F R A N ÇA I SE
qui domine le village de Hombori; l’imagination des .Noirs a eu beau jeu pour s’exercer à ce sujet.
Une végétation arborescente a crû, à l’abri des feux de brousse qui ravagent les svlves du plateau. sur les éboulis ; baobabs, tamariniers, rùnicrs. gonakés, nérés, karités poussent avec vigueur entre les roches, s'accrochent à leurs gerçures, surgissent de tout creux où s'accumule un peu de terre végétale; des lianes rampent dans les failles; que l’on franchisse les gorges difficiles qui permettenl l'accès de la montagne et qu’on s’élève sur le plateau qui la surmonte. on rencontrera des paysages inattendus, à la fois frais et sauvages. C’est d’abord l'escalade de la zone côtière; là s'entremêlent les ravins fourrés de bois, les défilés resserrés entre de formidables roches, les tunnels, les portes naturelles monumentales, les escaliers cyclopéens, les précipices contre lesquels il faut ramper sur d’étroites corniches; on traverse le domaine de la pierre chaotique, comme ivre, qui lance des ponts sur les abîmes, dresse vers le ciel des crocs et des griffes de félins, s’évide en cavernes fantasques, bâtit de grossiers dolmen, se gonfle en barricades de pinces, de pointes, de boulets, de pavés ; tantôt le pied glisse sur des surfaces comme laquées : tantôt il se déchire dans des chausse-trappes miné raies, tantôt il se tord dans des fendillages aux lèvres rigides. Des eaux claires courent au profond des ravins, tombent en cascades, jouent entre les écueils, s’épandent en cascatelles, gazouillant sous les arbres où des multitudes d’oiselets leur répondent.
On se hisse enfin sur le plateau; les aspects redeviennent aussitôt ceux de la brousse caillouteuse soudanaise; la flore est rabougrie; l’herbe est maigre; soudain bée une large coupure, une vallée sinueuse trace ses méandres au cœur du bloc de grès; les verdures s’y accumulent et la roche s'y pétrit à nouv eau, en formes méchantes.
farouches, à qui le séjour des terres fertiles de la plaine élaît interdit pour une raison puissante Les légendes locales en font l’habitat, à une époque perdue dans le lointain des âges, de petits hommes roux qui vivaient de chasse et de pêche, s’habillaient de peaux, s’abritaient la nuit dans des trous de rochers ou sous des fourrés d’épineux, tradition vague, qui subsiste à peine à l’état de trace inconsistante; nul ne peut plus dénombrer la suite des peuplades qui se succédèrent dans la région; celleci fut jadis beaucoup plus arrosée, beaucoup plus humide qu’à cette heure: des marécages se forment encore le long de certains escarpements pendant l’hivernage, entre Tomberi et Douentza, entre Dalla et Nokara. à Timbi près des monts de Hombori, etc. Dans les poches d’eau de la montagne, dans les marigots de Douentza vivent encore des caïmans; les peuples d'autrefois durent, protégés par les eaux de leurs fleuves, se maintenir longtemps au pied des hauteurs; nous trouvons encore dans le pays des marques de leur occupation : ce sont les instruments de pierre polie, haches et masses ovoïdes transformées de nos jours, par la superstition des Noirs, en souverains gris-gris que I on découvre un peu partout dans le pays: ce sont aussi des menhirs de 1 m. 80 à 2 mètres de hauteur qui jalonnent les falaises, particulièrement nombreux dans celle du Gandamia et dans celle de Bargué; ces menhirs n'indiquent point des tombeaux; ils sont plantés dans des interstices de roches plates, épaulés à leur base par des pierres, et reçoivent une sorte de culte,: oints de bouillies de mil, arrosés de lait ou de miel ou de sang de victimes, ils attirent les pluies fécondantes.
Les peuplades actuelles qui sont connues sous les noms pouls de Habé, quand elles habitent les hauteurs, de Houmbébé, quand elles sont fixées dans les plaines, reconnaissent qu’elles sont immigrées et d’origine mandé : à une époque indéterminée, qui ne remonte peut-être pas à plus de
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Des escarpements aussi abrupts, des paysages d'exploration aussi pénibles devaient devenir fatalement le refuge de races à la fois guerrières el
cinq à six cents ans en arrière, elles abandonnaient le Manding sous la pression d'autres tribus mandé avec (pii elles étaient en guerre, traversaient, X avec l'aide miraculeuse d'un caïman, le Niger à unendroi! maintenant inconnu, et se répandaient
sur le plateau de Bandiagara, où elles entrèrent en lutte avec les autochtones qu’elles vainquirent et avec qui elles se confondirent. Par la suite, elles se lièrent par le serment du sang avec les tribus Bozo des bords du Niger et du Bani.
Le peu de renseignements que nous possédons sur l’histoire des Habé établit qu'ils furent constamment en lutte les uns contre les autres; le groupe de Tintam parait avoir exercé une certaine hégémonie sur les cantons voisins. Ce manque de cohésion sociale aurait amené à bref délai la dispersion de la race sous les attaques des divers empires soudanais, si elle n avait pas trouvé, dans les montagnes, des repaires inaccessibles ; les plaines riches en pâturages qui s’étendent au pied des falaises avaient attiré de bonne heure des hordes de Peuls : les conflits entre les pasteurs et les cultivateurs furent fréquents et sanglants; les Habé, adonnés avec passion à l’agriculture et fétichistes impénitents, étaient les ennemis naturels des Foulbés, qui laissaient volontiers leurs troupeaux ravager les lougans des villages et restaient fidèles à l’islam le plus fanatique. Tantôt les cavaliers peuls enlevaient des captifs sur les défrichements des Habé; tantôt ceux-ci. sous la conduite des Chefs-de-la-jeunessc, tombaient sur les troupeaux, bridaient les paillotes des pâtres qu'ils réduisaient en esclavage et sacrifiaient sur le torou les meilleurs de leurs prisonniers. Afin de pouvoir se livrer en paix aux travaux des champs, les habitants acceptaient volontiers cependant de payer tribut à leurs voisins; ce fut ainsi qu'ils devinrent les vassaux de Cheikhou Ahmadou, puis de Tidjani et d’Ahmadou Cheikhou.
En avril 1893, ce dernier, battu par le colonel Archinard, s’enfuit: la région de Bandiagara fut occupée par la France, qui établit à la tète du pays, sous le contrôle d'un résident. le fama de Dinguiraye . Aguibou Tall, frère d’Ahmadou Cheikhou; cette combinaison n'eut que de médiocres résultats. « Comme tous les chefs noirs livrés à eux-mèmes. écrit M. l’administrateur Fawlier. Aguibou, trop enclin à céder aux sollieilalions de ses amis et de ses nombreux parents, livrait le pays à un quasi-pillage et créait en peu de temps un mécontentement général; ses percepteurs. non contrôlés, gardaient plus de l’impôt qu’ils n'en donnaient au fama; ses sofas, toujours en route à travers le pays, constituaient par leurs pillages continuels, une lourde charge pour la population : sa partialité pour les Foutanké et sa tendance générale à vouloir les substituer aux chefs du pays dans les grands commandements, lui aliénèrent les chefs et les notables indigènes de toutes races, sans qu’il parvint cependant à faire accepter ses protégés. »
Ce régime dura neuf ans: les abus devinrent tels que M. Ballay, délégué du Gouverneur, dut retirer au fama le mandat dont il avait été investi: une pension fut servie à Aguibou; l’arrêté du 26 décembre 1902 créa le cercle civil de Bandiagara en lui adjoignant les régions de Hombori, de Mopti. de Saraféré et le détacha du premier terri-
toire militaire. Les anciens chefs locaux furent rétablis dans leur autorité.
Aucun des conquérants du Soudan n’avait en réalité pu réduire les Habé accrochés à leurs falaises; leurs villages ne sont accessibles que par des voies souvent périlleuses, qui, tantôt serpentent entre des monceaux de grandes roches propices aux embuscades, tantôt se glissent à travers des défilés où quelques hommes suffisent à empêcher, sans être vus eux-mêmes, le passage d’une armée, tantôt escaladent les parois verticales d'un pic sur des échelles à l’équilibre instable: un village serré de près s’égaille dans la montagne, où il échappe sans difficulté à ses assaillants : mais souvent les villages sont protégés par des remparts hauts de plusieurs mètres, bâtis avec solidité, garnis de créneaux et de meurtrières : que le mur soit franchi par l’ennemi, les Habé se ret ranchent derrière une autre muraille qui s’élève, comme à Sémari-le- Grand, à quelques centaines de mètres de la première; l’agglomération même est fréquemment fortifiée, et l’agilité des montagnards est telle que leur fuite est pour eux le suprême moyen de protection, Les Peuls, au cours des âges, essayèrent en vain de les réduire : dans cette nature inimaginablement tourmentée, l’avantage des armes perfectionnées disparait, et celui de la discipline tactique s’atténue. Les Habé sont d’ailleurs d'un courage et d’une énergie dont on ne se rend pas compte tant que l’on n'a pas eu affaire à eux: ils défendent leurs montagnes avec l'intrépidité du désespoir: les femmes elles-mêmes ne sont pas des adversaires à mépriser : pierres, flèches,
balles tombent dru comme grêle sur l'envahisseur et le contraignent à une retraite sans gloire. Si les Habé payèrent jamais tribut, ce ne fut que pour s’assurer la jouissance des terres arables delà plaine: ils ne permirent jamais aux dominateurs du pays de pénétrer dans leurs villages.
Pittoresque est l’aspect de ceux-ci: quand on les regarde de la plaine, on se croirait transporté devant quelque cité moyenâgeuse créée par l'imagination d’un vieux romantique; éparses parmi les roches, les maisons, étroites et élevées, ont trois ou quatre étages, si l'on peut appeler étage un compartimentage oii l’on ne peut se tenir debout : on n'y pénètre guère que pour y dormir; les pièces du rez-de-chaussée, établies ellesmêmes sur des murs de pierres sèches qui mettent les bois à l'abri des termites, sont réservées aux femmes, les hommes couchant sous les terrasses. De toutes parts, dans les cours, entre les maisons, aux abords de l’agglomération s’élèvent des tours carrées, de quatre ou cinq mètres de hauteur, coiffées de chapeaux de chaume; ces tours sont les greniers dés Habé ; elles ne sont pas les seuls: les cavernes, les bâillements de la roche, les abris naturels de la falaise, sont garnis de murs et partagés en alvéoles par des cloisons ;
| ce sont les coffres et les armoires du hameau;
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
chaque femme, chaque homme enferment là leurs provisions, leurs biens les plus précieux. Dominant orgueilleusement les plaines, la case aux palabres, où se réunissent les vieux chefs de la race, a été bâtie, avant que fût entreprise la construction des premières habitations, sur une puissante avancée de roches; c’est là que palpite l ame de la contrée; que cette case soit détruite, la chute du village sera proche.
Toutefois, dans une rue un peu écartée, où l’on ne passe qu’en tremblant, est un édifice à la haute façade muette, décorée de cannelures, divisée en panneaux, où s’amoncellent des crânes et des cornes d’animaux, des touffes de plumes, des débris de canaris; là, habite l'homme sacré, le Hogon, l’homme-fétiche à l’influence de qui le pays doit l’advenue des bienfaisantes pluies ; coiffé d'un bonnet, insigne de ses fonctions, il est astreint à de nombreuses cérémonies magiques, à des actes solennels, à T exécution de rites compliqués. Il est assisté de seconds avertis, et le Conseildes-vieux ne prend aucune décision sans l'avoir consulté; aux jours convenables, il sacrifie des animaux sur le toron, l’autel conique, et provoque ainsi l’arrivée de la tornade, tandis que les N'abadié, hommes masqués qui symbolisent les ancêtres et les êtres bons à tuer de la brousse, évoluent autour de lui au son des tams-tams sacrés. 11 préside à la célébration des grandes fêtes de l’année qui coïncident avec le début dos travaux agricoles: au début, il procède à des sacrifices propitiatoires; à la fin, à des sacrifices d'actions de grâces. Et comme dans ces frairies il est consommé force dolo, les llabé considèrent comme un devoir primordial de ne jamais chômer leur fétiches.
Dans nombre d’endroits, sur la falaise, à côté du village se trouve une mare, ou plutôt un réservoir aux parois maçonnées et bétonnées, où les habitants recueillent l’eau des pluies; ailleurs comme à Ibissa. quelque source a été captée et l’eau dirigée dans des canaux d’irrigation, au flanc de la montagne, arrose les jardins et les cotonneraies. Car, avant tout, les Habé sont cultivateurs. En allant de Bandiagara à Douentza. en 1920. je n'aperçus pas un seul pied de mil qui ne fût accompagné d’un plant de niébé qui s’accrochait à lui; de minuscules rizières, dans la montagne, établies entre des barrages artificiels, étaient ménagées aux endroits propices: l’oseille indigène pullulait aux environs des lieux habités; le mil poussait partout entre les pierres, sur les éboulis ; pas un champ qui ne fût délimité par des murettes et cultivé avec le soin le plus jaloux; comme les Kabyles, les Habé n’hésitent pas à porter, de la plaine sur leurs roches, de la terre végétale, qu'ils maintiennent par de solides barrages: le coton pousse partout avec vigueur et abondance et on en trouve les plantations au sommet même des falaises; dans chaque ravin les villageois entretiennent des arbres à fruits qu’ils ont plantés eux-mêmes et /•.es arbres sont devenus sacrés: baobab, karité, nérés, etc... Menacée dans sa liberté par ses voisins, la race s’est ingéniée à se suffire à ellemême, et y a réussi à force de travail.
Une lare entrava sou développement; nous l’avons déjà signalée : le manque de cohésion sociale; le village est, dans la falaise, la plus haute conception du groupe humain ; les familles y sont très serrées, très unies, autour du Conseil des vieillards respectés comme des êtres divins ; les villages toutefois ne se sont jamais groupés en cantons ; si ces derniers existent, c'est que les conquérants peuls et toucouleurs ou nous-mêmes en avons imposé l’existence ; séparés les uns des autres par des montagnes abruptes, sans rapports économiques entre eux, les villages ne reconnaissaient pas de chef commun capable de les guider: les alliances qu'ils concluaient entre eux. à l'occasion, étaient fragiles et aléatoires ; cette tendance à l'isolement, qui est le- trait dominant du caractère habé, a eu pour conséquence l'éparpillement de la langue primitive en une trentaine de dialectes; actuellement un homme de Téménéré ne comprendra pas les discours d'un homme de Sanga. et celui-ci ne pourra répondre à la question d'un homme de Tigné ; afin de s’entendre entre eux. les Habé ont adopté le truchement commun du poular. qu’ils emploient aussi à titre de langue auxiliaire dans leurs relations avec les étrangers. D'autre part, leurs dialectes se sont farcis de vocables empruntés aux populations voisines; des colonies de Bambara, les Songay au Nord-Est, les Bobos au Sud-Ouest, les infiltrations de Mossis. ont laissé des traces durables dans leurs idiomes et peut-être ont eu une légère influence sur leurs coutumes. Toutefois, à étudier celles-ci. on acquiert la certitude que la civilisation qu’elles représentent forme encore un bloc grâce auquel les Habé ont conservé leur originalité ethnique.
La conquête de la région de Bandiagara, eu 1894. n’avait eu pour résultat que de nous accorder des droits de souveraineté sur le pays, mais n’avait point provoqué la soumission effective des Habé; on était à l’époque où la diplomatie européenne nous imposait la course vers l’Est et, dans la pensée du général Archinard, notre arrivée dans la contrée des grandes falaises avait pour but de préparer l'occupation effective du Mossi, du Liptako. de la région de Dori, et de souder nos possessions soudanaises aux colonies françaises côtières; le capitaine Bonacorsi, le capitaine Destenave firent, en effet, de Bandiagara, leur base d'opération vers l’Est et le Sud-Est : le soin d'administrer les autochtones fut entièrement abandonné au lama Aguibou: notre abstention encouragea les montagnards à la résistance: le capitaine Destenave dut diriger, dès h* début, une colonne contre Bargue et. en 1896. le capitaine Meiwielle opérait contre le groupe de Sanga: ces deux actions échouèrent; malgré les pertes subies par l'ennemi, nous ne pûmes, encombrés par nos nombreux blessés, nous maintenir dans les villages de Bargué et de Sanga: les montagnards se considérèrent donc comme victorieux. Jusqu'en
1903. année où la domination d'Aguibou fut remplacée par noire administration directe, les Habé jouirent d'une complète indépendance de fait. A partir de cette époque et jusqu'en 1909. s’instaura une ère de persuasion morale, de ni ‘gociations pacifiques, qui n'obtint aucun résultat. M. de la Bretesclie. premier fonctionnaire ch il envoyé dans le pays, avait pour instruction « d’inaugurer la politique de bienveillance et de temporisation indiquée par 1 autorité supérieure et qui avait donné dans le reste de la colonie de si heureux résultats. Celte politique a été inlassablement suivie depuis par MM. les Administrateurs de la Bretesclie (1903-1905), Bonuassiès (1905-1908), d' Arbousier (1908-juin 1909). Elle devait pleinement réussir à l'égard des indigènes qui avaient toujours subi le joug des conquérants noirs: Bobo, Samo, Songaï, Houmbébé, Bimaïbé et de la plus grande partie des Habé habitant le plateau autour de Bandiagara, ainsi que les plaines du Kondo et du Séno; mais, malgré dos efforts dont l'uulorité supérieure devait reconnaître la remarquable ténacité, échouer devant les groupements habé malheureusement importants, disséminés dans une région étendue do la falaise même, et sur les plateaux rocheux de Kikara et du Boni, confinés depuis un temps immémorial dans un isolement farouche, retirés sur leurs rochers en des points extraordinairement défendus par la nature et qui avaient toujours victorieusement résisté aux attaques des Marocains et des chefs foulbé » (1).
En 1903, les notables de Bargué et de Sanga mettent à la porte, en le menaçant de mort, M. de la Bretesclie qui désire palabrer avec eux ; eu mai 1904, M. le commis Idoux est menacé do mort aux environs d'Ibissa dont on lui refuse l’entrée, et ses gardes sont maltraités: en juillet. M. de la Bretesclie est reçu par lus villageois en armes qui lui interdisent également de pénétrera Ibissa: en juin 1905,1e Dakol et le Tigné refusent tout paiement d'impôt: ils l'acquittent toutefois sous 1 empire de la crainte qu'ils éprouvent à une manifestation d'une trentaine de gardes devant leurs récoltes de la plaine; n'oublions pas que la menace aux récoltes fut le procédé historique employé par les conquérants anciens pour obtenir la soumission apparente des Habé; notre action, qui est toute civilisatrice et idéaliste, ne pouvait se borner à des manifestations de ce genre. En juillet 1906, M. le Gouverneur général Houme, de passage à Mopli. constate que nombre de représentants des populations de la falaise se sonl abstenus, malgré les instances pressantes de l'autorité locale, de venir le saluer, ce qui, en politique indigène, témoigne un fâcheux état d'esj»rit : le mois suivant on apprend que les Habé du Dakol- Yandouma, du Tigné et du Bargué se livrent ouvertement à la traite des esclaves; un Hogon de Tigné vend des captifs à tout venant, coupe les routes, pille les marchandises, trafique des por-
(1) Rapport Bonnassiès, février 1900.
teurs et de ceux qui les accompagnent. Eu novembre, le Hogon de Kaouli-Dù. Ampourali, convaincu du crime de traite des Noirs, est traité avec une grande bienveillance que les Habé estiment être l'indice de la terreur qu'ils nous inspirent; leur hostilité à notre égard ne fait donc que s'accroître.
En 1907, une résidence est créée à Douentza, à proximité des falaises de Tigné, du Dakol et du Gaudamia: aussitôt le canton du Tigné effectue sa soumission complète; en mai, auprès de Piringa, deux garde-cercle de Hombori sont accueillis à coups de pierres et à coups de fusil: en juillet, Ibissa refuse de se laisser visiter par le commandant de cercle : en août on découvre l'existence du canton de Kaza qui jamais n'était entré en relations avec nous. Le résident de Hombori, M. Febvre. tente do visiter Tabi: il s’en faut de peu qu'il soit assassiné, et sa tentative échoue; par un véritable acte d'héroïsme le résident de Douentza, M. Terrier, parvient à traverser les villages du canton du Bargué et du canton de Kaza ; il crée le marché de Sao, mais notre percepteur en est chassé par les gens des villages voisins. Terrier meurt ; Gabez le remplace, essaie de rétablir le marché (le Sao: les deux gardes qu'il y laisse sont chassés à leur tour; le Hogon de Bamba, Pesséma. esl l'instigateur de ces actes d’hostilité. En avril 1908, une mission pacifique, envoyée par M. Bonnassiès dans le Bargué et le Kaza, échoue complètement; M. Bonainy, qui en est chargé, est menacé de mort; l'adjoint de Saint- Marl ne peut de son côté pénétrer à Tabi. En juillet 1908, le Hogon Pesséma est arrêté à Bandiagara et envoyé en résidence obligatoire à Nioro; M. Delage, commandant de Cercle, reconnaît qu'il est à peu près impossible à un Européen d’aborder les villages établis dans la falaise; toutefois une simple démonstration militaire composée d'une section de tirailleurs et d'une trentaine de gardes, obtient, sans quitter Diankabo, village de la plaine, et en menaçant simplement de couper les récoltes des montagnards, la remise des meneurs de l’affaire Bonamy, le paiement de l'impôt et la reddition de 1.400 fusils. En novembre, M. Gabez, au moment où avait lieu une petite reconnaissance militaire devant le Bamba Dû, était autorisé par les habitants de Tabi à visiter leur village.
Ainsi que l’écrit M. d’Arboussier en fin 1908 : « Il semble que la seule cause du très mauvais esprit des Habé soil la bienveillance systématique que nous avons pratiquée depuis 1903 envers ces montagnards insoumis; ils n’ignorent pas que des dégrèvements ont toujours suivi leur résistance formelle. » C’est vrai; mais il y a autre chose encore; ces populations n’ont, jamais éprouvé l'effet de notre force; notre modération leur inspire l'idée que leurs gris-gris valent mieux que les nôtres : en outre, les commandants de cercle, obéissant aux injonctions impérieuses du gouverneur d’avoir à éviter tout incident, prodiguaient aux notables, à toute velléité de bonne volonté de leur part, des cadeaux politiques; ces notables étaient tentés