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III. — EN TUNISIE

Tunis.

Le 27 avril, le train présidentiel entre en gare de Souk-el-Arba, à 8 heures, Le président de la République esl salué par M. de Castillon Saint- Victor, délégué h la Résidence générale; le prince Monccf, fils aîné de Si Mohamed en .Naceur. représentant S. A. Je hey et qui porte l’uniforme de lieutenant-colonel de la garde beylicale; MM. Gabriel Puaux, secrétaire général du gouvernement tunisien; Mourgnot, directeur général des Travaux publics; le commandant Jacquemin. officier d’ordonnance du Résident; Trélat. Dauffret. président du Conseil d’administration el directeur de la Compagnie Bùne-Guelma; Grosset-G range, contrôleur civil de Souk-el-Arba; Chadli El Okby, caïd; Forlier, vice-président de la municipalité.

M. Millerand est conduit sous une lente dressée devant la gare, décorée de drapeaux tricolores et beylicaux.

M. Saint, Résident, lui présente les autorités locales, parmi lesquelles se trouvent de nombreux indigènes venus des environs pour le saluer.

Le vice-président de la municipalité rappelle qu’en 1911 il eut l’honneur de recevoir le président Fallières. La Tunisie, jeune sœur de l’Algérie, sera fière de montrer à M. Millerand les progrès qu’elle a accomplis.

Le délégué agricole à la conférence consultative et le caïd Chadli El Okby, au nom des populations du contrôle, expriment leur gratitude envers le Président et la France, dont l’action, de la façon la plus heureuse, sans choc, ni heurt, s’exerce, tant au point de vue moral qu’au point de vue agricole.

M. Millerand répond en ces termes :

Au moment où je mets le pied sur le sol tunisien, il m’est particulièrement agréable d’être accueilli par les représentants qualifiés des colons et des indigènes, et je veux que mon premier mot soit en Tunisie, comme il Ta été au Maroc et en Algérie, pour saluer, au nom de la France, ceux qui, pendant la grande guerre, sont venus apporter à la mère patrie le concours de leurs bras et lui ont douné leur vie pour la défendre et défendre avec elle la civilisation menacée.

Vous avez, Messieurs, très exactement marqué dans avis allocutions le caractère de la situation actuelle. La France, associée depuis quarante ans et pour jamais aux destinées de la Tunisie, a déjà réalisé une œuvre qui permet de bien augurer de l’avenir. CetaA-enir, il sera brillant et prospère, grâce aux efforts redoublés des colons qui. déjà, par leur énergie, par leurs sacrifices, ont tant produit et qui les redoubleront, assurés qu’ils sont qu’à aucun moment le concours de la mère patrie ne leur fera défaut.

Mais pour que leur œuvre apporte tous les résultats qu’on est en droit d’attendre, il faut qu’entre eux et les indigènes il y ait une union étroite, sans aucune espèce d’arrièrepensée. Ici. comme partout où parait la France, elle apporte avec elle la sécurité et la justice. Sous la souA-eraineté de S. A. le lier, (ont les sentiments de loyalisme nous sont depuis longtemps connus, la France continue l’œuvre qu'elle a sans relâche poursuivie ici. Elle ATeut provoquer et poursuivre les réformes nécessaires dans tous les ordres : économique, social et politique, en ayant sans cesse devant les yeux l’idéal de liberté et de justice qui est le sien, mais en n’oubliant jamais la réalité avec laquelle il faut garder un étroit contact. Il ne faut, ni aller trop lentement, ni aller

trop vite parce qu'il faut se garder avant tout de régression el de réaction.

La France donnera aux populations tunisiennes, chaque jour plus de liberté, je ne dirai pas plus de justice, car ta population tunisienne saitpar expérience quelle est la justice française. Elle l’a depuis longtemps reconnue et honorée.

Mais la France veut donner aux Tunisiens, étroitement unis aux colons, chaque jour plus de bien-être et, pour cela, elle veut incessamment les élever, les instruire, faire qu’à l'ombre de son drapeau, il y ait de plus en plus une population qui, quelles que soient les différences de race et de religion, soit chaque jour davantage unie et confondue dans l’amour commun de la Tunisie et de la France.

Des applaudissements accueillent ces paroles.

Le Président fait ensuite une courte promenade devant la gare pour répondre aux acclamations des colons et des indigènes qu’accompagnent de nombreux enfants, puis remonte dans le train qui repart aussitôt pour Tunis.

Le train présidentiel arrive à 12 h. 45 à la petite station de Kassar-Saïd, champ do course de Tunis, où une tente a été dressée pour recevoir le Président et S. A. le bey.

Sidi Mohammed En Naceur arrive le premier en automobile . en grand uniforme de maréchal, tout constellé de décorations et barré du grand cordon de la Légion d’honneur. 11 est accompagné de son fils aîné. Monccf. de son ministre de la plume, qui lui sert d’interprète, Mustapha Dinguizli, de son garde des sceaux. Si Ahmed Es- Souni. du colonel de la garde, de deux lieutenants d’état-major cl de son docteur.

La garde beylicale rend les honneurs.

S. A. le Imy. Sidi Mohammed en Naceur, dont la figure est populaire en France, esl tout à fait souriant. Lorsque le Président descend du train, il s'avance à sa rencontre. M. Millerand, également visiblement heureux, serre longuement Dus mains du bey. Des paroles courtoises sont échangées. L'interprète traduit les paroles de bienvenue du bey.

M. Millerand répond :

Je suis 1res louché que Son Altesse ail gardé le souvenir de l’hospitalité que j’ai eu le plaisir et l’honneur de lui offrir comme ministre de la Guerre C’est pour moi une grande joie que de visiter aujourd’hui, chez lui, le souverain dont la France a. pendant quatre ans et demi, pu apprécier hautement la fidélité et le loyalisme.

S. A. le bey, qui parle le français et le comprend encore mieux, fait répondre par son ministre de la plume pour que la phrase soit [dus correcte, que toute sa vie, vivrait-il même mille ans, son loyalisme resterait le même pour la France.

Le président de la République présente au bey les ministres et les personnages qui l’accompagnent.

S. A. le bey présente sa suite.

M. Millerand invite le bey à monter dans son wagon-salon. Le Président et le bey ont un entretien pendant les dix minutes que met le train à arriver à Tunis.

Les premiers souhaits de bienvenue adressés à M. Millerand à son arrivée à Tunis sont formulés par M. Curtelin, vice-président de la municipalité.

M. Millerand se déclare particulièrement heureux de îeeevoirce salut au nom de tous les élé-

ments de la population de Tunis, car, ajoute-t-il. c’est dans un esprit d’union et de concorde que le président de la République est venu en Tunisie.

Le Président sort de la gare et prend place avec S. A. le bey dans une daumont attelée de quatre chevaux d’artillerie et conduite par des artilleurs.

Le Résident général de France et le vice-président de la municipalité s’asseoient en face d’eux. Le cortège se met alors en marche pour se rendre au palais de la Résidence,

Sur tout le parcours, le chef de l’Etat est l’objet de chaleureuses manifestations de sympathie. Les Français se montrent particulièrement enthousiastes. Les indigènes, quoique assez nombreux, sont noyés dans la foule des Européens, massés en rangs serrés le long des avenues. Ils sont d'ailleurs restés pour la plupart dans la Médina où ils résident pour y recevoir dans quelques instants la visite du chef de l'Etat.

A la Résidence, S. A. le bey se sépare du Président el retourne au Dar-el-Bey,

Le Résident général présente au Président, dans les salons de la Résidence, les fonctionnaires el notabilités de la ville, ainsi que d’importantes délégations envoyées par la plupart des Sociétés ou associations européennes de Tunis,

Recevant les membres de la colonie italienne, le président de la République rappelle en quelques mots les liens étroits qui unissent la France et I Italie. « ces deux sœurs (pii ont combattu côte à côte el qui ont partagé les mômes angoisses avant d’obtenir le triomphe définitif ». »

Si, à certains moments, ajoute M. Millerand, des malentendus ont pu se produire, je suis sûr que jamais ces malentendus ne s’élèveront ici. Nous nous connaissons trop pour nous méconnaître jamais.

A trois heures, le Président va au palais Jaeÿ lierai rendre sa visite ù S. A. le bey. Le cortège traverse la Médina, en passant par le boulevard Bab- Djedid, nouvelle artère bordée de maisons européennes. Derrière les zouaves et les sénégalais qui forment la haie, se tiennent des milliers d’indigènes musulmans et juifs, coiffés du fez ou du turban, auxquels se sont jointes de nombreuses femmes, les unes, le visage découvert, les autres voilées.

Des applaudissements saluent au passage le chef de l’Etat. Des cris de « Vive la France » se mêlent aux applaudissements. Lorsque le Président arrive au Dar-El-Bey de Tunis, qui est actuellement le siège du gouvernement tunisien, les honneurs lui sont rendus à l’entrée du palais, par un détachement de la garde beylicale.

Le Président conduit par les hauts dignitaires tunisiens, gravit les escaliers de marbre qui mènent à la cour de la chancellerie. Celle-ci est entourée de galeries décorées de mosaïques anciennes et de plâtres finement sculptés. S. A, le bey. entouré de ses ministres et des officiers de sa maison militaire, attend le Président dans le grand salon attenant à cette cour. Le ministre de la plume lit le texte en arabe et la traduction en français de l'allocution de bienvenue de S. A. le bey :

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Ce m’est une joie ineffable de recevoir la visite de l'homme éminent qui, le lendemain de la guerre, a été successivement appelé par ses rares qualités (Vesprit et de cœur, à gouverner les provinces vaillamment reconquises, à assurer l’exécution du traité de Versailles, à exercer enfin ta plus haute magistrature grâce au suffrage reconnaissant et confiant des représentants autorisés de tout le peuple français. Elle constitue pour moi la plus haute marque d’amitié de la part de la grande République comme pour mon pays la preuve la plus certaine de la sollicitude de la France protectrice.

Tant en mon nom qu’en celui de la Tunisie entière, je vous en exprime toute ma gratitude. 11 m’est doux, monsieur le Président, de redire en votre présence mon enthousiaste admiration pour le grand génie des chefs et la valeureuse discipline des incomparables armées de la République française qui, grâce au patriotisme le plus pur et le plus éclairé, ont vengé la grande mutilée de 1870 et assuré la victoire définitive du droit sur la force Comme j’ai été heureux de voir les troupes tunisiennes appelées au grand honneur de se battre pour la France! Comme j’ai été fier de leur conduite sur les champs de bataille où leur sang, versé pour la plus juste des causes, a été l’éclatante preuve de mon loyalisme indéfectible el le tribut de mon infinie reconnaissance pour l’œuvre merveilleuse de régénération accomplie dans le très court espace de quarante années, par la grande nation protectrice de mon pays !

Celle œuvre, Monsieur le Président, dont vous ave/, pu vous-même constater et apprécier toute l’importance, s’est réalisée grâce à cette circonspecte persévérance qui caractérise la diplomatie el l’administration françaises, ainsi qu’aux efforts ingénieux des hommes d’élite que le Gouvernement de la République a placés aux côtés des souverains (te ce pays. Elle se développera, j’en ai la certitude, dans un esprit de plus en plus libéral, au fur et à mesure de l’évolution des idées et de l’accroissement de la prospérité, mais toujours avec le respect absolu des engagements pris envers la dynastie régnante, ainsi que des droits el des intérêts dont la France a assuré la sauvegarde.

M. Millerand, répondant au discours de S. A. le bey, prononce l’allocution suivante :

En apportant à Voire Altesse, ainsi qu'à son peuple, le salut de la France, j’accomplis un double devoir de gratitude. D’abord, je remercie Votre Altesse du concours si appréciable que nous avons si hautement estimé, que les Tunisiens nous ont courageusement apporté pendant quatre ans et demi de guerre. Us ont prouvé ainsi, de la façon la plus irréfutable, que l’union entre la Tunisie et la France n’était pas seulement inscrite dans un traité, mais qu’elle était écrite dans les cœurs, c’est-à-dire qu’elle était vraiment indissoluble.

Mais je veux aussi remercier Votre Altesse du concours si loyal, si cordial, qu’elle a prêté à la France avant la guerre, pour donner à ce pays le développement que nous admirons aujourd’hui.

Ce n’est qu’un début, l'œuvre à accomplir est si grande, qu'il ne faut pas s’étonner que pendant quarante années les progrès n’aient pas, sur certains points, répondu à tous les désirs. Le Gouvernement de la République connaît la sagesse, autant que la loyauté de Votre Altesse. 11 sait qu’elle ne demande rien qui ne soit conforme au bien de son peuple, en même temps qu’à l’intérêt de la France. C’est pour cela que les mesures administratives et politiques que nous jugeons utiles, nous les réaliserons eu complet accord dans la mesure même du progrès des mœurs, de telle façon que la réforme réponde à un pas déjà l’ail par le peuple tunisien vers le développement des institutions, vers une meilleure utilisation du pays de protectorat . Ces réformes politiques et administratives répondront ainsi aux vœux de tous les hommes sages et conscients des réalités. Elle seront la consécration des progrès déjà accomplis. Je suis certain que, d’accord, demain comme hier, avec Votre Altesse, sur les mesures à prendre, nous conduirons ensemble le peuple tunisien el les colons français vers un avenir toujours plus prospère et plus grand.

Je sui- heureux de renouveler en ce moment, à Votre Altesse, l'expression de gratitude sincère du Gouvernement

de la République pour le cordial concours qu’il a toujours trouvé près d’Elle.

Après la réponse du président de lu République. S. A. le bey lui remet solennellement la grande plaque en brillants de l’Ordre du Sang qui comporte l’entrée deM. Millerand dans la famille beylicale. M. Millerand remercie eu ces termes :

Je suis très sensible à la pensée de Son Altesse faisant entrer, sous cette forme, le Président de la République dans la famille bevlicale. Elle veut sans doute indiquer par là que, dans sa famille, il n’y a que les sentiments qu’elle professe, elle-même, de loyauté et de dévouement pour la France.

Je n’ai rien eu à lui~ annoncer de nouveau, car dès le début, en arrivant sur le sol tunisien, la France a annoncé qu’elle apportait un idéal de liberté et de justice, celui qu elle a porté partout. C’est cclui-la qu elle a commencé à mettre en œuvre en tenant compte des réalités que nous n’avons pas le droitde méconnaître.

MM. Raiberti et Cliéron reçoivent le grand cordon du même ordre.

M. Millerand prend congé du bey. Il est reconduit à sa voiture avec les mêmes honneurs <ju a l’arrivée.

Le cortège se rend ensuite à l’hôpital civil.

Au sortir de l’hôpital, le cortège s’arrête place de la Kasbah, contre les remparts de laquelle est construit un portique arabe à la gloire des combattants tunisiens morts pendant la guerre.

Lebey, suivi de ses ministres et de ses nombreux officiers de la cour, vient à pied rejoindre le Président de la République. La garde bevlicale l'escorte. La foule acclame le bey et le Président.

M. Gabriel Puaux, secrétaire général de la résidence, fait, en paroles éloquentes, remise du monument à la municipalité. Le Président et le bey se séparent en échangeant des paroles cordiales.

M. Millerand visite l'hôpital indigène, puis il parcourt à pied les souks. Les marchands et leur famille sont sur le seuil de leur boutique pavoisées et préparées pour les illuminations du soir. Des banderoles multicolores forment un grand voile qui couvrent les voûtes de ces vieux souks couverts. Quelques-unes de ces banderoles portent des inscriptions de « Vive le bey! Vive le Président! Vive la République ! Vive la France !

La promenade se poursuit pendant plus d’une heure, M. Millerand qui est en contact immédiat avec le peuple tunisien est l’objet de sa part de manifestations réitérées de respectueuse sympathie. Le Président y répond par des saluls.

Des cadeaux et des fleurs sont remis, par les marchands, à M. Millerand qui rentre à pied à la résidence où il est de retour à dix-sept heures. La foule lui l’ail de nouvelles ovations.

A vingt heures, le résident général et MIDC Saint offrent un dîner en l’honneur du Président de la République et S. A. le bey. Les ministres, les [tersonnages qui accompagnent .M. Millerand. les officiers généraux, les hauts fonctionnaires, M«* Lemaître, primat d’Afrique, le haut clergé des différents cultes, les membres de la famille beylicale et les notabilités de Tunis sont invités.

S. A. le bey de Tunis prononce le discours suivant :

Monsieur le Président de la République.

Pour la deuxième fois, au cours de mon règne, le privilège m’est donné d’être à la maison de France l'hôte du chef de 1 Etal protecteur. Onze ans se sont écoulés depuis le jour où je m'asseyais à celte table, et ce court espace de temps a été marqué par une des crises les plus tragiques qui aient ébranlé le inonde. Dieu a permis que la France sortit victorieuse de cette épreuve.

En liant les destinées de leur peuple à celles de la glorieuse France, les souverains de la Tunisie ont définitivement associé la régence à la grandeur de votre chère patrie. Le rayonnement de son prestige nous éclaire et noupermet de regarder avec confiance le chemin de l’avenir.

Je suis heureux d’apporter ici le témoignage que Ja France a depuis quarante ans fidèlement protégé ma dynastie contre tout danger extérieur et intérieur et je me plais à rappeler également que les souverains de ce pays, observateurs scrupuleux de la foi jurée, ont toujours scellé avec empressement de leur sceau toutes les réformes que le Gouvcrnement de la République leur proposait dans 1 intérêt du développement moral el matériel de la Tunisie.

J 'ai pleine confiance dans l'éminent résident général que la France a placé à mes côtés pour poursuivre celle œuvre de régénération qui, dans le plein respect de notre religion et de nos traditions, fera régner en Tunisie l’acte de la justice,

Permettez-moi, monsieur le Président de la République. de vous redire toute la joie que j'ai eu à vous accueillir et les vœux ardents que je forme pour la prospérité de la France, protectrice de la Tunisie, ainsi que pour votre bonheur personnel.

Puis M. Saint, résident général, prononce un discours, dans l(M|uol il «lit notamment :

Il vous appartenait, monsieur le Président, après vos illustres prédécesseurs, MM. Loubet el Fallières.de consacrer par votre visite l’œuvre admirable de civilisation accomplie par la France sur celte terre tunisienne. Lors de notre arrivée, en 1H8I, d'émouvantes ruines attestaient seules 1 ancienne splendeur de la régence, l’insécurité, les exactions avaient peu à peu détruit cette magnifique civilisation arabe dont Tunis avait été autrefois l’un des centres les plus brillants.

Le pays semblait à tout jamais frappé de paralysie, quand la France républicaine est venue tendre à sa sœur malheureuse une main secourable et. avec sa foi dans I avenir, sa confiance généreuse et son ardeur au travail, notre génie national, en quelques années, a substitué la richesse à la misère, la prospérité à la ruine, l'ordre à Finsécurité.

N’a-t-elle pas triomphé par la création des hôpitaux et des dispensaires dans la lutte contre les épidémies qui décimaient F s populations indigènes .’ Mais survint la grande tourmente qui a ébranlé fortement la ruche tunisienne, laborieuse et disciplinée; la ruche s'agita el il fut difficile d’apercevoir la panacée qui apporterait l’apaisement et ramènerait l’ordre et le calme indispensables à tout labeur fécond.

Crise morale, crise économique, crise financière, crise de confiance en l’avenir, tels soûl les mois dont souffrent tous les pays et la Tunisie plus que tout autre, en raison deconditions politiques particulières dans lesquelles elle développe.

La tâche du représentant de la France est donc particulièrement lourde et les problèmes qui se posent d’une telle complexité, -i on les examine dans leur ensemble, qu'une étude réfléchie, patiente et sereine peut seule en faire apercevoir les solutions raisonnables.

Certes des réformes profondes s’imposent. Cependant, à considérer le merveilleux édifice élevé pendant quarante années de protectorat, il apparaît comme insensé de jeter au torrent les méthodes et les principes qui ont permis de leréaliser. Céder à de légitimes impatiences en se lançant dans des voies nouvelles sans avoir auparavant justement mouré les obstacles de la route, serait compromettre à tout jamais les résultats acquis. La France est sortie victorieuse des terribles épreuves de la guerre héroïquement supportées pour le triomphe de la justice el du droit et elle. conduira la Tunisie, malgré toutes les difficultés de l’heure présente.

dans la voie du progrès matériel el moral, soutenue par sa foi profonde dans l’avenir de ce pays et dans l’amitié reconnaissante du peuple tunisien.

Et le Président de la République répond :

Le premier devoir du Président de la République française — et il éprouve à la remplir un plaisir particulier est d'adresser à Son Altesse Mahomet! En Naceur Pacha Bex . possesseur du royaume de Tunis, tous les vœux qu'il forme pour sa santé, sou bonheur, ainsi que pour la prospérité de son peuple.

Son Altesse le bey a été, dans la paix comme dans la guerre, l’allié le plus fidèle, le collaborateur le plus dévoué du Gouvernement de la République, et je tiens à lui en .exprimer mes liés vifs remerciements.

Colons el indigènes ont rivalisé de bravoure sur tous les champs de bataille d'Europe et d’Asie. Ils ont resserré, dans la tranchée les liens contractés en Tunisie à l’ombre de la paix française el qui sont désormais indissolubles.

Zouaves et tirailleurs de Tunisie se sonl montrés les dignes émules de leurs camarades de l'Algérie el du Maroc: la reconnaissance de la France leur est à jamais acquise.

Scrupuleusement attachée aux principes du protectorat qui en quarante ans a développé, de la façon la plus heureuse, la prospérité du pays pour le plus grand avantage du protégé et du protecteur, la République demeure fidèle aux engagements pris par le traité de 1881 et par la convention de 1 883. Elle a pris « l’engagement de prêter un constant apppui ;i Son Altesse le bey de Tunis contre (oui danger qui menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse ou qui compromettrait la tranquililé de ses Etats ». Elle tiendra les engagements pris a son égard.

J 'adresse un souvenir reconnaissant el respectueux à ceux de mes prédécesseurs qui ont visité avant moi le beau pays de la Régence. Je serai heureux, à mon retour en France de rapporter à M. le Président Loubet et à M. le Président Fallières quelle trace leur court passage dans la régence a laissée parmi vous.

Si la France se félicite hautement du concours qu’elle a toujours trouvé autour de la dynastie beylicale, la Tunisie n’a pas laissé échapper une occasion de se louer des représentants que la métropole a délégués ici pour veiller sur les intérêts de la régence et servir de porte-parole à la population tunisienne. M. le résident général n'est que depuis peu de temps parmi nous, mais ce peu de temps vous a suffi j’en suis sur - pour apprécier les éminentes qualités de jugement, de fi nesse ou d’affabilité qui ont désigné M. Saint au choix du Gouvernement de la République.

S'il ne m'est pas permis d’énumérer tous ses prédécesseurs, vous ne vous étonnerez pas que j’évoque au moins les noms de trois d'entre eux qui ont laissé ici la marque profonde de leur passage et qui ont été à la fois de grands serviteurs de la régence et de la France: M. Paul Cambon, M. Stéphen Pichon, M. Alapelite. G'est à Tunis qu’ils ont en quelque sorte, fourni la preuves des mérites qui devaient les désigner au Gouvernement de la République pour les lâches les plus difficiles.

Il m’est particulièrement agréable d’adresser un salut cordial aux représentants des puissances étrangères à Tunis, La plupart d’entre eux ont partagé nos émotions pendant la grande guerre el ils ont participé à notre victoire. Ces épreuves traversées en commun ont rendu plus étroits encore les liens qui existaient ici entre les membres des diverses colonies européennes.

Enfin, je veux saisir l'occasion de rendre à la division d'occupation, dont le chef a été l'un des artisans de la victoire. l’hommage qui lui esl dû. Les soldats de la France assurent dans les régions désertiques, sous un climat torride, la tâche, parfois rude, de maintenir la paix sur les confins; ils ont droit à notre plus vive gratitude.

Après les merveilles contemplées depuis le début de mon voyage, il m’a été déjà donné d'admirer ici des spectacles qui ne le cèdent ni en beauté ni en grandeur à ceux de la terre voisine. Les souvenirs les plus illustres de l’antiquité s’offrent en foule à la mémoire.

Vous êtes, messieurs, les héritiers d'une terre qui a un illustre passé. Instinctivement, on cherche sur le sable, dans l’ancienne province d’Afrique, les traces des légions qui, comme Font fait aprè' elle lés soldats français, eons-

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

t misaient les roules et bâtissaient des villes. Les vestiges qui eu subsistent sont parmi les plus beaux qui soient au inonde. Le Français qui les contemple se sent profondément ému parla vue de ces témoins de la plus ancienne bis-* toire, qui créent, entre celle terre et la terre française, un lien millénaire. La Tunisie se désigne comme un pèlerinage d'art que parcourent des foules avides île beauté. Elles s'arrêteront aux lieux où plane, dans le silence et la désolation. le grand souvenir de Catbarge. Elles iront communier dans l'enchantement des ruines de Huila Regia, de Dougga, de Thuburbe Majus, d’EI Djem. Et en quittant la Tunisie, elle emporteront la vision d’une terre dont le passé annonce l’avenir.

Car la Tunisie n’est pas une terre de ruines. Ce qui frappe, au contraire, dès les premiers pas sur son sol, c’est son prodigieux essor.

Sous le régime bienfaisant du protectorat, l’étendue des terres labourées a crû considérablement, en même temps que. par l’introduction des procédés les plus perfectionnés, les rendements à l’hectare augmentaient dans une proportion merveilleuse. La culture des oliviers a amené, dans des régions jusque-là d’apparence déshéritées, une prospérité admirable. Les progrès du commerce n’ont pas été moindres que ceux de J’agricultnre. La découverte des phosphates a donné à l'industrie extractive tunisienne une importance considérable. Des mines de toutes sortes ont été mises en exploitation dans la régence.

Je veux remercier nos compatriotes de tout ce qu’ils ont fait pour développer dans ce pays l’agriculture et le commerce. Par le défrichement d étendues énormes, par l’introduction d’industries nouvelles, ils se sont comportés en artisans efficaces de l’expansion française dans l’Afrique du IS’ord.

Les autres colons européens, la plupart de notre race, ont été pour eux d’excellents collaborateurs. J’ai plaisir à les remercier de leurs travaux et de leurs efforts.

L’accueil que les sujets de Son Altesse le bey ont fait au Président de la République française m’a profondément touché. Ils n’ignorent pas toute l’affection que leur porte le Gouvernement français, le respect sincère qu’il professe pour leurs droits, leur religion et leurs coutumes. La récente inauguration à Paris de l’Institut musulman à laquelle la Tunisie était représentée par ses fils les plus illustres a élé un nouveau témoignage de la sollicitude que la France porte à l’Islam.

Depuis longtemps, vous le savez, la France élabore, en application de la convention de 1883. des réformes administratives cl politiques particulièrement souhaitables au lendemain de la grande guerre. Par une attention dont je le remercie, M. le résident général a voulu laisser au Président de la République le plaisir de préciser ces améliorations.

Certaines questions se sont posées au sujet de la composition des assemblées consultatives. La représentation des diverses catégories peut n’ètre pas parfaite, encore qu’elle ait assuré, pendant des années, aux intéressés les moyens de faire entendre leur voix et de défendre leurs intérêts. Aussi bien, entre Français qui viennent de subir ensemble les terribles épreuves de la guerre, l’entente ne peut être malaisée. Il suffit de se souvenir dans la paix de la fraternité des tranchées. La formule du Protectorat implique la participation, aussi étendue que le permet le degré de culture auquel elle esl parvenue, de la population indigène à la gestion des affaires publiques. Il convient de décongestionner l’administration centrale. 11 n’est ni nécessaire, ni désirable, que toutes les questions se règlent à Tunis, et. par contre, le contribuable, surtout l’indigène comprendrait plus aisément la raison des sacrifices qui lui sont demandés s’il voyait sa contribution appliquée près de lui aux travaux qui l'intéressent immédiatement. S’il ne peut être question de conférer à chaque indigène un droit de suffrage égal et direct qui serait pour lui comme pour la Tunisie, dans l’état actuel de l’instruction et des mœurs, le plus funeste des présents, l’heure esl venue, au contraire, d’appeler les indigènes à élire, sous des modalités à déterminer, leurs représentants à la conférence consultative. Mandataires des colons et des indigènes collaboreront, dans l’étroite union.au bien de la Tunisie et de la France. L’exemple des délégations algériennes prouve ce qu’il est permis d’attendre de la conférence consultative ainsi rénovée.

Messieurs, je termine parmi vous un magnifique voyage. Je n’en emporterai pas seulement une vision éblouissante mais aussi le souvenir le plus réconfortant. La France peut être fière de son domaine africain. Ses fils, de Tunis à Casablanca, ont apporté dans l’ancienne province d’Afrique et dans les anciennes Maurilanies, la paix française, avec lemeilleures qualités de notre race. Amis et associés des indigènes, ils ont créé ensemble des richesses nouvelles don! le monde entier est appelé à bénéficier. L’œuvre que nous avons accomplie dans l’Afrique du A'ord est — j’ose l’affirmer — digne de noire caractère et de nos traditions. La France n'est pas venue ici pour asservir. Elle a eu. de tout temps, avec le monde musulman des contacts qui lui ont valu une compréhension particulière des choses de l’Islam et une sympathie très vive pour scs fidèles et pour leurs vertus.

Profondément respectueuse de leur mentalité et de leur foi, la France ne poursuit ici qu’un but.

Sur ces rivages si proches d’elle et que la mer baigne du même azur, elle entend maintenir et développer un foyer de vie où puissent venir s'instruire et prospérer les musulmans qui peuplent tonies les parties de la Méditerranée occidentale.

La République française remplira sa noble tâche d'éducatrice avec l'enthousiasme qu’elle apporte à toutes les grandes œuvres. Le monde musulman peut lui faire confiance et poursuivre avec elle en toute quiétude sa route vers de nouvelles et grandes destinées.

Je lève mon verre en l’honneur de Son Altesse le bey, à l’avenir et à la prospérité de la Tunisie.

Une brillante réception snil ce dîner. Son Altesse le bey se" retire à 22 h. la et M. Millerand regagne ses appartements.

La ville est illuminée et présente la plus grande animation, principalement aux abords de la résidence, on les équipages amenant les invités du résident se succèdent sans interruption. Une grande foule se presse sous les milliers de lampes électriques des grandes artères et des souks.

C’était en effet, aujourd'hui, non seulement l’arrivée du Président, mais aussi la première journée du ramadan.

Le 28 avril, le Président de la République quitte à 8 b. 30 la résidence et, par un temps splendide, au milieu des acclamations des. Tunisois, passe la revue des troupes sur le boulevard Jules-Ferry.

Le général R ob illot, commandant la division d’occupation, présente les troupes qui sont composées de zouaves, tirailleurs tunisiens et sénégalais, de chasseurs d’Afrique et de la garde beylicale, de détachements d’artillerie légère, d'aviation. du train des équipages.

S. A. le bey arrive le premier dans la tribune officielle, où se trouvent déjà le personnel de la résidence, les ministres, les personnages qui accompagnent le Président, le corps consulaire.

Des spahis gardent la tribune. Le Président de la République, dans la daumont de gala, ayant à côté de lui M. Lucien Saint, passe la revue des troupes, alignées le long de l'avenue. Des officiers précèdent la voiture.

Le prince Mohammed, second fils de S. A. le bey. est au milieu d’eux. Le Président remet diverses décorations dans Tordre de la Légion d'honneur à des officiers, notamment la cravate de commandeur au lieutenant de réserve Depierre, grand mutilé, attaché à la résidence générale. Le défilé des troupes a lieu ensuite.

Le Président de la République, (pii a pris place

dans un fauteuil à côté de S. A. le bey. salue les troupes. Celles-ci sont suivies des enfants des écoles françaises et indigènes,

Cette revue originale de tous les garçons et de toutes les filles de Tunis, de i à 18 ans. et de leurs maîtres, est tout à fait charmante et provoque les applaudissements.

Puis les confréries religieuses passent, lentement. avec leurs longs étendards brodés de tontes les couleurs, surmontés du croissant. Le Président félicite le général Robillot. Il prend congé de S. A. le bey et se rend à la résidence, où il se repose une heure. Sur son passage, les acclamations redoublent.

Après une visite au salon tunisien de peinture, le Président de la République part, à 10 h. io. au Bank).

Le Président parcourt les salles du musée célèbre par ses mosaïques de Carthage et de Sousse. ainsi que par les antiquités grecques découvertes dans une galerie sombre, près de Mahdia.

Le cortège se rend au point de vue du Belvédère, colline des environs de Tunis, où un grand parc a été aménagé.

l'n lunch est offert au Président. La municipalité de Tunis offre au Président une serviette de cuir brodé d’or, d'un travail très fin. Le Président remercie de celle preuve de fidélité qui vient du cœur :

Sur le cadeau que vous venez de me remettre, dit-il. je lis cette inscriplion : « Ole toi qui détiens les clefs de la destinée, ouvre-nous les portes de la félicité. »

Je voudrais bien détenir les clefs de la destinée. Ce n'est pas moi, c'est nous tous qui faisons nous-mêmes notre destinée, et je suis sans inquiétude sur celle qui attend Tunis.

M. Millcrand admire les changements survenus à Tunis, depuis sa dernière visite, en 1888, et il ajoute ;

Je suissùr que vous avez compris quelles sont les clefs de votre destinée. C'est d'abord le travail continu, constant, et puis c'est l'association intime sur le même pied entre les colons et les indigènes. Ils exploiteront ensemble, comme ils l'ont fait jusqu'ici, dans une union chaque jour plio intime et plus confiante, dans leur intérêt, dans celui de la Tunisie, dans celui de la France. Mais pour que cette association, qui est la loi française partout où elle pénètre, donne les résultats que nous attendons, il faut que la situation des indigènes soit sans cesse accrue, que l'enseignement pénètre chez eux d’une façon de plus en plus profonde; ne fructifiant pas seulement pour une élite, mais allant trouver la masse, s’adressant aux deux axes et faisant que chaque jour davantage les indigènes, plus élevés et mieux instruits, soient plus capables de recevoir les droits qu'ils espèrent.

L'association de la France et de la Tunisie a déjà donné de trop beaux fruits pour qu elle n’en produise pas de phi' beaux tout le long du xxe siècle. Aussi, c’est avec une grande sécurité et une foi égale que je vous remercie et que je vous félicite de tout ce que vous avez fait et de tout ce que vous ferez. Vive la Tunisie ! Vive Tunis ! Vive la France !

Le Président de la République se rend ensuite en automobile à la Ma rsa. où il déjeune au palais d'été du résident général.

Après les manifestations officielles au cours desquelles s'est affirmé une fois de plus Tardent loyalisme envers la France de S. A. le bey, le Président de la République a jugé utile d'avoir avec Sidi Mohamed En Naceur, un entretien ami-

cal et privé qui consacre l'entente établie au cours de ces journées inoubliables.

S. A. le bey, sur la demande de M. Millerand, s’est rendu à 15 heures à la résidence de la Marsa. Elle a été reçue à son arrivée par M. de Fouquières, directeur du protocole, et M. de Castillon-Saint- Victor, délégué à la résidence générale.

Au cours de la conversation toute intime. M. Millerand a signalé à Son Altesse, combien il était nécessaire, pour que la France puisse poursuivit' dans le calme et la sérénité la réalisation des réformes projetées, que les passions politiques qui, parfois agitent la population ne puissent à l'avenir pénétrer au pays beylical.

L'entretien s'étant engagé sur la composition du ministère et en particulier sur Si Thar Iverredine. ministre de la Justice, le Président de la République et le bey sont tombés d'accord que son maintien en fonctions était à tous points de \ue désirable.

En se retirant, après cotte visite. >i cordiale, le bey a renouvelé «TM. Millerand les assurances de son respect du traité, de son fidèle attachement à la France, de sa grande amitié pour le résident général et de sa déférente affection pour le Président de la République.

Après ie départ de S. A. le bey. M. Millerand se rend à Carthage.

M=r Lemaître, évêque de Carthage, au nom des Pères Blancs qui dirigent les travaux des fouilles de l’ancienne cité punique, salue le Président.

L’évêque dit que les Pères Blancs, dont 23 sont tombés pour la patrie pendant la guerre, continuent l’œuvre d'union entre tous les Français, entreprise par le cardinal Lavigerie.

M. Millerand répond qu’il éprouve une grande joie à être reçu par les dignes successeurs du grand Français que fut le cardinal Lavigerie et à leur apporter un témoignage public pour l’œuvre qu'ils ont accomplie.

Le révérend Père Delattre dirige le Président dans sa visite des ruines et du musée.

Le Président rentre à 17 heures, à la résidence où il reçoit Mohamed el Habib bey, du camp et prince héritier.

Les honneurs militaires sont rendus par une compagnie de tirailleurs. Apres un dîner intime, le Président de la République quitte la résidence à 21 h. 30, pour se rendre à la gare. Les avenues parcourues sont illuminées. Les Tunisois, en rangs serrés sur les trottoirs, applaudissent et acclament très fort le chef de l’Etat, criant : « Vive le Président ! Vive Millerand ! Vive la France » !

Le Sud tunisien.

Le train présidentiel part à 22 heures pour El Djem, où il arrive le lendemain matin, à 8 h. 30. Après avoir visité la ville, le Président repart pour Sfax où il arrive à 10 h. 45.

La colonie française et européenne et de nombreux indigènes sont rangés le long du boulevard Gau.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAIS

Les- spahis et cavaliers indigènes rendent les honneurs. Le Président se rend à pied au contrôle civil ou ont lieu les réceptions officielles Des acclama lion s très nourries le saluent à son passage.

Répondant aux vieux de M. Arnould, président de la municipalité, le Président de la République dit. notamment :

En s'installant pour toujours en Tunisie, ta France entend non seulement ouvrir aux Français un nouveau champ d’activité, mais en même temps s’associer étroitement aux destinées de la population tunisienne. C’est dans un esprit d'union étroite, par et pour le travail, que, je le sais, vous travaillez ici ; je vous en remercie au nom de la France.

Aux représentants dps indigènes, le Président déclare :

Vous avez raison d’avoir confiance dans les bienfaits de la France. Vous avez pu apprécier ce qu’elle a apporté depuis quarante ans, de progrès matériels et moraux : ce n’est, qu’un début, et dans les années qui vont suivre, la France, plus étroitement unie à la Tunisie, fera tons ses efforts pour que son idéal de justice et de liberté soit mieux compris et mieux appliqué au bénéfice de la population tunisienne.

Après les réceptions, le cortège présidentiel, en automobile, se rend au quai d’embarquement des phosphates pour en visiter les installations.

La promenade dans Sfax est rendue particulièrement pittoresque, et par les grands burnous de laine des indigènes et par la richesse des décorations des maisons et des boutiques françaises, arabes et juives, et par l’importance des installations pour l'embarquement des phosphates sur les cargos à quai.

M. Millerand prend un très grand intérêt à tout ce qu’il xroit. tenant à parcourir à pied les souks étroits.

Les indigènes ont prodigué les oriflammes aux couleurs françaises et, par dizaine de mille, ils saluent à grands cris le Président de la République.

AL Alillerand assiste à midi, à la municipalité, au déjeuner qui lui est offert par la ville.

Le déjeuner est servi dans les salles de la mairie.

Prenant le premier la parole, M. Arnould, au nom de la municipalité, lève son verre en l’honneur de Al. Millerand. Il le remercie du concours qu’il apporte à l’œuvre accomplie à Sfax pour la grandeur de la France.

AL Millerand reporte le mérite do cette œuvre dans l’Afrique du Nord aux colons français unis étroitement aux indigènes.

Il lève en toute confiance son verre à la prospérité de Sfax. Le cortège présidentiel traverse à nouveau la ville en voitures automobiles au milieu des acclamations de toute la population française et indigène et part, à 2 h. 45. pour Toulled-Cheridi.

Le Président delà République, sous la conduite du propriétaire, AL Boucher, fils de l'ancien ministre, parcourt la foré! d’oliviers, dont les allées uni des lieues de longueur. Al. Boucher exprime la joie des colons de montrer leur œuvre au chef de i’Elat.

Al. Alillerand félicite les colons du travail qu'ils poursuivent dans la paix et la sécurité.

L'œuvre que nuus admirons, dit le Président, n’est pas eulcmenl belle en soi, elle porte avec elle une iinpôrtauce .morale qui ne le rède pa- à l'importance matérielle.

One la France, avec le concours des colons, des Européens, et des indigènes, ail mené à bien une entreprise aussi énorme que celle-ci. qu elle sera poursuivie dans ces conditions de sécurité, c’est la manifestation la plus éclatante, la plus décisive des bienfaits du protectorat français.

J’ai été particulièrement heureux de vous entendre dire que l’union des Français, des Européen- et des indigènes. <— l ici une réalité.

Eh bien, permeltez-moi de vous dire, s'il est une leçon qui. pour moi, se dégage du voyage admirable que je viens de faire de Casablanca à Tunis, c’esl cellc-ci : au Maroc, en Algérie, en Tunisie, la loi de l’action française est et doit être l’association confiante et sans réserve entre la population indigène et les colons français et européens; hors de là. il n’y a qu’erreuret péril. ^

C'est cel ordre sagement et fermement appliqué qui doit non seulement sauvegarder aujourd'hui les résultats déjà acquis, mais préparer l’avenir auquel nous pensons.

Cel avenir m'apparait, polir moi. dans la pénétration de plus en plus intime de tous les éléments qui vivent par le même sol. Il est tout à fait remarquable, et c'est une observation dont je n’ai pas le mérite, qu’en Algérie il y a beaucoup moins de Français, d’Européens et d’indigènes que d'Algériens qui sont nés, soit de Français, soit d'indigènes, soit de l'alliance des divers éléments de la population. Mais tous, par l'accoutumance, par l’union, ont formé un typenouveau étroitement français, qui porte en même temps la marque de sa petite patrie.

Nous avons T Algérien, comme nous avons l’Auvergnat, le Lorrain, comme nous avons les habitants des diverses régions de la France.

Cette vérité u’est pas seulement applicable à l’Algérie; avec le temps, avec la fusion qui se fait chaque jour, qui doit se faire de plus en plus entre tous les éléments qui travaillent ensemble, nous arriverons au même résultat dans toutes les parties de notre domaine de l'Afrique du Nord.

Au lendemain de la guerre qui nous a été à la fois si glorieuse et si cruelle, la patrie française sent le besoin de tendre toutes ses énergies, de produire toutes ses ressources, d’employer à se refaire tous les moyens dont elle peut disposer.

C'est à cette œuvre que. sur le sol de Tunisie, vous travaillez au nom de la France. Soyez-en félicités et du fond du cœur remerciés.

Les voilures automobiles roulent ensuite à une allure rapide dans la direction de Gabès.

Le cortège arrive à 18 h. 30 à l’oasis de Gabès. dont la splendeur de la palmeraie semble un paradis en comparaison du désert qui l'entoure. La petite colonie française et européenne fait avec les indigènes une belle réception au chef de l’Etat, le long des curieux chemins sous les palmes, que horde l'oued Gabès.

AI. Alillerand descend au contrôle; civil. Le Président passe en revue les tirailleurs sénégalais, puis reçoit les fonctionnaires ainsi que les délégués des indigènes, musulmans et juifs. Ceux-ci l'assurent de leur absolu loyalisme et de leur amour pour la France.

AL Alillerand les remercie en répétant que la France n’oubliera jamais la part que les Tunisiens ont prise à la victoire et qu’elle ne négligera rien pour les proléger, et pour que leur avenir soit aussi heureux qu’ils peuvent le souhaiter. AI. Millerand se rend au contrôle civil où il passe la nuit.

Le 30 avril, le Président de la République parcourt à pied la ville indigène de Gabès et retourne à 11 h. 1/2. à l’oasis où un grand déjeuner est servi, dans le jardin du caïd sous des poivriers et îles dattiers, aux branches desquelles s'enroule une vigne sauvage.

Le Président du Conseil municipal porte un toast au Président, il constate que la politique d’humanité et d’amour de la France a conquis le cœur des populations de la Tunisie, de l'Algérie et achève la conquête des cœurs au Maroc.

Le Président de la République répond que le siroco qui l'accueillit hier lui a appris combien la vie pouvait être dure par instants en ce pays et à quel point nos colons ont droil au respect et à l'admiration. Les femmes françaises qui acceptent ces épreuves pour venir réconforter les bons artisans de l’œuvre française oïd droit à un respect, à une admiration particulière. La politique romaine était une politique d’attirance et de séduction. L’arrière-petit-fils de Charlemagne. Louis 11, rendait hommage à la vocation missionnaire de la France qui ne se contentait pas de croire et allait convaincre les autres. Eh bien, sous des formes parfois différentes, c’est la même œuvre que la France accomplit partout, œuvre de civilisation, de pénétration.

Ces indigènes, que nous trouvons ici. notre but suprême est de nous en faire aimer et dans leur intérêt comme dans le nôtre de les conquérir définitivement.

Les paroles du chef de l’Etat sont longuement applaudies. Le cortège présidentiel part aussitôt après pour l’ile de Djerba. La population acclame très chaudement le Président el la France.

A 2 kilomètres de Médenine, des cavaliers attendent la voiture présidentielle el l'escorlent au grand galop. Les autres indigènes attendent le Président place du Marché, dont les maisons à colonnades sont décorées de drapeaux. Le Président serre les mains des officiers el des notabilités, puis visite la curieuse petite ville. Le cortège présidentiel roule ensuite dans un véritable désert jusqu'au bord de la mer.

A Rougrara, le Président descend de sa voiture pour parcourir les ruines considérables de l'ancienne ville romaine de Gigthis : le forum, le capilole, la curie, les thermes el le marché.

Les automobiles suivent ensuite le bord de la mer jusqu’à Djorf. petite anse où un appontemenl de bois a été construit pour la circonstance. En face, à une demi-lieue, on aperçoit les maisons, blanches parmi la verdure, de l’île de Djerba.

M. licnoux, contrôleur civil, vient saluer le Président el l’invite à monter à bord d'un canot blanc. M. Millerand y prend place avec le Résident général, MM. Raiberti et Ghéron. M. Dinguizli. ministre de la plume du bey, el les membres du Parlement français. Les autres personnalités de la suite du Président montent sur les barques de pèche. Toutes les embarcations, remorquées par des chaloupes, en quelques minutes traversent le détroit. Quelques yachts et une cinquantaine de barques à voiles blanches et rouges se livrent à

des évolutions. Gette fête nautique, favorisée par le temps, est fort bien réussie.

Une foule nombreuse est massée sur la jetée d'Adjim Elle accueille M. Millerand par un cri de : « Vive la France! » Les pêcheurs sur leurs barques acclament également M. Millerand qui monte eh automobile et traverse File du Sud au Nord pour aller au contrôle civil de Houmt-Souk. La distance parcourue est de 10 kilomètres. Le parcours suffit pour faire apprécier la richesse de ce grand jardin qu’est File Djerba. Les palmiers et les oliviers sont nombreux tout le long du chemin.

La principale agglomération Houmt-Souk est une petite ville charmante par sa blancheur, ses parterres de fleurs. Des banderolles souhaitent la bienvenue au Président. Tous les habitants européens ou indigènes font une réception chaleureuse à M. Millerand.

Le Président passe la nuit au contrôle civil. La plupart des personnalités qui suivent le Président couchent sous des tentes plantées dans le jardin du contrôle.

Le 1er mai, après avoir reçu les autorités de File au contrôle civil, entre 8 h. 30 et 9 heures, le président de la République pmi avec les ministres, le Résident général et les autres personnalités de sa suite pour faire le tour de File. Celle-ci compte -">0 .000 habitants, dont à peine un millier d’Européens. Les indigènes sont M usulmans à ! 'exception de 5.000 Juifs. La vie orientale a gardé là toute son originalité.

Au contrôle civil, répondant aux souhaits de bienvenue des représentants des colons et des indigènes, le Président dit la joie qu'il éprouve à entendre affirmer la parfaite union de tous les éléments de la population.

C'est, déclare M. Millerand, toute la politique de la France venue en Afrique pour libérer le pays, pour augmenter ses forces productives, pour le rendre plus heureux. Parmi les légendes de la grande el glorieuse guerre que nous venons de traverser avec nos alliés, il en esl une qui a souvent représenté les Français comme une nation mobile, changeant rapidement de desseins. La guerre a prouvé que l’esprit de suite ne lui esl pas étranger. Celle qualité dominante de l’esprit de continuité dans les projets, la France ne l'a pas eu seulement dans la guerre, elle l’a et l’aura dans la paix. L’œuvre qu’elle a déjà commencée en Tunisie, si merveilleusement avancée, elle la poursuivra sans hâte, sans retard avec une tranquille décision pour le bonheur de tous les éléments qui habitent ce beau pays sous la souveraineté de S. A. le bey, au loyalisme et à la fidélité duquel je suis heureux de saisir cette occasion de rendre hommage.

Le Président félicite particulièrement les délégués de la colonie maltaise. Sous le drapeau tricolore, dit M. Millerand. vous Irouvercz le bonheur.

Les rabbins et les fidèles en costumes orientaux accueillent le chef de l’Etat parles cris de :« Vive la France! » et des cantiques. Les tables de la loi sont présentées, tandis que les ministres du culte officient dans la synagogue de la Ghriba.

Le Président revient ensuite à Hoümt-Souk. La population multiplie les manifestations de loyalisme en l’honneur du président de la République.

BULLETIN DU COMITE DE L’AERIQUE FRANÇAISE

,\l. Alillerand déjeune dans l'intimité, puis sc repose et travaille au contrôle civil jusqu’à 15 heures.

Le président de la République pari à 15 heures tic Houmt-Souk pour Gabès, où il arrive à 19 h. 50.

Le Président dine nu contrôle civil et part dans son train, à 22 heures, pour Kairouan.

AL Millerand, les ministres et toutes les personnalités de sa suite arrivent, le 2 mai. à 8 h. 30. à Kairouan. En sortant de la gare, le cortège traverse le quartier européen, dont les habitants poussent des vivats chaleureux.

C'est dans un salon décoré de tapis fameux de Kairouan que les autorités et notabilités sont présentées à AL Millerand.

A côté des fonctionnaires et délégués français, se tiennent le bach mufti Si Mohamed Saddam, premier personnage religieux de la circonscription accompagné du c.adi de Kairouan. Si Mohamed Allani. d'une délégation de notaires arabes, d’une délégation des Chorfa, descendants du Prophète, des délégations des Khalifes et Cliikli, des deux caïdats des Zlass et de Kairouan, de l’agence des Habous à Kairouan, qui gère les biens religieux et participe à l'entretien des mosquées, du cheik des israélites et du grand rabbin.

Le Président remet un certain nombre de décorations.

Après avoir traversé le quartier indigène, le Président visite à pied les souks couverts, où les marchands lui réservent un accueil enthousiaste

Le Président arrive ainsi à la grande mosquée. Les indigènes, nombreux, poussent des vivats en l'honneur de AL AliLlerand.

La grande mosquée est remarquable par sa façade des trois portes, par la forêt de colonnes de son sanctuaire, par les boiseries de sa chaire et de lu maksoura, loge où se tient le sultan, et par son minaret élevé.

La mosquée du Barbier, où l’on arrive ensuite et qui abrite le corps vénéré d'un compagnon du Prophète, est d’architure très élégante.

Dans une grande plaine située devant la mosquée du Barbier, le Président assiste à une fantasia.

Le cortège remonte en automobile et part pour Sousse à 1 0 heures.

A la porte de la ville, le Président s’arrête à la kasba qui sert de caserne au 4e tirailleurs algériens. Dans la salle d’honneur du- régiment, le Président admire de très curieuses mosaïques romaines de l’ancienne liadrumète.

Les indigènes, massés derrière les chefs des confréries religieuses portant de grands étendards attendent le Président.

Devant la mairie, le Président est salué par AL Gallini. sénateur de la Corse et maire de Sousse.

AL Alillerand remet divers décorations, notamment la cravate de commandeur de la Légion d’honneur au colonel Wildermuth, commandant militaire de la ville.

La colonie française et européenne groupée

acclame chaleureusement AI. Alillerand. Un déjeuner est offert au Président par la municipalité dans les salons de 1 Hôtel de A ille.

Au moment des toasts, AL Gallini constate que la venue du Président coïncide avec une pluie hem (“use. Le voyage de AL Millerand est pour les populations un grand réconfort moral. Le maire sc réjouit de l'esprit d’union qui existe chez tous ses concitoyens, l.a paix des âmes est faite à Sousse.

AL Gallini salue pieusement les soldats français et indigènes morts pour la France.

Al. Alillerand félicite M. Gallini de l’œuvre qu’il a accomplie à Sousse.

Vos concitoyens, dit le Président, vous appellent l'empereur qui vient de Corse. Voilà qui suffirait à vous compromettre si vous n’étiez pas si bien connu. Votre œuvre est une œuvre d'avenir parce qu’elle voit haut et loin. En M. Cal liai, je salue tous les colons qui ont fait une œuvre analogue à la sienne. Je m’incline devant celte œuvre à la fois tunisienne et française. Le voyage que je viens d'accomplir n’aura pas été ce que je n’avais voulu à aucun prix, un voyage d’apparat, mais c’est un hommage aux morts et aux vivants qui, dans l’Afrique du Nord, ont préparé l’avenir, c’est à eux que j’adresse mes remerciements et l’expression de la reconnaissance nationale. L’œuvre qu’ils ont faite, nous ne la laisserons pas péricliter. .Nous serons tous unis pour la maintenir et la faire prospérer.

Cos paroles sont vivement applaudies. Le Président prend le train à 11 h. 15 pour Tunis au milieu des acclamations des habitants.

Le train présidentiel s’arrête à 17 heures à Bouficha. AL Alillerand a tenu ainsi à répondre à un désir de AL de AA arren, député, qui lui avait parlé du grand effort des colons dans cette région. M. Millerand reste trois quarts d’heure à parcourir en automobile cette campagne française. Le train repart à 17 h. 45 et arrive à Tunis à 18 h. 30. Les Tunisiens se sont portés en foule sur le passage du cortège pour acclamer le Président.

AL Alillerand suit le même trajet que le jour de son arrivée.

Sous les mêmes ovations et les mêmes applaudissements nourris, le Président arrive à 19 heures à la Résidence.

AL Millerand dine chez le bey.

Au dîner du Dar el Bey, S. A. le bey prononce le discours suivant :

Monsieur le président de la République,

11 m’est très agréable de vous recevoir dans cette antique demeure où furent déjà accueillis par le souverain de la Tunisie deux de vos illustres prédécesseurs. Ainsi s'affirment d'année en année les liens si étroits qui unissent la Tunisie à la France. Vous venez de parcourir jusqu'à ses confins méridionaux la régence et vous avez pu y constater la belle œuvre accomplie en moins d'un demi-siècle par le Protectorat français. Mes sujets, par leurs acclamations, vous ont montré qu’ils savaient apprécier les bienfaits de votre généreuse nation La rigueur du ciel a malheureusement, cette année, dangereusement compromis la prospérité agricole de la Tunisie. Je regrette que vous n’ayez pu la voir sous son aspect le plus l'a\ orable; mais en présence du grand danger qu’entraîne pour la vie même de mes sujets une récolte aussi insignifiante, je ne puis m’empêcher de songer que. seule la sage prévoyance de l'administration du Protectorat nous permettra de parer à ce risque. Ce sera pour mes sujets une nouvelle occasion de comprendre que la France, mère géné-

rcuse. sait venir efficacement en aide à ceux dont elle a assumé la protection.

Demain, monsieur le président de la République, vous quitterez ces rivages; il me serait agréable que vous en emportiez le souvenir d’un pays revivifié par le génie de la France et conscient de ce qu'il doit à cette grande et glorieuse nation.

M. MiUerand. répondant à S. A. le bey, a prononcé le discours suivant :

Monseigneur.

Je remercie Votre Altesse de la bonne gràcede son accueil. L’expression si chaleureuse de ses sentiments à l’égard de la France m’a profondément touché. 11 m’est agréable de constater que le souverain de la Tunisie reste fidèle aux traditions de loyalisme de la dynastieHusseinite et rend hommage en de tels termes à l'œuvre accomplie par la France dans ce pays.

Je sais et je viens d'en faire l’expérience, que le concours de Votre Altesse n'a jamais fait défaut au représentant de la France pour la réalisation de toutes les réformes administratrives, judiciaires et financières, que le Gouvernement protecteur a jugé opportun d’introduire dans la régence, afin d’améliorer la situation morale et économique des Tunisiens. Je ne doute pas que cette œuvre puisse se poursuivre dans le même esprit de confiance réciproque, pour le plus grand bien de la Tunisie.

En rendant hommage aux combattants de la Grande Guerre, Votre Altesse a rappelé les heures tragiques où ses sujets, frères d’armes des Français, ont acquis une gloire impérissable. Ils ont par leur vaillance et par leur sacrifice resserré plus étroitement encore les liens qui unissent la Tunisie à la France.

Ils ont droit ainsi à notre commune gratitude. Au lendemain de la victoire, puisse la Tunisie reprendre sa marche paisible cl ininterrompue vers le progrès. De ce souhait très vif que j’exprime au nom île la France, je trouve le gage le plus sur dans les heureux résultats qui sont intervenus au cours de nos derniers entretiens. Votre loyal attachement à la France comme le respect des traites dont vous ne vous êtes jamais départi vous ont conduit, en parfait accord avec nous, sur tous les points, aux solutions nécessaires à la paix des esprits sans laquelle il n’est pas de réformes durables

Que Votre Altesse me permelte d’ajouter à ce souhait les vœux que je forme pour la prospérité de son règne et pour son bonheur personnel.

Au moment où le président de la République a pris congé de S. A. le bey. celui-ci a exprimé à nouveau, eu termes chaleureux, ses sentiments d'attachement el de fidélité à la France. Il lui a dit que son voyage en Tunisie aurait certainement les plus heureux résultats et a formulé le souhait que le Président ait l’occasion de revenir dans la Régence avant l’expiration de son septennat.

lie président de la République est rentré à 11 h. 30 à la Résidence.

Le 3 mai, h* président de la République quille Tunis à 8 heures.

Les honneurs militaires sont rendus connue à l’arrivée et la foule compacte, malgré l'heure matinale, derrière la haie de soldats, fait entendre ses dernières acclamations.

Bizerte.

La population des centres traversés, notamment à Alateur et à Tindja, s’empresse autour des gares et vient offrir à M. Millerand. avec ses souhaits de bon retour, des fleurs et des gerbes de blé.

A Ferryville. le Président quitte le train et, accompagné par les autorités maritimes, gagne en

automobile Sidi-Abdallati dont il visite l’arsenal. Le Président monte à bord du contre-torpilleur Amiral -Sénés pour traverser le lac el atteindre Bizerle où il arrive à 1 h. 15. Le Président est salué par une salve de 101 coups de canon, tandis que les cloches de la cathédrale sonnent.

A 11 h. 30. le Président débarque près du contrôle civil où les autorités, les notabilités et les délégations de la population lui sont présentées.

Le cortège traverse la ville, salué par les respectueuses ovations de la population en grande majorité française.

A midi, la municipalité offre un déjeuner à l'Hôtel de Ville.

Au dessert. M. Vernisse, président de la municipalité, et le président de la Chambre de commerce font ressortir le rôle glorieux, pendant la guerre, du port militaire de Bizerle qui participa à la victoire, mais qui ne peut subsister et se développer pendant la paix que s'il devient un port de ravitaillement en charbon et un port d'embarquement des richesses minières de Tunisie.

Le secrétaire élu de la section française et le secrétaire élu de la section indigène de la conférence consultative présentent ensuite les revendications de leurs mandants.

Après les deux secrétaires élus, le résident général rappelle les efforts patients et continus des Français en Tunisie depuis quarante ans en collaboration avec les indigènes guidés, secondés par les pouvoirs publics. AL Saint ajoute :

« Les ruines antiques contemplées au cours du voyage indiquent que l’œuvre du Gouvernement français n'est point encore achevée; aussi la sincérité et gratitude de tous ceux qui vivent dans les contrées traversées, va vers le chef de l’Etat, la plus haute personnification de la patrie, vers le grand citoyen qui a donné déjà tant pour la grandeur de la France et qui par sa présence et sa parole a inspiré h tous, sur la terre africaine, un sentiment de sécurité, de confiance, indispensable au développement de leurs activités, à la réalisation de leurs espérances. »

AL Alillerand prend à son tour la parole :

J’éprouve une réelle émotion à penser que dans quelques minutes je vais quitter le sol de la Tunisie où je viens de passer six jours qui auront été pour nous tous un véritable enchantement au point de vue îles speelacles que nous offrent la nature et des contrées diverses dont les aspects luttaient de variété el de grandeur. Un véritable enchantement aussi, parce que ce pays merveilleux dans le présent apparaît. merveilleux encore pour l'avenir par les promesses qu’il offre à la France, dont les destinées sont à tout jamais unies à celles de la Tunisie par des liens indestructibles.

Je me félicite de répondre à la fois aux deux secrétaires élus de la section française et de la section indigène de la conférence consultative; ainsi s’offre à moi, dans un spectacle concret, l'image de cette collaboration des Français el des indigènes dont partout, au cours de ce voyage, je n’ai cessé d’entretenir mes auditeurs parce que je suis convaincu qu'elle est l'alpha et l'oméga de la question, et la formule absolue qui seule convient à l’Afrique du Nord, parce que je suis convaincu aussi qu'il faut que le travail de chacun profite à tous, à tous travaillant ensemble sans distinction de race et de religion. C’est la vraie clef avec laquelle on peut résoudre tous les problèmes. Pour mener à bien cette tâche, il faut que toutes les ressources du pays soient mises à contribution. C’est pourquoi je remercie M. Rejcoudier

BULLETIN DU COMITE DE L'AFRIQUE FRANÇAISE

ilt- m'avoir demandé de prêter mon concours pour donner au port' de Bizerle les destinées qui lui sont dues. Je ne voudrais pas m’engager par des promesses prématurées, mais je ne puis me retenir de trouver paradoxal, en vérité, que ce port merveilleux soit quasi inutilisé. Avoir un tel port et n’avoir pas de port de commerce, c’est là une situation qui ne peut durer et la France, d’accord avec la Tunisie, ne permettra pas qu’elle se prolonge.

Je sais que, sur la route que j’entrevois, se, dresseront bien des difficultés, bien des obstacles, mais n’est-ce pas précisément pour l’homme clairvoyant la plus belle lâche qui se puisse concevoir que de mettre son effort à vaincre les uns et à surmonter les autres par la force de sa volonté et de sa ténacit é ?

11 se peut aussi que certains intérêts puissent se croire lésés par le développement du port de Bi/.erle, mais ceux-là qui, peut-être, se trouveront atteints, se convaincront bien vile, après quelques moments de réflexion, que si la Tunisie s’enrichit, c’est l’Afrique du Nord tout entière, sans distinction. qui en recueillera les fruits.

Je suis heureux d’avoir près de moi M. Raiberti, excellent ministre de la marine, pour confirmer mes paroles et assurer que si. à certains moments, des résistances, des frictions et même des flottements se sont produits, cela ne se reproduira plus car. à la rue Royale, on ne veut pas que cela se reproduise. Et cela ne se reproduira pas parce qu’il y a en Tunisie un résident général dont, depuis que je suis entré sur le territoire de la régence, j’entends faire unanimement l’éloge et dont j’ai fin moi-même, au cours d’ent retiens longs et fréquents que j’ai eus avec lui sur toutes les questions tunisiennes, juger les qualités peu communes, la largeur de vues et la ferme volonté.

En pleine possession de la confiance sans réserve du Gouvernement de la République, assuré de la haute estime de S. A. le bey, dont je suis heureux de louer la collaboration utile et loyale à la France, M. Lucien Saint poursuivra avec netteté, en même temps qu’avec la douceur que vous lui connaissez, l’œuvre qu’il mènera à bien parce qu’elle est indispensable à la prospérité de la Tunisie, c’est-à-dire de la France.

C’est en l’honneur de son succès, en l’honneur de la Tunisie et de la France et de leurs destinées unies- que je vous demande de lever avec moi votre verre.

Le Président et sa. suite se dirigent alors vers le

point d embarquement et prennent passage sur une vedette qui les conduit à Y Edgar-Quinet . mouillé à l’entrée du lac.

A li heures. VEdgar-Quinel lève l’ancre; le Président, debout sur la passerelle, est longuement et chaleureusement acclamé par la population. massée sur les quais du canal.

La pluie a cessé, mais lèvent continue à souffler assez violemment de l’Ouest et la mer est agitée. En quelques minutes V Edgar-Quinet traverse le canal et M. Millerand vogue vers la France, accompagné des vœux respectueusement affectueux de toute la population de la Tunisie.

A l’Afrique française du Nord.

Avant de quitter le sol de l’Afrique, le Président de la République a adressé le message suivant aux colons français et européens, aux populations indigènes, aux fonctionnaires civils el militaires du Maroc, de l'Algérie de la Tunisie :

Rizerie. 3 m;ii 1 022 .

Au moment de, quitter noire Afrique du Nord, je veux vous adresser l'expression de ma reconnaissance pour votre accueil. Pendant un mois, de Casablanca à. Tunis, vos acclamations ont fait cortège au représentant, au messager de la France. Elle vous portait par ma voix ses remerciements des sacrifices de toute nature que vous vous êtes si géné-

reusement imposés pendant la guerre, son espoir de l’efflo rescence dans la paix de son domaine Nord-Africain. Vous avez répondu en montrant les résultats merveilleux obtenupar votre labeur, votre énergie, voire esprit de suite et en saisissant toutes les occasions de publier votre attachement passionné à l'idéal de liberté, de justice et de progrès qu incarne à vos yeux la France républicaine.

Les ministres, les membres du Sénat et de la Chambre, les représentants de la presse qui m’accompagnaient seront, comme moi, vos témoins. Ils diront quelles victoires le génie français remporte chaque jour, grâce à vous, sur les résistances de la nature et de l'ignorance, quelles conquêtes matérielles et morales nous promettent pour un proche avenir, votre acharnement au travail, votre union et votre concorde.

Le concours loyiil et dévoué que S. M. le sultan Moulas Youssef et S. A. iç bey Mohammed en Naceur prêtent au Gouvernement de la République lui est un précieux appui. Mes conférences périodiques enlre le gouverneur général dé" l’Algérie cl les résidents généraux du Maroc et de Tunis permettront, dans le respect des conventions internationales (‘I de l’autonomie chère à chacune des parties de notre domaine, de préparer les rapprochements et les accords souhaitables.

La France a le droit d’être fière de son œuvre. Elle peut envisager avec une joyeuse confiance les perspectives de l’avenir. Il sera digne de votre courage el de vos patriotiques ambitions.

A. Mii.lkhami.

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