C. — MANDARA
Le pays qui forme l’actuel sultanat du Mandara était occupé à l’origine par des païens soudaniens qui habitaient la plaine jusqu’à Dikoa et aussi la montagne.
A la fin du xm° siècle, tandis que la plusgrandc partie des Massas occupait le pays sao d’accès facile, des avant-gardes poussèrent jusqu’au Mandara, dont la plaine sablonneuse et les roches granitiques rappelèrent aux émigrants la contrée qu'ils venaient d’abandonner sur la rive droite du Chari.
La légende raconte que le pays était alors commandé par une femme nommé Sangda, résidant à Keraoua. Le chef des Massas osa s’asseoir sur la peau de mouton où reposait la reine. Charmée d’une telle hardiesse, Sandga offrit sa main an guerrier et donna à ses deux frères le commandement de Kambouroua vers Madagali, et de Gaoua vers Dikoa. Telle serait l’origine de l’actuelle dynastie et des trois grands groupements mandara: Keraoua, Kambouroua, Gaoua.
L'invasion eut certainement pour conséquence la fuite dans la montagne d’une partie des gens de la plaine. Les Massas s’allièrent avec ceux qui restèrent, épousèrent les filles des païens de la montagne et fondèrent ainsi la race mandara.
Les habitants de la plaine épousent encore les filles des païens, mais, depuis l'islamisation des premiers, la réciproque n’est plus vraie. Actuellement le peuple mandara se divise donc en deux groupements : celui de la plaine, provenant du croisement des païens soudaniens, des Massas et, depuis l’islamisation, des Bornous et des Arabes; celui de la montagne, formé des païens soudaniens légèrement teintés de sang massa.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Les Mandara, du moins çeux du bas pays, furent naturellement en butte aux razzias de leurs voisins. Nachtigal mentionne que le sultan du Bornou, Idriss Amsalmi (1513-1014) conquit une partie du pays marghi et duMandara. Il dut simplement ravager la plaine.
Sous les successeurs d’Amsalmi, il y eut encore de nombreux combats avec les Mandara, mais, tandis qu’auparavant la lutte était portée soit dans le pays même des païens, soit sur les frontières du royaume, les païens maintenant venaient livrer bataille dans le Bornou même. Sous le règne du roi bornouan Ali (1755-1793), lacampagne contre le Mandara fut d’ailleurs malheureuse.
Ces razzias contribuèrent certainement à faire embrasser l’Islam à la dynastie régnante et aux gens établis dans la plaine. Ceux de la montagne, qui ne craignaient point les Bornouans, restèrent païens. La religion musulmane aurait été introduite, dit-on, par un sultan qui dans sa jeunesse avait été instruit à Maïdougouri dans la doctrine du Prophète. 11 n’y a rien d impossible à ce qu'un fils de sultan parti du pays bornouan s’y soit converti et ait ensuite introduit la religion musulmane en son pays.
Le cheikh Mohammed el Kanemi obligea le sultan du Mandara à lui payer annuellement un tribut de 100 captifs. A cette époque les peuhls commençaient à être menaçants dans l’Ouest et dans le Sud. Ne pouvant faire face de tous les côtés à la fois, le sultan accepta de remettre annuellement 100 captifs à son puissant voisin. Mais le paiement de ce tribut n’était pas fait volontiers et une fois môme, le cheikh du Bornou dut venir l’exiger à la tête de ses troupes.
Barth qui accompagna le cheikh Oiimar dans cette expédition écrit :
« Nous ignorons encore de la manière la plus complète si l’on se dirigeait réellement vers le Mandara, le sultan de ce pays, protégé par ses montagnes, n’ayant pas encore déclaré s'il se soumettait ou non. La perspective d’une lutte semble inquiéter beaucoup le chef de notre armée, car la force des Kanouri consistant presque exclusivement en cavalerie, ils n’auraient guère de grands succès à espérer dans ce pays montagneux. On nous a demandé même notre avis, à nous Européens, sur la question de savoir comment faire arriver la cavalerie en haut des montagnes. »
Heureusement pour les cavaliers bornouans, le sultan du Mandara adressa un de ses hommes au cheikh Oumar, à Diggera. « Un envoyé du prince de ce pays était arrivé porteur de conditions que le maître du Bornou pouvait accepter sans déhonneur ; du moins le vizir nous annonça-t-il le soir d'un air satisfait que cette question était tranchée delà manière la plus favorable. »
Le cheikh fut tout heureux et tout aise de délaisser le Mandara et envoya son expédition contre les Mousgous qui, eux, n’avaient pas de montagnes granitiques pour se réfugier.
Le Mandara eut également à lutter contre ses voisins de l’Ouest. Nous avons vu que le m’bang du Baguirmi, Bourkomanpla, avait, dans sa ran-
donnée sur la rive gauche du Logone, vaincu le prince du Mandara.
Les sultans de Karnak-Logone, étendant leur domination chaque jour davantage, entrèrent en conllit avec le Mandara. Un chef de guerre du mianraï Saleh s’empara de Houadja. Plus tard, après une campagne heureuse, le mianraï Marouf acquit dans cette même région le pays de \fyasa.
Mais les plus puissants ennemis du Mandara furent les Foulbé qui l’attaquèrent à l’Ouest et au Sud.
A l’Ouest, le sultan du Mandara primitivement installéà lveraouadominait les Marghi. Les peuhls s’installèrent à Disa et prirent une très grande influence sur cette partie du pays marghi. La lutte éclata entre eux et le Mandara. Les Foulbé durent quitter Disa et s’installer à Gariré-Tanné. Battus à nouveau, ils s’établirent à Madagali.
Le sultan Eliaser, après un rude combat, où i 90 peuhls mordirent la poussière, les chassa de ce point qu'il conserva pendant douze ans. Les peuhls s'étaient réfugiés chez les païens Sougour et Boungel.
Mais après sa dernière campagne contre Dolo, < la nouvelle capitale du Mandara, le lamido Adama passant par Gaouar traversa la montagne, occupa Madagali et y installa à nouveau le chef peuhl Njidda.
On raconte que le modibo planta un arbre et dit à Njidda : « Comme ici je plante cet arbre, je te place à Madagali. Si l’on t’attaque le matin, j’ar- : rive le soir ; si on t’attaque le soir, j’arrive le matin. »
Le sultan du Mandara, peu impressionné par Faffirmationd’Adama,essayad’expulserles Foulbé. Mais Madagali avait été fortifié et le sultan Boukar fut repoussé. Il ne se rebuta pas et attaqua de nouveau. Un premier combat indécis fut livré sur le Mayo Kamboro ; Omar, fils du sultan, livra un second combat malheureux. Les peuhls étaient définitivement établis à Madagali.
Au Sud, la sphère d’inlluence du Mandara s’étendait au début d-u xive siècle, jusqu’au mayo Kebbi. Les Foulbé vinrent s’y installer paisiblement et reconnurent l’autorité des chefs païens. Puis, peu à peu, ils secouèrent le joug de ces derniers pour enfin, à l’appel d’Adama, lever ouvertement l'étendard de la révolte. Les sultans du Mandara essayèrent naturellement de réprimer la tendance des peuhls à l’émancipation.
(Quand la discorde éclata entre les Foulbé Badaoua et les Foulbé Illaga dans le pays de Maroua et que les derniers furent obligés de s'en aller vers le Sud, le sultan du Mandara essaya de les écraser à Lara. Mais les Illaga qui avaient été renforcés par des Foulbé Gara, expulsés du Baguirmi, purent repousser toutes les attaques.
Ces mêmes Illaga, établis à Binder, vinrent en 1808 attaquer les païens Gisiga de Maroua qui dépendaientdu Mandara. Ils s’emparèrent de Maroua dont ils laissèrent le commandement à leurs anciens adversaires, devenus leurs auxiliaires : les Badaoua.
Pour soutenir son vassal, le chef Laeta, expulsé
de Maroua, le sultan Boukar du Mandara livra de nombreux combats aux Foulbé. Il fut d’abord victorieux, puis en 1822 défait à Massfeï. Une famille de Foulbé Gara qui, avec son autorisation s’était établie à Pété dans l’Est de son pays et lui payait tribut, essaya d’entraîner le cheikh du Bornou à combattre le Mandara. Le sultanBoukar l’extermina presque entièrement à Eissah.
Ce massacre décida le modibo Adama à intervenir personnellement. 11 remonta le mayo Tiel, soumit le pays de Guidder, de Mazagoï et enleva Mogassam où s’était réfugié le chef Laeta. Ce dernier s’enfuit au Mandara. Continuant sa marche, Adama battit le sultan Boukar près de sa capitale Dolo. Boukar s’enfuit à Dikoa et Adama occupa Dolo quelquesjours.
Une seconde fois Adama occupa encore Dolo pendant trois jours. Le sultan avait de nouveau pris la fuite, mais son fils Eliaser obligea les Foulbé à la retraite. Le Mangabé fut alors fixé comme limite entre le Mandara et l’Adamaoua.
En 1833, les Foulbé de Binder Maroua-Mindif occupèrent de nouveau Dolo, après un combat où fut tué le chef Laeta.
Les combats continuèrent après la retraite des peuhls. Vers 1895, le sultan Boukar marcha sur Maroua, il fut battu et poursuivi jusqu’au Mangabé. Il revint, détruisit Papada, battit en retraite, avança de nouveau, détruisit Pété, rejeta les Foulbé sur Doukba et mit en cendres le village de Malam.
Favorisé par les troubles apportés dans la région de Maroua-Bogo par l’arrivée d’Ayatou, le sultan Boukar faisait de sensibles progrès vers le Sud, quand apparut Rabah.
Boukar envoya des présents au vainqueur du Bornou, mais refusa toujours d’aller le saluer à Dikoa. Craignant d’être attaqué, il fit creuser des trous de loup en avant de l’enceinte de Dolo, du côté exposé.
Rabah envoya contre lui son fils Niebé et son chef de bannière Ba-Beker. Les Rabistes, évitant les trous de loup, attaquèrent à revers sans avoir été éventés. Les Mandaras s’enfuirent ; Niebé entra presque sans coup férir dans la ville où il s’empara du sultan. Les fils de celui-ci revinrent à l’attaque. L’un d’eux, Eliaser, fut tué ; l’autre, Oumar. roué de coups et dépouillé, fut laissé pour mort sans avoir été reconnu. Le soir, des Mandaras le recueillirent et le vêtirent. Il s’enfuit dans la montagne et y organisa la résistance. Niebé dut repartir sans l’avoir réduit.
Six mois après, Dahab, ex-chef des Arabes Salamat d’Am-Timmane, qui, persécuté par le Ouadaï, s’était joint à Rabah, attaqua une seconde fois Dolo. La ville fut occupée Oumar, qui avait été nommé sultan en remplacement de son père prisonnier, fut blessé. Les rochers lui fournirent encore une retraite inexpugnable.
Rabah ne fit plus rien contre le Mandara.
Les Allemands occupèrent le pays pacifiquement. Au début de 1911, ils déposèrent le sultan Oumar dont la brutalité et la justice cruelle avaient fait affluer les plaintes à la Résidence et
l’exilèrent à Dikoa. Boukar, fils d’Oumar, remplaçasonpère contre lequel il intriguait, dit-on En 1914, il reçut cordialement les troupes ail iées mais soupçonné d’entretenir des relations avec les Allem'ands réfugiés à Mora, il fut, à la demande des autorités anglaises, destitué et exilé en Nigeria. Le commandement fut rendu au sultan Oumar, rappelé de Dikoa, dont le rétablistement était souhaité par les gens du Mandara.