DEPUIS LA GUERRE
Le Commissariat officiel d'immigration du port de Casablanca publie un rapport mensuel el un rapport récapitulatif annuel sur les mouvements il immigration et d’émigration au Maroc par Casablanca. Dans ce rapport sont comptés à part, dans le mouvement des voyageurs, les personnes déclarant venir au Maroc pour la première fois el celles déclarant quitter le pays sans esprit de retour. Sans doute les chiffres ainsi obtenus appellent quelques réserves. Tous les gens débarquant au Maroc pour lu première fois ne viennent pas s’y fixer. Il y a parmi eux des touristes, des chargés de missions, si nombreuses ces derniers temps; mais ces personnes sont derechef comptées au retour parmi les émigrants, si toutefois elles s’embarquent de nouveau à Casablanca. L'équilibre se trouve ainsi à peu près rétabli. Ou peut admettre comme chiffre d’immigration slablc et réelle la différence entre le chiffre des immigrants et celui des émigrants. Nous allons donc étudier l'immigration au Maroc, en considérant successivement le mouvement de l’immigration. la nationalité et la catégorie des immigrants, Voici les chiffres représentant, depuis 1917, l'immigration, l'émigration el l’excédent d’immigration ou immigration réelle :
Immigration Emigration Immigration réelle
1921 (10 mois) 11.379 4.135 7.244
Ces chiffres appellent les observations suivantes :
Le mouvement réel d'immigration date de la fin de la guerre. Après la première arrivée en masse de 19 ld, la guerre a ralenti le mouvement de la colonisation et n'a amené au Maroc que peu de gens décidés à s'y fixer. Après l'armistice, la victoire française, la nouvelle situation du Maroc, la réputation déjà bien établie du Protectorat attirent
(1) Nous extrayons cct article du Bulletin de la Société de Géographie du Maroc (Lr trimestre 1922), publication dont nous sommes heureux île signaler l’intérêt toujours plus grand.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
au Maroc les jeunes activités, libérées «les devoirs de la guerre et impatientes de se déployer.
Dès 1919. le nombre des arrivées est triple par rapport à 1918. l'immigration réelle bondit de 1.0 11 à 6.693. soit plus de quatre fois davantage. Entre les années 1917 et 1921. la proportion peut s’établir ainsi : 1 à 3 pour les arrivées, 1 à 8 pour l’immigration réelle. Ainsi, depuis la guerre, le Maroc, foyer d’immigration des pays latins, a vu arriver, eu moins de trois ans, 32.511 immigrants. Et n'oublions pas que Casablanca n'est point la seule porte d’entrée du Maroc. C'est là un succès que n’ont pas connu si vile l'Algérie et la Tunisie.
Malgré ces progrès évidents, l'immigration marocaine n'a rien cependant d’une ruée vers un pays neuf. Le Maroc n'est pas encore l<‘ foyer d'appel irrésistible où se précipitent les activités des deux hémisphères, comme inclineraient à le faire croire des comparaisons trop hâtives. Si l'on compare le Maroc à des pays d’immigration intense, comme l’Argentine, le Canada ou l’Afrique du Sud, la différence apparaît saisissante. Alors que l’Argentine voit sa population augmenter par l'immigration de 2 millions d'habitants en huit ans. l'excédent d'immigrants atteint à peine le chiffre de 25.000 en cinq ans. Alors que l’Uruguay, moins étendu «pic le Maroc, voit sa population augmenter annuellement de 1/125 par l'immigration, cette augmentation n'est, au Maroc, que de
1/700. si l’on admet pour l’Empire chérifien une population approximative de 5 millions d'habitants et une immigration réelle moyenne de 7.000 par au. C’est que le Maroc n’est pas un pays neuf, qui offre une terre complètement vierge à J'esprit d’entreprise et de colonisation.
Si l'immigration marocaine n'a point le caractère d'un rush mondial, elle présente, en revanche, un caractère rassurant de stabilité et de régularité. Depuis l’armistice, la courbe de l'immigration monte lentement mais régulièrement. Les chiffres de 1921 seront faiblement, mais certainement, supérieurs à ceux de 1920. malgré une crise économique sans précédent et les difficultés de toutes sorles «jui attendent l’immigrant, notamment à Casablanca. 11 n'y a point brusque mélauge de populations qui amènerait nééessaircment une rupture d’équilibre social, mais plutôt infiltration et pénétration : ce qui laisse au Maroc la liberté de son évolution originale.
Cette impression générale de progrès ordonné est encore confirmée, si l’on examine les chiffres de l'immigration par nationalité et par catégorie. L'élude de ces chiffres dans le détail permet dès maintenant d'établir quelques conclusions générales.
L immigration marocaine est en majorité française (1) et presque en totalité (90 %) latine. Le tableau suivant en témoigne. L'on considère ici les chiffres globaux d'immigration :
Années
Français
Espagnols
Italiens
1.714 soit 63,1 % 1.994 — 67.5 % 6.888 — 69.6 % 7.062 — 62.8 % 7.193 — 63.2 %
565 soit 20,8 % 630 — 21,3 % 1.640 — 16.6 %
183 soit 6,7 %
Ainsi, le gros contingent de l'immigration est fourni par la France, et la majorité française se maintient avec une remarquable constance aux environs des 2/3 du total. Le contingent espagnol diminue en 1920 et 1921 au bénéfice du contingent italien, de plus en plus important. Espagnols et Italiens semblent d’ailleurs se partager un pourcentage à peu près constant de 20 %. En tous cas, contrairement à ce qui se passe en Tunisie et «mi Oranie, la France a, dans l’immigration marocaine une prépondérance persistante : c'est par des Français que se fait le peuplement européen du Maroc. C'est là, en même temps qu’une preuve delà vitalité de notre race, un gage rassurant pour l’avenir de notre Protectorat.
Un autre fait important que dégage l’étude des statistiques, c'est que l’immigration au Maroc est surtout une immigration active ou plutôt une immigration de cadres. Nous ne voyons point ici «le troupeau désordonné d émigrants malheureux et souvent indésirables qui viennent débarquer sur les quais de New-York et de Buenos-Ayres. Il s'agit, au Maroc, d'une immigration ordonnée qui se distribue régulièrement suivant les besoins du
pays. Parmi les immigrants, les plus forts contingents sont représentés par les directeurs de travaux. négociants et commerçants qui vienùent diriger la mise en valeur du pays. A côté de ces cadres, ce sont les ouvriers du bâtiment si nécessaires quand on voit s'élever partout des A illes nouvelles ; ce sont, en outre, des ouvriers d'usine, mais ouvriers «pialifiés. mécaniciens et spécialistes, cadres subalternes d'une main-d’œuvre que l'on rencontre sur place.
Le tableau suivant témoigne de la prépondérance des cadres dans l’immigration marocaine :
Agriculteurs 380 365 395
Commerçants et représentants 732 763 850
Industriels et entrepreneurs 182 135 183
Ouvriers d'usine .' 454 859 899
Ouvriers du bâtiment : 576 1.246 1.131
L'on doit remarquer, en 1920-1921. l’imporlante augmentation des ouvriers d’usine et des ouvriers de bâtiment. Elle correspond aux constructions de villes nomclles cl aux fondations d'industries' au Maroc.
(1) Sont comptés parmi ce nombre des Algériens d’origine espagnole, mais ce sont lft des éléments assimilés.
Dans l'immigration de cadres qui prend la direction de la mise en valeur du Maroc, c’est la Fiance qui occupe, et de loin, le premier rang. Italiens et Espagnols, renforcés par les Portugais, fournissent surtout les ouvriers du bâtiment et un certain nombre de petits commerçants :
Espagnols 193 237 244
Italiens 128 313 414
Portugais' • 83 422 139
Les Français tiennent la tête dans l'agriculture, le commerce et la représentation, l’entreprise et la main-d’œuvre qualifiée. En 1921 (les dix premiers mois) sont Français 78 % des agriculteurs, 80 % des entrepreneurs el industriels, 70 % des ouvriers d’usine.
Ainsi, une constatation pleine de promesses résulte des observations ci-dessus. Alors qu’en Tunisie, les Français, actifs et producteurs sont écrasés sous le nombre par 160.000 Italiens dont beaucoup sont attachés au sol et ont racheté la terre depuis la guerre, au Maroc, dans la vie économique et dans l'apport de la population européenne l'élément français garde le premier rang.
Ne faisons pas encore du Maroc une Argentine nouvelle : mais par une propagande sincère et une mise en valeur du pays étendue et persévérante, redoublons d’efforts pour appeler au Maroc les jeunes énergies capables de créer .cette Afrique vivante qui a déjà repris sa place d'autrefois dans la vie universelle.
Albert Chartox, Professeur au Lycée de Casablanca
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