V. — Conquête du pays par Rabah
Siège de Mandjaffa. — En 1893, Rabah, exchef de bannière de Zobeir, après avoir fui l’Egypte, soumis le Rounga et le Kouti, razzié les pays Banda et Sara, vint assiéger, dans Manjaffa, le M’bang du Baguirmi, Gaourang. En vain ce dernier appela à son aide le cheikh du Bornou.
La renommée de Rabah s’était étendue au loin : on parlait de lui et on le craignait au Bornou, au Kotoko, au Diamaré. Les princes recherchèrent l’amitié de cet homme puissant. Hachimi, cheikh du Bornou, lui envoya des présents : sucre, thé, pièces de toile. Aux représentants du cheikh
Rabah promit de ne rien entreprendre contre leur pays si les Bornouans n’intervenaient pas dans sa lutte avec Gaourang. Saaleh, sultan du Logone, envoya le zinama Antar saluer le redoutable Djellaba. Rabah s’enquit du nombre de fusils et de canons dont disposait le sultan et dit : « Si vraiment vous voulez la paix, prouvez-le-moi en apportant vos armes ». Au retour du zinama, il y eut grand conseil à Karnak. L’iba, Factuel Ghaladima Omar, fit remarquer que toute résistance était impossible. Une quarantaine de fusils, deux canons en fer (comme ceux du Bornou) furent chargés dans des pirogues.et apportés à Rabah, qui se déclara satisfait.
Un petit-fils de Bello, de Sokoto, Ayatou, fils de Saïd, qui, à Balda dans le Diamaré, s’était taillé nne petite principauté, vint présenter ses hommages à Rabah et lui demander son aide pour combattre le Mandara. Rabah la lui promit et lui donna sa fille Aoua en mariage. Avant de marcher contre le Mandara, Rabah devait en finir avec le Baguirmi; Ayatou retourna à Balda avec sa femme, accompagné parle frère aîné de celle-ci, Fad El Allah.
Au bout de cinq mois de siège, les Baguirmiens de Mandjaffa firent une sortie désespérée. Une partie put percer avec le M’bang dont le harem resta entre les mains de Rabah.
Gaourang s’enfuit à Fadjié, puis à Mara, sur la rive droite du Chari, Rabah le fit poursuivre par Ba Beker, un djellaba commandant une bannière. Celui-ci campa près de Kousseri dont le mai et les gens avaient rejoint Gaourang. Devant l’attitude pacifique de Ba-Beker, les habitants rentrèrent peu à peu dans leur ville, mais le sultan Amin, avec ses chevaux et ses fusils, resta près du M’bang. Abd El Kader, ex-sultan de Kousseri, jadis déposé, accourut de Karnak-Logone avec quatre hommes et s’empara du pouvoir.
Occupation de Karnak-Logone. — L’impossibilité de rejoindre Gaourang et une lettre menaçante d’Othman, djerma du Ouadaï, obligèrent Rabah à rappeler Ba-Beker de Kousseri. Peu après, il se dirigea sur Karnak-Logone.
Un jour, du haut des remparts, le sultan Saaleh de Karnak aperçut l’horizon, vers l’Ouest, tout brouillé de poussière. Un émissaire de Rabah arriva et dit que son maître campait à la mare d’Iya et marchait contre les Peuhls.
Le lendemain, « la poussière entrait par les portes de l’enceinte ». Pas de doute, ce n’était pas sur le Diamaré que se dirigeait Rabah, mais sur Karnak-Logone. Une fois encore, l’iba fit remarquer que toute résistance était inutile. Toutefois, l’eau bouillante fut préparée dans les jarres, les gens montèrent aux remparts, toutes les portes sauf une furent fermées.
Bientôt Rabah et ses troupes traversèrent le fleuve dont les eaux étaient basses. Le mianraï Saaleh sortit pour le saluer et l’inviter à entrer. Agitant légèrement sa cravache, Rabah s’écria : « Salut, sultan Saaleh, vrai sultan Saaleh, vrai sultan, seul maître en ton pays. »
Il songeait cependant à attaquer immédiate-
ment la ville, mais il en fut détourné par son fakih, le rusé Ahmed. Alors, pour ne pas entrer il prétexta le grand nombre de ses hommes et alla camper hors des murs,
Le lendemain, le mianraï envoya le zinama offrir à Rabah des vêtements et des chevaux. Au même moment, le fakih Ahmed accompagné de quelques soldats vint rendre visite à Saaleh. L’iba Üniar accourut. Le fakih se montra prolixe, dit au sultan qu’il serait initié à la Mahadia (1), qu’il recevrait un drapeau, etc... Tandis qu’il parlait, un homme entra et s’écria : « Nous sommes trahis, les soldats tiennent toutes les portes, d’autres pénètrent dans la ville, résistons! » « Ce serait folie, dit l’iba, nous sommes dans la main de Dieu; que sa volonté soit faite. »
Peu après, Rahah fit appeler le mianraï : Tu
reposes tranquille sous un toit et je suis exposé au soleil et à la poussière! Qui donc est le maître? Et si tu reconnais que c’est moi, pourquoi agis-tu ainsi? » Le sultan, l’iba, le zinama furent gardés au camp.
Le lendemain, Rabah visita Karnak, en expulsa tous les habitants qui allèrent former le village de Ngouapata en dehors et près des murs et prit possession de la ville évacuée.
Ayatou vint à Karnak-Logone rappeler à son beau-père la promesse qu’il lui avait faite de marcher contre le Mandara. Rabah décida de se mettre en route. Il laissa dans la ville son harem et ses fils, sous la garde d’un djellaba de son pays Othman-Cheiko, auquel il donnait le commandement des pays du fleuve.
Conquête du Bornou. — Pendant son séjour, Rabah avait fait brûler les pièces d’étoffe reçues du Rornou, caron lui avait fait remarquer qu’elles pouvaient contenir des sortilèges. Mais quand il quitta Karnak-Logone, emmenant avec lui le mianraï, l’iba et le zinama, son intention était de marcher contre le Mandara et non contre le Rornou. Du moins son fils Niebé me l’a certifié. Et s’il ne prit pas la route directe, mais pelle de Djilbé et Ilamdia, ce fut pour trouver un ravitaillement plus facile.
Le capitaine Julien, contrairement aux assertions de Niebé, dit que Rahah brûla les pièces d’étoffe à Mandjaffa môme et que, dès en quittant cet endroit, il était décidé à combattre le Bornou.
Peut-être, en effet, était-ce là le secret désir de Rabah, mais le Bornou était un pays musulman et il n’y avait aucun grief contre lui. 11 n’était donc pas possible de marcher délibérément et ouvertement sur Koukaoua. C’est pourquoi Rabah donna comme prétexte à sa marche le désir de soumettre le Mandara, tout en comptant sur un incident pour faire naître la guerre entre lui et le cheikh llachim.
Ce dernier se sentant menace, mais surtout poussé par ses dignitaires, envoya contre Rabah son chef de guerre Mohammed Taher. Celui-ci, qui s’était muni déchaînés pour ramener Rahah prisonnier, fut vaincu et pris à Ilamdia.
(1) Doctrine (lu Mahdi.
Ayatou qui avait assisté navré au combat demanda à son beau-père de ne pas poursuivre la lutte contre le Bornou musulman, mais Rabah répondit : « Les Bornouans m’ont attaqué sans raison, maintenant il est trop tard, le sang marque leurs traces, je les suivrai comme un chien suit le gibier blessé. » Il donna des bœufs, des chevaux et des captifs à Ayatou qui repartit à Balda.
Comptant être prochainement attaqué, Rabah se dirigea sur N’Galla qu’il mit en état de défense, perçant des meurtrières, écrètant le mur d’enceinte. Mais comme le cheikh tardait à l’attaquer, il marcha contre Koukaoua. A 2 kilomètres de la ville, il défit l’armée bornouane et le lendemain entra dans la capitale où il trouva Guerbaï, un des fils du cheikh Ibrahim.
Ba Beker poursuivit llachim et le défit de nouveau à Loumbouren. Kiari, fils de Boukar et neveu de Hachim, assassina celui-ci auquel il reprocha son manque d énergie, prit le pouvoir, s’installa à Kachaguer et se prépara à la lutte.
Après avoir ruiné Koukaoua, Rabah choisit Dikoa pour résidence. Un nouvel adversaire surgit devant lui : Abou Gantour (1), un illuminé qui fanatisa une foule de pauvres hères et s’en vint de Maïdougouri pour chasser Rabah. La rencontre eut lieu à N’Gomati, les fanatiques y furent décimés.
Rahah marcha ensuite contre Kiari qu'il battit et fit prisonnier à Kachagar. Après lui avoir reproché amèrement d'avoir tué le cheikh Hachim, il lui fit couper la tête.
Désormais Rabah était maître du Bornou et du Kotoko. Vers Dikoa accouraient, pour le servir, non seulement les Arabes du Chari, mais aussi ceux du Baguirmi et même ceux du Batha. Seul, en haut de ses rochers, le sultan du Mandara le narguait et refusait de venir lui rendre hommage.
Révolte d' Ayatou. — Rabah depuis longtemps désirait se venger du Ouadaï qui l’avait menacé lors du siège de Mandjaffa. Il rassembla ses troupes et se mit en marche pour atteindre son ennemi en passant par le Kanem. Rabah vint d’abord camper en pays Kotoko à Gamadia.
A Dikoa, il avait laissé son fils, Fad el Allah, pour commander le Bornou et, près de celui-ci comme mentor son beau-fils Ayatou que depuis longtemps il avait fait venir de Balda avec toute sa famille.
Les événements avaient fortement déçu Ayatou. Rabah ne l’avait point aidé à se créer un royaume au Diamaré et au Mandara. La dynastie bornouane à laquelle il était très attaché avait été évincée. Il jugea le départ de Rabah propice à un soulèvement.
Depuis longtemps il était en relation avec le malhem Djibzilla, de Goudjeba. 11 lui fit part de ses projets. Ibrahim, fils de Djibzilla, vint à Dikoa avec bon nombre de cavaliers peuhls. Cependant Ayatou, ne trouvant pas l’occasion d’agir, résolut
(1) L’homme de la termitière. Il se disait sorti d'une termitière.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
de se donner du champ et de concentrer ses forces au birni de Goama.
Aoua, femme d’Ayatou, fi-t avertir son frère Fad el Allah du départ de son mari. Le fils aîné de Rabah accourut avec quelques cavaliers et demanda à son beau frère de revenir à Dikoa. L’autre ne semblait pas entendre et continuait sa route. Fad el Allah insista; alors Ayatou tourna son cheval, tira son sabre et s'écriant « Allah Koubar! », marcha contre les gens de Fad el Allah. Il trouva ce dernier au pied d’un hadjilidj et, tout en essayant d’arriver jusqu’à lui, il lui reprocha d'être un fumeur, un ivrogne et un débauché. Fad el Allah sortit un revolver à long canon à manche d’argent et tira. La balle traversa le pommeau de la selle, le ventre d'Ayatou et vint se ficher dans le troussequin. Le blessé, incliné sur l'encolure de son cheval, s’éloigna. Un peuhl blessa Fad el Allah à la jambe.
Mais Id, un chef de bannière, entendant le bruit de la lutte, accourut de Dikoa avec ses soldats. Les Foulbé se défendirent à coups de llèches, les Rabistes ouvrirent un feu rapide. Id abattit le cheval d’Ayatou, les peuhls prirent alors la fuite. Ayatou fut transporté à Dikoa et mourut en arrivant au Fâcher (1).
A l’annonce de ces événements, Rabah quitta Gamadia, abandonnant son projet de conquérir le Ouadaï, et accourut à Dikoa qu'il ne devait plus quitter que pour marcher contre les Français.
Premier voyage de Gentil. — La première apparition des Français dans le pays date du voyage de Gentil en 1897. 11 descendit le Chari sur le vapeur Léon Biot et atteignit le Tchad. Les gens de Goulfeï lui firent bon accueil. Le M Bang du Baguirmi Gaourang signa un traité avec lui.
Arrivée de de Béhagle. — Peu après le retour de Rabah, arriva à Dikoa de Béhagle, chef d'une mission commerciale. .Jusqu’à Klessem, de Béhagle avait été accompagné par le Résident du Baguirmi, M. Prins. Celui-ci, qui était venu en pirogue, fut attaqué par des cavaliers d'Othman Cheiko. Il en rendit compte à de Béhagle, venu par voie de terre, et insista pour que ce dernier ne continuât pas son voyage. Mais Othman Cheiko envoya un de ses hommes présenter des excuses pour' l'attaque exécutée par ses gens, et inviter de Béhagle à venir à Dikoa. Celui-ci arriva dans la ville le 20 mars 1899.
Situation du pays sous le commandement de Babah. — Rabah avait laissé Othman Cheiko à Karnak Logone. Il lui donna le commandement de tous les Sultanats bordant le Chari, en faisant ainsi un « aguid el bahr ». Le reste du pays releva directement de Dikoa.
Sultanat de Logone. — Le mianraï, l’iba, le zinama, restèrent deux ans à Dikoa. Ensuite Rabah les renvoya à Karnak Logone.
Le Zinama Antar réussit à s’attirer les bonnes grâces d’Othman Cheiko. Afin d’obtenir le commandement du Logone, il accusa faussement le
(i) Grande avenue devant le palais.
sultan Saaleh d’avoir par lettre imploré l’aide du Baguirmi. Othman en avertit Rabah qui, poussé par ses chefs de bannière, donna l’ordre de mettre à mort le mianraï. Saaleh fut arrêté à Ngouapata et, devant les dignitaires, Bichara Kouradjé, ouakil (1) d’Othman Cheiko, lui trancha la tète. Le Logone n’eut plus de sultan et fut administré par le zinama.
Sultanat de Kousseri. — Abd el Ivader qui, après la fuite du sultan Amin, s’était emparé du pouvoir, s’empressa de se rendre à Karnak Logone saluer Othman Cheiko qui le confirma dans son commandement. Au bout d’un an, Abd el Kader mourut. Il fut remplacé par son fils Brahim que les Kotokos ne tardèrent pas à déposer. Kousseri fut désormais commandé par l’alifa.
Sultanat de Goulfeï. — Alors qu’il était à Koukaoua, Rabah envoya l’ordre au sultan de venir le saluer. Le mai Dunama et l’alifa Garba se mirent en route. A Noumia, Garba abandonna nuitamment le sultan et s’enfuit au Baguirmi. Le * mai se rendit seul à Dikoa, y fut bien reçu, mais retenu par Rabah. Celui-ci désigna comme alifa en remplacement de Garba, le nommé Aba; il le fit accompagner à Goulfeï par Nour Eddin avec quarante soldats. Les biens du mai et son fils Ahmed furent envoyés à Dikoa.
Après la mort de Kiari, les gens de Goulfeï vinrent à Dikoa complimenter Rabah. Celui-ci refusa de rendre le sultan et dit que leur pays dépendait d’Othman Cheiko. Ils allèrent à Karnak Logone saluer celui-ci et à leur retour à Goulfeï nommèrent sultan Oumar, frère de Mohammed aba Dunama.
Othman Cheiko vint à Goulfeï percevoir l’impôt. Lui-même leva le tribut des Arabes; Alkali abou Amine et Djerman Tourli, celui des Kotokos. Après trois ans de règne le mai Oumar mourut. De nouveau, les gens de Goulfeï se rendirent à Dikoa el demandèrent à Rabah leur ancien sultan Mohammed. Rabah consentit.
Lorsque Rabah vint à Gamadia, le mai Mohammed et l'alifa Abba allèrent le saluer. Pendant leur absence, Diagara, parent de l’alifa, s’enfuit au Baguirmi, suivi d’une partie des gens de Ouliou (village déüendant de l’alifa). Une discussion s’éleva entre le mai et Abba au sujet des biens laissés par les fugitifs. Le mayo Abba Kaka (2), de la même famille que l’alifa, dénonça à Khamis, homme d’Othman Cheiko, le mai Mohammed comme ayant de mauvaises intentions. Khamis envoya à Dikoa le sultan, le mayo et l’alifa.
Mais Mohammed avait su faire habilement des cadeaux à ses gens. Ils témoignèrent en sa faveur. L’alifa fut emprisonné et le mayo retenu à Dikoa. Ce n’est qu’au départ de Rabah pour combattre le Baguirmi que le mayo Abba Kaka fut renvoyé à Goulfeï.
Sultanat de Schaoué. — Le sultan de Schaoué refusa d’entrer en relations avec Rabah. Lui et
(1) Lieutenant.
(2) Actuellement chef du village kotoko de Port-Lamy.
Chigguer
Aloe AbJ cl Kader
Mohammed el Hadj Bakary
Ahmed Amin
Garba
Aliou
Madi
Saaleh — Aloe — Amin —
Aliou — Diagara — Mohamed (1) (2) . (3)
Nemir
Abd el Kader
Hasseini
Hassana
Abo Mayo Abba Kaka, chef
du village Kotoko de Fort-Lamy.
tous ses gens se réfugièrent dans les îles du Tchad et n’en sortirent qu’à l’arrivée des Français.
Les autres sultanats se soumirent sans lutte à Rabah. Ils furent rendus immédiatement dépendants de Dikoa.
L’impôt prélevé dans tout le pays était uniformément d’un thaler et d’un djourab (100 kgs.) de mil par chef de case.
VL — - Lutte avec les Français.
Préparatifs de Rabah. — Après être resté environ un an à Dikoa, Rabah songea à écraser le Baguirmi. 11 ne pensai! pas alors combattre les Français qu’il croyait très loin, m’a dit Niebé. Mais un jour, ce dernier trouva sur le Chari un paquet flottant surmonté d’un petit drapeau. A l’intérieur on découvrit une lettre de Gaourang. « Demande l’aman, écrivait- le M'Bang à Rabah, les Français sont avec moi. Si tu ne te soumets point, je posséderai tes femmes comme tu as possédé les miennes à Mandjalfa » Les dignitaires étaient loin d’être tous d’avis d’engager la lutte, mais Rabah leur dit : « Il est trop tard, je ne saurais reculer. »
A Dikoa, Rabah avait laissé son fils Fad el Allah avec douze bannières; à Karnak Logone, Es Seddik, un Djellaba âgé, avec deux bannières. Pour augmenter ses forces et peut-être aussi s’assurer de leur fidélité, il ordonna a tous les chefs Kotokos de venir le rejoindre à Kousseri avec leurs gens. Ainsi furent entraînés les maïs de Makari, Afadé, Oulki, Goulfeï, l’ali fa Chaib de Kousseri (le sultan Brahim avait été déposé); le Logone avait fourni une bannière de réguliers commandée par le zinama Antar, ainsi récompensé de sa dénonciation contre feu le sultan Saaleh. Réguliers et irréguliers, 12.000 hommes se trouvèrent réunis sous le commandement d’Othman Cheiko.
Togbao. — Le lieutenant de vaisseau démissionnaire Bretonnct, nommé au commandement de la région du Chari après le retour en France
(1) Alifa actuel de Goulfeï.
(2) Sultan actuel de Makari.
(3) Mayo actuel de Goulfei.
de la mission Gentil, se trouvait à Kouno avec le sultan Gaourang. Apprenant la marche de Rabah, il se retrancha à Togbao, au sommet des collines rocheuses. Le 1 7 juillet 1899, Rabah l’attaqua avec toutes ses forces. On connaît le résultat de la journée : notre colonne fut entièrement massacrée; 3 canons de 47, loi) carabines Gras, autant à piston, etc., tombèrent entre les mains de Rabah. Gaourang réussit à s’enfuir avec quelques Baguirmiens, mais perdit son harem.
Il y eut grande fête à Dikoa, à l’annonce de cette victoire et, pour que liesse fût plus grande, de Béhagle, le sultan Buukar du Mandara, le fils d’Ayatou furent exécutés.
Combat de Kouno. — Gentil était revenu avec le titre de Commissaire du gouvernement. Il avait appris l’imminence d’un combat avec les Rabistes et il apportait des renforts.
Rabah après Togbao était venu le 20 juillet s installer à Kouno qu’il fortifia. Le 10 août, à Gentil qui descendait le lleuve sur le Léon Biol , se présenta le sergent Samba Sali, fait prisonnier à Togbao et évadé, qui annonça le massacre de la mission Bretonnet.
L p 17 août, la compagnie Julien fut débarquée sur la rive droite du Chari, où elle créa le poste de Fort-Archambault. Deux autres compagnies : de Cointet et de Lamothe, furent amenées de Fort- Crampel.
La colonne française, forte de 344 fusils, quitta Fort-Archambault ie 23 octobre, sous les ordres du capitaine Rob i 1 lot. Le 29 novembre, Rabah lut attaqué à Kouno. Il n’avait avec lui que 9 bannières, les 7 autres ayant été envoyées contre Gaourang qu’il croyait proche. Le combat fut rude, mais non décisif. Notre colonne, incapable d’anéantir Rabah, rentra à Fort-Archambault.
Si Rabah n’avait pas été écrasé à Kouno, du moins ses pertes avaient été lourdes : ses principaux lieutenants Ba Beker, Othman Cheiko, Ould Brahim avaient été tués, lui-même était blessé, mais surtout son prestige était grandement atteint.
Rabah quitta Kouno le 8 novembre pour rentrer à Dikoa. Le sultan de Goulfeï s’était enfui du
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
champ de bataille. Il fut arrêté par Khamis à Kousseri, envoyé à Karnak Logone et de là à Dikoa.
Missions J o alla nd- Me y nier et Fou r eau-Lamy . — En décembre 1891), la mission Joalland-Meynier arrivait à Ngouri où Diagara vint se présenter à elle. Elle vint ensuite en face de Goulfeï qui n’était pas occupé par les Rabistes. Mohamet, fils du mai, et le mayo Abba Kaka se présentèrent aux Français et fournirent des pirogues pour porter un courrier à Gentil. Les pirogues rencontrant un convoi de blessés rabistes ne purent passer. Le tchiroma Mohamet s'enfuit alors nuitamment avec sa famille à Afadé.
Joalland envoya le capitaine Meynier au-devant de Gentil et, quand il lut de retour, se porta luimême à la rencontre de la mission Foureau-Lamy. Fad el Allah apprenant l'arrivée des Français, envoya quelques soldats à Goulfeï. Le tchiroma Mohamet, le mayo Abba Kaka furent arrêtés et dirigés sur Dikoa. Rabah envoya alors à Goulfeï Fad el Allah, qu’accompagnait l’alifa Abo. Des coups de feu furent échangés avec les troupes du capitaine Meynier. Taha, un djellaba très ami de Rabah, fut tué d’une balle qui passa au-dessus de l'épaule de Fad el Allah.
Le 24 mai 1900. la mission Foureau-Lamy arrivait devant Goulfeï. Avec elle se trouvait Sanda, fils aîné du Cheikh Brahim, qui, après la défaite de Kiari, s’était réfugié au Mandara, puis à Zinder. Là, il se joignit à la mission et, quand celle-ci arriva à Begra, les Bornouans le proclamèrent sultan.
Le 3 mars 1900, le commandant Lamy à la tête des deux missions, enleva Kousseri, défendu par Bicharat Kouradjé, qui fut tué. Fad el Allah quitta Goulfeï pour se rendre à Logone, il se heurta, à Kilba, à une reconnaissance commandée par le lieutenant Rondenay. Deux chefs de bannières, Capsule et Hadj Gombo, furent tués; Fad el Allah s’enfuit en désordre à Logone.
Mort de Rabah. — Rabah, auquel l’alifa Abo de Goulfeï avait annoncé que nous n'avions plus que peu de munitions, quitta Dikoa avec 13 bannières et vint s installer à Lakhta dans un tata qu’il fit construire à quelques kilomètres de Kousseri.
Le 21 avril, Gentil arriva à Kousseri apportant des renforts. Le lendemain Rabah fut attaqué, à Lakhta, vaincu et tué. Ses troupes s'enfuirent de tous côtés. Nos pertes étaient sensibles ; le commandant Lamy, le capitaine de Cointet et 19 tirailleurs étaient tués. Les Rabistes laissaient des centaines de morts et les 3 pièces de Bretonnet étaient reprises.
Rejoint par les fuyards de Lakhta, Fad el Allah quitta Logone, entraînant le zinama Antar qu’il mit à mort peu après, et rejoignit Niebé à Dikoa.
Fin des Rabistes. — Sur la demande écrite du cheikh Sanda, nos troupes marchèrent sur Dikoa, que Fad el Allah évacua. Laissant Robi Ilot à Dikoa, le capitaine Reibell poursuivit le fils de Rabah et le défit à Deguemba et Issegé. Le 24 mai, les deux missions étaient de retour à Kousseri.
Sur la rive droite du Chari, en face du confluent du Logone, les Français commencèrent la construction du poste de Fort-Lamy,
Nous avions laissé à Dikoa, comme chef du Bornou, le cheikh Sanda. Sa mauvaise volonté, sa brutalité nous obligèrent bientôt à le remplacer par son jeune frère Guerbaï, jadis capturé par Rabah à Koukaoua, élevé avec Fad el Allah et que nous avions trouvé à Dikoa. Sanda fut exilé à Krebedjé (1).
Fad el Allah qui s’était procuré des armes à Kano et avait réorganisé ses forces ne tarda pas à recommencer la lutte. 11 défit Mallem Moussa sous les murs de Dikoa, Guerbaï battit en retraite, attaqué de nouveau à N’galla, fut vaincu et s’enfuit sur la rive droite du Chari. Loin d’occuper paisiblement Dikoa. Fad el Allah envoya ses bazinguers contre Goulfeï et Makari, que nous considérions comme à nous. Le commandant Robillot poursuivit les fils de Rabah qui s’enfuirent à Givani sur le Gongola, puis à Bourgouma, près de Goudjeba.
Là une mission anglaise commandée par le major Mac Clintock- vint trouver Fad el Allah, l'assura qu’il était en territoire anglais et lui promit le sultanat du Bornou.
Fad el Allah ne sut point attendre. De nouveau, il chassa Guerbaï hors de Dikoa et vint insulter nos postes frontières. Le colonel Destenave, obligé de marcher contre les Senoussistes du Kanem, ne pouvait laisser sur son liane une telle menace. Il poursuivit Fad el Allah, occupa Dikoa où il réinstalla Guerbaï et lança le capitaine Dangeville à la poursuite des fuyards. Ceux ci furent atteints et défaits à Goudjeba, le 23 août 190t. Fad el Allah était tué : son frère Niebé, sa sœur Aoua (qui commandait une bannière) se rendirent avec tous leurs hommes.
La domination rabiste avait définitivement
pris fin.
Situation du pays jusqu' à l'arrivée des Allemands. — Au point de vue administration, la situation était la suivante. Nous occupions le cercle de Goulfeï; les sultanats de Logone et de Kousseri relevaient de Kousseri ; le reste du pays était sous les ordres directs du cheikh Guerbaï. Celui-ci, en effet, avait écrit le 4 septembre 1901 au colonel Destenave qu’il n’émettait « aucune revendication sur les villes et villages kotokos : Logone, Kousseri, Makari, Mara, Goulfeï, Schaoué, sur la totalité des territoires\jui en dépendent et sur les tribus arabes situées à l’Est de la rivière de Makari, reconnaissant en cela que les villes, territoires et tribus susnommés n'ont jamais cessé d’être la légitime possession du Baguirmi ».
Logone. — Le sultan Saaleh mis à mort par Othman Cheiko n’avait pas été remplacé. Son dénonciateur, le zinama Antar, administra le pays. Celui-ci fut tué par Fad el Allah.
Après la mort de Rabah, le commissaire Gentil nomma comme mianraï Mamadou, un fils du sultan Marouf. Par crainte du sultan Saaleh,
(1) Il est actuellement ajia de la province de Oudjé (Nigeria anglaise).
Mamadou s’était réfugié au Baguirmi ainsi que ses deux frères, les ex-sultans Barka et Attidilla, qui furent tués à Togbao.
Kousseri. — Quand les Français enlevèrent Kousseri, il n’y avait toujours pas de mai. L’alifa se nommait Chaïb. Il prit la fuite ainsi qu’un alifa Moussa et rejoignit Babah.
Le sultan Amin qui, jadis, avait rejoint Gaourang à Mara, s’établit au Bornou. Quand Rabah vint à Lakhta, Chaïb, Moussa et Amin, auquel le sultanat devait être rendu, l'accompagnèrent, Amin fut tué, Chaïb s’enfuit, Moussa -demanda peu après l’aman.
Le commissaire Gentil nomma alors sultan Ouahabo, fils du sultan Brahim. Peu après, Moussa fut nommé alifa. Jaloux de l’autorité de ce dernier, Ouahabo fit entrer nuitamment Chaïb à Kousseri, vraisemblablement pour attentera la vie de Moussa. L’alifa avertit les Français, Chaïb fut tué, Ouahabo déposé et Moussa, dont les services étaient appréciés, nommé sultan.
Goulfeï. — Comme nous espérions que tout le territoire situé à l’Est du bras de Makari nous reviendrait, un cercle fut créé à Goulfeï dont dépendaient les sultanats de Goulfeï, Schaoué, Makari, Oulki, Afadé.
A Dikoa, les Français avaient délivré le mai Mohammed de Goulfeï, le tchiroma et le mayo Abba Kaka. A leur arrivée dans leur village, ils furent accusés de vouloir causer des troubles. Le mai Mohammed fut déporté à Mandjaffa. D'autre part, l’alifa Abo, qui avait renseigné Rabah sur nos munitions, fut destitué. Lecommissaire Gentil ne voulut pas se montrer trop rigoureux à cause du bon accueil reçu à Goulfeï lors de son premier voyage.
Aliou fut nommé alifa, tandis que son frère cadet Diagara devenait mayo. Ce dernier était intrigant, habileetambitieux. Il fut notre intermédiaire préféré. C’était à lui que s’adressait le commandant de cercle pour les réquisitions de mil, de bétail, à lui encore pour transmettre des ordres aux sultans voisins. Nous lui créâmes ainsi une importante situation de fait.