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VII. — Conditions générales du marché abyssin

Part de la France.

Le service éthiopien des douanes ne publie aucune statistique permettant la classification des importations par provenance et des exportations par destination. D’autre part, les chiffres fournis par le service des douanes de Djibouti ne sont pas la représentation rigoureuse des faits: il est matériellement impossible de déterminer d’une façon mathématique les parts revenant au transit et à la consommation locale de notre colonie. Il a cependant été possible d’établir par approximation un tableau des fournisseurs et des acheteurs en Ethiopie, en 1914 et en 1917, indiquant le pourcentage pour chacun d’eux. En tout temps les importations de produits étrangers en ce pays via Djibouti ont été, dans d’énormes proportions, supérieures à celles des produits français. Avant la guerre, les marchandises étrangères faisaient déjà prime sur le marché abyssin. Cependant la paît de la France était temporairement grossie, d’une façon un peu artificielle, par les très importantes commandes de matériel faites par la Compagnie du chemin de ter franco-éthiopien pour la construction, aujourd’hui terminée, du second tronçon de la ligne de Dirré-Daoua à Addis-Abeba et aussi par des importations d’armes et de munitions de guerre, qui sont totalement suspendues à l’heure actuelle. Si le pourcentage figurant dans le tableau ci-dessous atteint en 1914 le 1/5 des importations totales étrangères en Ethiopie, en réalité les importations françaises faisant l’objet d’un commerce normal, n’ont à aucun moment dépassé 2 millions de francs, c’est-à-dire 1/10 environ. Les articles les plus demandés sur le marché abyssin, après les fils et tissus de coton et les armes et munitions, sont les sucres, les vins et alcools, le riz, le sel, les articles de ménage et quincaillerie fine, le pétrole, les tabacs, et les peaux préparées. Or, le commerce des fils et tissus de coton nous échappe

complètement; le trafic des armes nous est interdit pour un temps indéterminé; de même nous échappent le commerce des sucres, celui des pétroles, celui des tabacs et dans une certaine mesure aussi ceux des articles de ménage et.de la quincaillerie fine. Si nos vins sont plus prisés que les vins étrangers, si nos alcools sont à peu près aussi goûtés et si les peaux réparées dans nos manufactures ont, en temps normal, la préférence de la clientèle abyssine, il faut reconnaître que, pour tous les autres articles, notre industrie nationale est souvent distancée. Cependant, depuis la guerre, l’Indochine fournit du riz, la Côte française des Somalis du sel alimentaire à 1 Ethiopie. Mais la France, était, depuis quelques années, fortement concurrencée par l’Italie pour jses vins ordinaires; la fabrication locale arrêtaft l’essor de ses importations de spiritueux. On verra ci-dessous et en parcourant la notice annexe des produits importés, quels sont nos principaux concurrents, mais il n’est pas douteux que si nos industriels ne se décident pas 5 fabriquer des tissus de coton écru et blanchi, qui représentent plus de la moitié des importations étrangères en Ethiopie, notre avenir commercial sur le marché abyssin restera longtemps encore fort limité.

Importations (via Djibouti).

Colonies anglaises 30 0/0

France et colonies 20 0/0

Angleterre la 0/0

Belgique 10 0/0

Autriche-Hongrie 8 0 0

Allemagne 3 0/0

Etats-Unis (1) 2 0/0

Italie, Egypte et divers 12 0/0

Pourcentage par provenances.

Colonies anglaises 05 0/0

Angleterre 8 0/0

Japon 6 0/0

France et colonies 4 0/0

Arabie 3 0/0

Italie et colonies 2 0/0

Etats-Unis 2 0/0

Egypte 2 0/0

Chine et divers 8 0/0

La première place parmi les pays importateurs appartient sans conteste aux colonies anglaises, tandis que le second rang est tenu, en temps normal, par l’Angleterre. Venaient ensuite sur le même plan la France et la Belgique; l’Autriche les suivait de près L’Allemagne précédait de peu les Etats-Unis et l’Italie. La guerre a fait surgir un nouveau concurrent : le Japon.

(1) Une grande partie des aboudjedides en provenance d’Aden et figurant sous la rubrique « colonies anglaises » venaient, jusqu’en 1916, en réalité des Etatt-Unis ; même remarque pour le pétrole^.

îf: îfîif:

ABNSBIONBMBNTI COLONIAUX

Au moment de l’ouverture des hostilités, le marché abyssin, largement ouvert à tous, était en pleine progression. La puissance d’achat de la clientèle indigène augmentait lentement, mais d’une façon constante. Aux termes du traité de commerce et d’amitié signé avec l’Empire par la France et dont bénéficient l’Angleterre, l'Italie, les Etats-Unis, la Belgique, l'Allemagne et l’Autriche-Hongrie, un droit de 10 0/0 ad valorem était uniformément perçu sur tous les produits originaires de ces pays entrant en Ethiopie. Les vins et les bières payaient 8 0/0. Ce régime a d’ailleurs subsisté, puisque le gouvernement abyssin a gardé dans le conflit mondial une complète neutralité et, bien que la part respective de chacun des différents Etats en relations commerciales avec ce pays ait varié, sa balance commerciale est restée favorable. Elle se soldait déjà en sa faveur en 1913 et 1914, puisque les importations atteignaient respectivement 20 et 18 millions de francs, tandis que les exportations dépassaient, en 1913, 20 millions et demi et en 1914, 20 millions. La baisse notable (23 0/0 environ) constatée en 1913 dans les importations, s’est atténuée en 1916 et 1917. Elle n’a pas eu pour cause une moindre demande, mais elle s’explique par les difficultés que les négociants ont rencontrées dans leur ravitaillement et sur lesquelles il est inutile d’insister. Par suite de cette baisse et aussi d’une plus grande demande de produits abyssins sur les marchés d'Europe, la différence entre exports et imports a atteint en 1917, au profit des ventes abyssines à l’extérieur, près de 10 millions de francs. L’augmentation temporaire des prix de vente de produits exportés est naturellement pour quelque chose dans cette plus-value, surtout en 1916; mais elle correspond à une augmentation réelle du mouvement des échanges. En effet, tandis que le tonnage des marchandises transitant à l’exportation d’Ethiopie en gare de Djibouti était de 9.000 tonnes environ en 1916, il s’élevait en

1917 à plus de 14.000 tonnes. Au contraire, à l’importation, si l’on excepte de ce trafic le sel en provenance de Djibouti, la différence de tonnage des marchandises en transit vers 1 Ethiopie en

1918 et 1917 n’a été que d'un millier de tonnes, mais au détriment de 1917 (7.000 et 6.000).

Grâce à l’existence de stocks importants de marchandises chez les commerçants, jusqu’à la fin de 1915, la situation du marché abyssin fut presque normale. Malgré la facilité accordée aux exportateurs des pays alliés de laisser en suspens les contrats passés avant la guerre, un certain nombre d’entre eux furent exécutés. Cependant les transports par voie de mer, dès le milieu de 1913, deviennent plus difficiles dans le monde entier. D’autre part, à chaque nouvelle commande, la hausse s’accentue sur toutes les marchandises, mais on n’en manque pas encore, exception faite pour les cotonnades et aboudjedides pour lesquelles le fret a presque toujours élé rare.

En 1916, les arrivages sont encore plus difficiles à obtenir. L’assurance maritime de guerre

pour la Méditerranée et l’Atlantique passe brusquement de 3 à 8 0/0. Les autorisations de sortie sont refusées en Europe pour beaucoup de marchandises, principalement pour les produits alimentaires. Les stocks anciens ne sont cependant pas complètement épuisés. Par suite des restrictions et de l’orientation toute différente de l'industrie dans les pays alliés, travaillant surtout pour les fournitures de la guerre, l’introduction des cotonnades en provenance d’Angleterre, d’Amérique et d’Italie va diminuant. Les communications avec les pays au delà de Suez deviennent plus difficiles ; le fret manque; la hausse n’a plus de limites. Ce sont les Indes et le Japon qui profilent de cet état de choses et qui deviennent peu à peu les principaux fournisseurs du marché abyssin, car les produits manufacturés de ces pays arrivent souvent à meilleur prix et surtout plus régulièrement par l’océan Indien, où les risques de guerre sont réduits au minimum et où les navires sont plus fréquents. Ces produits sont cependant moins prisés de l’indigène que les articles similaires en provenance d’Europe et il restreint quelque peu ses achats.

En 1917, la situation devient plus difficile. Les slocks de certaines catégories de marchandises s’épuisent peu à peu. Les fabricants européens ne livrent, quand ils le peuvent, qu’avec des retards de six à huit mois, quelquefois plus. Le manque de matières premières, les torpillages, les restrictions rendenttoute affaire d’importation fort aléatoire. Cependant, le marché s’approvisionne tant bien que mal par petites quantités arrivant par colis postaux. Certains articles en provenance d’Asie et d’Egypte remplacent ceux que les métropoles alliées ne peuvent plus fournir. L’Egypte envoie des liqueurs, des conserves; les Indes et le Japon les tissus, cabot ou aboudjedide, les soieries, la verrerie commune, la papeterie, les allumettes, etc...

Les banques atteignent à ce moment-là la limite de leur capacité d’avances. En constituant des stocks de thalers, les établissements de crédit, les changeurs ainsi que Certains importateurs essayent de provoquer une hausse sur cette monnaie d’argent. La hausse se produit, mais pour des raisons étrangères à ces manœuvres avec lesq uelles elle coïncide cependant. Parmi ces raisons, la principale est incontestablement la hausse du prix du métal argent, provoquant la sortie en contrebande ou sur une autorisation du gouvernement d’une certaine quantité de groupes de numéraire. D’autre part, le tbalerfrappé, en temps normal, à Trieste pour le compte de l’Etat éthiopien, n’entre plus. La quantité de monnaie métal en circulation diminue au point quelethaler qui valail, en juillet 1915, 2 francs, est, fin 1917, sur le point d’atteindre 4 francs, c’est-à-dire à peu près la valeur de l’argent pur qu’il contient. Les fluctuations mensuelles du thaler de septembre 1914 à juin 1918 sont inscrites dans un tableau annexé in fine à ce rapport.

Grâce à l'arrivage d’un stock important de colonnades et de divers produits de première néces-

site, pendant les premiers mois de 191 S le marché abyssin a été approvisionné d'une façon suffisante. C’est surtout l’instabilité du cours du thaler qui ralentit quelque peu les transactions ainsi que le renchérissement de tous les articles manufacturés de provenance étrangère. Le client indigène ne peut arriver ^ comprendre comment les répercussoins de la guerre mondiale peuvent se faire sentir jusqu'en Ethiopie.

De même que les importations étrangères, via Djibouti, ont toujours été très supérieures aux importations des articles de provenance française, les produits abyssins exportés sont en temps normal surtout expédiés vers d’autres pays que la France. Sa part dans le commerce d’exportation éthiopien a, depuis la guerre, beaucoup augmenté à la suite de gros achats de cuirs pour les fournitures militaires, de café et de cire. Alors qu’elle atteignait à peine 10 0/0 en 1914, elle a dépassé 25 0/0 en 1917. Le tableau ci-dessous donne le pourcentage approximatif des exportations abyssines pour ces deux années, par pays de destination :

Exportations ivia Djibouti).

Colonies anglaises 55 0/0

Allemagne 18 0/0

Angleterre 12 0/0

France 10 0/0

Autriche. Espagne, Etats-Unis, Italie. etc .... 50/0

Pourcentage par destination.

Colonies anglaises 55 0/0

France 26 0/0

Egypte 7 0/0

Italie et colonies 6 0/0

Etats Unis 4 0/0

Angleterre et divers 2 0/0

Pour les peaux, par exemple, la France recevait d’Ethiopie en 1914 : 430 tonnes; en 1917 : 1.080 tonnes. Pour le café, 385 tonnes en 1914 pour 1.300 en 1917; pour la cire, 40 tonnes en 1914 et en 1917 : 140 tonnes. Ces trois produits dominent tout le marché d'exportalion abyssine. Ils représentaient en 1914 90 0/0 de ces exportations; en 1917, ils représentaient plus de 96 0/0. En effet, les produits secondaires : civette, ivoire, plantes tinctoriales (henné, wors), qui sont des produils de luxe, sont en décroissance normale depuis l’ouverture des hostilités. Les exportations de caoutchouc via Djibouti ont complètement cessé. Par contre, l’Ethiopie qui importait annuellement pour plusieurs dizaines de milliers de francs de farine de froment, en a exporté en 1 9 1 G et 1917 pour près de 200.000 francs chaque année.

Avant la guerre les colonies anglaises, l’Allemagne étaient les principaux acheteurs de cuirs

de bœufs en Ethiopie. Au moment de l’ouverture des hostilités, les cours tombèrent par suite de la pénurie du fret. Le café et la cire pouvaient être encore embarqués, car, au besoin étant lourds, peu volumineux et inodores, on les empilait jusque dans les cabines des passagers; mais les cuirs restaient en entrepôt à Djibouti. Peu à peu cependant, plusieurs expéditions allégèrent les stocks et les cours remontèrent. Bien que la demande de cuirs soit soutenue, les fluctuations de ces cours ont été nombreuses et, fin 1915, on payait encore les peaux de bœufs moins cher qu'au printemps 1914. En 4 916, une nouvelle baisse, produite à la fois par le manque de fret et la hausse du thaler, est notée. A la fin de l’année cependant, les cours remontent. En mai 1917, intervient un décongestionnement du port de Djibouti, grâce à des navires japonais, affrétés par le gouvernement français et gérés, en cours de route, par la Compagnie des Messageries maritimes. Ce fait maintient les prix jusqu’en octobre. Mais la fin de l’année est marquée par une crise du fret de plus en plus en plus intense. Elle dure encore et elle a été aggravée par les mesures prises par le gouvernement français pour assurer le transport des farineux et oléagineux de nos colonies en France. Une des conséquences, indirectes et sans doute imprévues de ces mesures, a été de favoriser le commerce et l’armement italiens. Déjà les négociants de cette nationalité étaient mieux placés que les autres commerçants au point de vue de l’enlèvement de leurs achats, grâce aux mesures prises par le gouvernement royal. La Societa maritima Itciliana (anciennement Société Nazionale di Servizi marittimi), ayant un service régulier Gênes-Massaouah-Mogadischio, touche en effet de fortes primes, à condition que ses navires chargent des marchandises italiennes avant toute autre, à des prix très inférieurs, dans la proportion de 1 à 4 environ, à ceux demandés par la Compagnie des Messageries maritimes. Dans ces conditions, d’une part les courtiers italiens, certains de ne pas avoir à supporter une longue immobilisation de capitaux, ont pu payer sur place beaucoup plus cher que les autres courtiers et, d’autre part, les acheteur* italiens de l’intérieur ont pu aller chercher plus loin que leurs concurrents leurs produits, les dépenses supplémentaires de transport terrestre et autres étant largement compensées par la diminution du prix du fret. Et les commerçants français ou étrangers ont été et sont encore dans l’obligation, soit de transporter par boutres leurs achats à Massaouah, pour être chargés sur les navires de la Société maritime italienne, soit de les revendre sur place à des maisons italiennes de l’Erythrée, dont plusieurs ont récemment installé des agences à Djibouti et en Ethiopie.

A vaut qu’interviennen tl.es nouveaux règlements réservant tout le fret disponible aux farineux et oléagineux on embarquait les peaux à 675 francs la tonne par bateaux français pour Djibouti-Londres via Marseille, assurance contre le risque de guerre comprise. Par navire anglais, via Aden, le

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

ret atteignait 627 francs. En temps normal, ce fret pour ports de l’Europe, par tonne de 1.000 kilogrammes, était de 65 francs. C’est surtout pendant le premier semestre de 1917 que la France a augmenté, dans de grandes proportions, ses achats de peaux de bœufs d’Ethiopie. Ces peaux légères et petites étaient autrefois dédaignées par notre industrie métropolitaine : les cuirs lourds devenant plus rares, les peaux du bétail abyssin à 7 et même 6 kilogrammes, ont été plus demandées. Les peaux de chèvres ont été également recherchées par la France et les Etats-Unis pour la fabrication de l’intérieur des casques dont sont coiffés au combat les soldats alliés.

Les principaux acheteurs de café en fèves étaient, avant la guerre, les colonies anglaises (5/8), la France (1/8), l’Angleterre (1/8) et l’Allemagne pour près de 1/8. En 1917, les achats de l’Angleterre et de l’Allemagne, pour des raisons différentes, sont devenus nuis ; ceux des colonies anglaises nereprésentent plus que la moitié de l’exportation abyssine en café ; les achats de la France au contraire ont doublé ; l Egypte a exactement centuplé ses achats à cause de la non-arrivée des cafés brésiliens; de même l'Espagne, la Chine et les colonies italiennes ont augmenté sensiblement les leurs.

La cire a perdu depuis plus d’un an son grand débouché en Russie ; elle est d’ailleurs actuellement demandée en France qui, en UH7, a absorbé plus du tiers de la production abyssine; les deux autres ont été en totalité expédiés dans les colonies anglaises. • ■

L’Ethiopie a commencé à produire depuis deuxans des .légumes secs pour l’exportation. C'est la France qui est son principal acheteur. Par contre, les légumes frais et les pommes de terre sont entièrement absorbés par lescolonies anglaises.

Tous ces bouleversements des conditions normales d’achat et de vente sur le piarché abyssin ne l’ont cependant pas affecté dans son ensemble, puisque le commerce général de l’Ethiopie qui, avant la guerre, atteignait 48 millions de francs, s’était maintenu à peu près à ce chiffre én 1915, pour dépasser, en 1917, 50 millions. Comme oni a vu, c’est la part respective de chacun des Etats en relations commerciales avec ce pays qui a seule varié.

Importation des Indes anglaises en Ethiopie via Djibouti.

La guerre a, incontestablement, favorisé la création de nouvelles fabriques et la prospérité des centres producteurs existant déjà en Asie. C'est ainsi que les industries hindoues et japonaises sont en train de suppléer aux métropoles trop éloignées et dont les capacités de production et d’expédition ont diminué à mesure que croissait leur effort militaire.

La situation du commerce hindou était d’ailleurs, dès avant la guerre, excellente en Ethiopie. Hier encore essentiellement agricole, la grande colonie anglaise commençait depuis quelques

années à développer ses industries et déjà, en 1913, les marchandises en provenance des colonies anglaises débarquées à Djibouti représentant une dizaine de millions de francs, la valeur des produits manufacturés d’origine hindoue dépassait 8 millions, pour atteindre en 1914 une douzaine de millions. On pouvait supposer qu’en empêchant l’afflux normal des capitaux anglais et en faisant naître une crise aiguë des frets, la guerre arrêterait l’essor industriel de la péninsule hindoue. Contrairement aux prévisions elle a, au contraire, stimulé son développement. Une centaine de grandes usines et fabriques se sont, paraît-il, créées aux Indes anglaises entre 1915 et 1917 et elles ont été aussitôt poussées à leur maximum de rendement. Si l’on en juge par les vœux exprimés au cours d’un récent Congrès des Chambres de Commerce des Indes, les négociants indigènes sont décidés à protéger avec vigueur, après la guerre, leurs industries manufacturières locales et à augmenter dans les plus grandes proportions possibles leurs exportations d'articles fabriqués; l’Ethiopie est pour eux un champ d’action de premier ordre. Le passé et le présent laissent deviner ce que peut être l’avenir prochain. Déjà, en 1915, les produits en provenance des Indes anglaises introduits en Ethiopie dépassaient 15 millions de francs; ils atteignaient en 1916, 18 millions pour dépasser 22 millions en 1917.

Cette augmentation est en partie factice par suite de la hausse temporaire de tous les produits importés, mais il n'en reste pas moins vrai que les Indes anglaises, beaucoup plus que le Japon, lesteront après la guerre un redoutable concurrent pour les importateurs européens dans toute l’Afrique orœntale, surtout en ce qui concerne les tissus de coton écru, blanchi, imprimé, les tissus de soie, etc... Les importations hindoues de tous ces articles, auxquels il faut ajouter les sacs de jute, les couvertures de coton et les tapis de laine à bon marché, les articles de ménage et émaillés, les tabacs bruts, la parfumerie commune, les peaux préparées, la verroterie, augmenteront selon toute vraisemblance dans de grandes proportions.

C’est que la population mercantile de tous les centres urbains importants est, en presque majorité, composée de commerçants et de boutiquiers originaires des Indes anglaises. Les principaux négociants obtiennent la majeure partie des fournitures de l’Etat et de la Cour, étant donné le prix réduit auquel ils se rendent adjudicataires des commandes. Comme auxiliaires et employés, ils font venir des Indes des jeunes gens qu'ils payent fort peu et qu'ils placent dans de petites boutiques sur le marché. Ils ont ainsi le moyen d étendre à bon compte leur champ d'action et de surveiller de très près les fluctuations du prix des marchandises suivant l'état des stocks De plus ces Hindous fournissent des ouvriers à plusieurs corps de métiers, notamment des tailleurs, menuisiers, charpentiers, vitriers, couvreurs et aussi des changeurs. Les « banians » sont, au point de vue du change, les maîtres du marché.

Tous ces moyens d’action combinés donnent aux commerçants des Indes, qui ont presque tous des succursales dans toutes les villes d Ethiopie et des agences de transit à Djibouti et à Aden, une situation vraiment privilégiée. Cependant en temps normal, il serait po'sible à notre industrie nationale de concurrencer avantageusement un certain nombr** d articles actuellement tournis par les fabricants hindous, qui vendent généralement aussi cher et moins bon que nous. A prix égal l’indigène n hésite pas à choisir l’article de provenance française.

Importations japonaises en Ethiopie via Djibouti.

Comme les Indes, le Japon jouit actuellement, grâce à la guerre, d'une prospérité économique inouïe. Le commerce d exportation japonais a augmenté, abstraction faite du change, de 25 0/0 de 1915 à 1916. La valeur des produits exportés est passée pendant cette période de 64 millions de livres sterling à 1 40 millions. D'après les indications fournies par l'Ambassade de France à Tokio, cette augmentation porte précisément sur une série d articles de vente courante sur le marché abyssin : tissus et bonneterie de coton, tissus de soie, fils de coton, sucre, faïences, poterie et verrerie, allumettes. Pour ce dernier article par exemple, en 19 3 le Japon dépendait de l Europe. En 1917, il a importé de la phosphorite du Sud Pacifique et fabriqué 41 millions de grosses boites d'allumettes, représentant une valeur de 2.160.000 livres sterling. Pendant la même période de 1913 à 1917, les exportations de bonneterie de coton passent de 1.150.000 livres sterling à 3.800.000; celles de la verrerie de 200.000 à 1 million de livres sterling; celles des faïences et poteriesde 78.000 à 1 .210.000 livres sterling, etc...

G est surtout depuis l’ouverture des hostilités que le marché abyssin a commencé à recevoir, par quantité importantes, des articles japonais, en remplacement de ceux qui ne pouvaient plus être fournis par l’Europe ou l’Amérique. De 1915 à 1916, les importations japonaises à Djibouti sont passées de quelques milliers de francs â 1 million de francs. Mais malgré une surveillance étroite des déclarations, il est fort difficile au service de la Douane de notre colonie de décompter au Japon toutes les marchandises originaires de ce pays, des quantités importantes arrivant après transbordement à Bombay mu à Aden. C’est ainsi que, d’après les statistiques de la Côle française des Somalis en 1917, les importations japonaises sont évaluées à 917.000 francs y compris la houille ({ u i représente dans les déclarations plusieurs centaines de milliers de francs. Or, en réalité, les produits originaires du Japon, introduits en Ethiopie par la voie de Djibouti en 1917, atteignent un million de francs.

Malgré 1’ impossibilité de donner des chiffres précis sur ces importations japonaises sur le j marché abyssin, il parait intéressant de donner quelques indications sur les principaux articles j

| qui sont actuellement ici d’une vente courante.

Cotonnades écrues dites aboii'tjedi des en pièces de 30 yards (28 mètres), pesant entre 7 et 10 lbs vc est-à-dire entre 3 k. 2<'0 et 4 k 500 la pièce). — Les sortes les plus demandées pèsent 4 kilogrammes et 4 k. 500; elles rivalisent avec celles de Manchester, des Etals-Lnis, d Italie et de Belgique. La qualité s’améliore et I on peut prévoir que ces articles concurrenceront assez avantageusement ceux qui provenaient autrefois d’Europe et d’Amérique. Cependant l'indigène préfère les articles européens ou américains similaires. Les prix sont actuellement analogues et suffisamment rémunérateurs.

Drills ( cotonnades blanchies). — Prennent également une place importante sur le marché. Les fabricants de Manchester auront sans doute à tenir compte de cette concurrence ainsi que ceux des Indes anglaises.

Bonneterie en Laine et en coton , bas, chaussettes, caleçons, tricots. — Ces articles rivalisent avec les similaires de fabrication allemande et italienne. Les prix sont un peu plus avantageux. . Verrerie commune, — Verres à boire. — Petites lampes a globe de couleur , etc...

Poterie , faïence, services de table. — Commencent à envahir le marché et remplacent, momentanément du moins, des articles semblables qui venaient avant la guerre d’Allemagne, d'Autriche, etc...

Quincaillerie1 bon marché, (cadenas, limes, paumelles, serrures, verrous). — Se vendentégalement en remplacement des articles fabriqués avant la guerre en Allemagne, Angleterre et Belgique. Ils paraissent inférieurs à eux comme qualité : les prix sont égaux.

Parfumerie commune (savons de toilette, cosmétiques, huiles parfumées). — Ces articles conviennent pour la clientèle indigène. Ils pourraient prendre en partie la place des similaires importés depuis quelques années d’Angleterre et d'Allemagne. Ils ne peuvent en aucune façon concurrencer nos produits de l’espèce.

Papeterie et articles de bureau. — Mêmes remarques que celles faites à propos des articles précédents pour les papiers à écrire, registres, carnets de poche, porte-plume et crayons copiants on non, porte-plume réservoir très ordinaires, encres diverses, etc...

Brosserie fine. — Les brosses à tête, à ongles, à dents, les blaireaux à barbe, etc... ne rivalisent pas comme qualité et fini avec ceux figurant dans la catégorie des articles dits « de F‘aris », mais ils les remplacent momentanément,

Bières. — De très bonne qualité, les bières japonaises pourront sans doute concurrencer celles qui provenaient d'Allemagne, de Hollande et Angleterre et de France.

Allumettes. — Les allumettes japonaises du type dites « suédoises » sont analogues à celles qui étaient importées précédemment d Angleterre, de Suède, de Belgique et d’Autriche. Les prix seront sans doute plus bas.

Nos commerçants ne sont pas d’accord sur le

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

résultat qTie pourra avoir après la guerre l'effort japonais sur le marché abyssin. Les uns prétendent que les produits fabriqués au Japon actuellement vendus en Ethiopie disparaîtront avec les causes qui ont provoqué leur apparition, qu’ils, ne supplanteront aucun des similaires originaires d’Europe et d'Amérique. D’autres affirment au contraire que la place prise par le commerce japonais sur ce marché est définitivement perdue pour tous ses concurrents éventuels. La vérité paraît être entre ces deux assertions. P.our certains articles, grâce au bon marché relatif de la main d’œuvre locale, des matières premières et des frets, les industriels japonais pourront lutter avec avantage. Pour d’autres articles, au contraire, pendant un certain temps tout au moins, la concurrence restera possible pour les fabricants européens et américains. En effet, malgré les progrès incessants et considérables faits par l’industrie japonaise, son éducation technique est loin d’être complète G’est ainsi que plusieurs des produits manufacturés signalés ci-dessus, tout en étant d’un prix relativement aussi élevé et quelquefois plus élevé que celui des similaires étrangers importés avant la guerre, sont nettement inférieurs en qualité. Avec un peu de savoir-faire et de bonne volonté, notre industrie nationale est en état de lu I ter avantageusement. Le principal avantage que les commerçants installés en Ethiopie ouf retiré de l’intervention japonaise, a été de ne pas manquer pendant la guerre de certains articles de vente courante. Actuellement, si l’assurance de guerre est beaucoup moins élevée entre le Japon et Djibouti qu’entre ce port et 1 Europe ou l’Amérique, le fret est plus onéreux et il commence également à taire défaut. Les prix en fabrique augmentent au point que malgré la hausse des matières premières et les difficultés de fabrication en France, nos industriels de Thiers et de Saint-Etienne étaient, il y a quelques mois, en mesure de fournir à meilleur compte qu’une fabrique japonaise quelques milliers de canifs pour indigènes, commandés par un négociant d’Addis-Abeba. De toute façon, le Japon sera un plus redoutable concurrent pour l’Angleterre, les Indes, l’Allemagne, l’Autriche Hongrie et les Etats-Unis que pour la France parce que c’est surtout l’article commun et de médiocre qualité qu’il paraît en état d’introduire sur le marché abyssin. La lutte entre ces divers concurrents après la guerre, portera sur la question des prix.

/ <npout citions allemandes et austro-hongroises

en Ethiopie , via Djibouti, avant la guerre.

C’est surtout grâce à 1 infériorité de leurs prix que les produits allemands et austro-hongrois commençaient à être adoptés par la clientèle indigène abyssine, (.es produits jouissaient d ailleurs du même traitement que les nôtres, au point de vue du Iran-it à Djibouti. D'autre part, l'article 3 du traité germano-éthiopien en date du / mars 1905 et l’article 2 du traité de commerce et d’ami-

tié entre l'Autriche Hongrie et l’Ethiopie en date du 21 mars 1905, accordent à ces Etats la clause de la nation la plus favorisée. Grâce à ces accords les nationaux des puissances centrales installés en pays abyssin ont, au cours des années qui ont précédé la guerre, développé très activement leurs affaires commerciales en Ethiopie. Des tableaux annexés à ce rapport donnent le détail par catégories d’articles d’importations allemandes et austro-hongroises via Djibouti pour les années 1911 à 1913. Les stocks de marchandises de ces provenances étaient- d’une telle importance en Ethiopie que ceux-ci étaient mis en vente jusqu’au milieu de l’année 1916. Ces stocks sont à l’heure actuelle complètement épuisés. On constate cependant en 1914 une moins-value pour les produits allemands importés, d’une centaine de mille francs par rapport à 1913 : cettediminulion provient de l’arrêt des transactions survenu en août. Au contraire, si les importations austrohongroises pour les sucres bruts et raffinés, les eaux-de-vie de traite et les pétroles sont en décroissance en 1914, son trafic total au cours di cette année par rapport à 1913 accuse une augmentation de près d’un million de francs, malgré l’arrêt brusque de toute importation en août. Cette augmentation s’explique par les grosses importations de tissus faites au cours du premier semestre par la maison Aloïs Schweiger (75.000 fr.) et par l’expédition de 100 canons sur affûts faite d’Autriche augouvernementéthiopien(580. 000 fr.) à la même époque.

L’Office national du commerce extérieur a déjà pnblié le 27 octobre 1917, sous le nl> 80-11, une liste très détaillée des produits allemandsetaustrohongrois vendus en Etbiopie. Cette liste, complète, pourrait être consultée avec profit par nos exportateurs. Nous croyons devoir donner toutefois quelques indications complémentaires sur les principaux articles importés parles puissances centrales.

Tissus de coton écrus et blanchis. — Les importations autrichiennes de cet article de première nécessité en pays abyssin atteignaient presque la valeur d’un million de francs par an lors de l’ouverture des hostilités. Celles d Allemagne, par contre, n’ont jamaisdépassé 1 00.000 fr Les puissances centrales luttaient avec difficulté contre Manchester, les Indes et l’Amérique.

Armes et munitions de guerre. — L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie étaient avant la guerre, avec la France, les principaux fournisseurs de l’Ethiopie pour ce genre d’articles dont le commerce est d’ailleurs et restera soumis à certaines restrictions.

Sucres et alcools . — L’Allemagne et l’Autriche ont toutes deux adhéré à la Convention internationale du 5 mars 1912 et à la Conférence de Bruxelles du 2 juillet 1890. Elles se trouvent donc placées sur le même pied que la France. Or, Marseille n'expédie que du sucre raffiné en boîtes, naturellement plus cher que le sucre cristallisé qui est, en Ethiopie, un gros article de consommation, surtout fourni par l’Autriche-Hongrie.

Les frets Trieste-Djibouti étaient également beaucoup plus bas que ceux de Marseille- Djibouti. En ce qui touche 1 alcool de traite que les puissances centrales n’ont commencé à fournir qu’en 1912, lafaveurdont jouissaitce pays nepeut s’expliquer que par l’infériorité de son prix de vente. Ce commerce n’aura d’ailleurs aucun intérêt après la guerre, étantdonné d une part la très prochaine création d’une régie des alcools en Ethiopie et. d’autre part, l'installation d’un nombre toujours croissant de distilleries locales qui seront contrôlées par cette régie.

Bois de construction. — L’Autriche-Hongrie importait des quantités de bois de construction de plus en plus importantes, 810 tonnes en 191 I pour 1.290 en 1912 et 1.025 en 1913.

La France ne produit pas de bois d’assez bas prix et en quantité suffisante pouT lui permettre de concurrencer ceux deTrieste et de Fiume. Mais comme ceux-ci sont de qualité fort médiocre, peut-être pourrait-on faire apprécier en Ethiopie certains bois de provenance française d’un prix et d’une qualité plus élevés.

Chaux, cimeutset fers. — La maxime « la marchandise suit le pavillon », n’a jamais trouvé une application plus incontestable. C’est uniquement une question de fret qui fait préférer les produits des puissances centrales aux nôtres. Nos compagnies de navigation, malgré les représentations de notre commerce et de notre industrie, persistent à frapper ces marchandises lourdes et de peu de valeur de tarif? quasi prohibitifs.

Quincaillerie , articles de ménage. — De qualité très inférieure, ces articles arrivaient ici à des prix dérisoires ; même remarque pour les lampes, lanternes et articles d’éclairage. 11 semble que nous pourrions concurrencer au moins un certain nombre de ces articles, mais il faudrait se décider à faire moins bon et meilleur marché.

Il serait certes à souhaiter que notre industrie nationale fût en état de profiter de la guerre actuelle pour substituer ses produits aux articles à bon marché dont inondaient le marché abyssin l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Malheureu sement les circonstances obligent la Métropole à consacrer la presque totalité de ses efforts à la lutte gigantesque contre l’ennemi envahisseur. Du moins nos exportateurs peuvent-ils, grâce aux dossiers commerciaux publiés par l’Office national du Commerce extérieur, se documenter le mieux possible sur les besoins des marchés étrangers et préparer ainsi l’après-guerre.

Si la part de l’Autriche-Hongrie dans les. exportations abyssines était, avant la guerre, relativement minime, elle allait cependant en augmentant très rapidement. Celle de l’Allemagne avait décuplé en trois ans. En 1910, les produits en provenance d’Ethiopie transitant à Djibouti pour gagnerleport de Hambourg avaient une valeur de 500.000 francs environ: en 1912 elle atteignait 2 millions pour dépasser largement 5 millions en 1913. Pendant les sept premiers mois de 1914 cette valeur représentait 3.700.000 francs.

Commerce angle éthiopien via Djibouti.

Les importations directes d’Angleterre dépassaient en 1913 5 million- de francs. L'interruption temporaire de tout trafic maritime direct entre les ports de Grande-Bretagne et Djibouti, depuis l’ouverture des hostilités, a profité à Aden et les importations directes en 1917 atteignent à peine 3 millions de francs. On constate une diminution sur les seuls tissus de coton écru ou blanchi de plus de 2 millions de francs. Même en temps normal, Djibouti reste tributaire d’Aden où la plupart des maisons de commerce installées dans notre colonie ont leur maison-mère Tous les commerçants arabes ou indiens en Ethiopie sont en relations directes avec le port anglais. Il est cependant probable qu'après la guerre, l'Angleterre reprendra sa place comme fournisseur important de tissus de coton, surtout lorsque les vapeurs de la « Bucknall Brothers » et de la « West Natlepool » recommenceront à toucher régulièrement Djibouti. . Par contre les importations égyptiennes sont en augmentation.

Quant aux expéditions de produits abyssins en Angleterre, elles ont diminué dans des proportions encore plus fortes En 1914, l’Angleterre achetait en peaux de bœufs, cire, ivoire, café et caoutchouc pour près de 3 millions de francs en Ethiopie : en 1917 ses achats n’atteignent pas 300.000 francs. Le manque de fret direct pour les ports anglais est la principale cause des diminutions constatées.

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