EN AFRIQUE
L’intérêt de domination politique et d’exploitation économique que comporte toute entreprise coloniale officielle est plus nettement aperçu des puissances depuis que l’Allemagne pangermaniste a découvert son jeu dans le feu et le sang. De sa manière de conduire la guerre, du traitement qu’elle inflige à ceux que le sort des armes a abandonné, de ses rodomontades sur le mode économique à instituer dans un monde rénové par la culture germanique est née chez nous, alliés, une conception plus nettement pratique des conditions de la vie. Le problème çolonial en particulier pour la solution duquel nous disposons de tant d’atouts, se pose, au point de vue territorial avec toute la franchise qui caractérise les questions vitales, sous cette double alternative ; restauration possible du statu qào ante bcllum ou bien reconstruction, c’est-à-dire partages? Difficile à résoudre pour de grandes Puissances, comme la France et l’Angleterre, le problème est singulièrement délicat pour les petits Etats, à qui cependant, suivant l’expression de Lloyd George « la civilisation doit le plus ». Aussi conçoit-on qu’il préoccupe déjà le Portugal dont l’effort colonisateur s’est révélé particulièrement intéressant au cours de ces dernières années et dont les possessions africaines pourraient être convoitées et absorbées parl'Allemagne, si des solides sympathies, renforcées aux heures terribles de la guerre, ne venaient atténuer sa faiblesse de petit Etat. Cherchant à se prémunir contre une réédition des « chiffons de papier » ou de toute autre friponnerie analogue, le Portugal veut suivre une politique coloniale avisée. Nul ne saurait que l’encourager et applaudir à sa réussite. L’orientation actuelle de sa politique coloniale est bien faite pour lui assurer le succès.
La renaissance coloniale du Portugal en Afrique ne remonte pas à une époque bien éloignée. Elle date de 1890, de l’ultimatum que lui présenta la Grande-Bretagne qui voulait s’annexer les régions de Matabelia et de Mashona en exécution d’une théorie sur l’occupation effective des territoires admise par l’Acte général de la conférence de Berlin (1885). L’Angleterre ne s’attarda pas alors A étudier le « droit historique » invoqué par le Portugal et consigné dans les « Livres blancs » de 1887, pour réaliser ses désirs. Le coup fut rude, mais servit de leçon : le Portugal se mit à occuper effectivement les territoires qu’il revendiquait siens. En mars, le chemin de fer de Lourenço Marquez atteignait la frontière du Transvaal et l’année suivante, l'Etat signait des contrats de
transport avec deux grandes compagnies de navigation pour l’Afrique : « La iMala Real » et la « Empresa Nacional » ; à peu d'intervalle se créèrent les Compagnies d’exploration agricole et industrielle de Mozambique, du Nyassa et deMossamedes ; on activa la construction du chemin de fer de Ambaca qui franchissait le Loukala en 1907 en même temps que s’avançait, dans le Benguella la ligne concédée en 1902 au capitaliste anglais Robert Williams. A partir de 1892 le service des Travaux Publics fut organisé et l’institution de deux commissaires royaux, quatre ans après, donna unecertaine impulsion aux provinces d’Angola et de Mozambique. Enfin, en exécution, tant de certaines promesses faites à la conférence de Berlin que des protocoles additionnels de l'Acte général de Bruxelles en 1890, on réglementa successivement le recrutement de la main-d’œuvre indigène, les concessions des terres d’Etat, le commerce des armes et munitions, la fabrication etlaventede l’alcool et des'eaux de vie, les services d’agriculture coloniale et les recherches minières. On doit à la vérité de dire que, nonobstant ces essais d’organisation et de mise en valeur, l’état politique et économique des colonies portugaises d’Afrique laissait encore fort à désirer à la veille de la guerre européenne. C’est l’impression que nous avions donnée eu 1918 dans notre article sur « Le Portugal et ses colonies d’Afrique » publié dans ce bulletin (1).
Au fond, la chose n’est pas surprenante. En Afrique le Portugal s’est trouvé, commele rappelait dernièrement le secrétaire de légation anglais George Young, en face d’un « pays enfant aussi plein de promesses que de problèmes » (2). Mais quels efforts de volonté et d’action ne fallait-il pas accomplir pour aboutir à des résultats heureux ! Tous ceux qui ont tourné leur vie vers les questions coloniales savent la dose d’intelligence et d’activité qu’elles exigent. La dernière de cellesci a manqué aux agents de l’ancien régime qui préférèrent considérer les colonies comme embarrassantes pour la politique et les finances du Royaume et ce postulat émis, peu s’en fallut qu’ilsne monnayassent, la conscience tranquille, les colonies portugaises d’Afrique, derniers restes d’un empire d’or et de gloire. L’Angleterre et l’Allemagne tendirent bien la main ; mais il se trouva, au moment où la vente allait peut-être se réaliser, que les républicains portugais la rejetèrent comme une trahison. Leur manière de voir était la bonne, comme les événements l’ont prouvé depuis.
Mais puisqu’on s’était décidé à conserver les colonies, il fallait assumer toutes les responsabilités. Plusieurs questions montrent à quelles difficultés on allait se heurter. Et pour commencer, quel système était préférable : la centralisation à Lisbonne comme aux temps passés, ou bien la décentralisation qui amenait des pertes de prolits? La République s’est prononcée généreuse
(1) Voir Hui. Afr. Française 1913, sup. pages 381 et suivantes.
(2j Portugal as a colonial power, dans Journal of the lloyal
Society of Arts, 29 mars 1918, page 322.
ment pour le sel/ government, mais a gardé, au moyen des règlements de douanes, un certain contrôle sur la production coloniale. L’effet de ces heureuses mesures n’a pas tardé à se faire sentir, comme le montrent les recettes fiscales d’Etat dont les chiffres sont significatifs :
Années Angola Mozambique
1893 1.241.000 centos 1.169.000 contos
Les prévisions pour 1917-1918 comportent des excédents de 3.000 contos pour l’Angola et de 8.000 pour le Mozambique. Ces chiffres sont le reflet du mouvement commercial des’ deux provinces qui se traduit de la façon suivante :
Années Angola Mozambique
1893 12.455.000 contos 5.339.000 contos
Mêmes progrès économiques et fiscaux pour ' les deux compagnies du Nyassa et du Mozambique.
Compagnie Compagnie du Nyassa du Mozambique
Contos
Mouvement commercial.
Recettes fiscales
Mouvement commercial.
Recettes fiscales
Mouvement commercial .
Recettes fiscales
JJn remarquera cependant que l’Angola et le Nyassa retardent sur le Mozambique. Cette sorte de stagnation résulte d’une question d’outillage économique moins bien adaptée ici que là : les voies ferrées de l’Angola, quoique couvrant 1.241 kilomètres au commencement de 1915, n’unissent pas encore les grands centres de production de l’intérieur aux ports du littoral, tandis que la richesse du Mozambique dérive, pour une grande part, du transit international qui s’effectue par les chemins de fer et les ports de Beira et de Lourenço-Marquez dolés de quais d’accostage et de belles installations charbonnières. Et c’est ce dernier avantage qui contribue certainement le plus au développement de la colonie, puisque son réseau ferré, moins important que celui de l’Angola, n’est que de 1.000 kilomètres, y compris la partie en construction au Nord du Zambèze.
D’autres causes évidemment doivent expliquer encore les retards du développement économique de l’Angola. 11 est probable, notamment, que la colonie souffre de mesures administratives ou fiscales inconsidérablement prises ou mal appliquées. On rapporte, par exemple, que l’impôt de « palhota » n’y a rendu en 1912 que 133 contos
BULLETIN DU COMITÉ DE L’ AFRIQUE FRANÇAISE
alors qu’en .Mozambique, qui lui est à peu près | égal en étendue et en population, le rendement de cet impôt, fixé sur la même base et d’après les mêmes tarifs, a donné un rendement onze fois plus fort, soit 1.491 contos (1). Toutefois, c’est peut-être au régime protectionniste de 1892 qu’il faut remonter pour expliquer comment les caoutchous et les cafés de la colonie ont été détrônés sur les marchés d'Europe par les produits étrangers. Il y a là tout un enseignement à retenir pour nos propres possessions. D’ailleurs, au Mozambique, dès qu’Antonio Enes eut aboli les droits, immédiatement cette provincede l’Afrique orientale se développa et ses recettes augmentèrent considérablement. . C’est ainsi, pour nous borner à un fait, que la production du sucre y est cinq fois plus élevé qu’en Angola où, appelée à remplacer la fabrication de l’alcool interdite par la convention de Bruxelles, elle se trouve encore à un état embryonnaire, tandis que le sucre du Mozambique a réussi à s’assurer le marché du Transvaal malgré les réclamations des producteurs de ce dernier pays qui demandaient une interprétation en leur faveur, des clauses du traité lusito-transvalien de 1909. Cette politique économique suivie en Angola ne doit pas être imputable au gouvernement portugais qui, à l’heure actuelle, se rend parfaitement compte du régime à adopter pour ses colonies africaines et c’est là un problème qu’il s’applique à résoudre de son mieux.
Son action s’est aussi portée sur la question de la main-d'œuvre indigène qui, on s’en souvient peut-être, déchaîna il y a quelques années, toutes les imprécations de rigoureux et austères philanthropes. Soucieux de respecter les droits des indigènes, autant que désireux de faire cesser le concert des récriminations étrangères, legouvernement a élaboré et appliqué, un véritable code de Tindigènat. On peut se faire une idée doses effets d’après le rapport que le Dr Ferreira Diniz secrétaire des affaires indigènes et curateur général a consacré à cette question pour la province de l’Angola en 1915 (2).
Tout d’abord les nouvelles mesures ont permis de tenter des recensements plus serrés concernant la colonie et c’est ainsi qu’on y a dénombré en 1915 une population de 1.839.077 indigènes et un cheptel de 110.923 bœufs, 78.299 moutons, 156.622 chèvres, 256.130 porcs, 6 chevaux, 23 mulets et 163 ânes ; on comptait en outre l’octroi à des indigènes de276 concessions d’une contenance de 1 .238 hectares. Cet intérêt porté aux natifs parles colonisateurs s’esttraduit par des travaux de codification des usages et coutumes locaux en cours de publication, des études historiques et sociales sur les diversestribus, la confection d’une carte ethnographique etc., en attendant de voir à Loanda la constitution d’un musée groupant tous les rensei-
(1 ) Boletim da Sociedade de Geographia de Usboa, octobredécembre 1911 : a Aliança luso-britanica e o dominio colonial Portuquez , p. 261.
(2) Sociedade de Geographia de Lisboa, juillet-septembre 1917, p. 164 à 2.06.
gnemcnts et sources de documentation sur les indigènes. Ce travail gigantesque est loin d’être supertlu ; il aidera les administrateurs à une meilleure compréhension de leurs sujets et partant les mettra à même de suivre une bonne politique indigène. Quelle sera cette politique ? Les administrateurs de l’Angola n’ont pas à aller en chercher loin l'exemple. Le l)r Ferreira Niniz rappelle, dans son chapitre « Des institutions indigènes » la circulaire du gouverneur général Merlin qui définit et précise l’orientation à suivre en la matière, en A. E. F. et il en cite en français, un important passage. La justice indigène n’a pas été non plus oubliée et l’auteur emprunte à un administrateur de circonscription le récit d’une affaire en vue de montrer comment on distribue cette justice. Puis c’est l'importante question du travail des indigènes à laquelle sont consacrées vingt-sept pages, traitant : de l’installation des services de la curatelle ; des prestations de travail, qui se sont appliquées à 15.674 indigèiïes en 1915 et qui ont donné lieu à des contrats d’engagement variant de six mois à quatre ans ; des travailleurs qui, au nombre de 5.847 ont émigré, pour trois ou cinq ans, dans la province de Saint- Thomé et File du Prince et dont 3.236 ont été rapatriés en 191 5 ; enfin des recettes provenant de l’exécution du règlement sur le travail indigène et qui se sont élevées en 1915 à 61.978 contos (taxes de licences et de contrats). Ajoutons à ces renseignements sommaires, qui montrent cependant que le Portugal s’intéresse vivement et de façon humaine à ses colonies, l’assistance médicale qu’elle apporte à ses sujets par les soins de la direction du Service de santé et l’assistance morale et intellectuelle qu’elle leur donne dans des écoles professionnelles pour les deux sexes. Ce sont là des efforts indéniables qui témoignent d’une volonté de régler tous les problèmes coloniaux avec la plus grande largeur de vues. On ne peut que féliciter la jeune république portugaise de la voie libérale dans laquelle elle est entrée. Non seulement elle marque ainsi son désir d’être considérée comme une puissance coloniale que l’on ne prendra plus avec des théories « d’occupation effective », elle montre aussi que chez elle l’esprit colonisateur, s’il a évolué, est loin d’être disparu. Mais cette renaissance coloniale, si coûteuse toujours, en hommes et en argent, le Portugal sera-t-il en mesure de la poursuivre, au lendemain de la guerre et n’est-il pas à craindre qu’une Allemagne cauteleuse ou menaçante ne cherche, par l’argent ou par la force, à s’emparer de ce domaine africain qu’elle convoite depuis longtemps ? Le Portugaise tient sur ses gardes.
Militairement et politiquement réduite à ses seules forces, la République portugaise serait toutefois vraisemblablement amenée à céder. Toute lutte contre un ennemi aussi puissant rappellerait celle du pot de terre contre le pot de fer et le droit du plus fort apparaîtrait le meilleur. Peut-être cependant l’Allemagne préférerait-elle
employer la manière douce pour obtenir « sans scandale » du Portugal ces territoires africains qui lui permettraient de reprendre pied dans des pays dont les armes alliées l'ont chassée. Et à cette lin une entente adroitement . combinée avec des royalistes qui, à l’exception de quelques « manoélistes » sont pro-germains, conduirait-elle peutêtre à un heureux résultat. Grâce à une politique d'infiltration économique au Portugal, facilitée par les adversaires de la République, et que l’Allemagne doit certainement envisager, tous les espoirs de mettre la main sur le pays et ses colonies lui seraient permis. Au besoin, et toujours de concert avec eux, ne répugnerait-elle pas à recourir à des mesures politiques ? On pense, d’après des événements encore assez récents, que ses visées tendraient à restaurer la monarchie au Portugal avec un prince allemand, de sorte que l’incorporation du pays, mué en principauté germanique, entraînerait ipso facto la constitution de protectorats germaniques dans l’Angola, le Mozambique, le Nyassa(l)*. C’est bien là un plan boche ; il n’a qu’un léger défaut, c’est d'être irréalisable.
Outre que le machiavélisme allemand est aujourd’hui connu du monde entier, le projet, en l’espèce, est éventé et, au Portugal, caveant consules ! Il n’est pas besoin d’ajouter que la France et l’Angleterre ont intérêt à empêcher cette constitution de protectorats germaniques sur le dos des Portugais. Sa réalisation aboutirait au partage de l’Afrique entre deux ou trois cartels coloniaux, comme la mainmise de l’Allemagne sur le Portugal créerait en Europe des partis armés. C’est l’absence de tout état de paix possible pendant un nombre d’années qu’on ne saurait définir. « L’intégrale indépendance du Portugal, dit très justement George Young, est seulement d’un degré moins vitale pour nous que celle delà Belgique. L’avenir de l’Afrique est lié à celui descolonies portugaises ». On ne saurait mieux exposer la question : le sort des colonies portugaises après la guerre touche étroitement à la politique générale que nous aurons à adopter. A nous de ne pas l’oublier.
En ce qui concerne l’orientation de la politique portugaise, les projets allemands, que nous venons de rapporter, ne sauraient changer celle qu’ont donnée au pays les hommes d’Etat de tous les régimes ; ils la fortifieraient plutôt si besoin en était. Or, voici bien des siècles que le Portugal marche de pair avec la Grande-Bretagne et la fraternité d’armes, qui réunit en ce moment los sujets des deux puissances, n’est pas précisément de nature à rompre des liens de sympathie que le temps et les événements ont solidement noués. Aliados , sim ; protegidos, nâo ! Alliés, oui ; protégés, non ! voilà le sens exact qu’entend donner le Portugal à ses relations avec l’Angleterre, car il sait que, suivant l’expression d’un de ses anciens ministres de la République, «pour maintenir dignement sa situation dans le monde
(1) Journal of the Royal Society of Arts, 29 mars 191S‘ page 325.
international, il faut compter pour une valeur et non comme un reste qui s’abandonne ». D’ailleurs les Portugais se défendent d’avoir jamais contracter avec l’Angleterre une alliance de caractère dynastique qui comporterait pour eux le poids de certaines obligations ; ils ne veulent voir dans leurs traités communs que le gage des sentiments amicaux de deux peuples, témoin l’accueil chaleureux que Londres réserva, en ces dernières années, à Bernardino Machado.
L’orientation de ces traités dont le premier remonte à 1373, est d’ailleurs nettement indiquée dans celui du 23 juin 1661 , qui mentionne le projet de mariage du roi Charles d’Angleterre avec l’infante Catherine de Bragance. Sa première clause comporte un réciproque appui militaire au cas de guerre déclarée ou imminente et la promesse formelle de l’Angleterre de « défendre et protéger toutes les conquêtes et colonies appartenant au Portugal, contre tous ses ennemis, tant dans l'avenir que dans Le présent ». Ce dernier membre de phrase montre la portée générale de l’engagement pris ainsi que le désir d’amitié qui présidait alors aux relations entre les deux peuples. Ces sympathies se sont perpétuées jusqu’à nos jours, comme l’ont prouvé la conduite fidèle à son alliée du gouvernement portugais lors de la guerre du Transvaal et en plusieurs circonstances les discours d’Edouard VII, notamment le 7 avril 1903 où le roi affirme que « l’intégrité et la conservation des pays et colonies de chacun des deux Etats représentent un de ses desseins les plus chers » et, en fin décompté, l’accord angloportugais du 16 novembre 1904.
Les raisons de cet attachement à la Grande- Bretagne qui a affirmé tant de fois son désir de protéger les colonies portugaises, se trouvent uniquement dans la confiance absolue que le Portugal accorde à la parole de son alliée. N’est-ce pas un journaliste, d’opposition cependant, Emidio Navarro, qui écrivait en 1899 : «Si l’Angleterre était vaincue, notre dernière heure de puissance coloniale sonnerait... Celui qui au Portugal ne serait pas pour l’Angleterre, serait principalement contre le Portugal ! » (1). Aujourd’hui encore, les écrivains coloniaux, les politiciens partisans de l’alliance, répètent ces paroles du texte du traité de 1373 : nem duplicidade , nem deslealdade, comme l’expression de leur inébranlable foi en l’amitié anglaise. Peut-on trouver exemple plus beau de l’influence des « forces morales » d’un pays? Et combien le Portugal a raison de répondre aux théories subversives d’un Bethmannllollweg, pourqui le droit politique international n’estqu’un chiffon depapier, par un resserrement plus étroit si possible de son alliance avec l’Angleterre. C’est une alliance d’honneur vraiment digne de la coalition mondiale » pour la liberté et le respect de la foi jurée contre le pangermanisme.
Sans doute, dans ces dernières années, la Grande-Bretagne paraît-elle s’être éloignée quelquefois de la ligne politique des traités et cer-
(1) Nooidades du 18 octobre 1899.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
tains lui reprochent, à cet effet, la violence de l’ ultimatum de 1890 autant que son absence d’intervention dans l’histoire de l’occupation de Kionga par les Allemands en 1894. On considère au Portugal que ces objections ne mettent pas en cause la bonne foi britannique et si des raisons juridiques ne couvrent pas, en droit, l’ultimatum de 1890, la politique impérialiste et opportuniste de Disraeli, qui fut en honneur entre 1886 et 1905, explique, en fait, la politique d’intérêt momentanément suivie à cette époque, où naquirent de grandes compagnies de colonisation comme la « British South Africa •» et où un Cecil Rhodes, protégé par Chamberlain, exerça une action toute puissante sur la politique coloniale britannique. L’affaire de Kionga, également alléguée, se résume à peu dechoses : il s’agissait de la cession d’une partie de territoire à la suite de la délimitation de frontière opérée sur le cours du Rovuma en exécution de la déclaration germanoportugaise du 30 décembre 1886. Un accord intervint à ce sujet entre les deux Puissances qui restèrent, après comme avant, en termes amicaux. L’intervention de la Grande-Bretagne n’aurait sans doute pas été d’un grand poids en la circonstance.
Aujourd’hui cette période, où la finance dominait les affaires publiques en Angleterre, est achevée. Depuis 1905 les ministres du parti libéral n’ont cessé de combattre pour défendre la petite propriété et remettre en honneur des sentiments de liberté et d’humanité. Et cette politique qui, par la parole de Lloyd Georges, le 5 août 1914, déclare « que la victoire doit être elle qu’elle puisse assurer la liberté des petites et des grandes nations » touche directement le Portugal qui a besoin d’être tranquillisé, devant es ambitions pangermanistes, sur le sort de ses colonies.
Forte de cette assurance etdesafoi en la loyauté de sa grande alliée, la République portugaise connaît maintenant la mesure de son action coloniale en Afrique, qu’elle s’efforce de rendre intelligente et honnête. Elle sait que son exercice comporte la collaboration de capitaux, de bras et d’initiatives, par laquelle son commerce et son industrie seront protégés et que l’ancien esprit lusitanien, tourné jadis vers l’atrophiante tutelle de l'Etat, est aujourd’hui émancipé : sous le régime de la protection les intelligences comme les industries s’étiolent, tandis que la concurrence stimule l’action. Tel est d’ailleurs le secret de la prospérité économique de l’Angleterre. Le Portugal est résolu pour l’avenir à en faire son profit.
L’Etatisme impliquant l’annulation de l’individu, la République portugaise veut désormais utiliser le concours de toutes les initiatives pour le développement de ses colonies. Elle ne vise pas cependant pour cela à des ambitions démesurées. C’est un rôle de mise en valeur pratique qu elle veut jouer au delà des mers, car pour faire progresser les colonies il faut vivre les questions qui s’y rapportent. En s’y adonnant, elle entend travailler à l’immense œuvre de civilisation univer-
selle qui doit être le but élevé de toute puissance coloniale et défendre en même temps ses intérêts propres. Maisrien de plus. « Nous ne sommes pas pourune politique d’abandon, disait M. Brisson, ni pour une politique d’aventures, ni pour la politique de conquêtes ; nous sommes seulement pour la politique de conservation du patrimoine national ». Ces paroles prononcées en 1885 devant le Parlement français traduisent bien aujourd’hui l’état d’âme des Portugais. Il n’était pas inutile de les rappeler pour bien situer cette question, toute d'actualité, de l’orientation de la politique coloniale du Portugal en Afrique.
J. Goulven.
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