VI. — Impôt
Les Allemands percevaient antérieurement un tribut de chaque chef. Ce tribut était arbitrairement fixé et ne répondait pas du tout à la capacité de payer du pays.
Ainsi en 1 913, Goulfeï devaitpayer 8.300 marks, le Logone 6.750, le Mandara 6.000.
Les sultans n’étaient tenus qu’au versement de ce tribut et à quelques prestations en nature (en 1913, Goulfeï avait fourni deux tonnes et demie de mil et le Logone cinq chevaux). Us étaient complètement libres pourla répartition descharges entre leurs sujets. Il en résultait de très graves abus quand le maître avait la main dure et les dents longues, comme le cheikh Sanda du Bornou , par exemple. Les « meskines » (4) payaient alors au quadruple leur part contributive.
(1) En pays arabe désigne ordinairement le Trésor.
(2) Prêtres musulmans qui dirigent des mosquées.
(3) Dans les villages où il n’y a pas de mosquée un emplacement estréservé pour la priere. C’est une place balayée entourée d’une haie d’épines ou d’un petit mur.
(4) Les petits, les pauvres.
Considérons, par exemple, ce que payait au cheikh Sanda un chef d’une tribu d’Arabes du Balgué, le loan (1) des Beni-Sett.
Vers le mois de novembre, il allait porter au cheikh Sanda sa part du tribut fixée à 900 thnlers (2).
Quand le mil était battu, un kachella (3) du cheikh venait avec toute une troupe de comparses percevoir la zakkat (4). La coutume exigeait qu’un cadeau de bienvenue de 100 thalers fût fait à ce captif. Les villages étaient répartis entre ses gens qui devaient rassembler la zakkat. Chaque village faisait un cadeau de 2 à 5 thalers à l’homme du kachella qui lui était envoyé L'homme en question se trouvait toujours muni d’une mesure d’énorme dimension ; il fallait lui faire un cadeau pourqu’il en prenne une autre plus petite, bien que largement supérieure encore à la normale. Il percevait en plus un mouton, une charge de mil, une jarre de beurre.
Le mil rassemblé, le serviteur le mesure à nouveau, mais cette fois avec l’étalon normal afin de mettre à part ce qui doit revenir exactement au cheikh, le reste, « le rabiot » constituant son bénéfice.
La part du cheikh est apportée au village du loan dont les gens ont dû fournir en tout 100 charges de miL Naturellement pendant tout le temps de l’opération, le loan et les villages ont pourvu à la nourriture du kachella et de sa bande.
Le mil de la zakkat n’est pas arrivé à Dikoa qu’un captif nouveau apparaît pour réclamer « la part des chevaux », 100 djourabs (5) de mil sont encore fournis.
A la fin du Ramadan, le cheikh Sanda envoie au loan un de ses captifs pour lui réclamer la fottra (6). Chaque village suivant son importance doit alors remettre 1 , 2 ou 3 thalers.
A la fêle du mouton, un nouveau captif se présente et une contribution identique est perçue dans chaque village.
Depuis quelques jours, le tonnerre qui gronde annonce l’approche des pluies, les laboureurs commencent leurs travaux ; aussitôt arrive un autre captif avec un papier du cheikh réclamant un tribut pour être autorisé « à bouleverser le sol qui lui appartient ». Encore une fois, chaque village paie 1, 2 ou 3 thalers.
Il est vrai que le cheikh Sanda, voulant conserver aux fantasias de Dikoa la même brillante splendeur que du temps de Rabah, a de gros besoins. Les autres chefs étaient un peu moins avides.
Le sultan Diaggara percevait bien deux fojs la valeur de l’impôt, mais en plus il ne prélevait
(l) Chef de tribu.
f2) 2 700 francs. , ,
(3) Kachella : dignitaire qui commande un détachement de troupes, et est en général un captif du cheikh.
(4) Aumône légale, égale au 1/10 du revenu, primitivement destinée à constituer un fonds pour soulager les malheureux, mais qu’en fait le sultan perçoit pour lui, puisqu’en pays musulman, 1 Eglise et l’Etat se confondent.
(5) Le djourab fait environ 100 kilos. . .
(6) Foutra ou fottra, primitivement aumône spontanée faite a la fin du Ramadan pour éviter aux pauvres de tendre la main en ce jour de liesse. En fait cette aumône est perçue par le sultan.
que la zakkat et la fottra; les fêtes étaient moins nombreuses à son calendrier qu’à celui du cheikb Sanda.
Le sultan du Mandara était le moins vorace. A la récolte du mil, il percevait la zakkat et pour latin du Ramadan, comme foutra, chaque cheikh arabe lui apportait un bœuf ou une vache, chaque chef de village un bœuf ou des moutons.
L’arbitraire des sultans dans la taxation de leurs sujets était naturellement préjudiciable à la prospérité du pays. Aussi les Allemands songaient a appliquer un régime semblable au notre : impôt de capitation et taxe sur le bétail perçus en rôles.
Un premier essai fait en 1913 dans les sultanats de Karnak-Logone et Kousseri avait donné d’excellents résultats. Alors que le tribut prévu était de 8.000 marks, 14.500 marks avaient été perçus, bien que la moitié des gens recensés n'eût pas payé.
Encouragé par cet essai, le gouverneur du Cameroun, dans une instruction du 1er octobre 1913, avait ordonne l’application du nouveau système dans les Résidences de Garoua et Mora à ia date du 1er avril 1914.
Alin de faire admettre facilement le nouveau mode de perception, d’éviter l’émigration de contribuables, les taxes devaient être telles que leur paiement n’entraîne aucune difficulté.
Les taxes étaient les suivantes (1) :
Homme adulte : 1 mark 50; femme adulte : 1 mark ; cheval, bœuf, mulet, chameau, ûnc : 1 mark ; mouton, chèvre, porc : 0 mark 10.
Le propriétaire d’autruches avait son impôt diminué de quatre marks par autruche.
Etaient exempts d’impôt : les soldats et miliciens, les douaniers et employés, les porteurs habituels des troupes, les écoliers du gouvernement et des missions, etc.
L’impôt devait être perçu parles chefs de village et le sultan ne devait envoyer ses dignitaires et soldats qu’au cas où la rentrée ne se faisait pas et avec l’assentiment du Résident.
Les chefs de village devaient apporter l’impôt perçu aussitôt que la somme était importante. Un reçu leur serait délivré à chaque versement.
Quand tout l’impôt d'une circonscription territoriale (sultanat, lamidat) était rentré, le Résident ou le chef de poste, en présence des chefs dignitaires et chefs de village, devait répartirla somme reçue :
50 0/0 étaient acquis au gouvernement ;
15 0/0 constituant le revenu personnel du chef (lamido ou sultan) devaientservir à son entretien et à celui des membresde sa famille ;
5 0/0 étaient distribués aux dignitaires (juges, cVefsde guerre, chefs de canton, etc.) ;
5 0/0 revenaient aux chefs de village ;
25 0/0 étaient versés au « hait el mal » ou caisse du sultanat.
L’impôt devait être élevé progressivement pour atteindre létaux de 5 marks par homme, 2 marks
par femme. Quand l’impôt aurait atteint un certain développement, les parts du sultan, des dignitaires, des chefs de village seraient fixées définitivement et n’augmenteraient plus avec le montant de l’impôt.
Avecle nouveau système, les sultans et lamidos n’étaient plus autorisés à percevoir des impôts ou tributs en argent, bétail ou produits matériels : peaux, poissons, ivoire, tissus, grains, fer, cires, riz, etc. Ils ne devaient plus lever de droits de pêcheries, de colportage, de pacage ou de circulation.
On voit donc que, pour la perception de l’impôt, les Allemands voulaient copier ce qui se fait dans nos colonies.
Avec les recensements fort incomplets qui avaient été faits (bien souvent on s’en était remis au sultan lui-même du soin d’établir le recensement), l'impôt devait donner environ 70.000 marks pour Logone, Kousseri, Goulfeï, 40.000 pour Moraua, 32.500 pour Mindit, 20 000 pour Binder, G. 000 pour Bogo, 4à 5.000 pour Kalfou(l).
VIL — Résultats.
Quel estlebilan de l’administration allemande pendant douze ans ?
La situation économique a été bien peu changée; la justice et l’équité n’ont rien gagné. Le pauvre, le meskine a commué àêtre grugé par ses chefs, tout comme au bon vieux temps. L n sultan qui, comme Diaggara, payait vite et rubis sur l’ongle son dérisoire tribut, ne craignait nulle réclamation du gueux qu’il venait de dépouiller ; d’ailleurs, si celui-ci avait eu le mauvais goût de venir réclamer au poste, il eût été reconduit, dûment accompagné, à la résidence de« son chef naturel » qui aurait su lui faire payer bien cher ses outrecuidances. Certes, l’organisation de la justice et celle du régime fiscal, telles qu’elles ont été précédemment exposées, étaient parfaites, mais elles étaient toutes récentes et peu ou prou appliquées. Jusqu’ici l’arbitraire du chef avait été la règle. Nous avons vu avec quelle désinvolture un lamido de Maroua exécutait un lamido de Bogo plus faible, et commenfun cheikh Sanda « mangeait » un de ses meskines.
II n’est donc point étonnant que des Ivotokos du Logone etGoulfeï, des Arabes du Balgué et des Bororos du Diamaré aient quitté leur pays et soient venm sur la rive droite du Chari, chercher en terre française un peu plus d’équité et de justice.
Mais il ne faudrait pointnousleurrer etconclure de ces émigrations que les Allemands avaient beaucoup moins bien réussi que nous près des indigènes. Mais c’était par d’autres moyens.
L’indigène, de mentalité restreinte, reconnaît comme qualités d’un chef et par ordre d’importance : la force, la générosité, la justice. Toutes les réflexions philosophiques ne renverseront pas les termes de cette progression, et il nous fautéviterde prendre nos désirs pour des réalités.
L’Arabe qui acclame, le Ilaoussa qui salue
(l) D’après la circulaire du l«r octobre 1913.
(1) J'ignore le rendement pour les autres Etats.
BULLETIN DU COMITÉ DE
donnent le même titre : lion. « Doud, doud! » s’écrie véhémentement l’Arabe en agitant son bras droit. « Zaki, zaki », répète le Haoussa on frappant doucement la paume de ses mains. Il est bien évident qu'en choisissant, entre toutes, cette épithète, c’est à la force du lion que songe l'indigène et non à sa générosité ou à sa justice.
Parlant de son sultan (1), le plus bel éloge en soi qu’en puisse faire l'indigène, c’est de le qualifier de généreux. Cela se comprend d’autant mieux qu’à chaque instant le Coran fait appel à la générosité. Le généreux est donc selon l’esprit du Livre.
Evidemment, il est arrivé atout Européen qui a fait de l'administration de s’entendre complimenter sur sa « justice droite », « schifia adile » ; mais cela tient surtoutà ce que nous répétons fréquemment, et avec raison, que notre justice n’est ni tortueuse, ni intéressée et quenousn’avonsd’autre souci que l’équité. L'indigène malin sait donc que ce compliment nous est toujours agréable. Mais il l’emploie rarement envers un de ses chefs naturels. A la lin d’un jugement favorable ou non à sa cause, il se contente de murmurer « El hamdou lillahi » (2) ou « Allah itaoual oumrek » (3).
Il faut nous rappeler aussi que l’indigène n’est pas prévoyant, qu'il vit au jour le jour, n’échafaude pas de projets d’avenir, pare au danger immédiat et fait face aux événements présents. Ainsi nous comprendrons mieux la conduite des chefs indigènes du Cameroun nord au début de la guerre.
La veille de la première attaque de Koussori, le sultan envoya une lettre au commandant du territoire lui disant qu’il savait la réunion de ses forces importantes et désirait le rejoindre, mais qu’il était entouré d'Arahesennemis. Il avait évidemment réfléchi que le poste de Kousseri ne pourrait résister, et parait au danger qui en résulterait pour lui. Il est vrai que son régent passa en territoire français après l’attaque malheureuse du poste, mais sa femme préférée, ex-compagne indigène de plusieurs Français du Tchad, et qui résidait à Fort Lamy* dut peser sur lui.
Le sultan de Logone, après la première attaque, accourut à Kousseri avec tous, ses tams tams et suivi de ses dignitaires. Une balle bien placée l’arrêta à mi-chemin. Le sultan mort, tous les Kotokos rentrèrent à Karnak et ne bougèrent plus Décidément, malgré l’échec de Kousseri, les Français avaient encore des balles et qui tuaient. Mieux valait attendre les événemenls. Après la prise de Kousseri, le jeune sultan, nouvellement proclamé, et son régent, mis à choisir entre la guerre ou la soumission, s'empressèrent d’accourir ; le danger le plus proche était à Fort- Lamy. Ainsi fitd’ailleurs le sultan Diaggara qui avait reçu pareille injonction et qui jusque-là avait attendu l’issue des hostilités. Et pourtant feu le sultan Moussa de Logone avait été nommé
(D Quand il n a pas à le comparer à d’autres, car alors il le qualilierait 'e puissant
(2) A la gloire de Dieu !
(3) Que Dieu te donne longue vie !
L’AFRIQUE FRANÇAISE
par Gentil, et Diaggara nous devait le début de sa fortune. Mais les indigènes n’ont jamais péché par excès de reconnaissance.
Quand les Anglais arrivèrent à Mora, puis quand leurs cavaliers pénétrèrent dans le Diamaré et visitèrent Maroua, Mindif, Kalfou, Bogo (alors dépourvus de troupes allemandes), le sultan et les lamidos s’empressèrent de les accueillir : toujours le souci du danger immédiat. Mais, en voyant la résistance du capitaine von Raben à Mora, le sultan Boukar pensa qu’il n’était peutêtre point si certain que les Alliés auraient le dernier mol et noua des relations avec les Allemands. Il dut être déposé. Et, quand le capitaine Duhring à la tête de sa compagnie marcha sur Mora, les chefs qui nous avaient accueillis au Diamaré s’enfuirent ou furent tués, et leurs frères ou neveux s’empressèrent d’acclamer les Allemands et de quémander un commandement. Décidément la force devait être du côté des Boches, alors lesFoulbé n’hésitèrent plus, et c’est avec un nombreux goum de cavaliers peuhls que le capitaine Duhring arriva près de Mora.
A l’approche de la colonne du lieutenant-colonel Brisset, les laouans de Guidder, Mao-Loué, Figuil, Golombé partirent avec les Allemands ou prirent la brousse. Et ceux qui furent nommés par nous avaient une peur si intense d’être plus tard tués par les Allemands qu’ils auraient bien pris place dans les bagages de la colonne.
Gan Thiomé, chef de Léré, qui avait jadis servi avec nous, prit la brousse, envoya un cadeau et écrivit : « Je sais bien que tu ne me feras pas de mal, mais si les Allemands1 reviennent et s'ils savent que j’ai eu des relations avec toi, ils me tueront ; c’est pourquoi je ne viens pas te saluer. »
Victorieux, maîtres des pays conquis, nous voyons actuellement sultans et lamidos s’incliner devant nos volontés, et les Foulbé pillards convaincus de notre force ont déposé la lance et se livrent à de paisibles occupations. Mais si les Allemands revenaient, d’autres sultans et lamidos se présenteraient pour remplacer ceux-là ; ils seraient tout autant acclamés que les premiers par leur bon peuple, et nous reverrions aussi les Foulbé échangeant à nouveau la houlette pour la lance.
Je ne veux comme preuve de cet état d’esprit que la réponse faite à l’administrateur du poste de Kousseri par les Kotokos de Karnak-Logone. « Pourquoi, leur demandait-il, ne relevez-vous pas les ruines du palais du sultan? — Nous attendons de savoir qui sera victorieux — Mais nous le sommes, victorieux, nous avons pris Garoua ! — Oui, oui, vous avez pris Garoua, mais Kallmeyer (1) tient toujoursà Mora. »
Soutenant énergiquement les chefs, sultans ou lamidos ayant la répression dure et rapide et soignant le prestige, les Allemands avaient une incontestable autorité. Les grands leur étaient dévoués, les petits les craignaient. Ce qu’ils n’ont pu acquérir, c’est l’atlection de leurs sujets, affec-
(1) Nom du lieutenant allemand qui commandait le poste de Kousseri dont dépendait le Logone.
tion qu’au territoire du Tchad, plus d’un d’entre nous, se leurrant peut-être, s’est flatté d’avoir acquise par le constant souci d'être juste et équitable, bienveillant à tous, d’accueil facile pour le plus humble, et par une surveillance constante des agissements des chefs et la répression de leurs rapines.
Tandis que l'Allemand se souciait avant tout du décorum « en tant que représentant de la puissance et de la kultur germaniques », nous nous préoccupions surtout de nous rendre accessibles aux plus petits par ce constant souci de bienveillance et de justice qui est le propre de l’àme latine.
Je crois possible de résumer le résultat des deux méthodes en disant que les chefs préfèrent la manière allemande, et les sujets la française.
Capitaine Lemoigne,
de l’infanterie coloniale.