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AU FRONT EUROPÉEN

La guerre actuelle demande chaque jour plus d’hommes; à mesure que les fronts s’étendent et que là lutte s’intensitie, à l’avant comme à l’arrière du front, la bataille se trouve engagée, avec une égale âpreté, entre les armées combattantes et entre les industries de guerre des coalitions rivales. La productivité de 1 usine de guerre, condition essentielle du succès définitif, doit donc être assurée à tout prix; et cette productivité ne peut être effective que si, pour alimenter une machinerie puissante servie par des spécialistes entraînés, il est possible de disposer d'un recrutement abondant de manœuvres pour les mines, forêts, ports, arsenaux, chantiers de construction, oùl’extractiou, la manutentionne transport, la transformation des matières premières en quantité immense nécessitent encore et encore plus de bras. D'autre part, la liaison entre la zone industrielle de l’arrière et le front, où s’utilise la production de cette zone industrielle, exige une véritable armée de travailleurs; les seuls travaux de confection et de réparation de routes et de chemins de fer à voie étroite destinés à assurer le ravitaillement des fronts, la préparation des secteurs d’attaque, celle aussi de multiples lignes de résistance éventuelles échelonnées en profondeur, tout cela ne peut s’accomplir qu’en remuant des quantités de terre fantastiques; pour exécuter ces travaux qui rappellent, en les dépassant, ceux des temps pharaoniques il a fallu recruter des milliers et des milliers de travailleurs en vue de cette tâche immense, obscure et nécessaire. Les exigences de ce recrutement ont posé devant l’opinion anglaise sud-africaine la question de l’utilisation des effectifs de travailleurs noirs sur le front européen, et Sir Herbert Sloley consacre à cette question un article pittoresque et documenté dans le journal de In Société africaine de Londres (1).

S’il parut difficile d’utiliser, sous le climat européen, les indigènes de la zone tropicale de l’Afrique centrale, on a été généralement d’accord pour considérer comme très réalisable 1 utilisation sur ce front d’effectifs tirés du Sud-Afrique, dont le climat moins excessif est plus proche des conditions d'Europe; mais les objections économiques, morales et politiques ne manquaient pas, tirées de l'appauvrissement infligé à la main-d’œuvre africaine locale, à la déformation inévitable du caractère des indigènes qu’on allait déraciner et qui, soit qu’ils restassent en Europe, soit qu'ils revinssent en Afrique après la guerre, risquaient de constituer sur l’un ou l’autre continent une population que des goûts, des besoins, et probablement des vices nouveaux rendraient facilement irritable, mal contente, et pai cela môme difficile, sinon dangereuse, à gouverner.

L’expérience, limitée au recrutement d’un corps de travailleurs non combattants, fut cependant décidée d'accord entre le gouvernement impérial, les autorités militaires, et le gouvernement de l’Union du Sud-Afrique. Dès que la décision fut connue, un comité de personnalités au courant des choses siUafricaines se forma spontanément pour veiller au

(1 ) Journal of the African Society, n° G7, vol. XVII, avril 19i8.

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

bien-être des Noirs ainsi transportés, sous le titre de « Committee for the Welfare of Al'ricans in Europe. »

Le contingent des travailleurs fut habilement placé sous la direction de fonctionnaires et d’ofli ciers du Sud-Afrique connaissant les hommes et les choses du pays par une longue expérience de la vie indigène : les missionnaires et les médecins furent recrutés d’après le même principe; ainsi fut d’abord assuré l’encadrement du contingent à l’aide d’hommes bienveillants, expérimentés, connus des indigènes, aptes à les bien comprendre et à leur inspirer confiance.

Un problème délicat 'se posait : le travailleur noir recevrait-il toute latitude de s’européaniser ? Auraitil, en dehors des heures de travail, la liberté absolue d’utiliser sans contrôle ses loisirs et de les dépenser au cabaret, au cinéma... ailleurs aussi? Le Comité disposait heureusement de fonds importants dus à la générosité intelligente de groupements commerciaux de la métropole, intéressés aux questions sudafricaines : cela facilita les choses.

« Le Comité avait eu d’abord l’intention de marcher sur les traces de l’Y. M. C. A. H) et d’établir des baraques de récréation dans les principaux camps pour le service religieux, l’école du soir, les concerts... Mais, à raison de la mobilité du corps de travailleurs, on trouva plus pratique d’établir des tentes qui furent très appréciées, surtout par les aumôniers chargés naturellement de la mission instructive et récréative en outre de lèurs attributions religieuses. (Jn ne peut guère donner une liste de tout ce qui fut expédié aux travailleurs indigènes. En ce qui concerne l’éducation et la religion, il fut envoyé livres de classe, fournitures pour écrire, cartes, livres de cantiques, et autres articles de ce genre. Des bicyclettes furent aussi données pour faciliter aux aumôniers la visite de leurs ouailles. En ce qui concerne l’amusement, gramophones, okarinas, jeux d’intérieurs, journaux illustrés, palets, ballons de foot-ball et de cricket, furent demandés et fournis. Enfin, au point de vue du confort, de grandes quantités de gants, chaussettes, passe-montagnes, et pas moins de 15.000 cache-nez de laine furent expédiés. »

Les travailleurs ainsi encadrés d’officiers et de chefs compétents, entourés de sollicitude par la générosité nationale, ont- ils prouvé, par leur travail et leur conduite, l'efficacité des mesures prises pour les sauver des tentatives mauvaises si funestes à la raison, à la fortune et à la santé de l'ouvrier blanc moins bien protégé?

D’abord, le travail. — Comme travailleurs, dit sir H. Sloley, les indigènes ont été très bien considérés par les officiers des services qui ont eu à les employer... L’opinion générale paraît être que, homme pour homme, le Noir africain vaut n’importe quel autre ouvrier. Ceux qui connaissent le manœuvre indigène du Sud-Afrique n’en seront pas surpris. Le travail auquel on l’a mis en France est un travail auquel le préparait tout à fait bien son expérience du Sud-Afrique : abatage d’arbres, manipulation de madriers, les indigènes pratiquent ce travail tout aussi bien dans les forêts de la Seine, qu’ils coupent, ébranchent et écorcent, dans les plantations du Natal. Ils coltinent dans les ports et dans les gares de France de la même façon qu'à Cap Town ou à Durban; familiarisés avec la construction des chemins de fer, avec les procédés

(1) Young men's Christian Association.

explosifs de Johannesburg et de Kimberley, ils se montrent d’excellents carriers, de parfaits travailleurs du rail (I). » ,

Quant au caractère : « Le travailleur noir est facile à conduire, encore qu’il préfère n’être ni frappé ni injurié, et qu’un pareil traitement excite son ressentiment, il est toujours prêt à suivre, à imiter, à obéir. Il reconnaît très vite le chef ou le patron énergique et capable, et il a un respect profond pour l'homme connaissant bien son affaire. »

Au physique, « il est parfaitement bâti pour un travail de force et d’endurance... La discipline de la'tribu enseigne et développe hardiesse et stoïque mépris de la douleur, de la faim, de la fatigue et autres épreuves. La vie au plein air, le travail pratiqué dès la jeunesse et l’adolescence au sein des communautés pastorales et agricoles, développe la croissance et la santé, et le jeune indigène atteint, en règle, l’âge d’homme dans la pleine vigueur de l’état de nature. Yoyez-les, leur travail fini, que ce soit dans un camp français ou dans un « compoundj» du Sud-Afrique, voyez-les au bain que tout administrateur prévoyant leur assure au même titre que la nourriture et le logement; on dirait autant de statues de bronze, brillantes sous l’eau ruisselante, froide ou tiède, de la douche en pluie. Une nourriture régulière, un rude travail ont développé leur corps et leurs membres en proportions symétriques, et un sculpteur trouverait parmi eux plus d'un modèle de proportions et de beauté classiques (2). »

Pour la conduite et la morale : « On ne saurait prétendre à dépeindre sous des couleurs roses la vie et le travail du contingent africain en France. On se tromperait en supposant que ces milliers d’hommes peuvent être maintenus dans des conditions anormales, loin de leur foyer, libérés des contraintes de la vie en tribu, mais soumis aux restrictions agaçantes que nécessite la vie dans les camps de travailleurs, sans qu’il se produise des occasions où le renforcement de la discipline et l’affirmation de l’autorité n’apparaissent comme nécessaires. La complète prohibition de la consommation des boissons enivrantes d’Europe a été, dans l’ensemble, effectivement assurée, mais il n’y a pas de règlement sans fissure et, avec la connaissance et l’aide intéressée des mercantis qui trouvent profit à introduire en contrebande, dans les camps, les boissons fermentées, on doit présumer que des cas accidentels d'ivresse ont du être réprimés par les officiers du contingent... Mais il y a toute raison de croire que la statistique de ces infractions est aussi favorable que celle de tout autre corps ou service britannique noncombattant (3). » Quant à l’état sanitaire des travailleurs, il a démenti, en bien, toutes les prévisions : « Il y eut comparativement peu d’affections de poitrine, les cas d’hospitalisation furent en majorité des pieds gelés dus au travail dans la boue glacée de l’hiver 1910-191? (4). »

Quelle influence attendre de leur séjour en France sur l'esprit, sur la moralité des travailleurs noirs.et, chose plus importante, sur l’esprit et sur la moralité de leurs tribus quand ils y rentreront?

« Les meilleurs esprits du Sud-Afrique sont opposés à l’introduction des indigènes dans les vieilles sociétés d’Europe, soit individuellement, soit en groupes organisés. Mauvaise au point de vue de

l'éducation indigène, cette mesure, au point de vue industriel et économique, serait absolument malsaine et indésirable. Je n'ai jamais entendu dire que l’emploi industriel des Africains en Europe ait été sérieusement proposé, autrement que comme une mesure militaire destinée à faire face à des nécessités temporaires. Dans un but tout autre que leur éducation, comme domestiques, ou comme faisant partie de troupes d’exhibitions ou de cirques, des indigènes ont été parfois amenés du Sud-Afrique, et cela très souvent par des personnes bienveillantes animées des meilleures intentions : ce n’est pas trancher trop vif que dire que, dans tous les cas, le résultat a été très peu satisfaisant, souvent même désastreux. Même quand de pareilles expériences n’ont pas amené la démoralisation et la ruine des indigènes, l’essai fait par eux de la vie européenne, dans des conditions sociales si différentes de celles du Sud-Afrique, les a rendus inévitablement inaptes à reprendre utilement et avec plaisir leur place dans leur milieu naturel.

a Le récent développement industriel du Sud- Afrique adéjà accompli de grands changements dans la vie et dans les perspectives indigènes. Peu de Noirs atteignent l'âge mùr sans avoir visité les grandes villes coloniales ou sans y avoir travaillé, et ce serait feindre que supposer qu’un indigène qui a fait ses études à Johannesburg (qu’un homme d’Etat colonial qualifiait d’ « Université du Vice ») a beaucoup à apprendre en Angleterre ou en France en ce qui concerne la boisson, le jeu ou l’immoralité sexuelle. Les communautés indigènes primitives ne sont pas davantage exemptes de ces faiblesses humaines. Dans n’importe quel cabaret indigène, après une bonne récolte et quand la bière est bonne, les dix commandements sont naturellement violés de la plus évidente et de la plus dégoûtante façon. Toute la différence est dans le milieu. En Afrique, si l’indigène veut se griser ou commettre l’adultère, il est supposable que la chose se passera avec des gens de sa race, et s’il trouve (la chose arrive souvent) le Blanc ou la femme blanche avec qui partager ces plaisirs de basse qualité, il sait que ces individus sont des exceptions et que la nature et la société ont tiré une ligne de démarcation entre les Blancs et les Noirs, ligue dont (il faut lui rendre cette justice) il ne désire aucunement la disparition... Mais de ce côté-ci de l’Océan, l’importance de ce point de vue n’a pas été pleinement reconnue; beaucoup de personnes, animées de sentiments bienveillants pour nos Noirs concitoyens et sujets, craignaient qu’en Angleterre et en France ils ne fussent mis au contact d’hommes et de femmes avec lesquels ils n’eussent des relations de nature à créer, pour les indigènes, une conception fausse et nuisible des rapports normaux et sains dont une expérience mondiale a démontré la nécessité entre races aussi profondément différentes que les races européenne et africaine. Aussi était-il rassurant de savoir que la direction et l’administration du corps des travailleurs était entre les mains de fonctionnaires expérimentés du Sud-Afrique et que, en ce qui concerne l’organisation et la discipline, il serait adopté un système rappelant avec quelque modification celui du « compound » indigène. C’est, en effet, ce qui a été fait : les indigènes, bien traités, logés, habillés et nourris, ont été pratiquement consignés au quartier, dès qu’ils ne travaillaient plus sous la direction de leurs officiers européens, ils ont été ainsi, dans l’ensemble, préservés de la tentation de la boisson et de l’immoralité, et la majeure partie d’entre eux retournera au

pays avec ses gages en poche, une santé intacte et sans avoir acquis de nouveaux vices. 11 est certain qu’ils auraient préféré mener une vie plus libre, et certains, de retour chez eux, pourront bien grommeler qu’on les a « tenus en prison » pendant leur service, mais cela valait mieux pour eux, pour nous aussi, pour les populations françaises qui auraient été en contact avec eux, et pour les tribus auxquelles ils appartiennent et où ils rentreront (1)... » Us rapporteront chez eux, à défaut d’une appréciation exacte sur la grandeur de la lutte mondiale à laquelle ils auront obscurément collaboré, tout au moins « un respect confirmé pour la race gouvernante et un sentiment d’admiration pour l'industrie de la population agricole française (2) », sentiments que n’auraient certes pas développé la libre vie de l’indigène dans une agglomération ouvrière française et la fréquentation en toute indépendance des cinémas, des bars du faubourg et de la population masculine et féminine qui y fréquente.

L’article de sir IL -C. Lloley rend donc également justice au travàil utile fourni par le contingent noir du Sud-Afrique et aux efforts heureux de la puissance colonisatrice anglaise pour obtenir ce travail, condition de la victoire des Alliés, en évitant les dangers certains de la fusion des éléments noirs avec les populations européennes, et en réalisant leur collaboration dans des conditions propres à ne compromettre ni la santé, ni la moralité, ni le progrès de la civilisation chez les populations recrutées.

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