‹ Renseignements coloniaux et documentsChapitre 139 sur 154 · pour le premier groupe de colonies et · texte numérisé non relu

pour le premier groupe de colonies et

5.500.000 pour le second (1). La proportion, à peine supérieure à 1 musulman sur 4 habitants, serait certes beaucoup plus faible encore si le calcul

(1; La présente* élude étant consacrée à la situation de l'Islam vis-à-vis des Sociétés noires de l’Afrique, les chiffres donnés cidessus, ainsi que ceux que l'on pourra trouver plus loin, ne se rapportent qu’aux populations proprement nègres et à celles qui, bien que composées d’éléments dont certains se rattachent à la race blanche par leurs origines, comme les Peuls, les Toubou ou l’éda, les Toundjour, etc., sont si intimement et depuis si longtemps mêlées aux populations véritablement nègres qu'on peut les ranger avec celles-ci. Ces chiffres laissent en dehors les peuples demeurés sémito-cbamitiques par les mœurs et la langue comme par le saug, tels que les Maures, que les Touareg et que les Choa et autres Arabes de la région du Tchad et du Ouadaï. Pour des raisons de même ordre, les indigènes de la colonie appelée « Côte Française des Somalis » n’v sont pas compris. Lien entendu, il n’est pas question ici du' Maroc, de l’Algérie, delà Tunisie ni de leurs dépendances sahariennes, non plus que des nègres qui, domiciliés dans l’Afrique du .Nord parmi les Arabo-Berbères, ne constituent point des « sociétés noires » au sens vrai du terme. Le cas de Madagascar n’a pas été envisagé davantage.

Supplément de l 'Afrique Française de décembre 1922.

BULLETIN R V COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

était basé sur la totalité des nègres africains; mais le sent fait qu’nn quart à pou près des sujets français de race' noire de l'Afrique ip ter tropicale professe, plus ou moins sincèrement et correctement. l'islamisme, suffit à faire accorder, dans la région considérée, à celle religion, à son activité et à ses tendances une importance qui est loin d’être négligeable.

Certes, la religion des trois autres quarts, cet animisme si mal connu encore et pourtant si intéressant, que l’on a la déplorable coutume d’affubler du sobriquet méprisant et inexact de « fétichisme », a. au point de vue strictement local, une importance bien plus grande. Mais l’animisme nègre n'es! pas. comme l’islamisme, une religion constituée dont le dogme s’appuie sur des textes sacrés: surtout il n'esl pas, comme l’islamisme, une religion dont tous les adeptes se sentent les coudes, pour user d’une expression vulgaire' qui correspond bien à la vérité, et qui possède dans tout l’univers et parmi toutes les races humaines des foyers d’action dont les principaux se trouvent situés aux portes mêmes de l’Europe el participent au mouvement de la politique mondiale.

Aussi, sans tomber dans l’erreur que je dénonçais plus haut et sans penser que la question islamique soit la question dominante dans notre Afrique noire, est-il nécessaire de ne la point perdre de vue chaque fois que se pose le problème de l'avenir réservé à nos colonies de cette partie du monde et à leurs habitants. C’est pourquoi, au moment où des influences réciproques de l’Orient sur l’Occident et de l’Occident sur l'Orient se font sentir autour de nous dans tous les milieux sociaux et où nombre de- facteurs de natures et d'origines diverses contribuent à donner une orientation nouvelle à ce que l’on a appelé le panislamisme, il m’a paru utile de jeter un coup d’oeil en arrière sur la façon dont l'Islam a pénétré au sein des Sociétés noires et sur les résultats qu'il a amenés, et d’examiner ensuite quelle est aujourd’hui, dans ce domaine, la situation et sous quels aèpeets elle est appelée a se présenter dans le futur.

Historique de 1 islamisation du Soudan.

La plupart des historiens musulmans qui onttraité des débuts de l’Islam en Afrique font rene.nleraux premières apnées de l’hégire la pénétration de la religion mahométane parmi les Noirs du Soudan. Ils font montre par là du pieux souci, facilement explicable, d’attribuer aux compagnons du Prophète des résultats plus étendus que ceux, déjà considérables pourtant. Auxquels ils sont parvenus en réalité. Cette exagération se rencontre surtout, et c'est bien naturel, dans les chroniques rédigées par des musulmans africains.

C'est ainsi que des traditions se sont constituées à Oualata, à Tombouctou et en d'autres cités soudanaises. qui font venir Okba ben Nàfi, après sa conquête de Ulfrikia (Tunisie 301116110) jusque dans

le Soudan occidental, dont il aurait converti les habitants à l’islamisme vers l’an 682 de notre ère. Le fameux général arabe, d’après certaines de ces traditions, serait même mort au pays des Noirs et y aurait été enterré, bien que l’opinion générale le fasse mourir dans l’Aurès algérien el que les pèlerins aillent vénérer son tombeau, non loin de Biskra, dans l'oasis qui porte encore aujourd'hui son nom (Sidi-Okba).

Dans un ordre d’idées analogue, on fait souvent, honneur à Amrou, qui conquit l’Egypte en 643, de l’islamisation des Noirs de la vallée du Nil et des provinces soudanaises voisines.

En réalité, le début de l'islamisation des Noirs soudanais doit être placé beaucoup plus tard, à peu près exactement cinq siècles après la mort de Mahomet pour ce qui est du Soudan occidental (Tekrour. Ghana. Mali, Gao) et du Soudan central (Kanem et Bornou) et plus récemment encore en ce qui concerne le Soudan oriental (lvordofan. Darfour, Ouadaï).

Sans doute, dès la fin du vu® siècle, quelques musulmans de l'Afrique du Nord durent pénétrer au Soudan. Le mouvement des caravanes Iranssahariennes remonte vraisemblablement à la plus haute antiquité. Il semble avoir été intense au temps de la splendeur de la (Carthage punique et ne paraît pas avoir jamais été complètement interrompu depuis. Aussi est-il infiniment probable que, durant les cinq siècles qui suivirent le premier établissement des Arabes mahométans dans l'Egypte, Ulfrikia et le Maghreb, des marchands de l’Afrique du Nord, professant la religion musulmane. vinrent à travers le Sahara jusqu'aux provinces septentrionales du Soudan pour y acheter de l’or, de l’ivoire et des esclaves. Plusieurs même durent s’y établir, au moins momentanément. Des lettrés les accompagnaient parfois, tel l'écrivain Ibn Haoukal, qui visita le nord du Soudan occidental dans la seconde moitié du x* siècle. Le géographe El-Bekri nous dit que. de son temps, c'està-dire vers le milieu du xi® siècte. des musulmans résidaient en assez grand nombre dans la ville soudanaise de Ghana (le Koumbi des Noirs, à 400 kilomètres environ dans l'ouest de Tombouctou), y avaient douze mosquées où ils se livraient à 1 exercice de leur cul le et comptaient dans leur scindes savants et des jurisconsultes distingués : mais il ajoute que ces musulmans étaient des Blancs originaires de l'Afrique du Nord ou de l'Arabie et que les indigènes noirs de la cité et de toute la contrée étaient païens, y compris le roi. bien que celui-ci eût coutume de choisir son trésorier et plusieurs de- ses ministres parmi les étrangers mahométans.

C'est quelques années après qu’El-Bekri eut achevé d écrire son célèbre ouvrage, vers 1076, que Ghana fut prise par les Berbères almoravides, dont la secte s’était constituée à partir de 1040 environ sur les rives du bas Sénégal. Dès le milieu du xic siècle, ils avaient gagné à la foi nouvelle les familles royales du Tekrour (Fouta Sénégalais actuel) et du Manding ou Mali. Le roi de Ghàua. qui leur opposa de la résistance, fut finalement

vaincu et la majorité de ses sujets fut convertie de force à l'islamisme au début du dernier quart du même siècle. Vers la même époque, la dynastie des dia ou za, qui régnait au Niger oriental sur le Songoï naissant, embrassa également la religion musulmane, qui faisait alors sa première apparition dans le Soudan central, au Kanem, sous le règne du roi Oumé ; ce dernier pourtant demeura réfractaire au mouvement, et ce n’est qu'à la fin du siècle suivant, vers 1191, qu'une dynastie mahométane s'établit, à la place des successeurs de ce prince, sur te Kanem et le Bornou.

Il résulte de ces faits que la première islamisation des Noirs soudanais ne remonte qu'au xie siècle de notre ère. Il s’en faut de' beaucoup, d’autre part, qu’elle ait été générale. Le plus souvent, elle ne s’étendit pas en dehors de quelques princes et de leur entourage immédiat et ne réussit pas à gagner la masse de leurs sujets : El-Bekri, déjà cité, est très affirmatif à cet égard. Ce fui seulement dans le royaume de Ghana, oii l'islamisme s'implanta par la violence, qu’il prit une extension vraiment considérable ; les Sarakollé ou Soninké, qui constituaient dans cet Elal la population dirigeante et qui n’ont jamais eu un tempérament très combatif, préférèrent en général l'islamisation à la prolongation d une lutte inégale et surtout à la mort: ils passèrent donc sous la bannière d’Aboubekr ben Ornai , chef des Almoravides vainqueurs de Ghana, et, après sa mort et la fin de la puissance éphémère de sa secie au Soudan, ils demeurèrent musulmans. Ils le sont, restés jusqu’à nos jours, à part quelques exceptions, et ont grandement contribué à répandre autour d’eux, par l’exemple et la persuasion, la foi qu’ils n’avaient. acceptée eux-mêmes que sous l'empire de la contrainte,

Cependant les progrès réalisés par l’Islam parmi les Noirs, durant les trois ou quatre siècles qui suivirent l’équipée almoravide, ne furent pas très remarquables. Il se maintenait dans les cours priucières où il avait pénétré, tout d’abord, ainsi que chez les Sarakollé et les tribus de marchands ambulants et de « marabouts » qui passent pour être issues de ce peuple, telles que celles des Dioula et des habitants de Dienué : il faisait des prosélytes, plus distingués par la qualité que par le iiombr . dans les grandes cités installées en bordure du Sahara et fréquentées assidûment par des musulmans de la Berbérie, comme Tombouctou, Takedda, Agadès, Kalséna, Gassaro, Mao, etc. ; mais il ne réussissait pas à jeter de solides assises dans les régions plus méridionales, ni même au nord, parmi les masses populaires habitant les campagnes. Le célébré voyageur Ibn Batouta, qui visita le Soudan nigérien en 1352-1353, fit à ,cct égard des constatations qui méritent d être retenues.

Brusquement, à la fin du xve siècle, se manifesta un second mouvement d’islamisation, qui oonlinua durant presque tout le xvi° siècle et qui eut beaucoup plus d'envergure que le premier. Au contraire de celui-ci, qui avait eu pour promoteurs des étrangers de race blanche, — en l’espèce, des Berbères, — il fut d’origine indigène et eut pour

initiateur, sur le Niger et dans tout le Soudan occidental, le roi de Gao Mohammed Tr (1493-1529), fondateur de la dynastie des askia, qui était de naissance sarakollé. Au Soudan central, ce furent les rois du Bornou Ali (1472-1504), Idris II (1504- 1520) et Idris III (1571-1603), qui contribuèrent le plus à propager l’islamisme. Plus à l’est, le mouvement ne se déclencha qu’un peu plus tard ; au Baguirmi avec le mbang Abdallah (1561-1602), au Ouadaï avec le sultan Abdelkérim (1635-1655).

L’action de ces divers souverains s’exerça principalement, par la conquête à main armée, comme s’était exercée l’action des Almoravides sur les Sarakollé de Ghana, et, comme celle-ci, elle eut des résultats durables ; la plupart des populations vaincues et converties après leur défaite conservèrent par la suite la foi musulmane, que leur avaient imposée leurs vainqueurs. Mais il convient d’ajouter que beaucoup d’autres populations, opposant la force à la force, résistèrent avec opiniâtreté, ne se laissèrent, pas subjuguer et maintinrent intactes leurs croyances ancestrales ; tel fut notamment, dans la boucle du Niger, le cas des Dogon ou Ilabé, des Mossi et de maintes autres peuplades. Il yen eut aussi qui, momentanément aincues, se firent musulmanes pour échapper à la destruction, mais qui, une fois le vainqueur éloigné. ou remplacé par un prince moins guerrier, reprirent à la fois leur indépendance et leur ancienne religion, comme firent, par exemple, les Haoussa entre le Niger et le Tchad.

Dans l’ensemble, on peut dire que c’est au xvi* siècle que l'islam soudanais connut son apogée. A l'ouest, Vaskia Mohammed l’avait implanté, au moins par places, depuis le Niger moyen jusqu’au bas Sénégal et lui avait donné, principalement à Gao, à Tombouctou et à Dienué. une allure de science et de piété qui fit de ces villes, de la seconde surtout; le rendez-vous d’une foule de savants et de lettrés, dont certains venaient dé l’Afrique du Nord, comme Ahmed Baba, pour compléter leurs études au pays des Noirs. Au centre, il jouissait dans le Bornou d’une, splendeur presque comparable et d’un rayonnement égal. Dans l’est, ses progrès, quoique plus continus peut-être, étaient plus restreints et plus lents, puisque l’islamisa lion du Ouadaï ne date que du milieu du xriT siècle et que le Darfour, converti en partie à l'islamisme au xvi® siècle par Soloun-Slimàn, ne parvint qu’au xvur siècle, sous le règne du roi Téhérab. à .propager la foi musulmane parmi les païens du Kordofan.

Cependant, si le Soudan oriental ne se décida que plus tard à venir à l’Islam, il ne connut pas la régression qui, vers la fin du xvie siècle, presque exactement cent ans après l’avènement glorieux de X askia Mohammed I", vint affliger le cœur des musulmans éclairés du Soudan occidental. Ce n’est pas en effet l’un des côtés les moins curieux de l’histoire de l’islamisme chez les Noirs que ces apogées et ces décadences successives de la foi musulmane dans un même pays, ces progressions rapides suivies de déchéances subites, que l’on constata à différentes époques pour tel ou tel en-

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

semble de provinces et presque perpétuellement pour de petits groupes localisés. Chose également curieuse : alors que le plus grand mouvement d’islamisation du Soudan , celui des xv° et xvi“ siècles, fut d'origine purement indigène, le plus fort mouvement de désislamisation, qui se produisit à la fin du xvi° siècle et au xvii*, eut sa source dans l’Afrique du Nord et résulta de ce que l'on a appelé, assez inexactement d’ailleurs, la conquête marocaine du Soudan.

Voici le fait brutal : le l*r mars 1591. un millier d'hommes armés de mousquets, partis de Marrakech quatre mois auparavant en compagnie de deux mille autres qui étaient morts en route de soif, de faim, de fatigue ou d’insolation, surgissaient non loin de Bomba, sur les bords du Niger, conduits par un certain pacha Djouder, que le sultan du Maroc Ahmed Ed-Déhébi avait chargé de conquérir en son nom et d'annexer à ses Etats le royaume nègre de Gao et ses dépendances, dont la plus illustre était la ville de Tombouctou; le 12 mars de la même année, Djouder et ses mille fusiliers rencontraient à Toundibi, entre Bourem et Gao, les trente à quarante mille guerriers de Yasliici Issihak II, et les premiers, grâce à leurs armes à feu, mettaient en déroute les seconds, qui n'avaient pour se défendre que des épées, des javelots, des lances et des boucliers de cuir ou de paille tressée : le 25 avril suivant, le pacha Djouder faisait son entrée à Tombouctou et y prenait la succession de la longue lignée des rois de Gao.

Or il se trouvait que ce Djouder était un Espagnol que des pirates barbaresques avaient capturé et vendu au Sultan du Maroc et qui, ayant abjuré le christianisme de ses pères pour la religion de son maître, avait obtenu la confiance de ce dernier. Et ses mille compagnons, à de rares exceptions près, avaient une origine analogue, puisque la seule langue qu'ils parlaient couramment et dans laquelle les officiers donnaient leurs ordres aux soldats était l’espagnol, ainsi que nous l'apprend une chronique rédigée en arabe à Tombouctou par un auteur contemporain de ces événements. 11 s'ensuit que, du général aux simples troupiers, ces soldats du sultan du Maroc, chétiens renégats, n'étaient pas précisément ce que l'Islam comptait de meilleur ni de plus authentique. Ils le firent bien voir. Leur domination, qui, continuée par celle des enfants qu'ils eurent au Soudan de femmes indigènes, dura environ soixante-dix ans. fut marquée par des meurtres, des pillages, des exactions de toutes sortes, des persécutions dirigées contre les docteurs et les jurisconsultes et, d'une façon générale, contre tous les personnages réputés pour leur valeur ou leur piété. Elle contribua puissamment à l'attiédissement de la foi au sein des populations les plus fidèles à l'islanisme et, parmi les autres, au retour aux pratiques du culte animiste. Elle prit fin vers 1060, mais ce fut pour être remplacée par la domination des rois bambara de Ségou sur le Niger et du Kaarta plus à l’ouest, lesquels étaient de farouches soutiens du paganisme, en sorte q’ue la régression de la religion musulmane ne fil que s’accentuer.

Vers 1775, la situation de l’Islam dans le Soudan occidental était revenue, à peu de chose près, au point où elle se trouvait sept cents ans auparavant, lors de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier mouvement de conversion.

Une réaction se produisiUalors. Comme la grande islamisation des xv° et xvi® siècles, cette réaction fut d’origine purement indigène. Elle eut pour point de départ l’ancien Tekrour, c'est-à-dire le Foula Sénégalais, et pour animateurs des Toucouleurs de la fraction torodo. Elle se manifesta d’abord au Fouta Sénégalais môme, par la victoire remportée en 1776 par les Toucouleurs musulmans sur les Peuls païens, l'établissement d’une monarchie théocratique et la conversion forcée à l’islamisme d’un très grand nombre de Peuls. Vainqueurs et vaincus parlant la même langue, le fait de pratiquer désormais le môme culte les lia davantage et cette circonstance ne fut point sans faciliter l'extension du mouvement aux autres régions de langue peule du Soudan, notamment au Fouta Diallon dans la Guinée, au Massina et au Liptako dans la zone nigérienne, à TAdamaoua dans le Sud du Tchad ; dans ces diverses provinces surgirent des réformateurs, tel Sékou Hamadou au Massina en 1810. qui épurèrent et consolidèrent la foi de leurs compatriotes déjà musulmans et imposèrent l'Islam à ceux qui l'avaient rejeté ou ne l’avaient pas adopté encore.

Cependant l’extraordinaire fortune de deux prophètes toucouleurs, nés l’un et l'autre au Fouta Sénégalais, devait donner à ce regain d'islamisation une importance bien plus considérable.

Le premier, Ousmàn Fodio. parti vers 1800 du Sénégal pour se rendre à La Mecque, reçut au Liptako une députation de bergers peuls du Gober, qui se plaignirent à lui des vexations dont ils étaient l'objet de la part du roi de cette province haoussa. Ousmàn ne cherchait qu’un pré- * texte à prêcher et à mener la guerre sainte : il le trouva dans le fait que les Haoussa, plus ou moins convertis à l'islamisme au temps de Yaskia Mohammed Ier, étaient depuis retournés au paganisme. Ii rassembla une armée, chose toujours facile en Afrique à qui promet de fructueux pillages, marcha contre le Gober et les autres royaumes haoussa. s'empara successivement de chacun d’eux et fonda, du moyen Niger aux sources de la Bénoué, l’empire dit de Sokoto. à l’intérieur duquel il ne toléra pas d’autre religion que celle de Mahomet.

Le second, El-Hadj Omar, au retour d'un pèlerinage aux villes saintes, rêva, vers 1848. de constituer un grand Etat musulman sur les ruines des royaumes mandingue et bambara. Do Dinguiraye, sa première capitale, il se porta tour à tour sur Nioro. sur Ségou et sur le Massina. et, lorsqu'il mourut, en 1864, il laissait à ses fils un vaste empire, fort hétérogène d'ailleurs, dans lequel l'islamisme, sous l'aspect de la secte tidjaniste. constituait en quelque sorte la religion d’Etat.

Un autre conquérant d'origine différente, le

Mandingue Samori, essayait un peu plus tard ( 1 880-1 8 ‘ > S) . du haut Niger à la Vol ta Noire, une tentative analogue qui n'eut que des résultats éphémères et que, seules, des raisons d’ordre chronologique autorisent à ajouter eu annexe au mouvement toucouleur. On peut en dire autant de l’équipée de Habah. <|ui. parti du Soudan Egyptien en 1878. promena ses bandes du Nil au Tchad jusqu'en 1900. semant d'ailleurs sur son passage la dévastation et la mort plus encore qu'il ne propagea la religion musulmane.

Le mouvement toucouleur et l’action de ees divers conquérants auraient eu sans doute des résultats beaucoup plus considérables et plus durables " ils ne s'étaient heurtés à la prise de possession, par des nations européennes, de la totalité des provinces soudanaises. En 1881. le Foula Sénégalais était annexé à notre colonie du Sénégal; de 1890 à 1893. le général Archinard enlevait aux successeurs d El-Hadj Omar les différentes contrées qu’avait conquises celui-ci; en 1897, le liaguirmi acceptait le protectorat français; en 1898. Samori était fait prisonnier; vers la même époque, le Foula Diallou se soumettait aux autorités françaises et les troupes britanniques pénétraient en maîtresses au Kordofan et au Darfour; en 1900. après la défaite et la mort de llabab. l'ancien Etat du lîornou était partagé entre l'Angleterre, la France et l'Allemagne; en 1901, Sii Frederick Lugard prenait possession, au nom de la Grande-Bretagne, de l'empire de Sokoto et procédait à sa dislocation; en 1911 enfin, le Ouadaï était conquis par nos armes.

Au fur et à mesure de la substitution d une domination européenne à celle des grands Etats noirs musulmans, la plupart des populations (pii avaient, bon gré mal gré, subi l’influence islamisatrice des conquérants toucouleurs ou autres rejetèrent en partie la religion de Mahomet pour revenir à l'animisme. Ce retour aux vieilles croyances et aux pratiques ancestrales eût été bien plus général encore si. par suite des nécessités politiques et d’une conception, plus opportuniste que profonde, des besoins de l'heure, les autorités coloniales tant fiançaises qu’anglaises n’avaient favorisé l'islamisme en prodiguant à ses ressortissants drs marques de confiance et des témoignages honorifiques dont elles se montrèrent beaucoup plus parcimonieuses vis-à-vis des païens. Ainsi le résultat, assez inattendu, de T occupation du Soudan par des nations chrétiennes fut de contribuer à ralentir le mouvement de désislamisatiou (pii avait commencé à se dessiner spontanément et d’amener de nouvelles et importantes conversions à l’islamisme parmi des peuples qui. jusqu’alors, s'étaient toujours montrés rebelles à la propagande musulmane.

Si i on voulait résumer en quelques lignes l'histoire de i'islamisation des Noirs africains, on pourrait dire qu’elle s’est manifestée à quatre reprises ; d’abord au xie siècle, d’une façon restreinte mais tenace, par l’action violente de conquérant" étrangers d’origine berbère ; puis, aux xve et xvie siècles dans l'ouest et le centre, aux \vn°

RBXSE: X2MENT5 COLONIAUX. — 1:'.

et xvme siècles dans l'est, d'une manière beaucoup plus étendue, par l'action purement indigène, à lu fois politique et guerrière, de fondateurs d’Etats ou de dynasties ; ensuite, aux xvme et xix° siècles, d’une façon également étendue mais éphémère, par Faction uniquement militaire de conquérants indigènes; enfin, à la période con temporaire, d’une manière pacifique, lente, mais continue, par l’action le plus souvent inconsciente des nations chrétiennes installées en Afrique.

Entre la première de ces époques et la suivante, il y a eu stagnation; entre la seconde et la troisième, comme à la fin de celle-ci, il y a eu régression. Actuellement, la France et l'Angleterre ayant pris plus exactement conscience des réalités, s’étant rendu compte de l'importance et de la force de l’animisme nègre, comme aussi des résultats obtenus par les missionnaires chrétiens en dehors du domaine islamique, étayant adopté une politique de stricte impartialité en matière religieuse, il y a tendance à ce que la progression de l'Islam se limite à quelques conversions individuelles amenées par la seule influence de l’exemple ou du contact de musulmans indigènes, ou encore par les exhortations de musulmans arabo-berbèros du Sahara ou de l'Afrique du Nord.

L'étude du passé nous montre que l’islamisation des Noirs a été de tout temps d'autant plus effective qu'elle a eu des Noirs pour agents, qu’elle a été d'autant plus profonde et tenace chez les individus qu'elle a été opérée par la persuasion, mais d’autant plus importante parmi les masses qu’elle l a été par la violence. Elle nous montre aussi que l’islamisme n'a jeté des racines solides qu’au sein des populations urbaines et dans les classes nobles ou lâches de la société, tandis que les populations rurales, les prolétaires et les pauvres s’y sont montrés réfractaires. 1711e nous montre enfin que, là où l’islamisation parait être le mieux et le plus anciennement implantée, elle ne résiste pas à certaines révolutions économiques et sociales, principalement à la transplantation des familles musulmanes de la ville à la campagne.

Résultats de l'islamisation dans les sociétés noires.

Examinons maintenant quels paraissent avoir été les résultats de l’islamisation, aux divers points de vue politique, social, moral et intellectuel, dans les sociétés noires qui ont adopté, dans une mesure plus ou moins générale, la religion de Mahomet.

A cet égard, comme pour ce qui est de l’importance numérique de l’élément musulman chez les nègres d’Afrique, il règne une opinion courante dont il convient de se méfier, attendu qu’elle est basée surtout sur l'ignorance de ce que sont les sociétés noires non islamisées. On admet facilement a priori que celles-ci ne se composai! que de sauvages et. naturellement la com a1' U-

BULLETIN 1)U COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

son posée de cette manière est toute à l’avantage des autres.

Celle méconnaissance des sociétés animistes, de leur constitution et de leur caractère véritable peut s’expliquer aisément. Nous sommes tous plus ou moins familiarisés avec la civilisation musulmane, qui a été depuis longtemps étudiée à fond et au contact de laquelle beaucoup d’entre nous ont vécu, en Algérie, par exemple, tandis que ce n’est que depuis une époque très récente que la civilisation proprement nègre, ou, si l’on préfère, la civilisation des Noirs de religion animiste, a commencé d’être l’objet d’études raisonnées et objectives ; cette religion elle-même est encore ignorée de la plupart des auteurs les plus réputés en matière d’etlmographie africaine elle plus grand nombre des Européens vivant au milieu des nègres qui la pratiquent n’en ont observé que les côtés les plus extérieurs, lesquels n’en sont fréquemment que des déformations.

Aussi, lorsque nous constatons, dans une société noire musulmane, l’existence de quelque trait de mœurs qui nous parait digne de louange et qui est l'indice d'un degré de civilisation relativement avancé, nous sommes inconsciemment i entés d’en attribuer l’origine, et par conséquent le mérite, à l'islamisation de cette société. C’est ainsi que beaucoup ont fait gloire à l’islamisme, comme s’il en était l’auteur ou la source, de l’organisation remarquable des vieux Etats de Ghana, du Mali et du Songoï, ou de celle, moins grandiose assurément, mais cependant comparativement forte. d'Etats musulmans noirs modernes.

Or, neuf fois sur dix, les faits qui, soit dans le passé soit dans le présent, ont ainsi retenu notre attention étaient, non pas des gains de l’Islam, mais le résultat de la persistance d’une vieille coutu me préislamii pie .

L'Etat de Ghana, nous le savons, n’a pas survécu à son islamisation par les Almoravides, en ce sens qu'il s’est démembré à ce moment et à celte occasion. Son organisation en tout cas, telle qu’elle nous a été révélée par les historiens et géographes arabes et spécialement par El-Bekri, a été étudiée par eux à l’époque où le roi, le gouvernement et le peuple étaient encore païens. Elle ne saurait donc, en tout état de cause, être considérée comme d’importation musulmane.

Or, c’est cette même organisation politique que les informateurs d’El-Bclui avaient observée dans le royaume païen de Ghana, qu’Ibn Batouta a observée lui-même, trois cents ans plus tard, dans le royaume à demi musulman du Mali. C’est la même encore que le pieux maliométau Mohammed Ier rétablit-, à la fin du siècle suivant, dans son empire de Gao. C’est la même enfin qui, depuis le .xi8 siècle jusqu’à nos jours, a persisté dans le royaume mossi de" Ouagadougou qui, lui, n’a jamais été touché par l’islamisme.

Il serait à coup sur erroné, dans ces conditions, d’attribuer à l'islamisation l’aptitude qu’oni montrée, à toutes les époques, les Noirs du Soudan à se constituer en Etats réellement solides et de bon

fonctionnement. En fait, dans toutes les région.' de l’Afrique subsaharienne, il a existé de tout temps, avant et après l’islamisme, en dehors de lui comme sous son égide, des Etais pareillement organisés, selon les mêmes principes fondamentaux, avec des étiquettes de cour identiques, des charges ministérielles analogues, des assemblées délibératives similaires, et, sous la réserve d’étendues territoriales différentes et de durées variabtes. rien d’essentiel ne distingue les anciens empires mandingue ou songoï. dont les souverains étaient musulmans, et les petits royaumes ouolofs, dont les chefs le sont, de l’ancien empire païen de Ghana ou des anciens royaumes païens de Goumassie, d’Abomcy, du Bénin, du Congo, du Monomatnpa. ni des royaumes païens actuels de l’Abron, du Gomma, du Bergo, du Yalcnga, de Ouagadougou, etc.

En réalité, il n'a existé dans l’Afrique noire, à ma connaissance, que deux Etals dignes de ce nom dont il' soit possible de dire que leur constitution fut proprement et uniquement musulmane : celui du Foula Sénégalais, au temps de la domination des almami toucouleurs et celui du Foula Diallon. Il est à remarquer, soit dit en passant, qu'ils figurent parmi ceux qui ont été le plus fréquemment troublés par des révolutions et des guerres civiles, le premier surtout.

Les Etats musulmans ont-ils au moins duré plus longtemps que les autres? 11 ne le paraît pas. L’empire de Ghana comptait, nous disent les traditions locales, vingt-deux rois successifs au moment de l’hégire, c’est-à-dire en 622 de notre ère, ce qui, à la faible moyenne de dix ans par règne, lui aurait fait alors déjà plus de deux cents ans d’existence; il en comptait donc au moins six cent cinquante lorsqu'on 1076 il fut islamisé et, à la suite sinon en conséquence de son islamisation, démembré. Le royaume mossi de Ouagadougou date vraisemblablement du xie siècle, comme je le disais plus haut, et il dure encore, et son souverain actuel appartient à la même dynastie que son fondateur Oubri; il compte donc neuf siècles d’existence, ce qui est respectable, et il est encore en pleine vitalité, puisqu’il a résisté à l'occupa tion française et l'a acceptée sans pour cela subir de modification appréciable dans son fonctionnement. L'autre royaume mossi, celui du Yatenga. est sans doute un peu moins ancien, ce qui ne l'empêche pas d’être aujourd'hui vieux de plus de huit cents ans. Pour ne citer qu'un exemple d'Etat païen de plus minime étendue, le royaume du Dahomey existait déjà au xvue siècle et comptait pour le moins deux cent cinquante ans lorsqu'il fui annexé par nous en 1894 : combien aurait-il pu durer encore si nous n’étions pas intervenus ! De même le royaume bambara de Ségou. même si on ne le fait pas remonter au delà de 1660. date probable de l'avènement du roi Biton, comptait deux siècles d’existence lorsqu’il fut conquis par El-Hadj Omar : sans l'intervention musulmane, il est vraisemblable qu'il eût vécu longtemps encore.

Voyons maintenant ce que nous savons, non pas des Etats musulmans, le mol serait inexact.

RENSEIGNEMENTS COLONI A U X

mais des Etats gouvernés par des princes musulmans. Le royaume du Mali nous est connu à partir du xi° siècle, époque à laquelle vivait le premier de ses souverains maliométans, mais, en fait, il ne fut constitué que vers 1235, à la suite de la victoire de Soundiata sur Soumangoarou. Parvenu à son apogée environ un siècle plus tard sous le règne de Gongo Moussa.il fut amputé de toutes ses provinces septentrionales par les rois du Songoï, le sonni Ali et Yaskio Mohammed, de 1468 à 1508, pour être réduit presque à néant en 1670 par le roi bambara Biton. On peut donc dire qu’il vécut environ deux cent soixante-dix ans et végéta ensuite durant cent soixante-deux ans : nous sommes loin de la durée des royaumes mossi.

Le Songoï ou Etat de Gao mena une existence obscure du vu0 au xi° siècle, sous des rois païens, et du xie au xv* sous des rois musulmans : celte période, connue on le voit, se décompose en deux parties égales. Il ne commença à faire figure de grand Etal que sous le sonni Ali, à partir de 1468, date ïi laquelle ce prince conquit Tombouctou. J'ai rappelé plus tiaul qu’il fut anéanti en 1591 par Djouder et ses fusiliers ; il n’avait en réalité duré, en tant qu’empire, qu’un peu plus d’un siècle.

Le Bornou, par contre, eut une existence plus longue. Constitué d’abord au Kanem, à une époque inconnue, sous l’autorité d’une dynastie païenne, il n’entra dans l’histoire qu’au xie siècle, époque probable de la première apparition de l’Islam sur sou territoire. Il avait vraisemblablement déjà plusieurs centaines d’années lorsque, vers 1 194, la dynastie païenne fut renversée par un prince musulman qui prit le litre de mai et fut l'ancètre de toute une lignée de souverains. Celle-ci demeura jusqu’en 1846 sur le trône . qui, à la fin du xiv siècle, avait été transporté du Ivauem au Bornou proprement dit par le mai Omar. Une troisième dynastie, musulmane comme la précédente, et issue du fameux Mohammed El-Aminc, dit le Kanémi, régna de 1846 à 1893, fut dépossédée du pouvoir par Itabah, puis eu fut investie de nouveau en 1900 par l’autorité britannique, après la défaite de Itabah par le commandant Lamy; elle détient aujourd'hui encore les rênes du gouvernement dans un Bornou territorialement amoindri. Voilà donc un Etal vieux de plus de mille ans et dont les destinées sont, depuis 728 ans, confiées à des princes musulmans. Il occupe, du côté islamique, la même situation à peu près que le royaume de Ouagadougou du côté païen.

Je pourrais mult iplier les points de comparaison sans qu’il en résulte aucune modification aux conclusions qu’il convient de tirer des exemples précédents. Ces conclusions peuvent se formuler ainsi : l’Islam n’a pas été, en général, un élément de faiblesse politique pour les Etals noirs dans lesquels il s’est introduit, mais il n’a pas été davantage pour eux un élément de force ; des Etats que l’Islam n’a jamais touchés ont duré aussi longtemps que des Etats islamisés et. s’il était permis d’établir une différence, elle serait plutôt à l’avantage des premiers.

Si l'on poussait [dus à fond l’examen des condi- !

tions dans lesquelles se sont maintenus les plus solides de ces divers Etats, on observerait que c’estdans les Etats musulmans que les révolutions, les luttes de partis, les changements dynastiques et les guerres civiles se sont manifestés le plus fréquemment et ont apporté le plus de troubles, sans doute à cause de l’essor pris par l'initiative individuelle sous le couvert des conceptions islamiques et à cause de ramoindrissement qui en est résulté du bloc collectif et du respect des traditions. L’histoire des as /cia de Gao et celle des mai du Ivanem-Bornou nous fournissent à ce sujet des exemples très caractéristiques.

Quant aux Etats soudanais qui ont été créés de toutes pièces par des musulmans, ils sont extrêmement peu nombreux. L’on n’en rencontre aucun antérieurement au xvm9 siècle. Je ne veux pas dire par là qu’il n’y ait [ms eu avant cette époque des empires et des royaumes noirs gouvernés par des princes maliométans : j’en ai cité un certain nombre rentrant dans cette catégorie; mais tous avaient été fondés et organisés par des animistes et sur le mode animiste, avaut d’être administrés par des musulmans. Vers la fin du xvmc siècle apparurent pour la première fois des essais de monarchies théoc.ratiques d’origine et de caractère essentiellement islamiques, celles du Fouta Sénégalais et du Fouta Diallon ; mais il ne semble pas y en avoir eu d’autres et elles ne donnèrent point des résultats brillants au point de vue proprement politique. Ce n’est qu’au xi.\° siècle que se créèrent des Empires militaires fondés par des conquérants musulmans sur les débris de multiples Etats païens, tels que ceux d’Ousmàu Fodio, d’El-Hadj Omar, de Samori, de Itabah. Tous ont été détruits par 1 intervention européenne, trop peu de temps après leur création pour qu’il soit possible d’affirmer ou de nier qu’ils eussent été viables dans d’autres circonstances, Cependant le premier, qui a eu tout un siècle à sa disposition pour se développer à sa guise, était bien désagrégé lorsque la simple apparition des troupes de Sir Frederick Lugard, en 1904, a suffi à le faire tomber en poussière, (*n même temps que se redressaient, bien vivants, les anciens royaumes haoussa aux dépens desquels s’était fondé, eu 1801, l’empire musulman d’Ousmàn Fodio. Quant à El-Hadj Omar, il s’était contenté d’adopter, à Ségou et à Nioro. l’organisation des Etats bambara auxquels il s’était substitué, et à Bandiagara celle, beaucoup plus rudimentaire, de l’ancien royaume peul du Massina. Samori et Itabah étaient des guerriers, non des organisateurs, et ni l’un ni l’autre ne surent faire des Etats des pays qu’ils avaient conquis.

A examiner les choses froidement et sans aucun parti pris, l’on est amené à dire que les résultats do l’islamisation des sociétés noires se réduisent à néant en matière politique. Assurément, ce serait aller trop loin que d’affirmer qu’ils ont été néfastes ; ils oui pu l’être parfois, dans la pratique, mais alors ils l’ont été du fait de la personne de l’islamisateur ou du conquérant, non du fait de la religion que celui-ci apportait avec lu'. Je ne prétends donc aucunement que l’Islam ait nui à la

RULLETIN DU COMITE DE 1/A F R I QU E FRANÇAISE

constitution d'Etats noirs solides et durables; je constate seulement qu'il 11e lui a été d’aucune aide. L’histoire est là. d’ailleurs, pour nous montrer que les Noirs ont su. en dehors de l’Islam, bâtir des édifices politiques tout aussi bien organisés que les autres et au moins aussi solides, de môme qu’elle nous montre que les meilleures institutions (les Etats islamisés provenaient de l'époque anléislamique.

Au point de vue social, l’influence de l’islamisation n’a jamais été profonde chez les Noirs considérés dans leur ensemble. Ceux-ci, en effet, sont si fortement attachés à leurs coutumes ancestrales qu’ils ne les abandonnent point quand ils changent de religion. Ils adaptent les nouveaux dogmes aux anciennes institutions au lieu d’adapter celles-ci à ceux-là. En fait d’ailleurs, et sauf quelques exceptions individuelles, le Noir qui se convertit à un culte quelconque ne change pas de religion à proprement parler ; il se contente de superposer de nouvelles croyances et de nouvelles pratiques aux croyances et aux pratiques anciennes.

L’on a coutume de dire que, dans l’islamisme, le droit civil ne se dissocie point du droit canonique, tous deux étant du reste le plus souvent confondus dans le Coran. Ceci est exact pour autant que l’islamisme est adopté ou professé par des populations qui, du fait de leur race et de leur milieu, possèdent une civilisation identique ou analogue à celle qui a inspiré le Coran, c’est-àdire à la civilisation sémitique. S'il s’agit de musulmans persans, turcs, chinois, nous voyons qu’une distinction est établie en fait, sinon en théorie, entre les coutumes inhérentes à la civilisation propre de chaque peuple et les préceptes purement religieux : ils se sont fait musulmans, mais ils sont demeurés Persans, Turcs ou Chinois. On a beau parler de la civilisation musulmane comme constituant une unité, il y a en réalité autant de civilisations musulmanes qu’il y a de peuples musulmans.

Comment, à [dus forte raison, voudrait-on que les Noirs, qui ont des traditions sociales et familiales si différentes de celles des Asiatiques et même des races de l’Afrique méditerranéenne, et dont l’existence et l’équilibre sont liés, en quelque mesure, au maintien de ces traditions, les rejettent délibérément sous le simple prétexte que, pour des raisons d'ordres divers, souvent par crainte de la mort ou de l’esclavage, parfois par intérêt personnel ou par orgueil, ou encore par besoin de suivre la mode, ils ont accepté de proclamer qu'il n’y a pas de divinité hors du Dieu unique, et que Mahomet est l’envoyé de Dieu?

Car c'est à la proclamation, plus ou moins consciente d'ailleurs, de cette formule indispensable, augmentée le cas échéant de la pratique de quelques rites extérieurs, que se réduit, les trois quarts du temps, l'islamisme des nègres. Ceux d’entre eux qui en savent davantage, qui connaissent à peu près exactement en quoi consiste l’Islam, forment une exception ; si l’on ne faisait entrer qu’eux

dans les statistiques destinées à nous renseigner sur le nombre des Noirs islamisés, ce nombre se trouverait réduit à une proportion beaucoup plus infime que celle que j'ai indiquée plus haut.

Les indigènes de l’Afrique noire sont essentiellement collectiviste, et subordonnent complètement les droits et les intérêts de l'individu à ceux d’une collectivité représentée, en l'espèce, parce qui est pour eux la famille, c’est-à-dire l’ensemble des descendants groupés ensemble d’un ancêtre commun ou d’une aïeule commune. Toutes leurs coutumes relatives au régime foncier, au mariage, à l’attribution des enfants et des successions découlent de cette conception, laquelle s’allie très étroitement au dogme de leur animisme et au double culte, unifié d’ailleurs, des mânes humains et des esprits de la nature, mais se concilie fort malaisément avec le dogme islamique et les préceptes du Coran. C’est là, aussi bien, la principale raison pour laquelle ils se laissent si difficilement convertir à l’islamisme, contrairement à ce que se figurent les personnes mal informées, chaque fois qu’ils ne sont pas sortis de leur milieu normal et des habitudes de vie héritées de leurs lointains ancêtres.

Si c’est un individu qui se fait musulman, résultat ordinaire de la conversion par l’exemple ou la persuasion, il est, de ce seul fait, rejeté hors de la société à laquelle il appartenait auparavant : il devient un étranger. Si c’est un groupe qui se convcrtiten bloc, ce qui n’arrive généralement que lorsque le facteur de la conversion est la violence, il n’adopte delà foi nouvelle que ce qui est nécessaire pour lui donner l’air d’être musulman, mais il conserve jalousement les coutumes sans lesquelles sa cellule sociale se trouverait brisée.

Il n’en est cependant pas ainsi dans les villes, qui, chez les Noirs africains, ont une vie à part cl se trouvent, à de certains points de vue, en marge de la société proprement dite, laquelle est essentiellement agricole et rurale. Aussi l’islamisme n’a-t-il guère gagné profondément que les villes dans l’Afrique noire, où il se présente sous l’aspect d’une religion presque exclusivement urbaine.

11 est bien manifeste qu'il a puissamment aidé à la formation de cités qui. sans lui, ne seraient que des juxtapositions de huttes ou de maisons. On conçoit difficilement un Tombouctou païen, ou un Dienné ou un Kano, Sans doute il existe eu Afrique des localités nègres relativement peuplées dans lesquelles l’Islam est inconnu : mais ces localités sont des agglomérations rurales, ce ne sont pas des centres urbains; ni matériellement, ni socialement, elles ne font figure de villes. Les villes proprement dites du Soudan, exception faite bien entendu de centres créés et vivifiés par l’activité européenne, ne comportent comme habitants permanents que des musulmans, et la grosse majorité de leur population professe l'islamisme. Mais il est à remarquer que le peuplement de la plupart de ces villes est, au point de vue ethnique, extrêmement hétérogène; il est constitué, pour une bonne partie, par des individus ou des familles qui, s’étant trouvés rejetés de leurs milieux sc-

cianx respectifs par suite de leur islamisation, ont éprouvé le besoin de se grouper pour se refaire ensemble un nouveau milieu social. Naturellement ils ont mis en commun la seule chose pii les appariait les uns aux autres, à savoir leur islamisme, et c'est ainsi que ce qui avait élu dans leur milieu primitif et normal, un facteur de dissociation, est devenu au contraire un facteur puissant et fécond d'association urbaine.

Cette tendance de l’islamisme noir à créer des villes et à les faire prospérer est en quelque sorte le corollaire de l'inaptitude de l'animisme noir à concevoir une autre société humaine que la société rurale. De même que l'Islam ne parvient à faire des prosélytes que tout à fait exceptionnellement parmi les agriculteurs nègres, de môme l'élément commerçant de la population indigène, qui a besoin pour se développer d'un marché achalandé et par conséquent d une ville, embrasse très facilement. naturellement même, l’islamisme. Une fois devenu bourgeois en même temps que musulman-il s’enrichit, acquiert des loisirs, éprouve le besoin de s’élever dans la hiérarchie sociale, étudie l’arabe et devient une pépinière d intellectuels. Ainsi se sont formés de véritables foyers de science et de littérature, comme Tombouctou, Dienné. Ka.no et autres cités soudanaises, (pii sont en même temps des villes commerçantes et industrieuses et (pii, bien certainement, n auraient jamais eu ce double caractère sans l'introduction d'une religion qui a apporté avec elle l’écriture.

Pour me résumer, je dirais volontiers qu'au point de vue social l’islamisme a eu, dans l’Afrique noire, une influence considérable et certainement heureuse sur la population urbaine, plus qu’une influence même, puisqu'il a contribué à créer cette catégorie de population, mais qu'il n'a eu aucune influence appréciable sur la classe agricole, laquelle. il convient de ne point l’oublier, constitue à peu près les six septièmes de la population noire totale du Soudan et les quatre-vingt-quinze centièmes de la population noire totale de l'Afrique.

La société noire antéislamique, déduction faite des esclaves proprement dits, comprenait une classe de seigneurs féodaux, une classede paysans libres, une classe de serfs agraires, et des castes de chasseurs, de pêcheurs, d’artisans, de musiciens et de pseudo-poètes qui vivaient dans l'ombre des trois classes ci-dessus énumérées et principalement de la première. Elle* n’avait pour ainsi dire pas de marchands si* livrant exclusivement au commerce et en faisant leur état, et elle ne possédait pas de classe bourgeoise ni de professions proprement intellectuelles.

L’islamisme, là où il s’est fortement implanté, a transformé cette société, en ce sens qu’il a fait naître, à côté d’elle sinon dans son sein, une classe bourgeoise comportant des marchands et des intellectuels.

J’ai souvent entendu dire qu’il avait eu d’autres résultats sociaux, notables et heureux, qu’il avait atténué les méfaits de la polygamie et de l'escla-

vage et qu’il avait apporté dans les relations des Noirs entre eux plus de dignité et de courtoisie. Il ne m'apparaît pas que, sur aucun de ces trois points, il ait eu l'influence que d’aucuns lui prêtent .

Pour ce qui est de la polygamie, je <ais bien que la loi musulmane limite à quatre le nombre des épouses légitimes, tandis ({ue la coutume locale, chez tousses Noirs africains, ne fixe aucune limite à ce nombre. Mais, d'une part, la loi musulmane autorise l’entretien d’autant de concubines que l'on veut et il n’y a pratiquement guère de différence entre un Noir pourvu de quatre épouses et de seize concubines et un autre Noir nanti de vingt femmes légitimes. D’autre part, chez les nègres musulmans comme chez les nègres animistes. la polygamie — irrégulière ou régulière — est un luxe que peu de gens peuvent se permettre, puisque, chez les uns comme chez les autres, la coutume a persisté d'imposer à l’époux ou à sa famille le soin d'indemniser, pécuniairement ou autrement, la famille de chaque épouse. Seuls les riches, quelle que soit leur religion, ont plusieurs femmes et, les riches formant la minorité en Afrique aussi bien qu’àilleurs, la plupart des Noirs sont monogames par nécessité, les païens comme les autres.

Je sais également que la loi musulmane interdit do réduire un musulman en esclavage. Il s'ensuit que. dans une société entièrement islamisée, il ne saurait y avoir d’esclaves. Telle est au moins la théorie. Mais eu pratique, à moins de supposer (pie cette société islamisée habite une lie dont elle ne puisse sortir et à laquelle personne 11e puisse aborder, il faut bien admettre qu’elle vivra au voisinage d’autres groupements humains qui, eux, ne seront pas tous mahométans : c’est le cas des sociétés noires musulmanes, dont nous savons qu’elles se sont signalées en général par un trafic de chair humaine bien plus intense que les sociétés noires païennes, exception faite de celles de ces dernières qui, durant les siècles passés, ont été excitées à la chasse à l’homme par les négriers européens. Les princes noirs musulmans passaient la moitié de leur temps, sous le fallacieux prétexte de faire la guerre sainte, à conduire des razzias sur ceux de leurs sujets ou de leurs voisins — (J ils étaient nombreux — qui ne professaient point l'islamisme, dans le but de ramasser des esclaves qu'ils employaient à leur service, on échangeaient sur place contre des armes, des munitions, des chevaux, des vivres, ou expédiaient-à travers le désert aux trafiquants de Berbérie ou d Egypte. Souvent même, il leur arrivait de décider (pic telle population, quoique notoirement musulmane, était hérétique et, ayant ainsi justifié la guerre qu'ils lui déclaraient, iis ne se gênaient pas pour la réduire, clip aussi, en esclavage.

En ce qui concerne la dignité et la courtoisie, t on ignore trop généralement que les Noirs réputés les plus frustes rendraient des points à bien des peuples d'Europe sous le rapport du savoir-vivre, de la politesse et des bonnes manières. Certes, il y a chez eux comme chez nous des gens sans éducation.

BULLETIN DE COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

mais ceux-là soûl colés comme tels el ne font pas école, d’autant qu'ils appartiennent le plus souvent aux classes de la société considérées comme inférieures. Les voyageurs qui onteu le loisir d’observer de près les cours des rois nègres même les plus infimes savent combien l’étiquette de ces cours est formaliste el compliquée. Ceux qui on! simplement rencontré des paysans noirs se croisant sur un sentier savent combien leurs formules de salutation sont longues et variées et avec quel scrupule ils observent tous les rites imposés par l’usage. Les nègres n’avaient donc pas besoin de devenir musulmans pour introduire parmi eux des habitudes de dignité et de courtoisie : ils les possédaient longtemps sans doute avant l’hégire; elles leur sont aussi naturelles que le boire el le manger et. sauf que les formes extérieures varient et que le nom d’Allah remplace, dans les souhaits échangés, ceux de la Terre ou du Ciel, je n’ai jamais remarqué à cet égard aucune différence profonde entre mulsulmans et animistes,

.l’en viens maintenant à l’influence qu'a pu avoir l’islamisation- chez les Noirs, non plus sur l'Etat ou la société, mais sur les individus euxmèmes.

Ici le résultat de l’islamisation est réel el manifeste à bien des points de vue. Non pas quelle ail rendu ou puisse rendre bons tes gens qui étaient ou sont mauvais : aucune religion, à mon humble aA’is. ne saurait réaliser un tel prodige. Tout au plus certaines ont-elles tendance à pousser leurs ressortissants à dissimuler leurs vices ou leur méchant caractère sous les dehors d’une piété aimable et onctueuse, et peut-être l'islamisme, dans la transformation extérieure qu i! opère chez certains Noirs, u 'échappe-t-il pas totalement à celte tendance: mais un tel résultat, s’il se produit, ne saurait être classé à son actif, car il reviendrai! à ajouter un vice nouveau, l’hypocrisie, à ceux dont les islamisés étaient affligés déj ï avant leur conversion .

Fort heureusement . il y a autre chose. Si l'Islam n'a pas réussi à doter ses adeptes de vertus nouvelles, il a certainement contribué à développer, chez beaucoup d’entre eux, les facultés intelîecluel les. Comme j’y faisais allusion tout à l'heure, il a apporté'l ecrilure à des hommes qui ne la connaissaient point, en même temps que le goût de l’élude d'une langue étrangère, l’arabe, et des livres religion* ou autres rédigés en celle langue. A la vérité, tous les Noirs musulmans ne savent pas lire ni écrire les signes de l'alphabet arabe et ilen est moins encore qui soient capables de comprendre un ouvrage écrit en arabe ou, à plus forte raison, d'en composer un eux-mêmes. Pourtant le nombre des lettrés est bien plus élevé chez eux qu'on ne se l’imagine en général et. même en dehors des villes possédant un véritable enseignement musulman, il n’est pas / are de rencontrer des mahométans noirs capables de lire et d’interpréter un texte arabe et de correspondre en celle langue. Nous connaissons des chroniques, des ou-

vrages d'exégèse, des dissertations théologiques ou canoniques, des poèmes, qui ont pour auteurs des Noirs du Sénégal, du Foula Diallon. de Tombouctou, de la Nigeria, du Horaou, et qui ne sont point indignes de figurer parmi les productions moyennes de la littérature arabe.

De plus, l'Islam a rendu, à l’ensemble des Noirs qu’il a gagnés à lui, un inestimable service matériel et moral en les préservant de l’alcoolisme. Je n'irais pas jusqu’à dire qu’aucun nègre musulman ne fail usage de liqueurs fermentées : dans l’Afriqne noire comme partout, il se trouve des gens qui n’observent pas scrupuleusement tous les préceptes de leur religion. Cependant les Noirs, habitués aux interdictions magico-religieuses qui abondent chez les animistes* et dont l’observance les gène fréquemment sans qu'ils songent à la possibilité de les enfreindre, étaient mieux préparés que d’autres à se plier à l’interdiction des boissons alcooliques. De fait, il est notoire que l'usage de la bière de mil, si répandu au Soudan parmi les païens, est a peu près inexistant, dans la même contrée, chez les vrais musulmans ; il en est de même du Ain de palme dans les régions où se recolle ce produit, comme des liqueurs de traite là où elles ont pénétré. Le Noir animiste qui boit de l'alcool représente la norme et il a d’indéniables propensions à transformer l'usage en abus, tandis «pie le Noir musulman qui en use est une exception.

Situation actuelle et future.

Si nous recherchons, quels sont les groupes ethniques de l’Afrique noire qui sont actuellement islamisés et quels sont ceux qui ont résisté à l'islamisation, nous constatons eeei.

Les Ouolofs et les Toucouleurs au Sénégal, les Sarakollé au Sénégal, en Mauritanie et au Soudan Français, les Songoï et Djerma au Soudan Français et au Territoire du Niger, les Kanouri- Kanembou au Territoire du Niger, en Nigeria et au Tchad, les Toubou ou Téda au Territoire du Niger H au Tchad, les Dioula dans la Haute-Vol ta, à la Cote d'ivoire el au Soudan Français, les Foula en Guinée Française, sont à peu près les seuls peuples noirs ou négroïdes, présentant quelque importance au point de A*ue numérique, qui soient islamisés eu totalité ou au moins en très grosse majorité. A l'exception des deux derniers, tous, on l’observera, ont leur habitat en bordure du Sahara et sont on relations fréquentes ou constantes aA*ec des Maures, des Touareg, des marchands et des « marabouts » originaires du Maroc, de la Tripolilainc, parfois de l'Egypte.

Chez les Denis proprement dits, disséminés du bas Sénégal au Ouadaï et de la lisière du Sahara au A'oisiuage de la forêt équatoriale, chez les Mandingues ou Malinké, répandus de la basse Gambie au liant Niger et au haut ltagoué. chez tes Soussou de la basse Guinée, chez les Mendé du Sierra-Leone et les Yaï du Libéria, chez les Sorko

ou Bozo du moyeu Niger, chez les Haoussa de la province de Zinder et de la Nigeria septentrionale, chez les Yorouba ou Nago du Dahomey et de la Nigeria du Sud, chez les Baguirmiens elles multiples tribus du Ouadaï, du Darfour et du Ivordofan, chez les Nouba de la vallée du Nil, chez les fractions bantou parlant le souahili qui gravitent autour de Zanzibar, l’islamisme existe dans des proportions variables, selon les régions et selon les classes sociales, sans l’emporter, sauf exceplions. sur le paganisme. Si nous prenons les Mandingues comme exemple, nous voyons qu’ils sont en général musulmans dans les gros centres urbains et animistes dans les villages agricoles ; ils sont même parfois musulmans et animistes lour à tour, selon les vicissitudes de leur habitat et de leur geure de vie. Et il en est à peu près de même des autres.

Quant au reste de la masse des populations noires, il ne renferme de mahomélans qu’à l’élat d’exceptions isolées, fort peu nombreuses dans la zone soudanaise et excessivement rares dans la zone équatoriale, la zone méridionale en étant complètement dépourvue.

C’est ainsi qu’à proximité des Ouolofs, les Sérèrt's el les Diola du Sénégal demeurent rebelles à l'islamisation : qu’entremêlés aux Sarakollé ou voisinant avec les Songoï el les Peuls, les Bambara ne se laissent pas entamer ; que la plupart des multiples populations, en général remarquablement denses, qui résident à l’intérieur de la boucle du Niger, Habé, Samo, Mossi, Gourounsi, Bobo, Sénoufo, Lobi, Dagari, Gourmantché. Soumba. Bariba, etc., sont entièrement animistes, ainsi que les montagnards du Baoutclii et les riverains de la Bénoué dans la Nigeria : qu’entre le Tchad et le Nil, des peuples foncièrement païens, comme les Sara, les Banda, les Zandé, les Momboultou, les Ghilouk cl bien d’autres, voisinent avec tics musulmans sans leur emprunter leur religion. A plus forte raison n’est-il [dus question d’islamisme dès qu’on aborde le domaine des tribus sylvestres ou côtières du Libéria, de la basse Côte d'ivoire, de la basse Côte d’Or, du bas Togo, du bas Dahomey, du bas Niger, du bas Cameroun, du Gabon ou celui des populations du Moyen- ^ôn go. du Congo Belge, des régions du Tanganika et du Zambèze et de toute l’Afrique méridionale.

I! résulte de ces constatations qu’il n’y a qu'une partie très restreinte du pays noir sur laquelle I empreinte musulmane se soit marquée fortement depuis une dizaine de siècles et ait persisté jusqu'à nos jours. En dehors de cette zone étroite, presque en entier riveraine du Sahara el nullement continue d’ailleurs, l'on ne rencontre, comme attribuables au domaine islamique, que des Ilots disséminés, urbains pour la plupart, de plus en plus rares et infimes à mesure que l'on s’éloigne vers le sud. Tant au point de vue ethnique qu’au point de vue géographique, il est une minorité de peuples et de contrées qui semblent incliner à l'islamisation et une majorité de peuples et de contrées qui s’y montrent réfractaires, souvent même délibérément hostiles.

Je ne reviendrai pas sur la proposition numériquement faible des musulmans par rapport aux animistes dans l'ensemble de l’Afrique noire : j’ai déjà suffisamment élucidé cette question. J’ajouterai seulement que cette proportion ne parait pas destinée à se modifier rapidement. La masse paysanne, profondément attachée à la terre et au collectivisme familial et par suile à l'animisme qui procède de cet attachement et le symbolise, continue à opposer la même résistance que jadis à des tentatives d’islamisation qui d’ailleurs, ne peuvent plus s’appuyer sur la force.

Pourtant il se produit chaque jour de nouvelles conversions à l’islamisme, principalement parmi les chefs, et aussi du fait (pie les villes, là comme chez nous, attirent de plus en plus les campagnards et que tout paysan noir qui transporte ses pénates dans une ville où fleurit l’islamisme a de grandes chances de devenir musulman.

Par contre, le phénomène inverse se rencontre également, [tour des motifs d’ordre social ou économique, et alors le musulman qui, de citadin, se transforme en rural échappe rarement à la loi impérieuse qui le ramène au culte de la terre et des esprits ancestraux.

En sorte que les conversions nouvelles se trouvent compensées en partie par des retours à l'animisme. D'autre part, dans les centres où le contact de nombreux Européens a produit des tendances à l'assimilation dans le sens européen, des individus, qui, dans un aul re milieu o i à une autre époque, se seraient faits musulmans, se fonl chrétiens ou bien veulent être des esprits forts et font litière de toute croyance religieuse, en gardant d’ailleurs leurs superstitions natives et en y ajoutant au besoin de nouvelles.

Ou voit aussi des seigneurs païens confier l'éducation de leurs enfants à des « marabouts » renommés. Mais on en voit également, mus par des motifs analogues, envoyer leurs enfants à l’école des missionnaires. Eu sorte que, si l’animisme perd sûrement ainsi des adeptes parmi les jeunes générations, ce n’est pas toujours au profit de l’islamisme.

Tout 'compte fait, il semble permis de dire que la religion musulmane progresse parmi les Noirs d'une façon continue, mais très lente et peu sensible. el qu'il se passera sans doute bien des années avant que les progrès réalises apparaissent d’une façon bien nette. Ainsi que je l’ai indiqué déjà, cette progression est attribuable en partie à la faveur que les autorités européennes témoignent aux musulmans et principalemenl aux personnages notables qui font profession d’islamisme. Mais, à cet égard, un revirement parait se manifester depuis quelque temps ; les chefs des colonies européennes et leurs collaborateurs, connaissant mieux l’animisme et se rendant compte de son importance, lui montrent plus de considération, de même que, constatant les résultats atteints par les missionnaires chrétiens, ils leur témoignent plus de bienveillance et d’encouragements : les gains de l'Islam s’eu trouvent diminués.

BULLETIN DU COMITÉ I

Mais il v a. suri oui depuis la récente guerre mondiale, d'autres fadeurs qui interviennent dans la diffusion parmi les Noirs de la foi musulmane. Je veux parler des choses qu’ont apprises plus ou moins vaguement, en Europe et dans le proche Orient, les indigènes de l'Afrique Occidentale ou Equatoriale que l'on y a envoyés en qualité de tirailleurs, et dont ils oui l’apporté des notions à leur retour dans leurs foyers. Ils ont vu et coudoyé quantité do musulmans de l'Afrique du Nord et de l'Inde, leurs camarades de combat ou de tranchées; ils ont entendu parler de l’éreclion d’une mosquée à Paris ; certains sont allés dans des pays où 1 islamisme est une puissance et ils n’ont pu y demeurer sans que leur soient parvenues quelques bribes des nouvelles relatives à l’autonomie de l'Egypte, à la constitution d'Etats indépendants au ltedjaz el ailleurs, au mouvement de révolte des Indes, aux’ projets d’alliance entre des nations musulmanes et la Russie soviétique contre les visées des puissances de l’Europe occidentale. Tout cela, à quoi il faut joindre le bruit fait par la victoire récente de Moustafa Kemal sur les Crées, a grandi l'Islam à leurs yeux et lès a conduits à le considérer, non seulement comme une religion décorative et partant attirante, mais aussi comme un moyen d'émancipation politique ou de résistance à la suprématie européenne.

Ces notions, qui échappaient totalement — et pour cause — aux contemporains de Va ski a Mohammed el même à ceux d'El-IIadj Omar, ont une portée dont il serait vain de chercher à dissimuler l’importance. Elles se répandent d’autant plus facilement parmi les indigènes de nos colonies africaines que nous distribuons l’instruction à un plus grand nombre d’entre eux et que nous leur facilitons ainsi le moyen d’échanger leurs idées à distance et de prendre connaissance de journaux et de brochures qu'ils comprennent généralement 1res mal, mais dont ils retiennent quelques phrases qui font travailler leurs cerveaux.

Le désert n'est pas une barrière infranchissable et, bien que le commerce traivf saharien ait diminué d'intensité depuis que des chemins de fer et des lignes de navigation mettent le Soudan en rapports avec l’Europe, il circule encore à travers le Sahara des caravanes qui transportent, avec quelques ballots d’étoffes el de marchandises diverses, des idées provenant de l’Egypte effervescente, de la Tripoli tainc eu révolte, de la Tunisie eu état d’excitation. Il faut tenir compte aussi des courriers d'Amérique, qui apportent aux nombreux Syriens établis au Sénégal et en Guinée des journaux publiés par leurs compatriotes d’outre-Atlantique ; ces journaux sont rédigés en arabe cl, quanti les Syriens les ont lus, les Noirs musulmans les leur empruntent volontiers. Ils y trouvent des articles dont les auteurs sont les uns chrétiens et les autres mahomélans. mais qui.

E L’AFRIQUE FRANÇAISE

étant tous écrits en arabe, ne peuvent, dans l’idée des lecteurs ouesUafricains, émaner que de musulmans et revêtent à leurs yeux une sorte de caractère sacré. Or chacun sait que ces articles sont remplis d'attaques violentes à l’égard des puissances de l'Europe occidentale et qu’ils exaltent en termes dithyrambiques le droit des peuples, et surtout celui des peuples orientaux, à se gouverner eux-mêmes. De l’autre côté du continent noir, pareille pâture est livrée aux avides appétits de nombreux lecteurs par la voie de Zanzibar et par celle du Nil.

Je ne m'illusionne pas sur la portée proprement musulmane de cetle propagande indirecte, beaucoup plus politique que religieuse. Sans doute ne gagnera-t-elle pas à l’Islam un grand nombre de néophytes de plus. Au reste, si elle ne devait avoir que cet effet, elle ne serait redoutable pour personne.

Ce qui mérite de retenir notre attention, ce n'est pas le pouvoir islamisateur, fort discutable après tout, qu’elle peut renfermer, mais bien l'état d’esprit qu’elle est de nature à faire naître ' parmi les musulmans noirs. Ces derniers ont toujours passé à bon droit pour être à ranger parmi les moins fanatiques de tous les musulmans et les plus accessibles aux possibilités* de progrès el aux idées modernes. C'est précisément cette particularité de leur islamisme qui nous autorise à craindre les résultats de tous ces bruits venus du dehors, de tous ces appels, nets ou déguisés, à l’indépendance, motivés par de soi-disant menaces dirigées contre l’Islam de la part des nations chrétiennes. Tous les musulmans noirs de l’Afrique se trouvant aujourd’hui, du fait des circonstances, être sujets de nations chrétiennes, indépendance pour eux ne peut guère signifier que rébellion contre l’ordre de choses établi.

Ici, je voudrais me placer très haut, bien audessus des préoccupations que me suggèrent mon patriotisme français et ma foi dans les destinées coloniales de mon pays. Je voudrais faire abstraction de ma nationalité et de moi-même et n’avoir en vue que les intérêts des populations noires qui font l’objet de cette brève étude. Si j’avais la certitude ou même si j’entrevoyais comme une probabilité que le rejet par elles de toute tutelle européenne dut leur assurer le bonheur, je ferais taire mes craintes. Mais, tout au contraire, j'ai la certitude absolue (pie cette émancipation serait pour elles le signal des pires désastres.

D’abord, si l'on peut estimer qu’elles seraient en état de conduire elles-mêmes leurs destinées dans le sens où elles les ont conduites au temps des empereurs mandingues ou songoï et selon les méthodes qu'ils employaient, il est bien certain qu’elles ne pourraient le faire dans le sens que suggèrent les organes avancés de l'Egypte ou de la Mésopotamie, selon des méthodes qu elles ne soupçonnent même point et d'après des idées auxquelles leur race a toujours été étrangère.

Ensuite, si la révolution éclatait dans l'Afrique noire au nom de 1 Islam, ce serait aussitôt la guerre allumée entre la fraction musulmane et

l'ait Ire ; ce seraient, en des tulles fratricides, mille lois plus meutrières que relies de jadis en raison du perfectionnement des engins et des procédés, de nouvelles éditions du sac d’Aoudaghost et de Ghana par les Alnioravidcs, du pillage de Katséna par les bandes d’Ousmàn Fodio.des tueries et des incendies organisés par llabah. Puis il viendrait un jour où l'énorme masse des Noirs animistes, rendue elle aussi consciente de sa force et de ses droits par les progrès de l'instruction et 1 infiltrai ion des idées modernes, se liguerait contre la minorité d'oppresseurs musulmans et en ferait un massacre général, après quoi, les intérêts particuliers et les haines de peuple à peuple reprenant le dessus une fois passé le danger commun, cette masse se diviserait en cohortes ennemies et procéderait à la fois à son suicide et à l'anéantissement de la race noire.

Assurément, de telles choses n’arriveront point, parce que, dès qu'elles menaceraient de se produire, les nations européennes interviendraient pour mettre le holà ; mais il faudrait quand même effectuer fies massacres, pour en empêcher de plus grands.

Je ne voudrais pas cependant laisser croire que d'aussi sombres pressentiments agitent mon esprit. J’ai tenu seulement à montrer à quelles catastrophes pourrait conduire l'importation, parmi les musulmans noirs, de certaines idées pour lesquelles, quoi qu'on en pense par ailleurs, ils ne sont pas mûrs. Ce qui doit nous rassurer, c’est (pie ces idées, si elles arrivent à jeter le trouble dans quelques cerveaux déjà prédisposés, ne paraissent pas destinées à s'implanter dans l’esprit des foules ni dans celui des indigènes éclairés qui les dirigent.

L’islamisme des Noirs a été qualifié, et non sans raison.de « maraboutisme ». Il ne reçoit pas d'ordres ni de directives d’un khalife quelconque ni d’aucun organisme étranger. Il échappe, dans une large mesure, à l’unité islamique et à toute tentative de panislamisme effectif, parce qu’il n'est pas un lui-même, divisé qu'il se trouve en une multitude de petits groupements dont chacun a son « marabout ». Or ces marabouts sont en général gens avisés et intelligents, qui voient de quel côté est la sagesse et de quel -côté est la folie,

Il faut aussi tenir compte de la dispersion des îlots musulmans, séparés les uns des autres par des populations [)aiennes dont les intérêts sont actuellement liés aux leurs et avec lesquelles ils ont pris l’habitude de collaborer amicalement à l’œuvre commune.

Ne serait-ce qu'eu raison des heureux résultats de cette situation, il est à souhaiter, dans l'intérêt de tous, qu’elle se maintienne et que l’animisme continue à vivre dans l’Afrique aux côtés de l'islamisme, l'un et l'autre étant traités par les nations européennes sur le pied de ta plus complète neutralité.

Maurice Delafossk.

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L’évolution de la terre collective vers la propriété individuelle

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