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UNE ENCLAVE TROP PEU CONNUE DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE

La Guinée Portugaise

Dans une conférence faite la 2 avril 1889 à la Société de Géographie de Lille, M. le capitaine H. Brosselard, officier d’ordonnance du ministre de la Marine, commissaire à la commission de délimitation des possessions franco-portugaises de la côte occidentale d’Afrique, a tracé de la Guinée portugaise un historique trop clairement lumineux pour que j’aie la prétention de revenir sur le sujet et que je ne réfère pas purement et simplement les lecteurs de la « plaquette » qui va suivre au texte même de ladite conférence, fort intéressante d’ailleurs à bien d’autres chefs — « La Guinée portugaise et les possessions françaises voisines » — (édité à Lille en 1889 ; imprimerie L. Danel). Le lecteur y pourra revivre les diverses étapes d’une prise de possession de l'enclave lusitanienne en Afrique occidentale, qui se heurta à d’âpres rivalités françaises et anglaises. Il y verra notamment que l’île de Boulam, découverte en 1446 par les Portugais, fut tour à tour cédée par le roi nègre du « Guinala » (village encore existant) à ces derniers en 1607, au chevalier Brue, directeur de la Compagnie du Sénégal (et qui fut gouverneur à Gorée) en 1700, aux Anglais en 1792, et qu'enfin, à la suite d’une demande d’arbitrage entre le Portugal et la Grande-Bretagne, le président des Etats-Unis, Ulysse S. Grant, rendait le 21 avril une sentence « reconnaissant et affirmant que les droits du roi de Portugal sur l’île de Boulam et certaines portions de territoire « faisant face à cetfe île » étaient « établis et prouvés » ; il s’y délectera au

récit, si vivant, de l’expédition du chevalier Brue contre Bissao en 1700, de la capture mouvementée de trois bâtiments danois et hollandais, des « négriers » à coup sûr, de son entrevue avec le roi de Bissao et du traité d’alliance signé avec lui; et il se convaincra du rôle prépondérant joué par nos compatriotes en Guinée portugaise dès l’époque la plus reculée de son histoire.

Je voudrais, quant à moi, essayer d’apporter ma modeste contribution à l'ét-ude d’une colonie où notre commerce occupe aujourd’hui, et de loin, le premier rang, encourager nos industriels et nos fabricants à s’y intéresser davantage et les renseigner tant sur les besoins du pays que sur ses ressources.

Géographie.

Entièrement enclavée entre le Sénégal et la Guinée française, la Guinée portugaise est comprise entre le 10°50 et le 11°40 de latitude nord et entre 16°50 et le J3°49 de longitude ouest. Sa superficie (y compris l’archipel des « Bissagos ») est de 36 . 000 kilomètres carrés, et sa population, très approximative, faute de recensement sérieux, de 400.000 habitants.

Les frontières ont été définitivement fixées en 1906 à la suite de la mission Maclaud-Forget-Brocard-Leprince.

Côte basse et marécageuse, généralement peu profonde, bordée d’îles et d îlots. Pays à peu près uniformément plat; quelques ondulations seulement dans l'ancienne province française du « Dandoum », en bordure du cercle de « Kadé-Koumbia ».

Un réseau hydrographique de tout premier ordre, que nul n’a mieux défini que Lopes de Lima quand il écrit : « En Guinée on navigue partout et en naviguant on va partout. » Les « routes qui marchent » sont en effet ici une voie de pénétration unique, permettant de drainer jusqu’aux moindres recoins et d’aller chercher à pied d’œuvre les produits pauvres que sont l’arachide et l’amande de palme; et ces artères d’une vie économique, qui ira s’intensifiant au fur et à mesure d’améliorations faciles à poursuivre, méritent de retenir spécialement l’attention.

a) La rivière de Cachéo, d’une majestueuse beauté, est navigable pour des vapeurs de fort tonnage jusqu’à Bintam à une centaine de milles dans l’intérieur (à une heure en aval de Farim) et le sera jusqu’en ce dernier point le jour où les autorités locales auront le souci de taire sauter les quelques seuils rocheux qui en obstruent le lit sur cette partie de son cours. Malgré cet inconvénient, d’ailleurs, de nombreux « cargos » ont été charger des arachides jusqu’en ce terminus. L’embouchure seule est difficultueuse en raison d’une «■ barre », pas méchante, mais momentanément difficile depuis que les bouées et balises, emportées par la tempête, n’ont pas été remplacées.

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Un affluent de gauche, le « rio da Armada », accessible aux embarcations à moteur et aux cotres, permet de pénétrer jusqu’à Bissoram, centre de la région militaire des « Balantes »; et les rios de « San Domingos », « Elia », « Arame ». « Bolor », affluents de droite, sont autant de trouées naturelles dans les forêts des pays baiote et feloupe.

b) La rivière de Mansoà, autre artère importante, navigable pour grands vapeurs jusqu’à la hauteur d’Encheia (futur chef-lieu de la circonscription civile des Balantes) et pour chaloupes à vapeur et cotres sur toute l’ultime partie de son parcours jusqu’au cul-de-sac que forme « Masoà » (l’actuel chef-lieu de la région militaire de Balantes).

c) Le Geba, d'une navigation beaucoup plus •malaisée, en raison des sinuosités de son cours et des fonds éminemment variables, mais qui n’en constitue pas moins le seul débouché rationnel de la région peuplée et riche du même nom. Limitée aux basses eaux à Bafata, au confluent du Coloufe ou Couloufy (affluentde gauche), la navigation est possible à l’époque des hautes eaux jusqu’à une trentaineMe milles en amont de ce point.

cl) Le Crobal ou Kroubal, accessible jusqu’à Chitole, puis barré de rapides.

e) Le Bio-Grande de Bolota, improprement appelé, puisqu’il s’agit en réalité d’un immense estuaire, profond et sûr, qui s’enfonce très avant dans le continent et aisément navigable pour vapeurs de moyen tonnage jusqu’aux abords immédiats de Buba. De nombreuses ramifications, « rio de Guinala », « rio de Matte-Grande », (à droite), « rio de Yassonka » (à gauche), constituent des voies d’accès commodes chez les Biaffades qui peuplent la rive ouest et les terrains marécageux compris entre la rive est et le « Tombali ».

/) Le Tombali et le Combidjan.

g) Le Cassini, autre estuaire, navigable pour des embarcations de commerce jusqu’à Gade-Mael.

Aperçu sur quelques groupes ethniques.

J’aurais aimé pouvoir traiter à fond la question des groupes ethniques, mais cette étude dépasse de beaucoup la, portée d’une « plaquette » et par ailleurs, nonobstant les tournées nombreuses que j’ai eu l’occasion d effectuer dans ma circonscription consulaire, je manque trop, sur un sujet aussi spécial, de données sérieuses.

Des Foulas et des Mandingues — qui peuplent une moitié de la colonie avec les circonscriptions de Farim, Geba et Buba — je ne parlerai que pour mémoire. Tout est dit... Et je ne reviendrai sur les Bijougos, les insulaires de l’archipel — auxquels j’ai consacré une notice spéciale — que pour rappeler que chez ces primitifs ce sont les femmes qui choisissent leurs maris.

Puissent les notes succinctes ci-après inciter à

les compléter l’un de ceux qui aura eu charge des peuplades qu’elles concernent, et à fouiller le vaste monde que serait pour un esprit curieux la très passionnante étude de leurs mœurs, us et coutumes.

Les Balantes.

De taille moyenne, le teint bronzé, le visage rond, les pommettes très saillantes, les Balantes sont le plus souvent de robustes gaillards, quoique grands buveurs d’alcool.

Construites en argile malaxée avec de la paille de riz, leurs cases sont circulaires et divisées en cinq ou six compartiments rayonnant autour d’une salle centrale. Une unique porte est ménagée à l’extérieur, les compartiments intérieurs communiquant entre eux. Le chef de case perce un trou dans le mur de sa chambre ; cette ouverture, placée à hauteur de la tète du lit fait d’argile durcie, sert d'appui à un grand bambou qui communique avec 1 entrée du corral des bœufs ; dans le cas où un tiers tenterait de pénétrer pour enlever quelque bête à corne, le moindre contact fait basculer sur la personne du dormeur un bâton placé en équilibre sur le bambou, le réveille et lui permet de mettre en fuite le voleur. Le lecteur va comprendre tout de suite pourquoi je note ce détail.

Les Bouloufous (en dialecte balante : « Bouloufoundous » ) comprennent tous les garçons non encore circoncis à l’occasion de la « Fanade » (fête de la circoncision) qui a lieu tous les quatre ans environ dans chaque village (« tabanca »). Il y a plusieurs catégories de Bouloufous : les plus jeunes aident les femmes dans les soins à donner aux porcs et à la volaille; les cadets gardent les troupeaux, et les aînés vaquent aux travaux des champs (labours, etc.) Mais tous — sans exception de caste et d'âge — sont voleurs. Et nul ne sera consacré vrai Balante s’il n’a volé. Plus les vols seront perpétrés dans des conditions difficiles et plus leur auteur sera considéré. C’est ainsi qu’enlever la nuit à une chienne un ou plusieurs de ses jeunes chiots constitue un record; car on a deviné que 1 animal, pour défendre sa progéniture, aboiera et ainsi donnera l’éveil. Voler est donc chez ces primitifs un titre de gloire nécessaire : aussi le fils volera-t-il son père et vice versa. Jamais pourtant un Balante ne volera son oncle, car il se volerait lui même, l’héritage étant l’apanage des neveux.

Pour tout costume, les Bouloufous accusent un rang de perles autour des reins. Aux doigts et aux poignets ils portent de nombreuses bagues et bracelets de cuivre, dont le bracelet de combat, reconnaissable à sa taille, à son poids (I à 2 kilogrammes) et aux clous qui font saillie; leurs oreilles percées s’ornent de petites franges de laine rouge réunies en un nœud sous le lobe; et leurs cheveux sont savamment apprêtés en une multitude de petites tresses très fines, auxquelles pendent des dents de porc, des rouages de montre, etc... Leurs couteaux (« gambains »)

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— qu'ils suspendent autour du cou — sont recourbés à la manière des « kriss » malais.

Grands amateurs de danse, les Bouloufous se groupent entre bons amis pour former de véritables corps de ballet, et désigner l’un des leurs pour composer la chanson qui servira de thème à leurs danses; car celles-ci ne sont que des chansons mimées. Ces ménestrels d’un nouveau genre glorifient les labours, la chasse, le chant des oiseaux, la tornade, etc. Et chaque corps de ballet adopte un costume approprié.

Il y a aussi les « isolés » qui dansent seuls en chantant leur mélopée tandis que des groupes de jeunes filles et de Bouloufous reprennent en chœur le refrain. La danse la plus habituelle de ces « isolés » est celle des « taureaux » : affublé d’une sorte de casque surmonté decornes énormes, et les bras encerclés de rouleaux de paille tressée atteignant parfois jusqu’à 50 centimètres de diamètre, le Balante a le reste du corps masqué par des cercles faits de feuilles de rônier, représentant le dos et le ventre du taureau qu'il personnifie. Mais cette danse, brutale et lourde, est sans portée artistique à l’encontre de celles des corps de ballet, aux figures souvent élégantes et toujours bien réglées.

Fétichistes endurcis, les Balantes sont persuadés que les fromagers avoisinant leurs cases abritent « l’aoulé » ou « iran », et ils adorent ces géants tutélaires qui seront toujours épargnés. Pour en abattre dans la forêt afin d’y creuser leurs pirogues, les intéressés doivent au préalable entamer de longues palabres et distribuer quelques litres « d’aguardiente » (eau-de-vie), après en avoir aspergé le pied de l’arbre condamné, à seule fin de solliciter le pardon de « l’aoulé » dont ils ravissent la demeure. Bien plus : devant chaque case est construite une petite paillote pour que « l’aoulé » — désormais sans asile — puisse en trouver un nouveau; et dans ce tabernacle, les Balantes viennent de temps en temps déposer le riz, l’eau et l’alcool nécessaires à sa nourriture.

Jamais un Balante ne tuera un serpent ou tout autre animal nuisible qui aura élu domicile dans sa case, car il le regarde comme le « Bon génie » de sa paillote.

Les Brames ou Mancagnes.

Généralement de petite taille et toujours d’aspect physique malingre, les « Brames » ou « Mancagnes » sont des dégénérés alcooliques. Mais si l’abus du « gin » et de l’eau-de-vie (« aguardiente ») demeure la cause profonde de cette dégénérescence, une pratique très en honneur chez eux ne peut que l’accentuer : à tout propos et hors de propos, les Mancagnes, dégainant leurs longs couteaux à lame effilée et légèrement recourbés

— véritables quoique grossières « navajas », — s’attaquent, et aux cris de « Touta, N’Touta, » (coupe), ils s’entaillent les chairs profondément jusqu’à ce que l’un des deux adversaires — , épuisé par l’hémorragie — demande grâce. Ces

chevaliers noirs de la rapière témoignent ains de leur vaillance et leur renom est en raison directe du nombre de cicatrices qu’ils portent.

Chaque année, par familles entières, les Brames abandonnent momentanément leurs villages d’origine pour aller cultiver l’arachide dans l’île de Boulam ou dans quelques « pointes » du Rio- Grande; et la récolte terminée, ils rallient à nouveau leur pays d’habitat pour la cueillette des amandes de palme et l’extraction du vin. Ce mouvement de va-et-vient est aussi régulier que la migration chez nous des hirondelles, annonciatrices du printemps. Fin mai-mi-juin (à l’aller), début d’octobre (au retour) voient les mêmes flottilles de canots mancagnes — propriété des collectivités — toucher Bissao, escale obligée. Et tous ces bons sauvages, les dents limées, les cheveux au front coupés court suintant d’huile, et coiffés en manière de chapeaux de cônes de roseaux tressés, prennent d’assaut les boutiques pour s’approvisionner d’alcool.

Polygames, les Brames sont essentiellement fétichistes; et leurs pratiques superstitieuses se font jour en maintes circonstances. C’est ainsi qu’en cas de maladie, les parents s’adressent à un « jamba cosse », généralement un « Papel », — sorcier qui a pour double insigne une couverture couleur pourpre et une hachette au manche orné de clous dorés. — Après force pantomimes, ce personnage déclare que le malade cherche à dérober « l’iran » — c’est-à-dire le talismap aux vertus particulières — d’un autre Brame, qui se venge en essayant de faire mourir le ravisseur. Parfois un poulet est égorgé sur le prétendu « iran ». Ai-je besoin d’ajouter que ce « jamba cosse » est un habile charlatan qui exploite la crédulité de ses dupes?

Le grossier fétichisme des Brames s’accuse aussi à l’occasion des décès. Le cadavre, recouvert des pagnes du défunt, est allongé sur un brancard que quatre hommes portent sur leurs épaules; un proche parent interpellant alors le défunt lui demande pourquoi il est mort ou qui l’a tué; les porteurs avancent vers le questionneur qui les arrête en saisissant l'une des extrémités du brancard qu’il repousse violemment; les porteurs reculent; et il est toujours admis que le Brame a dérobé « l’iran » d’un des siens et que, voleur, il a payé de sa vie son larcin.

Si une femme brame qui allaite un enfant vient à mourir, l’enfant est rendu responsable du décès de la mère et est jeté vivant, n’importe où, po.ur y mourir d'inanition. « En 1902, alors que j’étais établi au village de Madine », me racontait un colon français, M. Leboucher, « j’appris « qu’une femme brame était morte laissant une « petite fille en bas âge de sept à huit mois.

« J’obligeai le père à me donner l’enfant qu’il '< avait jetée, trois jours auparavant dans un coin « de sa paillote. Je l’emportai avec moi et je la « nourris pendant un mois avec du lait de chèvre.

« Un matin, le père, accompagné de quelques « parents, vint me demander de voir sa fille.

« Lorsqu’il se retira, il avait empoisonné l’enfant

« qui mourut dans la nuit. Ni le père, ni les siens « n’avaient pardonné à la malheureuse petite « innocente la mort de la mère. »

Le décès d’un Brame survenu dans l’ile de Boulam ou dans une « pointe » est aussitôt notifié à ceux de ses parents restés au « Champ des Brames » et vice versa. Les funérailles en effet donnent toujours lieu à des ripailles et à d’amples libations.

En matière successorale, l’oncle est l’héritier de droit, et à son défaut, le neveu. Jamais les enfants ne sont héritiers.

Les Brames prétendent posséder « un iran » particulier, mais sans dire quelle est cette idole vénérée. En réalité, ils prêtent à certains arbres et à certains lieux des pouvoirs surnaturels; et fréquemment par groupes, ils viennent immoler un bœuf, une chèvre ou un porc qu’ils font cuire et mangent sur place. Femmes et enfants sont exclus de ces sacrifices.

Les Biaffades.

La tribu des « Biaffades » dont — historiquement et à ma connaissance — il est fait mention pour la première fois dans le récit du voyage du sieur de la Courbe à la Coste d’Afrique en 1685, est aujourd’hui bien déchue. Le déclin a commencé en 1852 quand les Foulas-Coundas envahisseurs, venant du Fouta-Diallon, se sont abattus sur la province du « Forréa » et en ont chassé les « Biaffades » qui l’habitaient; il s’est accentué avec les guerres sanglantes qui ont suivi cette brutale spoliation; il a été consommé par la destitution, voici dix ans, du dernier chef biaffade d’envergure, « Infali-Sanco. »

Ces bannis peuplent d’une part la région du Guinala, comprise entre la rive gauche du Rio de Geba et la rive ouest du Bio-Grande de Bolola, d’autre part, les terres marécageuses situées à l’Est de ce même Rio-Grande jusqu’à la rivière Tombaly. D’une taille au-dessus de la moyenne ils sont plutôt maigres et ont des traits assez réguliers.

Le nombre des femmes que possède un Biaffade constitue le critérium de sa fortune : ceci explique pourquoi, au décès du mari, ses femmes font partie intégrante de la succession et deviennent de droit la propriété de l’héritier (oncle ou neveu). Cet usage crée des situations parfois paradoxales, telle la suivante: en 1897, un Biaffade du village de « Payonco» mourait laissant cinq femmes à son neveu âgé d’environ 25 ans, alors que les intéressées comptaient une cinquantaine de printemps; trois moururent, mais le neveu épousa les deux autres; or, il est décédé à son tour voici trois semaines; un oncle, héritier, s’est désisté en faveur d’un neveu, imberbe, qui comptera donc deux épouses septuagénaires!!! Qu’il hérite d’une femme déjà mère d'un ou plusieurs enfants, ou qu’il l’épouse, le Biaffade adopte ces enfants et les traite absolument comme les siens propres.

Le mariage s’accompagne chez les Biaffades d’une coutume intéressante à noter : le fiancé réunit les jeunes gens de son village et les envoie

chercher dispute à ceux du village de sa fiancée» qu’ils enlèvent après simulacre de résistance de la part de la jeune épousée.

A sa mort, le Biaffade est étendu devant la paillote mortuaire; de chaque côté du cadavre un pieu est fiché en terre : l’un doit dire si le défunt est décédé parce que « fétiçaire » (c’est-à-dire sorcier), l’autre si au contraire il a été « manguié » (traduire: s’il lui a été jeté un sorti. Une poule est alors égorgée et dans ses convulsions elle vient expirer, près de l’un ou de l’autre des pieux indiquant ainsi la cause de la mort.

Un fétichisme aussi outré étonne d’autant plus que les Biaffades professent ou tout au moins feignent de professer la religion mahométane. L’indéniable, c’est que chaque année ils sont un peu plus exploités par de soi-disant « chérifs » ou marabouts ambulants auxquels ils paient des dîmes souvent considérables.

Organisation administrative.

Jouissant d’une pleine autonomie administrative et financière depuis la « Charte organique » du 31 mai 1917, la colonie de la Guinée portugaise a pour chef-lieu Boulam, dans l'ile du même nom, où réside un gouverneur assisté d'un « Conseil du gouvernement » composé de membres permanents (gouverneur et chefs de service) et de membres élus (représentants des municipalités et délégués du commerce).

Le territoire de la colonie comprend essentiellement :

A ) Deux Conseils municipaux, Boulam et Bissao, l’équivalent de nos circonscriptions communales de Conakry et Kankan en Guinée française.

B) Neuf circonscriptions civiles, nous dirions « cercles ».

1° Geba chef-lieu Bafata

2° Farim — Farim

3° Cacheo — Cacheo

4° Buba...‘ — Chitole (actuellement

Buba)

5° Cassini — Cassini

6° Bissagos — Bubak (île du même nom)

(actuellement « Abu »

dans l’île de Formose)

7° Brahmes — Go (actuellement Bula)

8° Costa de Baixo. . — Ganchungo

9° Balantes — Encheia (actuellement

Mansoa)

(cette dernière circonscription administrée pour le moment militairement) commandées par des administrateurs. Ni « Ecole coloniale » comme chez nous, ni cadres de Affaires indigènes : les administrateurs sont à proprement parler les créatures politiques de tel ou tel ministre. Avant la mise en vigueur de la « Charte organique », leur nomination par Lisbonne était la règle, celle par le gouverneur l’exception ; depuis le décret du 31 mai 1917, tous sont nommés par le gouverneur. Leur traitement est uniforme quelle que soit leur ancienneté de grade (100 « escudos » par mois, soit 500 francs au pair). Avant le décret du 7 novembre 1916, ils touchaient en outre un tant pour

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cent sur la totalité de l’impôt recouvré dans leur circonscription respective; en aûcun cas aujourd’hui ledit pourcentage (dont le taux varie de 5 à 6 0/0 à 10 à 12 0/0 suivant les circonscriptions) ne peut excéder le double des émoluments lixes de l’administrateur.

Les divers services locaux (Justice, Douanes, Trésor, Santé, Travaux publics, Postes et Télégraphes, Services maritimes et militaires) sont installés à Boulam. Tous sont représentés à Bissao ; Farim et Cachéo ont aussi leur médecin; Farim, Cachéo, Baf’ata, leurs préposés du Trésor, leurs douaniers et leurs receveurs des postes. Dans les centres qui n’ont pas d’agents de la spécialité, les administrateurs cumulent les fonctions.

Agriculture. — Commerce. — Industrie. — Navigation.

Les Allemands connaissent bien la Guinée portugaise et la carte vulgarisée à dessein par les Anglais et dont j’ai sous les yeux deux exemplaires, l’un en portugais — « O que Allemanha ambiciona », — l’autre en hollandais — « Wat Duitschland hebben wil » — est faite pour prouver aux plus incrédules que, dans leur désir fou d’hégémonie universelle, nos ennemis avaient jeté leur dévolu sur l’enclave lusitanienne. Maîtres incontestés du commerce guinéo-portugais avant la guerre, ils savaient quelles ressources immédiates en graines oléagineuses, caoutchouc et cire, comme aussi quelles perspectives d’avenir olfrait pour leurs usines de la métropole cette colonie dont ils avaient virtuellement accaparé 1®. marché et que desservaient régulièrement les vapeurs de leur puissante compagnie de navigation A. Woermann.

Aussi, les efforts du vice-consul de France ontils tendu à réduire à néant l’emprise allemande sur ce petit coin du domaine colonial africain, à développer les intérêts français déjà existants, à préparer le terrain aux commerçants ou colons, sérieux et réfléchis, désireux d’accomplir une œuvre féconde.

La Guinée est avant tout un pays agricole : les terres alluvionnaires en bordure des fleuves et du labyrinthe de leurs tributaires conviennent à merveille à la culture du riz; et il faut aller chez les « Bagas » ou les « Kissiens » de la Guinée française, pour trouver des rizières mieux aménagées que celles des « Balantes » ou des « Feloupes » d’ici. Maïs et mil sont aussi très en honneur; et j’ai vu tant en pays « manjaque » qu’en pays « brahme » de véritables champs de haricots voisinant avec les cultures vivrières traditionnelles (manioc, patates," etc.). Quelques originaires du Cap-Vert, heureusement inspirés, ont entrepris, au cours de ces dernières années, des plantations de canne à sucre aux environs de Farim et aussi de « Bambadinca » (sur le rio Geba). Et les résultats acquis permettent de fonder les meilleurs espoirs en cas d’exploitation éventuelle intensive.

Mais la double source, où boiront très longtemps

encore, et de plus en plus, les troupeaux, reste l’arachide et l'amande de palme.

Arachide. — L’arachide figure en tête des exportations de la colonie avec une moyenne de plus de 10.000 tonnes en 1913, 1914, 1915. Autrefois à peu près confinée au rives du « Bio- Grande » (seules, des ruines enguirlandées de verdure sont maintenant les vestiges muets de cette activité disparue), la culture de l’arachide s’est répandue depuis un peu partout. Les trois gros centres de production sont aujourd’hui les circonscriptions de Geba, Farim, et les « pontas » ou propriétés agricoles concédées dans File de Boulam et dans le « Bio-Grande ».

Il eût semblé rationnel que nos industries aient pu bénéficier de la récolte de l’année dernière achetée pour les trois quarts par nos maisons françaises. Cela n’a pas été cependant : 600 tonnes seulement, à ma connaissance, ont été acheminées sur Marseille, par vapeur français, alors que plus de 2.000 ont été à Liverpool et Hull sur bateaux norvégiens et que quatre autres affrétés, tous hollandais, en transportaient près de 3.000 tonnes à Botterdam. Sans doute ces dernières graines oléagineuses devaient-elles alimenter une usine française installée à Delft, aux portes du grand entrepôt des Pays-Bas, et sans doute aussi n’aurai-je pas l’impertinence de suspecter la bonne foi des parties en cause. Mais quelle qu’ait été la vigilance de nos amis hollandais, je ne suis pas convaincu que l’huile traitée n’aura pas passé la frontière et que les tourteaux auront été mangés parles bestiaux des poldhfers.

Amandes et huile de palme. — Avec les palmeraies du « Ivaback » et du « Kakossa », dans la Basse-Mellacorée (Guinée française), et surtout avec celles des lagunes à la Côte d’ivoire, je croyais avoir vu les plus beaux peuplements de palmiers à huile de la côte occidentale. Depuis que j’ai visité l'archipel des Bissagos, je dois à la vérité de reconnaître que les immenses forêts de palmiers qui s’allongent dans l'île de « Formose » — - au nom si suggestif — et plus encore dans celles de « Cubak » ou « Ago-Grande » — « Bubane » ou « Ago-Pequena » — « Soga », soutiennent avantageusement la comparaison. Et ce ne sont pas les seules : le « rio de San Domingos » en pays baiote, le « rio da Armada » en pays balante, coulent entre deux haies de palmiers; le pays manjaque, dit « Costa de Baixo », est une vaste palmeraie ; de même les îles de « Piscis », de « Jatte », beaucoup de coins de l’île de Bissao, la région comprise dans le triangle rectangle Mansoâ- Farim-Bafata ; et, à en croire les commerçants qui ont parcouru la région du « Cassini », la seule où le hasard de mes tournées ne m’ait pas conduit, cette dernière serait de beaucoup la plus riche en peuplements.

La moyenne des exportations pendant la période triennale 1913-1914-1915 a été de plus de 5.000 tonnes. La production a doublé en 1917, passant à plus de 10.000 tonnes; et je suis heureux de noter à cette place que si Hambourg, avant la guerre, Liverpool depuis, absorbaient toute cette

production, 4.000 tonnes en 1917 ont été acheminées sur Marseille, le reliquat allant à des ports espagnols, à Liverpool et à Lisbonne.

Les indigèues n’extraient d'huile de palme que ce qui est nécessaire aux besoins de leur consommation.

Un Français, M. Bobe, et un Anglais, M. Hawkins, ont essayé tous deux d'instaurer en Guinée portugaise le traitement mécanique des amandes de palme. La tentative du premier, installé dans l’île de « Corné » (région du Cassini), fut un fiasco complet et les quelques tonnes d’amandes qü’il avait pu traiter, embarquées sur un « cargo » allemand, servirent à ce dernier d’aliment de chauffe (ô ironie !) quand, aux premiers jours des hostilités, il dut chercher son salut dans une fuite à tours d'hélice, vers l’un des ports des îles Canaries.

L’usine de M. Hawkins, dans l’île de « Bubak » ou « Ago-Grande » (archipel des Bissagos) — que j’ai eu la bonne fortune de pouvoir visiter — n'a pas donné non plus ce qu’il était permis d'en attendre; mais cet échec est réparable et je m'étonne uniquement qu’il ne se soit pas trouvé quelque Anglais pour mettre une fois de plus en pratique le vieux précepte cher aux fils d’Albion : « Si tu ne réussis pas du premier coup, recommence ». Une machinerie et un outillage de premier ordre sont à pied d’œuvre ; l’île de Bubak et celles environnantes constituent une réserve de fruits quasi inépuisable; et j’ai relevé à pleine basse mer et à moins de 20 mètres du havre de « Port- Hawkins » des profondeurs de 8 brasses ; d’où possibilité d’évacuation directe des produits traités. Aussi, la reprise de l’exploitation dans des conditions sérieuses et par des gens de la partie, offrirait-elle des perspectives encourageantes. C’est sans doute ce qu’ont pensé les gros financiers de Lisbonne, les Burnay, en rachetant l’affaire.

En outre de ces deux principales richesses, la Guinée portugaise dispose d’autres ressources :

Caoutchouc. — Les lianes abondent dans toute la colonie et la majeure partie du caoutchouc récolté alimente le marché de Bordeaux.

Cire. — Avant la guerre, l’exportation portait uniquement sur de la cire brute et Hambourg jouissait en la matière d’un monopole exclusif. Depuis l’ouverture des hostilités, les maisons cuisinent sur place cire brute comme cire demi-nette, et n’exportent plus que de la cire nette, en totalité sur LiverpooL

Cuirs. — L’exportation des cuirs a marqué depuis la guerre une courbe ascendante, passant de 255 tonnes en 1915 à 431 tonnes en 1917. Mais ces chiffres ne doivent pas faire illusion, car plus de la moitié des cuirs achetés à Farina et surtout à Bafata proviennent des territoires français limitrophes, Les circonstances ont fait de Lisbonne un marché de cuirs important et les prix offerts (2,10 le kilog., soit au change actuel 7,53) per-

mettent de payer à l’indigène beaucoup plus cher que ceux fixés par le service de la réquisition des cuirs en Afrique Occidentale Française. Il y a donc des fuites.

Bétail. — a) Bovidés. — L’élevage est particulièrement en honneur dans les circonscriptions de Farim, Geba et Buba peuplées en majorité de foulas, ces pasteurs si attachés à leurs troupeaux. Beau cheptel également chez les « Manjaques », les « Balantes », les « Papels » et dans l’archipel des Bissagos. Malheureusement, une très grave épidémie de peste et de péripneumonie — qui menace de devenir désastreuse, faute de vétérinaires, — sévit depuis quelques mois sur les bovidés, causant des ravages inquiétants.

b) Ovidés. — Les expéditions successives entreprises contre les « Manjaques », les « Balantes » et les « Papels » ont été pour les « mercenaires » des chefs de guerre Abdou N’Diaye et Mamadou Cissé, des occasions favorables à des razzias importantes de moutons et de chèvres. Et il est patent que les ovidés sont plus rares dans les tribus que je viens de désigner que dans celles de Farim ou de Geba, par exemple.

c) Porcs. — Très répandus parmi les populations fétichistes, ils font l’objet d’un commerce local actif, les originaires du Cap-Vert et les mulâtres ayant une préférence marquée pour la viande de cochon. Rien qu’à Bissao il se débile une moyenne de 4 à 5 porcs par jour.

Des ressources aussi variées suffisent à expliquer l’activité des transactions commerciales que traduisent les chiffres ci-après :

Tableau faisant ressortir les importations et les exportations pendant les cinq dernières années.

Années

Importations

Exportations

Totaux

(Les chiffres pour 1916 et 1917 concernent Bissao seulement.)

Note : à considérer que « l’escudo » qui valait encore 5.00 en 1914 est tombé successivement à 4,00 en 1915, 3,80 en 1 916 et 3,50 dans le courant de 1917.

Le déclanchement de la guerre européenne, avec pour double corollaire la brusque interruption de la navigation outre mer allemande et la fermeture du débouché principal que constituaient pour les produits du cru Hambourg et Brême, a eu en Guinée portugaise une répercussion profonde. Les moins-values de 1914 par rapport à 1913 et celles de 1915 par rapport à 1914 en témoignent. Et si, pris à la lettre, les chiffres de 1916 traduisent une plus-value, celle-ci est surtout la résultante de l’élévation dans leur taux

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

des valeurs mercuriales, aux exportations notamment. L’année 1917 enfin accuse une diminution notable dans la valeur des importations (abaissement du taux des mercuriales à l’entrée), mais une grosse augmentation dans les exportations (tonnage double). Et je crois intéressant d’indiquer ci-contre — et bien que m’appuyant sur

des statistiques incomplètes, en ce qui concerne les années 1916 et 1917 :

1° Le détail des cinq produits essentiels à l’exportation, pendant les cinq dernières années;

2° Quelques chiffres faisant ressortir la chute des principaux articles d’importation, pendant cette même période.

1° Détail des principales exportations.

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