I. — Fin de la suzeraineté turque
Lorsque la Grande Guerre éclata, en août 1911, les autorités responsables dirigèrent leur attention sur les effets qui pourraient naître en Egypte d’une décision de la Turquie île se joindre aux Puissances Centrales, contre les Puissances de l'Entente. On en arriva à celte conclusion que si la fiction de la suzeraineté turque était maintenue, les Egyptiens se trouveraient placés dans une situation de double obédience. La coopération des fonctionnaires à la lâche «tu gouvernement serait rendue difficile, et il deviendrait impossible de garantir soit l'ordre intérieur, soit Instabilité financière.
Les ministres égyptiens eux-mêmes se préoccupaient sérieusement de leur situation et des responsabilités qu'ils encourraient du fait de la guerre avec la Turquie, et l'opinion publique en Egypte s’attendait à ce que la rupture du lien avec la Turquie fût suivie de rapports plus intimes avec la Grande-Bretagne, sous une forme ou sous une autre.
il est impossible d'exposer dans ce rapport toutes les considérations qui ont amené le gouvernement de Sa Majesté à proclamer son Protectorat sur l’Egypte. Le 19 décembre 1914 une proclamation était publiée dans laquelle le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté britannique annonçait que, vu l'action de S. A. Abbas llilmi, ex-khédive d’Egypte, qui avait adhéré aux ennemis du roi. le gouvernement de Sa Majesté jugeait bon de le déposer de son trône, lequel fut offert, avec le litre de sultan d'Egypte, à S. A. le prince Hussein
Kainel pacha, l’aîné des princes survivants de la famille de Méhémet Ali. Cette offre fut acceptée par lui.
En même temps, une lettre était adressée par le représentant de Sa .Majesté au Caire, au prince Hussein Kamel, l'informant que la Grande-Bretagne acceptait la responsabilité entière de la défense des territoires de Sa Haulesse: que les sujets égyptiens. partout où ils se trouveraient seraient en droit de réclamer la protection du gouvernement de Sa Majesté; qu'avec la fin de la suzeraineté ottomane disparaîtraient les restrictions imposées jusqu'ici par les firmans ottomans sur les effectifs et l'organisation de l'armée égyptienne. Quant à ce <pii concerne les relations extérieures, le gouvernement de Sa Majesté jugeait que les nouvelles responsabilités assumées par la Grande-Bretagne, rendaient nécessaires que les relations entre le gouvernement égyptien et les représentants des Puissances fussent désormais conduites par l’entremise du représentant de Sa Majesté au Caire.
La lettre indiquait aussi que les traités connus sous le nom de Capitulations, seraient révisés à la fin de la guerre; elle affirmait l’intention de la Grande-Bretagne de demeurer fidèle à la politique d'associer les gouvernés à la tâche du gouvernement, dans la mesure où le degré d’avancement de T opinion publique le permettait. La lettre exprimait aussi la conviction du gouvernement de Sa Majesté qu'une définition plus claire de la position de la Grande-Bretagne dans le pays accélérerait le progrès vers le self-government.
Les Puissances furent informées de ces événement'- et furent assurées que le gouvernement de Sa Majesté n’avait pas l’intention de porter préjudice aux intérêts étrangers, et qu'il désirait agir en pleine harmonie avec elles, pour toutes mesures pouvant affecter les intérêts de leurs ressortissants. Entre temps, le gouvernement égyptien publiait un décret stipulant que les tribunaux consulaires et autres tribunaux étrangers continueraient à exercer en Egypte leur juridiction habituelle dans la mesure compatible avec les dispositions qui pourraient être prises par les autorités militaires pour le maintien de l'ordre public. Les Puissances furent également avisées de la nomination d’un Haut-Commissaire comme représentant de Sa Majesté en Egypte et comme ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement égyptien: elles furent priées de donner des instructions à leurs représentants pour qu'ils lui adressent désormais toutes leurs communications officielles.
Le Protectorat fut confirmé par les Traités de Paix et il fut expressément reconnu par la Belgique, la France, la Grèce, le Portugal, la Serbie et les Etals-t nis d’Amérique.
Le sultan Hussein mourut le 9 octobre 1917. En annonçant sa mort, sir Reginald Wingate, alors Haut-Commissaire, exprima l'opinion que son dévouement à ses. fonctions avaient hâté sa fin. Son règne, dit sir Reginald, a été marqué par le progrès et la sécurité. L'ennemi était éloigné des portes de l’Egypte, l’agriculture était devenue florissante et des réformes avaient été entreprises. La mort dusul-
EENSEIGNEMENTS COLONIAUX
fan Hussein fui. pour l’Egypte, une perte nationale qui ne pouvait manquer de veiller en Angleterre une profonde sympathie.
Deux ans avant sa mort, le sultan Hussein avait exprimé la crainte que le gouvernement de Sa Majesté n'inolinàt à rappeler, après sa mort, 1 Délit ier de l’ex-khédive. Dans l’intérêt de la paix intérieure. Sa Hautesse désirait vivement que l’ordre de la succession au trône fût établi à bref délai cl de la manière suivante :
1° Son fils unique, le prince Kamelel Dine,ouson son frère, le prince Ahmed Fouad.
2" Son cousin, le prince Youssef lvemal.
A cette éj)oque, ni le prince Kamelel Dine, ni le prince Fouad n’avaient de progéniture mâle. La candidature du prince Youssef lvemal était posée en deuxième ligne pour le cas où les deux princes susmentionnés mourraient sans laisser de postérité nulle.
La v eille de la mort du sultan Hussein, le prince Ivamel el Dine adressa une lettre à son père annonçant < 1 1 1 il renonçait à la succession au trône. J) accord avec le gouvernement de Sa Majesté, et en conformité des désirs du regretté1 sultan, 1(* prince Ahmed Fouad monta sur le trône. En ce qui concerne la question de l’ordre de succession au trône, il fut décidé qu’elle serait réglée ultérieurement par un accord entre le gouvernement de Sa Majesté et Sa Haute >sse.
Le 11 février 1920, un heureux événement fut annoncé. Sa Hautesse venait d'être père d'un enfant mâle. L’occasion parut favorable pour régler définitivement la question de la succession au trône. Le 15 avril une lettre fut adressée au sultan, sur les instructions du gouvernement de Sa .Majesté. déclarant reconnaître comme héritiers de Sa Hautesse, son fils, le prince Farouk, el ses descendants mâles dans l’ordre de progéniture ou, à défaut, tels autres fils qui naîtraient à Sa Hautesse (>l leurs descendants dans l’ordre de progéniture.
En 1873, Ismaïl pacha, alors khédive d'Egypte, avait obtenu du sultan de Turquie un firman établissant la transmission héréditaire du trône en ligne directe. Le firman avait cessé d'être opérant par suite de la séparation de l'Egypte d'avec la Turquie, mais il est à observer que la ligne de succession établie actuellement n’est que l’exécution d’une idée en faveur de laquelle on peut invoquer un précédent historique.
En montant sur le trône, le sultan Fouad déclara son intention de suivre les traces de son frère, dont la première préoccupation avait été le bien-être du pays. La situation du sultan était très délicate. Son éducation étrangère constituait une sorte d’obstacle à ses relations avec son peuple. Le mouvement nationaliste pour l'abolition du Protectorat acquit plus de force après l'armistice, el Sa Hautesse elle-même, tout comme les ministres, souffrirent delà suspicion qui s’attache aux Egyptiens ayant servi sous le Protectorat, et dont par patriotisme on méconnaît les intentions.
La tranquillité dont on a joui l’Egypte vers la fin de l’année [1920 1, a permis à Sa Hautesse de voyager à trav ers le pays, el les populations se
montrèrent satisfaites de l’intérêt que le souverain prenait à leurs affaires. Dans ses tournées à Damanhour, à Mansoura et dans la Menoufieh, il fut l’objet de chaleureuses réceptions de la part de foules nombreuses venues pour le saluer.
En novembre 1919, Mohamed Saïd pacha, alors premier ministre, démissionna à l’annonce do l’arrivée imminente de la mission Millier qui provoquerait, pensait-il, de graves difficultés intérieures, l'n nouveau ministère fut formé sous la présidence de sir Youssef Wahba pacha.
En février, Ismaïl Sirry pacha quitta le ministère en raison de son état de santé et Mohammed Ghefik pacha fut désigné pour diriger le département des Travaux publics et de la Guerre. fEn mai, le premier ministre, dont la santé laissait à désirer depuis quelque temps, donna sa démission qui fut acceptée. Le Gouvernement de Sa Majesté lui exprima à cette occasion sa v ive satisfaction pour les grands services qu’il avait rendus, comme premier ministre, dans des circonstances particulièrement délicates et difficiles.
Tewfik Nessim pacha, ministre de l'Intérieur, fut invité par le sultan à former un cabinet Les circonstances ne rendaient pas le poste île premier ministre enviable. Parmi les diverses formes que revêtait l'affirmation du sentiment nationaliste, il yen avait une qui consistait à lancer des bombes sur les ministres avec l’intention de les terroriser pour les amener à souscrire aux demandes extrémistes des nationalistes. Wahba pacha et Sirry pacha échappèrent par miracle à des attentats de cette sorte, et ou ne cachait pas que cette sorte d’ intimidation était réservée à tout ministre qui oserait assumer le pouvoir sous le régime du Protectorat.
Mais il fallait bien que le gouvernement du pays continuât. Le 21 mai, Mohamed Tewfik -Nessim pacha forma un nouveau cabinet.
En vue des prochaines conversations qui devaient se tenir à Londres entre les membres de la mission Millier et Zaghloul pacha et ses collègues. dont on espérait un heureux résultat, il fut convenu que les questions importantes touchant au statut politique de l’Egypte feraient laissées de côté, en attendant la solution de la question principale. Une communication dans ce sens fut transmise à la presse par le premier ministre, au moment d’assumer le pouvoir. Il déclara, en outre, qu’il accueillerait la critique publique, à la condition qu’elle fût juste et qu’elle visât des réformes.
« Une presse libre, disait-il. est nécessaire, et le régime actuel de la censure, qui est exercé d’une façon raisonnable et intelligente, n’est qu'une phase transitoire appelée à disparaître. Les agressions criminelles isolées n'avancent en aucune façon la cause nationale. Nous avons estimé, mes collègues et moi, que nous devions répondre à l’appel du devoir et servir notre pays. C’est le seul motif qui nous a fait accepter le pouvoir. »
Le premier ministre exprimait en même temps sa satisfaction du départ de Saad pacha Zaghloul pour Londres.
Mohamed Tewfik Nessim pacha avait fait un bon
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE ' FRANÇAISE
travail comme procureur général des tribunaux indigènes, mais il n’avait pas occupé un poste ministériel avant sa nomination connue ministre des Ouakïs dans le cabinet de Mohamed pacha Saïd. Il n'était généralement pas connu du public, mais la façon loyale et énergique dont il conduisit les affaires et l’honnêteté/ remarquable de son administration ont amplement justifié le choix qu’on fit de lui.
11. — Les Relations Politiques entre la ( ! i! an de- Bretagne et l’Eoitte
Voici en quels termes le gouvernement de Sa Majesté définit l’objet de la Mission à la tète de laquelle était nommé le vicomte Millier : « Faire une enquête sur les causes des derniers désordres en Egypte, et dresser un rapport sur la situation du pays et sur la forme de constitution qui, sous le régime du protectorat, est h' mieux apte à favoriser la paix et la prospérité du pays, le développement progressif des institutions de selfgovernment, et la protection des intérêts étrangers. »
La Mission arriva en Egypte au mois de décembre 1919, et la quitta eu mars 1920. Le travail accompli par la mission pendant son séjour en Egypte, et les conclusions auxquelles elle arriva, ont été si complètement enregistrés dans le rapport publié simultanément en Angleterre et en Egypte, qu’il n’est pas nécessaire de les reproduire ici.
La situation au commencement de l’année était la suivante : Saad pacha Zagliloul et ses collègues se trouvaient à Paris et avaient annoncé qu’ils étaient prêts à négocier avec la mission Millier à tout moment, à condition que la Mission fut en mesure de déclarer qu’elle avait été autorisée par le gouvernement britannique à négocier aArec Zagliloul pacha et ses collègues. L’objet de ces négociations, disaient-ils, serait d’arriver à un accord qui donnerait à l’Egypte l’indépendance complète, et en même temps, sauvegarderait les intérêts britanniques en Egypte.
De son côté le gouvernement de Sa Majesté voulait bien entamer des conversations avec Zagliloul pacha comme le représentant d’une grande fraction de la population égyptienne, mais non comme le représentant de l’Egypte. En grande partie, grâce aux bons offices d’Adly pacha Yeghen, une réunion eut lieu à Londres sur celle base et les conversations s'engagèrent au commencement de juin, Adly pacha et llouchdi pacha y prenant part. Il fut spécifié dès le début que ces conversations n'étaient autre chose qu’un sondage, en vue de s'assurer s’il était possible d’arriver à un arran gement définitif, qui tout en sauvegardant les intérêts britanniques et étrangers, satisferait les aspirations égyptiennes et serait acceptable pour une assemblée égyptienne. La première phase passée, on aurait recours à une conférence avec des délégués nommés régulièrement par le Sultan et le gouvernement égyptien, et représentant autant que possible tous les groupes et tous les intérêts.
Les conversations se poursuivirent d’une façon satisfaisante jusqu’au milieu d’août, date à laquelle on était d accord sur plusieurs points fondamentaux. Les conversations lurent ajournées à quelques semaines pour permettre aux deux parties d’examiner, a loisir, certaines queslions qui réclamaient une étude ultérieure aux points de vue diplomatique et technique. Avant l’ajournement un mémorandum fut rédigé, relatant le résultat des négociations et esquissant une politique pour le règlement de la question dans l’intérêt de la Craude-Bretagne et de l’Egypte. Les membres de la mission de Lord Millier se déclaraient, prêts à recommander au gouvernement de Sa Majesté d’adopter la politique indiquée, s'ils étaient convaincus que Zaghloul pacha et ses collègues étaient également disposés à la soutenir et qu'ils emploieraient toute leur influence à obtenir l’assentiment de l’assemblée nationale égyptienne au traité envisagé. Le mémorandum est imprimé à la page 24 et aux pages suivantes du rapport Millier.
Conformément à l’accord intervenu, le mémorandum fut remis à Adly pacha pour être communiqué à Zaghloul pacha et ses collègues, dont quatre devaient retourner en Egypte pour placer devant les yeux de leurs concitoyens les termes de l'accord que la Mission était disposée à recommander.
En même temps, Lord Millier remettait à Adly pacha une lettre dans les termes suivants, exposant le point de vue de la Mission au sujet du Soudan :
Ministère des Colonies, 18 août 1920.
« Mon cher pacha,
a Me référant à notre conversation d’hier, je voudrais répéter une fois encore qu’aucune partie du mémorandum que je vous envoie n’est destinée à avoir une application quelconque au Soudan. Ceci ressort d’une façon évidente du document mais pour éviter toute possibilité de malentendu dans l’avenir, il semble désirable d’exposer le point de vue de la mission à savoir que la question du Soudan, qui n’a jamais été discutée entre nous et Zaghloul pacha et ses amis, reste en dehors du champ du projet d’accord relatif à l'Egypte. U y a une grande différence de conditions entre les deux pays, et à notre avis elles doivent èlre examinées sur des bases différentes.
« Le Soudan a fait de grands progrès sous l'administration actuelle, qui est basée sur les dispositions de la convention de 1899, el aucun changement dans le statut politique de l'Egypte ne doit troubler le futur développement du Soudan sous un régime qui a donné de si bons résultats.
« R'aulrc part, nous nouij rendons pleinement compte do l’intérêt vital qu’a l’Egypte à être assurée de l'eau qui lui arrive par le Soudan, el nous avons l'intention de faire des propositions destinées à écarter toute anxiété en ce qui concerne ses besoins actuels et futurs. »
Votre dévoué. »
Milner.
Les propositions relatives à l'Egypte furent publiées en substance par la presse de Londres le 24 août, et par la presse égyptienne quelques jours plus tard, li ne fait pas dedoute qu elles furent d’abord acclamées avec enthousiasme en Egypte, oii on ne fut pas peu étonné de voir que les demandes nationalistes avaient été accueillies avec tant de sympathie à Londres. En effet, les changements proposés étaient si considérables qu'ils provoquèrent une certaine incrédulité dans le public. Beaucoup appréhendaient aussi les conséquences de la transition d'un système établi depuis plus de quarante ans à un régime qui n'était en somme qu'un essai, si on n’y apportait beaucoup de soin et réflexion. Les organes de Zaghloul pacha, cependant, déclarèrent qu’ils réservaient leur jugement jusqu'à l'arrivée des quatre délégués qui apportaient le texte complet des propositions.
Les délégués arrivèrent à Alexandrie le 7 septembre et furent acclamés par un grand nombre d’amis et tic partisans. En même temps un manifeste au peuple égyptien fut publié, dans lequel Zaghloul pacha soutenait que lui et ses collègues jouissaient de l'appui général de la nation. Il rappelait qu'une première tentative avait été faite pour présenter la question égyptienne à la Conférence de la Paix et l'exposer ensuite devant le monde entier. Ces efforts avaient éveillé de la sympathie dans les pays étrangers. Il rappelait ensuite la nomination de la Mission M-i hier qui fut boycottée en Egypte, à cause de l’existence du Protectorat. Après quoi étaient venues les conversations de Londres, au cours desquelles trois projets avaient été rédigés, le premier par la Mission Milner, qui fut rejeté parles Egyptiens : le second qui préparé par les Egyptiens fut rejeté par la Mission: Je troisième préparé par la Mission, était basé sur la limite extrême des concessions possibles. Le troisième projet, continuait le manifeste, était insuffisant pour faire droit aux demandes des délégués, qui considéraient que l’accepter aurait dépasse l'autorité dont ils étaient investis. Des délégués avaient donc été désignés pour expliquer les faits à la nation qui était invitée, après délibération. à exprimer son opinion pour ou contre les propositions. Le manifeste se terminait parmi appel à un jugement sain et par des vœux de succès pour les efforts de la nation.
Les délégués ne perdirent pas de temps en convoquant des réunions non officielles. A certaines de ces réunions, il y eut une majorité écrasante en faveur de l’acceptation «lu projet. Dans d'autres, notamment celles où furent convoqués les membres survivants de l'Assemblée législative non réunie depuis le début de la guerre, des réserves furent faites. Une cinquantaine de membres étaient présents, et à en juger par des nouvelles dignes de confiance reçues à ce moment, il paraîtrait que trois membres votèrent pour le rejet total, tandis que quelques autres voulaient subordonner l'acceptation du projet à l'inclusion des réserves. Quant à la grande majorité des membres elle pensait que la meilleure ligne de conduite à
adopter pour les délégués était, de faire discuter de nouveau les points en litige à la reprise des conversations qui devaient avoir lieu à Londres en automne, quittes à se rendre compte de la mesure dans laquelle on pouvait insister à ce moment.
Ces réserves qui rencontraient généralement l’approbation peuvent être résumées ainsi, encore qu’elles aient varié à diverses reprises :
1° Abolition explicite du Protectorat,
2° Entrée en vigueur immédiate du traité proposé, sans attendre la conclusion des accords entre le gouvernement britannique et les Puissances capitulaires pour la modification des capitulations et l’abolition des tribunaux consulaires, 3° Suppression des clauses aulorisanl le gouvernement égyptien à consulter : a) le conseiller financier britannique sur les matières autres (pie celles se rapportant à la dette publique; b) le fonctionnaire britannique au ministère de la Juslice sur les questions relatives au maintien de la loi et de l'ordre en général,
4° Détermination dans le traité lui-même du chiffre îles troupes britanniques chargées d’assurer la sécurité des communications impériales, ainsi <pie de la localité où elles doivent stationner; il serait préférable que ce fût dans le désert, sur là rive orientale du Canal de Suez,
5° Limitation aux seuls traités politiques de l’engagement de l'Egypte de ne pas conclure avec une Puissance quelconque un accord qui pourrait porter préjudice aux intérêts britanniques,
0° Spécification de l'assistance à prêter à la Grande-Bretagne par l’Egypte, an cas d’nne guerre,
7° Garantie assura ni à l’Egypte l'usage des eaux du Nil,
<S° Règlement de la question du Soudan dans les meilleures conditions possibles.
Avant la fin de la campagne, il devint évident que les propositions pouvaient être acceptées par le pays en général, bien qu’elle se heurtassent à l'opposition de certains milieux, notamment de la part de l'association des Egyptiens en Europe, de la part des princes de la famille sultanienne et de la part du journal El Ahaly , qui passait pour refléter l’opinion de Mohamed Saïd pacha, ancien premier ministre, lesquels se déclarèrent tous pour le rejet, sous prétexte que les propositions ne promettaient [tas l’indépendance complète pour l'Egypte et le Soudan. Le parti du Il 'a ta n publia aussi des critiques détaillées, préconisant le rejet total du projet d’accord, sous prétexte qu’il comprenait implicitement le Protectorat.
Les délégués partaient de nouveau pour Londresle Pr octobre, cl la Conférence avec la Mission Milner reprit .
Le 4 novembre, la question égyptienne fut soulevée à la Chambre des Lords. Le marquis de Salisbury dit que l’œuvre magnifique accomplie par la Grande-Bretagne en Egypte et au Soudan lui avait laissé des responsabilités envers le peuple égyptien et dont il n’était pas possible de
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
« trafiquer » par déférence pour une phrase telle que « libre détermination ». Il soumit quatre considérations vitales :
1° Quel que soit le pouvoir que la Grande- Bretagne garde en Egypte, il faut qu'il soit réel, à cause de la nécessité de protéger les paysans et eu A*ue des relations avec les puissances étrangères: 2° les relations étrangères de l’Egypte doivent toujours être dans les mains de la Grande- Bretagne : 3° le gouvernement du Soudan doit rester entre les mains de la Grande-Bretagne: 4° en ce qui concerne la situation militaire de la Grande-Bretagne au Soudan, il faudrait au préalable connaître l'opinion du Haut-Commissaire pour l'Egypte et le Soudan quant aux nécessités militaires vitales pour l'Angleterre sous le régime du nouveau projet d’accord.
En réponse, ie comte Curzon déclara que le Cabinet examinait attentivement les propositions de la Mission Millier. Il fil ressortir que celles-ci n'étaient pas des propositions gouvernementales, qu’elles1 n avaient même pas été soumises au gouvernement égyptien: les deux gouvernements britannique et égyptien avaient la faculté de les examiner, en gardant chacun une égale liberté dans les négociations. Quand les discussions auraient atteint une phase plus avancée, on s’attendait à ce que des représentants dûment accrédités, soient envoyés pour se rencontrer avec le gouvernement de Sa Majesté, en vue d’arriver à une solution.
Le vicomte Millier déclara qu'à la suite des discussions de Londres, la Mission n'avait aucune raison de supposer que les nationalistes égyptiens fussent d’une façon générale hostiles à la Grande- Bretagne, ou que la réalisation de leurs aspirations soit nécessairement incompatible avec la sauvegarde des intérêts britanniques en Egypte ou des réformes que la Grande-Bretagne avait introduites en Egypte. Les conversations intimes et amicales qu'il avait eues à Londres, et qui n 'étaient pas entièrement terminées, lui faisaient envisager d’une façon plus optimiste qu’il y a six mois la possibilité d'aboutir à une bonne entente permanente, ou tout au moins de dissiper le nuage de suspicion et d’amertume qui enveloppait les relations anglo-égyptiennes, Il n'avait jamais consenti à quoi que ce soit qui put affaiblir au moindre degré la position impériale. Il n'avait pas le moindre doute que la Grande-Bretagne pouvait maintenir sa position en Egypte par ses propres forces, mais le danger de cette situation c’était de s’apercevoir un beau jour qu’on ne la maintenait que contre les vœux du peuple égyptien, et de se trouver en face d'un esprit continuel de mécontentement et de révolte de la part de la nation contre ce qu’elle pourrait regarder comme un joug étranger. Lord Millier croyait qu il était possible d'adopter une ligne de conduite permettant de sauvegarder ! indispensable en Egypte, y compris le maintien de l’ordre et du progrès, sans soulever l'hostilité permanente de la nation égyptienne.
Le !) novembre, la dernière réunion eut lieu
entre la Mission Millier et Zaghloul pacha et ses collègues. La situation fut examinée. D'une part les nouvelles que les quatre délégués apportaient avec eux d Egypte semblaient indiquer qu une grande partie de l'opinion publique était favorable à un règlement, sur la base esquissée dans le mémorandum d'août. D'autre part, il y avait plusieurs points dans le mémorandum que les Egyptiens désiraient modifier, et plusieurs nouvelles conditions qu'ils voulaient ajouter. Dans ces conditions. la Mission fut unanimement d'avis qu'aucun bien ne pourrait résulter d une discussion anticipant sur les négociations officielles entre les représentants britanniques et égyptiens. Ce qu’elle considérait d'une plus grande importance qu’une discussion nouvelle, c'était de travailler sans retard à influencer l'opinion publique en Angleterre, comme en Egypte, dans un sens favorable au règlement, et de fortifier l'esprit d'amitié et de confiance qui avait été engendré pur les conversations de Londres. En ce qui concerne l’Angleterre, on espérait que la publication désormais très prochaine du rapport de la Mission, permettrait de se rapprocher de ce but. Ou reconnaissait que la Mission de Zaghloul pacha avait beaucoup fait dans le même sens en Egypte, mais il y avait encore de 1 opposition à surmonter. Il était évident • pi il y avait beaucoup de gens en Egypte qui n’étaient pas imbus de l'esprit de l'accord, et qui, pour une raison ou pour une autre, étaient hostiles à une bonne entente. Ils professaient de la suspicion pour les intentions de la Grande-Bretagne, et ils paraissaient peu disposés à reconnaître l’esprit généreux dans lequel elle était prèle à faire droit aux aspirations du peuple égyptien,
Dès qu'en Egypte on se fut rendu compte de la situation, des mesures furent prises par les partisans de Zaghloul pacha et de ses collègues pour réaffirmer leur confiance dans l'attitude de leurs chefs. Lne réunion fut convoquée au Caire pour le 13 novembre par le comité central zaglilouliste : 400 personnes étaient présentes, comprenant des princes, des professeurs, le clergé, les anciens ministres faisant partie de l'Assemblée Législative, des commerçants, des cultivateurs, des magistrats, des ingénieurs, des avocats, des médecins, des officiers de l'armée, des représentants du travail. Le prince Youssef Kemal présidait la réunion. Une résolution fut votée assurant la délégation de l’appui de toute la nation. Le pays, disait la résolution, demande qu avant tout il y ait une déclaration nette que le protectorat est aboli. Des télégrammes dans le même sens furent envoyés par des groupes prétendant représenter les habitants des provinces de Guirgueii et d'Assiout. En même temps de nombreux messages de confiance étaient adressés à Adly pacha Yeghen. dont les grands services en aplanissant les difficultés qui avaient surgi pendant les conversations, étaient pleinement reconnus.