I. — Occupation du pays par les peuhls
Le pays avant les Foulbé. — Le pays compris entre le mayo Kebbi, la Benoué, le Mandara et le Logone était habité par des païens soudaniens venus de l’Est qui avaient dépossédé et poussé vers l’Occident les peuples bantou qu’on retrouve ' sur la côte du Cameroun.
Ces païens appartenaient à plusieurs familles dont les plus importantes étaient les Batta de la vallée de la Benoué, les Falli établis de Moubi à Colombe, lesGuisiga de la plaine de Maroua, les Soumeïa du pays de Mindif, les Moundangs du mayo Kebbi, les Marghi du revers occidental du Mandara, les Massas de larive gauchedu Logone.
Migrations des Foulbé. — Les F’oulbé commencèrent à pénétrer dans ce pays au xviii® siècle. Partis du Macina en poussant devant eux leurs immenses troupeaux, ils n’avaient d’autre souci que de trouver de bons pâturages. Ils s’établirent d’abord dans le Katsena, mais déjà au xve siècle leurs avant-gardes arrivaient dans le Bornou et à Bautschi ; cent cinquante ans plus tard, elles pénétraient au Baguirmi.
Pendant le xvm6 siècle, les Foulbécontinuèrent à immigrerau Bornou. Puis, toujoursrecherchant des pâtures, ils se dirigèrent vers le Sud et atteignirent ainsi le riche pays de la Benoué, qu’ils nommèrent Foumbina (le Sud).
L’exode des Foulbé ne se fit point en masse, mais par familles guidées par leurs chefs ou ardos. Actuellement encore, à la fin de la saison des pluies, des familles foulbé avec leurs nombreux troupeaux franchissent les frontières du territoire de Zinder, venant du Sokoto pour pacager sur le goulbi Maradi et le goulbi N’kaba. De grands vieillards, secs et nerveux, à longue barbiche, le chef coiffé d’un chapeau de paille conique, la main munie d’une longuq houlette, dirigent les tribus. Il en fut ainsi des peuhls du Bornou. A la saison sèche, ils se dirigèrent vers le Sud où les pâturages durent plus longtemps. Séduits par le pays, ils s’y fixèrent.
Soumission des Foulbé aux pd'iens. — Les Foulbé d’alors ne ressemblaient point aux vaniteux Fellatas qu’on trouve maintenant au Diamaré. Barth, qui en rencontra sur le versant occidental du Mandara, alors que leur domination n’était pas encore bien établie en ce point, écrit :
« Nous rencontrâmes aussi une troupe de Foulbé indigènes, gens de petite taille, au teint grisâtre
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
et sale, vêtus de chemises qui ne l’étaient pas moins. Ils m’offraient le premier exemple d’une observation que j’eus plus tard occasion de faire fréquemment : c’est que les pionniers de ce peuple envahisseur qui vivent encore sur les limites de leur ancien territoire, assujettis à la crainte et au labeur, ont en général le même air décrépit ».
Venus paisiblement dans le pays des païens et acceptés par ceux-ci, les Foulbé avaient dû se soumettre aux chefs indigènes. De nos jours encore, chez les Mazagoï, par exemple, des Foulbé sont commandés par le chef païen du pays. Leur soumission était complète puisqu’ils ne refusaient même pas le droit... du seigneur à leurs maîtres. La différence entre eux et les païens ne devait d’ailleurs pas être bien grande, puisqu’ils n’avaient conservé de la reFgion musulmane que les pratiques extérieures.
Division des Foulbé. — Les Foulbé venus au Foumbina appartenaient à sept familles ; deux très importantes, les Illaga (Illagadjo au singulier) et les Ouolarbé (Bolaro au singulier) ; trois petites, les Baévoué, les Badaoua et les Gara. Antérieurement une partie de cette dernière famille avait émigré du Bornou au Baguirmi.
Les Ouolarbé, Illaga, Baévoué passèrentàl’Ouest dn Mandara en remontant leYadseram. Les Ouolarbé qui marchaient en tête essaimèrent des familles à Moda, Mitschiga, Kilba, Soraou, Djoumo, Demssa, Garoua, Tscheboa, Nassaraou et dans l'Adamadoua du Sud à Djebaké, Ngaoundéré, Tinjeré, Kontscha-Banjo, Tï-chamba Tibati.
Les Illaga trouvant le pays, entre Moulu et la Bcnoué, déjà occupé, tournèrent vers l’Est et traversant le Mandara fondèrent Ouba, Moubi, Bourha,Goudé, Bachéo,Golombé,Ghidder, Dembo, Binder, Mindif, Mao-Loué et dans l’Adamaoua du Sud Bibené, Reï.
Les Baévoué s’établirent à Madagali et Douhou. Les Badaoua, en partant du Bornou, traversèrent le Valodjéet vinrent s’établira l’Est du Mandara à Maroua etBogo. Suivant la même route que les Badaoua, une famille gara vint s’établir à Pété dans la partie orientale du Mandara. Enfin plus tard une autre famille gara, de celles précédemment immigrées au Baguirmi, chassée de ce pays, vint à Kalfou.
Très habilement les ardos peuhls épousèrent les filles des chefs païens. Peu à peu, ils s’immiscèrent dans les querelles des chefs et surent acquérir une réelle inlluence. Un certain nombre d’entre eux s’étaient, même constitué des commandements indépendants avant que le fakih peuhl Othman, fils de Fodio, n’ait prêché la guerre sainte.
Othman dan Fodio. — Othman, né près de Tahoua, habitait à Malambaza, village situé aux environs d’Alkalaoua, capitale du Gober. Sa réputation de saint homme avait attiré autour de lui un grand nombre de Foulbé du Gober.
Le groupement des peuhls inquiéta le sultan Youmfa qui ordonna au fakih de venir prèsde lui. Othman refusa, prit le titre de cheikou et battit les troupes du Gober envoyées contre lui. Il battit
également le sultan de l'Adar et prêcha la guerre sainte.
Son appel fut entendu dans le Foumbina et après la victoire de son lieutenant Gonni Mouktarou , su r le Bornou, les chefs peuhls vinrent saluer Othman.
Adama, chef du Foumbina. — Le cheikou choisit pour être son khalifat dans le Foumbina Adama, fils de Mallem Hassana, un Bolaro de la petite famille des Ba établie à Gourinsur le Faro. 1 Othman exigea de tous les autres chefs la recon- ' naissance de la suzeraineté d’Adama. Plus tard, Ahmadou, fils d’Atikou, fils d’Othman, reconnut l’indépendance des Foulbé Gara qui, après avoir été expulsés du Baguirmi, venaient de s’établir à Kalfou.
Adama était loin d’être le plus grand chef du Foumbina. L’ardo Bouba de Binder, l’ardo Bouba Njidda de Reï étaient bien plus puissants. Ils réclamèrent en vain. Devant choisir entres’incliner ou faire une guerre intestine, ils se soumirent. Adama sut d’ailleurs se servir habilement de leurs rivalités et jouer de l’intérêt commun au triomphe de la foi.
Le modibo (1) Adama soumit rapidement les Batta de la vallée de la Benoué, d’abord ceux du chef Baguélé entre la Benoué et la montagne de Wéré, puis ceux du chef Njideng de Demssa, ceux de Malahou et de Sons-.
Il aida le modibo Yam de Tseboa à soumettre le chef Midjam de Kokoumi qui était le plus puissant des princes Batta. Le pays de ce chef était petit contrairement à la légende qui' représente l’Adamaoua comme occupée jadis par un grand royame païen dont Kokoumi eût été la capitale.
Adama aida enfin le chef de Garoua contre les Tengelin. Ayant ainsi créé un gros centre peuhl sur la Benoué, le Faro et le mayo Kebbi, il put songer à prêter assistance aux Etats antérieurement fondés qui luttaient contre les païens voisins. C’est ainsi qu’il soutint Maroua et Madagali contre le Mandara.
Quand Adama mourut en 1817, tous les groupements foulbé du Foumbina Nord avaient secoué le joug des païens. Ceux-ci avaient dû ou se soumettre ou bien abandonner la plaine et se réfugier dans la montagne. Contre eux, les Foulbé n’eurent plus à livrer des guerres d’indépendance, mais des guerres de conquête ou plus simplement des razzias.
Successeurs cV Adama. — Sous Laoual (1847- 1873), fils et successeur d’Adama, les Baguélé, près de Yola, furent soumis, Léré et Ilina furent conquis.
Sanda, frère de Laoual (1873-1890) ne put soumettre les païens Tirgili vivant à l’Est de Léré et fut battu par les Mangou.
Souheirou, autre frère de Laoual (1890-1902), échoua à nouveau contre les Ivangou, mais enleva Pouri et une partie de Gotschoumi. Il aida le modibo de Binder à combattre les Jassing et marcha contre les Marghi.
(i) Fakih.
Sous les successeurs d'Adama, les grands Etats foulbé de l’Adamaoua (1) méridionale réussirent à se rendre indépendants des émirs de Yola. Il n'en fut point de même pour les Etats de l’Adamaouajseplentrionale. Très peu d’Etats essayèrent de secouer le joug et toutes les tentatives furent vaines.
C’est pendant le règne de Sanda qu’Ayatou était apparu en Adamaoua. Soubeirou se rendit compte que le petit-fils du sultan Bello devenait dangereux et marcha contre lui. Il fut battu et dut revenir à Yola.
Occupation par les Anglais et les Allemands . — En 1901, les Anglais qui avaient àse plaindre des agissements de Soubeirou envers la Niger Company canonnèrent et occupèrent Yola.
Soubeirou s’enfuit à Garoua. Il s'y battit avec les troupes du capitaine Cramer von Clausbruch. L’émir fut vaincu et partit à Maroua où il essaya de reformer ses forces.
Quand le lieutenant colonel Pavel, commandant les troupes du Cameroun, vint en Adamaoua, le lieutenant Dominik marcha contre Maroua. Soubeirou, après avoir vaillamment combattu, fut à nouveau défait. Il se réfugia dans la zone d’influence anglaise chez les Song qui le tuèrent.
Conformément à la convention du 12 juin 1898, l’Adamaoua fut partagée entre l’Allemagne et l’Angleterre. Celle-ci n’en eut qu’une fort petite partie, qui comprenait Yola, il est vrai.
Le chef de la partie anglaise de l’Adamaoua fut Ahmadou, fils du modibo Adama. Il n’y eut plus d’émir commandant l’Adamaoua allemande dont les Etats devinrent indépendants et relevèrent directement de la résidence impériale établie à Garoua.