées, le nez épaté. Les hommes portent pour tout vêtement un tablier de peau, les femmes vont nues, le sexe à peine caché par une corde passant entre les jambes. Elles ont la tête rasée. Dans les oreilles et les lèvres sont enchâssés des plateaux de bois qui ont jusqu’à 10 centimètres de diamètre. Ces plateaux sont formés d’écorce de calebasse et identiques aux soundous des Saras.

On dit que les païens ont fait adopter le soundou par leurs femmes pour les rendre hideuses et décourager les entrepreneurs de razzias. Ils n’ont pas dû réussir à rendre la traite moins fréquente, mais par contre ont parfaitement déliguié leurs femmes. Rien d’aussi laid que ces femelles au crâne rasé, dont les lèvres semblables aux mandibules des spatules s’entrechoquent quand elles parlent. Quand elles se taisent, une cou rte et grosse pipe sirote en un coin de leur bouche, tandis qu’à l’autre coin la salive dégouline d’écœurante façon.

Chose étrange, ces gens qui vivent mal et ne sont point vêtus ont des cases bien comprises et propres. Chaque famille occupe une ferme construite sur un tertre étroit. Les bâtiments sont soit des tiares d’argile à bossettes caractéristiques des Mousgous, soit des huttes à muraille d’argile et toit de chaume pointu. Les carrés de tabac et de coton, les champs de mil entourent la ferme. Le bétail paît aux environs.

Les Mousgous consomment du mil rouge, du laitage, du poisson, quelquefois du gibier. Ils n’abattent point le bétail, mais mangent les bêtes mortes. Le sel leur est inconnu, ils le remplacent par la cendre de tiges de mil soit en l’employant nature, soit, pour les raffinés, en faisant cuire les aliments dans de l’eau où la cendre a préalablement trempé. Ce sont de grands buveurs de bière de mil.

Comme tous les païens, les Mousgous font des 1 sacrifices sur des pierres ou sous certains arbres. 1 Ils vénèrent également un esprit des eaux.

Jadis, m’a-t-on raconté, des vieillards qui con- 1 naissaient l’esprit et savaient lui parler rassem- J filaient les enfants près du fleuve. L’esprit pre- j naitla forme d’un hippopotame. Après s’être repu des nombreuses calebasses de « middé » (1) mises I au bord du ileuve, l’hippo venait lécher les enfants endormis. Ceux-ci maigrissaient. Alors les vieillards prenaient les enfants et les faisaient téter la mamelle del’hippo pendant son sommeil, j Les enfants acquéraient ainsi une vigueur nou- 1 velle. La fête se terminait naturellement par des 1 danses au cours desquelles l’esprit du fleuve disparaissait.

Depuis quelques années, un individu a répandu j la croyance que, pendant les grands vents, des I esprits malins, « dounias », s’abattaient sur le pays. Aussi quand souffle la tempête, les Mous- 1 gousse réunissent, et après de copieuseslibations ] etdes danses effrénées, courentà travers la brousse, lançant dans le vent de grands coups de chicotte pour mettre àmal quelques-uns de ces« dounias» ! malfaisanls. Malheur à l’isolé qui rencontre la I troupe d’agités, il a bien des chances d’être pris pour un « dounia » et, comme tel, copieusement roué decoups.

Arabes. "

Les Arabes habitent la rive gauche du Chariet, quelle que soit leur origine, sont appelés Choa par les Bornouans. Le mol Choa ne désigne donc pas une ou plusieurs tribus d’origine particulière, mais s’applique à tous les Arabes habitant l’ancien empire du Bornou.

D’après Carbou, les Arabes appartiendraient à deux fractions : les Hassaouna venus du Nord, les Djoheina venus de l’Est. Toutes les tribus arabes se rattachent à ces deux fractions. Ne pouvant faire cadrer les renseignements de Carbou avec ceux qui m’ont été fournis, je me contenterai d’indiquer la division par tribu des Arabes du Cameroun nord, d’après les indications des principaux chefs.

Entre Yadseram et Cbari, on trouve actuellement les cinq tribus suivantes : Yessiyé et Salamat. Main, Aoualmé, Beni-Sett.

Cette dernière tribu serait venue au Bornou par le Nord, par Agadés, me disait le chérif Idjelé. Toutes les autres seraient venues par l’Ést.

Ces Arabes habitent le Balgué, le Mandara, le Sultanat de Goulfeï et ceux de Kousseriet Logone. Autrefois ils étaient nombreux au Mandara; quand Rabah occupa le Bornou, ils s’installèrent près de lui; à sa chute, ils quittèrent en partie le pays, où le cheikh Sanda avait la dent longue, et se réfugièrent au Mandara et dans le pays de Makari.

Au Balgué, les Beni-Sett et les Yessiyé sont groupés sous un chef (loan) particulier; les

(1) Eau et farine délayée.

alamat eurent un ban au temps de Rabah, il fut mis à mort par le cheikh Guerbaye; depuis, les Salamat vivent par petites fractions ; il en est de même des Main. Les Aoualmé sont réduils à quelques familles.

Dans le Sultanat de Makari, on trouve des Salamat, des Beni-Sett, une fraction des Main : les Hamadieh et une fraction des Aoualmé, les Ouled-Abou-Gader et Ouled-Bockter.

A Kousseri et au Logone vivent surtout des Salamat «dont les principales familles sont les Ouled-Fadès, les El-Bakriès, les Nedjimiehs, les Kouras et les Alaguès; et une famille des Main : les Essela.

Au Mandara, les Arabes sont groupés sous quatre chefs : un loan des Aoualmé, un loan des Yessiyé et deux loans des Salamat dont l’un commande seulement la famille des Beni-Hassen. Les Beni-Sett et les Maïn ne sont pas groupés.

Ces Arabes sont éleveurs et agriculteurs. La nature du pays ne leur a pas permis de rester nomades, ils ont dû se sédentariser. Actuellement, ils ont de beaux champs de mil. Leurs troupeaux sont encore nombreux, mais ils doivent, à la saison des pluies, les enfermer pendant la journée à cause des mouches très nombreuses.

Les hommes, grands, bien bâtis, ont le teint presque noir; comme tous les Arabes sédentarisés, ils se sont beaucoup métissés. Intelligents, rusés, mais profondément vains et fourbes, ils sont de plus naturellement voleurs et menteurs. Dans une palabre, même celui qui a raison se croit obligé de mentir.

Les femmes ne sont pas jolies. Leurs cheveux naturellement courts sont allongés au moyen de poils de mouton et arrangés en grosses tresses fortement enduites de beurre qui descendent en encadrant le visage. Une tresse médiane, plate, durcie au moyen de fibres de palmier et d’épines, se redresse en crochet sur la nuque. Un pagne et quelquefois une simple peau de mouton constituent tout le vêtement. La parure se compose d’un tube de faux corail enchâssé dans la narine droite, de colliers de verroterie, de ceintures de perles qui, sous le vêtement, font apparaître le séant de vastes dimensions.

Tous ces Arabes sont musulmans, font la prière, accomplissent les jeûnes prescrits ; en général, ils ne boivent pas de boissons fermentées, mais mangent volontiers de la viande de phacochère dont l’usage est cependant expressément défendu par le Coran. Ils ignorent les confréries religieuses et ne sont nullement fanatiques.

Bornouans

Quand le sultan Omar, fils d’Idriss, fut chassé du Kanem à la fin du \tv° siècle, nombre de Kanembous le suivirent dans son exil entre Oudjé et Goudjeba. Soixante-dix ans plus tard, ils fondèrent, dans la région sablonneuse comprise entre la Komadougou Yoobé et la dune bornouane, le royaume du Bornou. Par leurs unions avec les filles des autochtones, ils donnèrent naissance au peuple kanouri ou bornouan.

Grâce à la puissance de l’empire du Bornou et à leur esprit d'entreprise, les Kanouris se sont répandus au dehors de leur habitat premier. Dans les pays qui nous intéressent, ils occupent actuellement le Balgué, sont nombreux dans les Etats kotokos situés à l’Ouest du Kalia et dans le Mandara ; en moins grand nombre on les retrouve au Logone et à Kousseri.

Les Bornouans ont la peau noire, le visage irrégulier, les traits sont accusés et mo*biles; beaucoup portent la moustache et la barbe. La taille est moyenne, le geste vif. Intelligents, rusés, extrêmement industrieux, les Bornouans se montrent particulièrement âpres au gain.

Ce sont de bons cultivateurs et d’excellents éleveurs, leurs chevaux furent de tous temps renommés. Dans les villes et non seulement dans le Nord Cameroun, mais encore dans beaucoup d’endroits du territoire du Tchad, les Bornouans remplissent tous les métiers : bouchers qui pour étal se servent de la peau de l’animal abattu; tailleurs qui assez dextrement cousent pantalons à aiguillettes et amples « koulgan » (I) ; cordonniers qui taillent dans le tilali (2) des souliers, bottines et bottes aux couleurs brillantes, ou brodent de soie ou de métal les pantoufles des Sultans et des hétaïres; tanneurs et teinturiers nauséabonds; bijoutiers moulant à cire perdue les lourds bracelets d’argent, et les « schioltchiol » (3) sonores

Mais le Bornouan, s’il est un bon artisan, est surtout un merveilleux commerçant. De même qu’au Soudan la tribu des Dioulas a donné son nom aux marchands ambulants, de même dans les pays du Tchad Bornouan est devenu synonyme de marchand colporteur.

Dépourvu de tout scrupule, le Bornouan fait commerce de tout pourvu que cela rapporte. Autrefois, il remplissait dans ce pays le même rôle que le Djellabi au Soudan égyptien : il était avant tout marchand de captifs. Le commerce des captifs était alors le plus lucratif; aussi le Diamaré et le Baguirmi étaient visités par les trafiquants bornouans qui revendaient avec de larges bénéfices leur marchandise humaine sur le marché de Koukaoua. Maintenant le Bornouan vend du bétail, mais surtout des marchandises européennes. Il est l’intermédiaire entre l’indigène du dernier hameau et le puissant marché de Kano. Après avoir vendu des plumes d’autruche, un peu (l’ivoire ou quelques bœufs, il achète des ballots d’étoffe, de la verroterie, etc. Suivant son capital, il charge le ballot sur sa tête, sur un âne ou un bœuf et retourne vers les marchés des pays de l’Est. Son éventaire comprend toutes sortes de choses : sucre français, cotonnades anglaises, parfums allemands, verroterie, pacotille de toute espèce. Il colporte également les produits indigènes : oignons, tabac, kolas. C’est à l’ombre de son toit de paille que les jolies filles achètent le

fl) Chemise à manches ouvertes et très larges.

(2) Peau (le mouton tannée.

(3) Khakhal des Arabes du Nord, bracelet de pied creui contenant de la grenaille.

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

souchet et l’armoise qui parfumeront leur chevelure courte, le « khôl » (1) qui bleuira leurs paupières et avivera leur regard, les clous de girofle dont elles feront des colliers porte-bonheur.

Les femmes bornouanes ont le squelette mince et tendance à l’embonpoint; leurs traits semblent seulement esquissés, la lèvre est épaisse, le nez rond, le front bombé. Les cheveux finement nattés forment une sorte de calotte sur la tête, que borde autour du visage un bourrelet de cheveux frisés échancré au milieu. Une incision traverse le front et se prolonge sur l’arête du nez, trois autres ornent chaque joue; la narine droite est munie d’un gros cylindre de faux corail.

Les Bornouanes, tout comme leurs maris, ont beaucoup d’aptitudes au commerce, mais .plus encore à la débauche. Un tempérament que l’incision n’a pas assagi les porte à fournir un honorable contingent dans la troupe des ribaudes et leur vaut une estime que la laideur de leurs traits ne saurait inspirer.

Mandara

Tout comme le Diamaré, le Mandara était occupé primitivement par des païens soudaniens. Ayant été de bonne heure en butte aux incursions des Bornouans, ils durent, bien avant ceux du Diamaré, abandonner en partie la plaine pour la montagne protectrice.

Alors que la plupart des Massas venant de l’Est s’établissaient dans le pays des Saos, une de leurs troupes s’avança dans le Mandara. D’après la légende, le chef des Massas fut bien accueilli par les païens de la plaine et, en épousant leur reine, devint chef du pays. Massas et Mandaras de la plaine fusionnèrent.

Les incursions des Bornouans continuant, il est probable que postérieurement à cette fusion, d’autres groupes s’établirent dans les rochers. Les Massas étant eux-mêmes païens, des mariages se nouaient indifféremment avec gens de la plaine et de la montagne.

On peut donc dire qu’à la fin du xvme siècle, la population du Mandara, plaine et montagne, était presque identique, celle de la plaine ayant toutefois un peu plus de sang massa.

Mais à cette époque, vraisemblablement pour n’être plus razziés comme captifs, peut-être aussi sous l’inlluence d’un de leurs sultans, les gens du bas pays embrassèrent l’islamisme. Ceux des rochers qui narguaient les négriers et les pillards restèrent païens.

Désormais les gens de la montagne ne purent plus prendre femme chez les islamisés de la plaine, tandis que ceux-ci continuaient à épouser les filles des païens.

Régulièrement le Coran ne leur permettait que de les prendre pour concubines, mais ils donnèrent et donnent encore à ce sujet une entorse à la loi du Prophète.

Cette nouvelle façon de faire aurait dû amener la population de la plaine à ressembler à celle de la montagne, puisqu’elle tendait à abaisser la te-

neur en sang massa. Mais l’islamisation des gens du bas pays leur permit d’épouser désormais les lilles des musulmans et de nombreux croisements se produisirent avec les Bornouans venus du Balgué, les'Choas elles Kotokos de Logone.

Désormais les gens de la plaine formèrent une population à part qu’on désigne proprement sous le nom de Mandara, lequel n’est plus appliqué à ceux de la montagne appelés simplement les païens. Les Mandaras musulmans formèrent une sorte d’aristocratie dirigeante divisée en trois groupements ; les Keraoua, les Kambouroua et les Gaoua, dont les ancêtres seraient le premier chef des Massas et ses deux frères.

Les Mandaras ressemblent aux Kotokos du pays de Ngalla etdeNdoufou. L’islamisme leur adonné beaucoup de défauts et peu de qualités. Ils sont devenus orgueilleux et paresseux et s’en remettent à leurs nombreux captifs du soin de cultiver la terre et de garder leurs troupeaux. C’est parmi eux que sont choisis le chef des Bornouans habitant la montagne et les collecteurs d’impôt des païens montagnards. Les païens sont restés un peu sauvages et demandent beaucoup de douceur et de patience pour être apprivoisés. Leurs nombreux villages couronnent les sommets ou s’accrochent aux flancs de la montagne. Ils sont très prolifiques.

Energiques et travailleurs, ils cultivent toutes les terrasses, tous les coins où se trouve un peu de terre arable. Leurs besoins sont restreints; une simple peau de mouton autour des reins constitue leur unique vêtement et cependant, ils se montrent prévoyants et économes. Dans un trou de leur case, ils conservent l’argent acquis par la vente de leurs produits et dans les cachettes de la montagne ils accumulent de grosses réserves de mil, d’arachides, de haricots doliques.

A certaines dates, ils sacrifient des animaux sur des pierres ou sous des arbres pour apaiser les esprits malins et se les rendre favorables. Tout comme dans le pays de Guera, ils ont des pro- 'phétesses qui vaticinent.

Le jour de son intronisation, le nouveau sultan du Mandara doit revêtir une peau de mouton, se coiffer d’un chapeau de païen, prendre une besace et venir dans cet accoutrement frapper sur une enclume au milieu de la place de Dolo. Ce n est qu’après l'accomplissement de ce rite qu’il revêt ses babils. Cette coutume montre bien que, religion à part, Mandaras de la plaine et païens de la montagne ont avant l’islamisme formé une seule famille,

Peuhls

Les Peuhls ou Foulbé occupent principalement le Diamaré et le pays de Garoua où ils constituent le peuple dominateur. On en trouve quelques familles au Balgué et au Mandara.

Parmi les Foulbé, il faut distinguer les Peuhls proprement dits qui sont ou nomades comme ceux du Balgué ou sédentaires comme ceux du Diamaré, et les Bororos qui sont venus postérieurement aux premiers et qui sont exclusivement nomades.

En général, un peuple de pasteurs ne se sé-

(1) Sulfure d’antimoine.

dentarise que lorsqu'il ne peut plus vivre de la vie nomade, soit que ses troupeaux aient été razziés ou décimés par la maladie, c’est le cas des Arabes des villages sédentaires du Battia, — soit qu’il ait dû se réfugier dans un pays dont les conditions climatériques ne permettent pas la noraadisation, c’est le cas des Choas du Balgué. Or, aucune de ces raisons n'a obligé les Peuhls de l’Adamaoua à se sédentariser. Ils ont, contrairement à tous principes admis jusqu’ici, abandonné la vie nomade parce qu’ils ont trouvé plus de bien-être dans la vie sédentaire.

Venus du Macina, ils ont erré avec leurs troupeaux à travers le Soudan et les pays haoussas pour arriver au Bornou vers le xve siècle. Déjà à la fin du xvinc, ils sont descendus vers le pa^s de la Benoué. Ils ont d’abord vécu eu nomades près des païens sédentaires qui constituaient alors le peuple dominateur, ont contracté des alliances avec eux, utilisant habilement les rivalités, puis se soulevant franchement à l’appel d’Othman dan Fodio qui prêchait la guerre sainte au Ilaoussa, ils ont subjugué les païens. La guerre sainte d’abord, le brigandage ensuite, leur ont fourni une abondante main-d’œuvre servile pour cultiver la terre. Or, le sol est riche, le mil, le riz, le blé, poussent abondamment, les pâturages sont bons. Les Peuhls ont peu à peu laissé le laitage pour les produits plus substantiels de la terre. Leurs troupeaux ont diminué et, ce faisant, ont pu vivre dans les pâturages d’alentour sans obliger leurs propriétaires à nomadiser. Les Peuhls ont remplacé le.s^ft'lens dans leurs villages.

Les alliances contractées au début avec les païens, les nombreux concubinages avec les femmes esclaves ont altéré la pureté de la race qui a gagné en force ce qu elle perdait en finesse. L’air décrépit qui frappa Barth a fait place à des formes robustes. Le nez s’est empâté, les narines se sont dilatées, les lèvres sont devenus grosses, le teint est devenu plus foncé, souvent même, il est franchement noir. Cependant les yeux malins des vieillards à longue barbiche, les gestes câlins des femmes aux cheveux en cimier décèlent bien vite l’origine sémite de la population.

La ruse, la finesse jointe à 1a. duplicité, un peu à la cruauté et surtout à un orgueil immense, constituent le fond du caractère. Le temps est bien loin où le Peuhl laissait librement le païen jouir de sa femme; maintenant le nègre est réfugié dans les rochers ou bien, soumis, forme en plaine des villages corvéables ou enfin constitue la troupe nombreuse des captifs auxquels le Diamaré est redevable de sa prospérité agricole. Les Foulbé ont « la main trop petite », disent-ils, pour travailler Ils condescendent, tout au plus, vieil instinct atavique, à garder les troupeaux.

Au début du xrxe siècle, les Foulbé du Diamaré étaient musulmans, mais combien tièdes; ils ressemblaient bien plus aux Abou -Seinen du Fittri et aux Midas du Logone qu’aux Peuhls sectaires du Fouta Djallon. Pendant le règne du modibo Adama à Yola, une belle ardeur les anima, ils se battirent pour le triomphe de la foi. Mais dès la mort du

modibo leur zèle tomba, et l’établissement de la loi du Prophète leur importa bien moins dans leurs expéditions que ce que les bénéfices de ces dernières rapportaient. Naturellement les Foulbé sont restés musulmans et pratiquants, mais leur fanatisme n’est plus aigu. Ils ne renient même plus leurs parents païens. Un fakih de Bogo faisant allusion aux nombreux croisements des Peuhls de ce pays avec les Massas me disait : « Les Massas et nous ne faisons qu’un ».

Certes le souvenir des fructueuses razzias exercées chez les Noirs, il y a moins de quinze ans, subsiste toujours et aussi le désir de subjuguer le plus possible de païens; il n’y a là aucun motif religieux, mais bien le désir chez les chefs d’étendre leur commandement ou de le rendre plus effectif et chez la foule l'espérance d'un bénéfice.

Les Bororos sont vernis des pays haoussas depuis moins d’un siècle. Ils ont trouvé le pays soumis à leurs congénères et ne se sont pas croisés avec les autochtones; aussi le type peuhl est bien conservé chez eux. Le teint clair, le nez aquilin, les lèvres minces, les tailles élancées sont la caractéristique de la race.

Les Bororos sont restés exclusivement nomades; ils ne possèdent qu'un village central où réside le chef; les familles errent dans tout le Diamaré. L’état des pâturages et des points d’eau décide seul de leurs migrations. Dans la brousse paissent d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons : des Daphnis et des Chloé à peau brune les gardent. Mais il y a belle lurette que les uns et les autres ont perdu l'innocence des héros de Longus. Il est fort bien porté en effet dans le monde bororo de compromettre sa fiancée. C’est d’ailleurs un moyen certain d'obtenir sa main.

Les Bororos sont de merveilleux bergers. Un vaste chapeau sur la tête, debout sur une seule jambe, l’autre repliée, un long bâton à la main, ils surveillent inlassablement leurs bêtes innombrables qu'ils connaissent toutes et dont ils savent se faire prestement obéir; on peut dire que le Bororo « parle bœuf ».

Ils sont musulmans, mais extrêmement tièdes et, pour cette raison, mal vus des autres Peuhls qui, bien que très loin d’être eux-mêmes parfaits sous ce rapport, leur reprochent le relâchement de leurs mœurs. Un Bororo désireux d’avoir de beaux enfants ne se fait pas faute en effet d’offrir à un ami bien taillé de cohabiter avec sa femme. Comme quoi, l’eugénisme avant la lettre était connu des Bororos.

Page 1