L’ÉLITE COLONIALE
A l’ouverture des cours de l’Ecole Coloniale, M. Albert Sarraut, ministre des Colonies, a prononcé le discours suivant :
Mon cher Président,
Ma première parole esl pour vous. Elle vous dira ma gratitude pour l'accueil si cordial que vous venez de me faire. Elle voudrait vous dire plus encore, l'affectueux hommage que j’incline devant la sollicilude dont vous entourez cette école. Vous la comblez de vos bons soins el l’honorez de votre prestige. La noble dignité qui rayonne de vous est à la fois pour elle un sujet de fierté et un exemple de devoir civique ; elle stimule et récompense en même temps tous ceux qui dans celle maison sont vos collaborateurs, depuis le chef éclairé qui la dirige jusqu’aux maîtres éminents que j’aimerais louer longuement, si je pouvais leur offrir un témoignage plus haut que la confiance et le respect dont les entourent ces élèves, rassemblés en ce moment devant moi.
J’aime à regarder leur phalange. Je suis venu surtout pour
cela. Mes amis, vos vacances ont pris fin et vous voici de retour à la tâche, dans la bonne demeure dont le seuil s’est rouvert. J’y suis entré pour vous serrer la main et vous porter mes Vœux amicaux. Ce n’est pas la visite solennelle d’un ministre qui vient, en un verbe compassé, endoctriner le zèle de futurs subordonnés. Laissons ces mots et ces idée>. qui sentent les vieux papiers et la poussière des cartons. C’est un compagnon de labeur qui vous parle, comme un homme d’action peut parler à des hommes de réalisation. Bientôt, vous irez vers la vie et ses responsabilités. Vous aurez charge d’âmes et d'autorité, dans notre grande France d’outre-mer. Peut-être serai-je encore à votre tête. Nous devons donc nous connaître, pour mieux cadcncer nos efforts. Pourquoi resteriez-vous pour moi une foule sans visage, et pourquoi serais-je pour vous le chef lointain que l’on ne connaît pas? Nous sommes, vous et moi, au travail sur le même chantier. Nous sommes les ouvriers de l’édifice colonial. Nous maçonnons ensemble ses murs et sa façade. Tandis, il est vrai, que vos énergies débutantes s’exercent encore aux étages du bas, moi je suis là-haut, sur le sommet de l’échafaudage, à l’endroit où l’on reçoit toute la pluie dans la figure et où le moindre faux-pas promet de vous casser les reins. C’est, pour l'heure, le plus important de la différence entre nous !
La carrière belle et rude
Non, certes, que vous deviez vous-mêmes rester à l’abri des épreuves! Vous en connaîtrez à votre tour, dans le destin que vous avez choisi. Si la carrière coloniale est belle, elle esl rude, semée de risques, el elle réclame les êtres virils que la peur ne fait point faiblir. Je vois ici de jeunes visages où brille l’éclat de la santé. Je les reverrai quelque jour, sans doute, émaciés, décolorés, avec des yeux luisants des sombres flammes de la fièvre. Et d’autres encore, peutêtre. que j'aperçois parmi vous, iront s’étendre, bien avant l'beurc, pour le repos du dernier sommeil, dans le silence des grandes brousses brûlées par des cieux implacables. Je vous dis cela sans fard, en homme que plus d’une fois la mort a frôlé de son linceul, et qui sait quel langage de mâle il peut tenir aux hommes que vous êtes. Vous aurez à lutter, à peiner, à souffrir. C’est le lot de tous les vivants. Mais le vôtre ne sera pas le moindre. La nature, le climat, les contagions, les fléaux morbides, comme aussi l’àme farouche des races attardées aux primitifs instincts, livreront à votre raison, à votre courage, à votre patience, à votre volonté, des combats dont les meurtrissures marqueront, à la fois dans votre âme el sur votre chair Et pour prix de vos stoïques efforts, peut-être ne recueillerez-A’ous souvent sur votre roule que l'hostile clameur de ces chercheurs de tares dont l'intrépide vertu, installée commodément au creux des fauteuils métropolitains, se soucie peu. avant de juger, d'aller voir de près, dans la jungle inconfortable, comment se passe votre vie et quels tourments vous devez subir.
Oui, voilà ce qui vous attend. Quelqu’un de vous l’ignorait-il? Lequel alors va se lever pour dire : « Je renonce! » Je vous regarde. Aucun de vous n’a tressailli. Vous restez tous pour oser l'aventure. C’est bien. Je le savais d’avance. N'est-ce, pas, amis, que la vie n'a de saveur qu'avec le goût de l’épreuve, et que la beauté du risque est encore sa plus riche parure? Il y a l’héroïsme du guerrier. 11 y a aussi, plus obscur, celui qui sera le vôtre : l’héroïsme du civil qui. dans le grand labeur de paix et de fécondité entrepris par la France au sein des races déshéritées, crée de l’espoir et de la joie avec sa peine et sa douleur. Notre tâche, certes, mais combien rude, et combien délicate aussi, pour laquelle il faut avoir avec l ame stoïque et le muscle d'acier de ceux que Kipling appelle les bâtisseurs de ponts, quelque chose de plus : cette ampleur d’esprit, cette élévation dépensée, cette culture intellectuelle et surtout cette éducation morale qui sélectionnent l’élite où se recrutent les conducteurs d’hommes.
Les élites nécessaires
J'ai dit l’élite. Je souligne le mol. Je souligne l’idée. Devunt vous, et dans cette Ecole qui prépare à leurs devoirs les chefs que vous devez être, je déclare hautement l'impérieuse nécessité de chercher, dans la sélection rigide d’une élite, le choix des valeurs humaines qu’attend le chantier colonial
pour les postes de commandement. Je connais l’esprit, des sophismes auxquels se heurte une telle pensée. Je sais quel goût de démagogie inspire des thèses opposées. Je sais quelle négation audacieuse du droit des supériorités personnelles essaie de promouvoir par en bas ces obscures poussées d'hostilités ou d’envie qui voudraient arracher, aux meilleurs, le légitime avantage de leur mérite ou de leurs talents. Depuis longtemps, nous entendons la pétition spécieuse qui. sous prétexte d’égaliser les chances et les carrières, conjecture de faire passer toutes les valeurs sous le même rouleau et de niveler à la mesure du moindre effort l’ensemble des facultés individuelles. Ainsi, la loi d’ancienneté régnerait-elle en souveraine sur les débris du régime du choix, et l’uniformité d'origine entraverait-elle l’essor des capacités que leur élan élève au-dessus des moyennes; C’est en vain qu'une semblable thèse, mortelle aux vertus d’initiative, essaierait de se réclamer du sentiment démocratique. Elle en est la négation formelle. Démocratie, jamais, n'a voulu dire médiocratie. Le propre de la démocratie française et républicaine est de susciter, au contraire, des profondeurs même de la masse, l’avènement îles élites nécessaires sans lesquelles les directions sombreraient dans le désordre et le chaos.
Mais les élites ne s’improvisent pas. Elles se préparent. On ne doit pas au hasard des circonstances le soin de les produire, la chance de les découvrir. 11 faut qu'elles se recrutent, s’organisent, se modèlent sous la règle lucide des disciplines et des Ecoles qui ont pour mission de mûrir leur expérience et d’orienter leurs facultés d'action. Ainsi l'Ecole coloniale, comme toutes les institutions scolaires où se forment les élites nationales, doit-elle modeler les générations d’administrateurs et de gouvernants que réclame la continuité de l’action coloniale. Aucun principe, aucune loi n'interdit l’espoir et le moyen de les rejoindre à quiconque, en dehors de l'Ecole, aura prouvé qu’il était digne de les égaler, et notre annuaire, à cet égard, en atteste d’éloquents exemples. Le sentiment d'équité a par là satisfaction. Et l’on ne fait tort à personne en préparant ici la sélection.
L’élite aux colonies.
On ferait tort à la France en ne la préparant pas. Surtout quand il s’agit de la France des colonies. Car c’est là surtout que s’impose l’existence d’une élite émergée de la masse des valeurs humaines. 11 est des choses qu’il faut avoir le courage de dire. La grande erreur du passé, en matière de colonisation. a été de ne point choisir, dès l’abord, les meilleurs artisans de la tâche et d’envoyer trop souvent n’importe qui pour faire n'importe quoi dans les territoires lointains. C’était, il est vrai, l’époque périmée où l’ignorance du public, sinon même son aversion à l’endroit des colonies, étiquetait d’une suspicion fâcheuse quiconque partait au delà des mers et considérait nos possessions comme des sortes de lazarets pour les déchets de la métropole. Rien de pire qu’une telle méthode dont le résultat détestable, au regard des races indigènes dont il fallait conquérir l’âme, était de les mettre en contact avec une sélection à rebours. De combien de conflits, d’insuccès et de malencontres, n’avons-nous pas payé cette erreur initiale ? De combien de périls ne la paierionsnous pas encore, si nous y persistions? Surtout, oui, surtout en ce moment, où l’effet même de notre civilisation, les lumières de nos enseignements, ont éveillé parmi les populations que nous gouvernons une conscience qui scrute nos actes, contrùle nos gestes, juge nos représentants.
Aujourd'hui plus que jamais, c’est un choix et non une masse qu’il nous faut envoyer aux colonies, aussi bien d'ailleurs pour la tâche du colon que pour celle de l’administrateur. Nous avons pris dans ces pays les responsabilités de l'autorité. Nous les exerçons sous le regard de nos protégés. Mieux encore, nous les exerçons sous l’attention internationale, car l'intérêt mondial, peu à peu, se porte vers les domaines coloniaux, et h* contrôle de la Société des Nations sur les territoires à mandat est la première expression d’un état de choses futur qui, dans la solidarité croissante de la vie universelle, soumettra la gestion des peuples colonisateurs sinon à l’investigation, du moins à l'observation vigilante des autres pays.
11 faut envisager, au surplus, les conséquences logiques de notre action, les suites inéluctables de notre effort de civilisation. selon les prémisses mêmes de notre doctrine coloniale. Notre politique indigène, par l'œuvre d’enseigne-
ment qu’elle poursuit et l’esprit de coopération qui l’anime nous conduit nécessairement à faire place auprès de nous aux éléments autochtones que nous avons instruits, à leur assurer le fruit des diplômes que nous leur conférons, à leur ouvrir des emplois jusqu’alors réservés aux seuls agents de notre race. C’est la justice et c’est la sagesse. Mais cela encore souligne l’opportunité de nous sélectionner, de nous réserver surtout pour le rôle et la fonction des élites, pour les postes de direction, d'impulsion, de commandement, pour l’exercice, en un mot. de cette souveraineté légitime à laquelle nous appellent à la fois la supériorité de notre expérience et la valeur des bienfaits que notre effort a répandus sur les races protégées par notre drapeau.
La grande œuvre française.
De l’œuvre admirable accomplie par la France sur les terres lointaines où son génie a porté sa force et sa lumière nul désormais ne conteste plus l’éclat et la fécondité. Rien à coup sûr ne l’atteste plus haut que la grande paix de confiance et de respect qui règne dans l'immensité de notre empire d'outre-mer. Mais le suffrage du monde entier confirme encore cet éloquent témoignage. De toutes parts, l'écho nous apporte l'hommage de ceux qui se sont penchés sur notre labeur, et l’Exposition révélatrice de Marseille a vu des hommes de toutes les nations incliner le même salut devant le prodige français. Pour l’entreprise coloniale, si souvent méconnue et décriée, l'heure de la justice est enfin venue et l’âme entière de noire pays s’est éveillée aux vérités dont elle avait trop longtemps douté. Aucun des peuples possesseurs de domaines extérieurs ne nous surpasse pour l’aptitude colonisatrice; et si, de l’un à l’autre, les résultats matériels peuvent comparer les différences des ordres de grandeur, le résultat moral de civilisation bienfaitrice nous confère un laurier que nul ne peut nous disputer, car en rénovant, comme nous l’avons fait, dans un esprit de haut altruisme, le sens de la politique coloniale moderne, nous avons, sur la base puissante de la solidarité humaine, édifié la doctrine qui éclaire les chemins de l’avenir.
Le feu sacré.
Et c’est cette pensée surtout qui doit entretenir en vous l’ardeur superbe du feu sacré, jeunes hommes qui, demain, partirez pour la virile aventure. Ah! que la tâche est exaltante et belle, qui propose à vos énergies l’effort régénérateur du devenir humain sur le sol neuf de ces terres lointaines! Elle est si belle qu’elle est en soi sa récompense, et celui qui se donne de toute âme à ses desseins peut goûter des allégresses que nul autre ailleurs ne connaîtra. Croyezen le cri passionné qui jaillit en ce moment de ma poitrine! Pour avoir vécu la vie qui sera la vôtre bientôt, pour avoir, comme vous le ferez, situé dans la splendeur des plus beaux décors du mondiales gestes créateurs de la richesse et de la bonté, j'ai pour jamais versé dans le sang de mes veines le cruel et divin poison des éternelles nostalgies. Et rien ne pourra guérir une souffrance trop aiguë, sinon de retrouver un jour la vision que l’exil m'a dérobé.
Ah! jeunes gens qui supposez peut-être que, poursuivant . les ambitions d’une carrière où comme dans toutes les autres on escompte de l’avancement je puis, moi aussi, aspirer à l’éclat de dignités plus hautes, savez-vous bien ce que je demanderais, s’ils existaient encore, aux enchanteurs qui exaucent les vœux humains dans les contes des Mille et une A u ils ? Je leur demanderais de me prêter ce tapis magique qui vous transporte soudain d’un bout à l’autre du monde et. dirigeant l'essor de cet autre avion vers les bords d’un océan que je connais, j’irais aussitôt me poser sur cette terre exotique où je rêve, pour le crépuscule de mes jours, les bonheurs calmes du colon dans le ranch que j’aurais bâti.
L'idéal nécessaire.
Vous ne savez pas encore, mais vous la connaîtrez bientôt l'emprise souveraine de la vie coloniale sur celui qui est vraiment digne de la comprendre et de l'aimer. La comprendre. l'aimer, oui, voilà bien d'abord ce qu’il faut faire. N'allez pas vers elle si, soucieux seulement des avantages qu'elle peut offrir, vous mesurez aux profits matériels qu'elle procure les ferveurs de votre conviction. Elle veut
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des vocations, et non point des dévouements qui calculent. Elle propose à qui l’a choisie le plus noble idéal qui puisse exalter une conscience : celui qui accomplit des transfigurations d’humanité. Là-bas, dans ces terres immenses, près des richesses sans nombre dont la mise en valeur doit accroître le bien-être universel, il y a des êtres dont les faces obscures ignorent encore les clartés par quoi les nôtres sont illiminées; il y a une matière vivante, encore amorphe et sans contours, qu'il faut, du geste patient que guide un cœur fraternel, pétrir et modeler en image d’humanité plus haute, en insufflant à cette argile ranimée l'inspiration d une vie plus ample et plus heureuse.
Ah! si vous saviez quel bienfaiteur, quel puissant animateur peul devenir, dans sa province indigène, 1 administrateur colonial qui répand autour de lui, parmi la misère ou le chaos de la vie encore primitive, les présents généreux de l’ordre, de la justice, de l’hygiène, de l'instruction, du travail nourricier! Faites cela, à votre tour, avec des enthousiasmes d’apôtres. Si la carrière doit à vos efforts de légitimes rémunérations, ne dédaignez jamais le profit moral qu’elle promet à la joie de vos âmes dans l’accomplissement d'un magnifique devoir humain. Pénétrez d'idéal votre tâche quotidienne.
La vie, croyez-moi, est désespérément vide et desséchée si les satisfactions matérielles en sont le seul objectit Donnez-vous à un rêve plus haut; faites du bien, créez du bonheur! Et qu’ainsi chacun de vous puisse un jour se répéter. au soir de sa destinée, l’admirable parole que j’entendais naguère jaillir du plus grand cœur que j’aie connu : « Je n'aurai pas vécu en vain ! »
Vivre pour se donner, pour partager avec autrui sa force, sa joie, sa richesse intellectuelle et morale, c’est remplir en vérité le plus beau destin de la vTie, et c’est ce destin qu’à chacun de vous veut souhaiter de toute sa foi l’ami sincère qui vous salue.
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L’état actuel des Colonies italiennes
Lors de la Foire d’échantillons qui se tint à Milan, au mois d’avril dernier, il fut publié un petit opuscule donnant un ensemble d’indications statistiques sur la situation des différentes colonies italiennes.
Il a paru intéressant d'en résumer ci-après les parties principales, afin de se permettre de se faire une idée suffisamment exacte de l’état actuel de ces colonies.
Tripolitaine
Surface : environ 900.000 kilomètres carrés.
Population : 550.000 habitants (Arabes et berbères, Israélites, quelques Maltais, des Grecs. Algériens, Marocains, Egyptiens, — Italiens résidant : 14.317. — Etrangers résidant : 2.G23).
Tripoli compte 60.000 habitants, les deux tiers indigènes et Israélites et 12.000 Italiens, y compris les militaires.
Localités côtières pourvues de garnison : Zouara, Zavia, Sorman, Agelat, Tadjoura, Homs, Azizia, Sliten, Sirten, Msellata. Dans l’intérieur : Tarouna, Garian, Misda, Fossato, Nalut, Socna, etc...
Voies ferrées : Tripoli-Zouara. 126 kilomètres, Tripoli-Tadjoura,. 21 kilomètres et 58 kilomètres dans des directions différentes.