‹ Renseignements coloniaux et documentsChapitre 79 sur 154 · BULL ET I N DU COMITÉ D E L’ A F H I Q U E F R À X Ç A I S E · texte numérisé non relu

BULL ET I N DU COMITÉ D E L’ A F H I Q U E F R À X Ç A I S E

au contraire, elle n'est qu’une manifestation de l’esprit d’indépendance si puissant chez les Habé de la falaise. Dans le premier cas, il sera nécessaire «le prendre des mesures d’internement contre les individus les plus compromis. 11 vous appartiendra de procéder à toutes les enquêtes néeessaires et de m’adresser toutes propositions utiles. Au cas où vous seriez obligé de retourner à Tombouctou avant la fin de ces enquêtes, vous pourrez les confier à M. l’administrateur du Cercle du Gourma.

Les mesures envisagées aux paragraphes précédents marquent la limite des pouvoirs de répression qui vous sont accordés. Aucune confiscation ou amende ne devra être prononcée. Encore bien moins pourrait-il être question d'exécution sommaire. Vous devez éviter tout pillage des biens des indigènes. Vous leur donnerez, au contraire, toutes facilités, pour transporter dans leur nouveau village, les réserves de grains qu’ils oui dù constituer et tous les biens qui leur appartiennent. Je compte sur les sentiments d’humanité, qui sont l’honneur de notre armée, pour vous guider dans cette partie de votre tâche. Ces mesures de bienveillance formeront les préliminaires de la politique d’apprivoisement que M. l’administrateur du Cercle du Gourma sera chargé d’appliquer.

Les directives précédentes relatives au village de Tabi s'appliquent également à Toupéré et à Téga, bien que vos rapports ne donnent pas l’impression qu'une résistance quelconque soit à craindre de leur part. Les habitants de Tabi, Toupéré et Téga seront établis au voisinage de Hombôri, en un lieu d’ccès facile, où ils ne puissent nourrir l'idée de se retrancher. Vous ne manquerez pus d’attirer leur attention sur la bienveillance dont ils bénéficient, bienveillance qui leur permet de partir sains et saufs avec leurs biens, alors que nous les tenons à merci. A partir du moment de leur installation, et en dehors de la surveillance spéciale dont ils devront être l’objet, ils rentreront dans le droit commun des autres indigènes. Leur esprit d’indépendance et leur courage ne peuvent que lèur mériter notre considération et on devra éviter toutes mesures tracassières d’apparence vexatoire qui pourraient leur faire croire que la répression n’a pas pris fin avec la destruction de leur village. La période d’apprivoisement sera alors ouverte. Une politique ferme, mais pleine de bienveillance, leur montrera que nous ne sommes pas leurs ennemis. Le temps fera le reste.

M. l’Administrateur en chef de première classe des Colonies, R. Arnaud, vous accompagnera. Je ne doute pas que sa collaboration ne vous soit d’un appui efficace. Il est chargé également d’une mission concernant l’ensemble du pays habé. A l’issue de l’opération de Tabi, vous mettrez à sa disposition une partie du* détachement qui rejoindra Tombouctou par Ilaudiagara et Mopti. Vous fixerez, d’accord avec M. Arnaud, la composition de ce détachement, en vous inspirant de cette idée qu’il ne s’agit pas d'une opération militaire, mais seulement de montrer aux Habé de Bandiagara, dont les villages ont été détruits en 1 909-1 9 10, les troupes qui ont eu raison de la résistance de Tabi. Vous pourrez vous mettre en route dès l’arrivée de M. l’administrateur en chef Arnaud.

Ces instructions très larges, très humaines, très politiques étaient complétées par les instructions suivantes remises à M. Arnaud à la môme date :

La direction complète de l’opération est dévolue à M. le lieutenant-colonel Mangeot. J’avais eu l’intention de vous en confier la direction en vous déléguant les pouvoirs qui me sont conférés par les circulaires du Gouverneur général des 21 avril 1911 et 21 décembre 1912. Mais les dispositions de ces circulaires relatives aux réquisitions dans les régions militaires prévoient que les commandants de région représentent l'autorité administrative dans les opérations de police, et d’autre part, M. le lieutenant-colonel Mangeot qui, comme commandant de Cercle du Gourma, est allé autrefois à Tabi, a fait valoir des raisons d’ordre militaire qui me paraissent décisives. H ne voit du reste que des avantages à \otre collaboration et je compte sur votre dévouement pour faire bénéficier cette opération des fruits de votre expérience.

Votre rôle ne se borne pas â suivre l’opération de Tabi; je désirerais, en effet, être renseigné sur l’état d’esprit des Habé de la falaise. Au cours de la guerre, la pénurie de personnel a amené la fermeture de la résidence de Sanga, puis celle de llouentza. Or, dans son rapport du 2e trimestre 1920. M. l’administrateur du Cercle de Bandiagara signale que : « quelques difficultés se produisent chez les Habé de la subdivision de Sanga qui mettent du mauvais vouloir et demeurent réfractaires à nous écouter. Il serait de toute utilité de rouvrir cette subdivision à seule fin que le résident ait en main cette population fjui se relâche et qui considère comme une faiblesse de notre part la fermeture de ce poste. La preuve en est que les villages qui avaient été contraints, à la suite de la dernière révolte, de s’établir dans la plaine, regagnent petit à petit leurs anciennes habitations dans les fulaises. Mis en demeure à maintes reprises de redescendre dans la plaine sous peine de punition et de voir leurs cases des falaises détruites, ils ne font pas cas de ces observations et persistent à ne tenir aucun compte de ces ordres que les chefs de canton se reconnaissent impuissants à faire exécuter. D’autre part, à l'occasion d une affaire judiciaire, M. l’administrateur de llomboria saisi 82 fusils non déclarés dans le Sarniéré et la falaise de Nokora et a signalé que des Maures viennent vendre des armes dans la subdivision de Douenlza.

Les renseignements les plus récents de Bandiagara indiquent que des tournées de gardes de cercle ont réussi à obliger les Ilabé à quitter les villages de la falaise. Mais ces renseignements manquent de précision et il m’est impossible de me faire une idée exacte de la situation du pays habé. Je compte sur vous pour cela et ce sera lu première partie de votre tâche.

La seconde consistera à exploiter chez les Habé des cercles du Gourma et de Bandiagara le résultat de l’opération de Tabi. Vous leur rappelerez les événements de 190a-i910. Vous leur direz que nous n'avons pas oublié les conditions que nous leur avons imposées à cette époque et que nous sommes fermement décidés à les faire respecter. Pou r donner plus de poids à vos paroles, vous serez accompagné d'une partie du détachement de Tabi dont vous fixerez la composition d'accord avec M. le lieutenant-colonel Mangeot. M. l’administrateur du Gercle de Bandiagara mettra à votre disposition quelques gardes coimaissant bien la région. »

Entre temps, M. Dumas, commandant du cercle de Hombori et officier d’artillerie de réserve, était invité à aller sur place étudier la position, à en envoyer un croquis à la région, à recueillir des indications utiles à l’occupation du village, pt à rechercher des positions de batterie; le colonel effectuait, de son côté, à Tombouctou, des tirs d’essai au canon et à. la mitrailleuse.

Le 17 septembre, la colonne quitta Tombouctou; elle comprenait les éléments suivants :

Lieutenant-colonel Mangeot.

Lieutenant d’artillerie Vianey, commandant le détachement et la section de 80 de montagne.

Adjudant chef Triep, commandant l'infanterie,

Deux maréchaux des logis européens, chefs de pièce.

Un ouvrier eu bois européen.

20 gradés ou canonniers indigènes.

90 gradés ou tirailleurs indigènes.

10 gardes du peloton monté de Tombouctou.

2 pièces de 80 de montagne approvisionnées à 75 coups chacune.

1 mitrailleuse avec 1.500 coups.

150 cartouches par tirailleur.

Le médecin-major Bourgeon, de l’ambulance de Tombouctou, devait ultérieurement rejoindre la colonne pour y être rendu avant le commencement des opérations ; l’aide-médeein lia lut Tabahiré de Gao, fut dirigé directement sur Hombori. Dans ce dernier poste, 20 gardes devront renforcer la colonne qui y prendra possession de 100 ki-

logrammcs do eheddile expédiés do Ko vos à la demande de ! autorité locale.

Les troupes franchirent le Niger le 12 septembre cl arrivèrent h' 28 à Hombori. De son côté. M. Arnaud, parti le 20 septembre de lvouJikoro, avait avisé le lieutenanl-colonel qu il comptait se trouver le i octobre à Simbi, près de Tabi. Chemin faisant, le long des falaises, il constatait combien les montagnards étaient redevenus farouches, au point qu'ils si' sauvaient dans la brous»' à sa vue, et que les chefs ne répondaient pas à ses convocations ; ces chefs lui envoyaient cependant, en abondance, les vivres de route qui lui étaient nécessaires: par contre, il il avait qu à se louer du bon esprit des tirailleurs habé libérés du service militaire: beaucoup de ces hommes avaient gardé de leur passage sous les drapeaux des sentiments de loyalisme, dont il espérait qu on pourrait lirer parti pour rétablir le calme dans le pays; c'est ainsi qu'à Diaukabo il reçut la visite d'un cado (1) en souquenille jaune; dans un français épicé d'expressions empruntées à l argo! des poilus, cet homme, ancien caporal de tirailleurs, du recrutement de 191a, trois fois blessé à Prilep, le bras droit cruellement déchiré par un éclat d'obus, a conservé, de son voyage en France, la mémoire d une magnifique aventure; il est content d'avoir été rapatrié, de se retrouver chez lui. où « ce n’est pas beau, mais c’est mon pays » mais il regrette la France où l'on travaille si bien la terre, où l’on mange tant et si souvent, où l'on aime les Noirs; il montre avec orgueil ses blessures; il regrette de ne plus servir; il souhaite qu'il y ait encore la guerre en Europe : il retournerait alors au froid malgré ses vastes balafres; si ou ne voulait pas de lui comme combattant, il partirait quand même, servirait comme cuisinier; il parle avec vénération, ainsi d’ailleurs que tout vieux tirailleur, de ses chefs, de son commandant, de Gouraud-le-manchot : il a été à Verdun où ion faisait du banko avec Je sang humain, puis à Sa Ionique où le mastic n'était pas détestable. Son village, ici, est perché sur la falaise: il y fréquente un sergent retraité et un soldat de première classe. Il s’est remis à la culture; il va se marier; il vantera la France jusqu'à sa mort, la France aux bonnes nourritures, à la richesse prodigieuse.

On savait d'ailleurs partout, jusqu'à Bandiagara. que trois ancieus tirailleurs, originaires de Tabi, avaient abandonné le village et leur famille dès le début de la rébellion et s’étaient réfugiés à Hombori.

Ainsi nous pouvions compter, semblait-il, sur l’action morale et persuasive des anciens soldats, retirés dans tous les villages de la falaise, liés entre eux et à nous par la fraternité d'armes, et, en immense majorité, dévoués à notre cause. Les éléments adverses étaient constitués par les vieillards, et surtout par les Hogon à qui nous ne reconnaissions plus le droit de vendre comme esclaves les gens coupables d'avoir dérogé aux coutumes et leurs familles. La séparation entre

(I) Cado, singulier do (Cilié.

les partis était bien nette; d'un côté, les conservateurs, fanatiques observateurs de la loi des aïeux barbares; d’un autre côté, nos partisans, qui avaient vécu à notre contact et qui se recrutaient surtout parmi les jeunes hommes.

Au commandant de cercle de Baudiagara, M. Portes, homme de brousse, expérimenté et très actif, l'inspecteur des Affaires administratives confirma dans les termes suivants les conclusions d'un entretien qui avait porté sur le voyage de retour des troupes provenant de Tabi dès que la prise de celte localité aurait ramené les esprits à une compréhension plus nette de notre puissance. « La population doit avoir l'impression que la tournée n'est pas dirigée contre elle, mais que les troupes regagnent simplement leurs cantonnements, en passant par la route normale de Douentza, Baudiagara et Mopti. » L'itinéraire de ce retour a été ainsi fixé par le gouverneur :

« De Tabi jusqu'il Xokora, j’accompagnerai seul le détachement. A Nokora, il y aurait utilité ;ï ce que soit vous, soit M. le Résident de Douentza dûment délégué par vous voulût bien se joindre à moi pour la visite toute pacifique des cantons habé. De Aokora, les forces susvisées gagneront Dalla, d'où elles se rendront à Kinian-Kikara et de là à Douentza. A Douentza, le détachement sera scindé eu deux groupes d'inégale composition : le gros de la tournée se dirigera sur Diankabo; le second groupe, que j'accompagnerai, passera par Ibissa, Dé, liargué, l’éîinga et Diankabo, où sera le lieu de réunion des deux tronçons du détachement, qui y prendra, s'il est nécessaire, un ou deux jours de repos De Diankabo, le gros des forces se dirigera directement sur Sanga; pendant ce temps je longerai la. falaise, visitant les petits villages qui se trouvent à sa'lisière. De Sanga à Bandiagara le détachement reconstitué suivra la route d'étapes. A Baudiagara aura lieu le dislocation des troupes et, avec une très faible partie des forces, je regagnerai Mopti par Kani-Kombolé et Sofara.

•1 est de première utilité, pour que la tournée produise l'effet moral désirable, que son programme d’action soit au préalable minutieusement établi; des palabres seront instituées dans chaque village un peu important ou dans lequel se trouveraient des éléments signalés comme douteux; à ces palabres seront convoqués les chefs et les notables du voisinage; comme la tournée comportera son enseignement par j elle-même, nous pourrons, je crois, nous étendre de préférence sur l'intérêt qu’il y a pour les populations de ne point continuer à vivre à l’écart de l’autorité administrative; à ce propos il pourrait leur être annoncé que des tournées fréquentes de fonctionnaires auront lieu dorénavant dans la falaise; il pourrait aussi être traité de leurs intérêts économiques et, en particulier, de l’avantage qu’elles auraient à aménager de nouveaux greniers de réserves, point sur lequel M. le Gouverneur vous serait reconnaissant d'insister. Je crois que les Habé, geus très laborieux et qui nous ont donné d'excellents tirailleurs, ne seront point rebelles à des conseils d’une portée toute pratique, surtout quand nous leur aurons donné l’assurance que, hors du désir légitime que nous avons de ne point perdre le contact administratif avec eux. nous ne voulons en rien abolir leurs coutumes. Le point principal sur lequel nous attirerons enfin leur attention sera celui-ci : nous ne souffrirons nullement que les villages qui ont reçu l'ordre, jadis, de s’établir dans la plaine, regagnent d'une façon ou d'une autre, par infiltration individuelle ou par groupes, leurs ancieus emplacements dans la falaise; au cas où certains parmi eux auraient, en ces derniers temps, passé outre à nos défenses, et cherché à se réinstaller en montagne, les établissements qu'ils y auraient créés seraient abandonnés et détruits.

Je suis convaincu que nous pourrions, le cas échéant, user, comme élément pondérateur, des tirailleurs retirés du service.

M. le Gouverneur m'a chargé de vous faire connaître qu’il se proposait, soit d’ouvrir à nouveau la résidence de

BULLETIN T) U COMITÉ 1

Sanga, soit de aous donner un adjoint avec qui Arous pourriez, en alternant les tournées, entrer en contact fréquent avec les A illages. Je A'ous serais obligé de \rouloir bien d’urgonce mettre à l’étude les propositions qui précèdent et de rechercher les points sur lesquels devra plus spécialement porter l’action pacifique qui va bientôt s’inaugurer. Je vous préviendrai en temps utile de la date d’entrée du détachement sur le territoire de votre Cercle.

A la demande de l’inspecteur, un service de courriers rapides de Tabi à Bandiagara fut organisé par le Résident; les bruits qui circulaient dans le pays représentaient les dissidents comme fermement décidés à ne pas se rendre; chaque nuit, racontait-on, leurs émissaires descendaient dans la brousse, après avoir trompé la surveillance des gardes installés à demeure sur l’ébôulis, allaient aux nouvelles sur la route de Ilombori, interrogeaient les colporteurs sur la formation de la colonne dirigée contre eux; il était aussi rapporté (pie récemment ils avaient blessé à coups de fusils deux chevaux de gardes. L’opinion publique indigène était fort hésitante au sujet des chances de réussite; les Peuls affirmaient la certitude de notre victoire ; les Rimaïbé et les montagnards ne dissimulaient pas qu'à leur avis nous n’enlèverions jamais le village de vive force.

Le 4 octobre, la colonne arrivait à Simbi où le lieutenant-colonel trouvait l'inspecteur qui lui remettait les dernières instructions du gouverneur ; la haute valeur de M. Mangeot est connue de longue date par les Africains; partout où il est passé, au Soudan, il a laissé l'empreinte de sa personnalité ; comme les grands soldats de l'armée coloniale il est avant tout organisateur et homme de méthode et attaché à ne recourir aux moyens violents, devant une situation anormale, qu’à la dernière extrémité. Sa première entrevue avec l’envoyé du gouverneur fut empreinte d’une vive cordialité; il se déclara en parfaite conformité de vues avec le chef de la colonie et bien décidé à user, envers les rebelles, dès qu'ils reconnaîtraient leurs erreurs, de l’indulgence la plus plénière; il espérait que les A-oies pacifiques étaient encore ouATertes; les résultats des tirs d’épreuve au canon à Homhori avaient prodigieusement surpris le chef de Téga, qui avait été invité à se joindre à la colonne; ce vieillard donnerait sans doute des conseils de prudence à ses parents de la falaise.

Il était à envisager que ceux-ci descendissent avec des cordes par les failles, et grâce à la complicité des habitants de Téga et de Toupéré, vinssent nous dresser des embuscades; pour éviter cette éventualité, ces deux villages furent occupés chacun, dès le lendemain, par un piquet de gardes.

La journée est entièrement occupée au groupement de l’important comroi amené par la colonne. L’administrateur Dumas organise, aidé par le commis Collin, avec la collaboration des chefs locaux, le ravitaillement en céréales et en bétail des troupes. Des courriers rapides relieront l’expédition au chef-lieu par le relai télégraphique de Djibo, situé à une centaine de kilomètres dans le Sud-Est. Quelques chefs Touareg, parmi lesquels le gros Bakaoni, amenokal des Irreganaten, ont tenu, par déférence, à suivre le Colonel; dans

E L’AFRIQUE FRANÇAISE

quelques jours ils s’en retourneront à leurs tentes incapables d’évoluer sur les escarpements des montagnes. Le chef de Homhori, Bokari Maïga, • est venu, malgré son âge, nous apporter une preuve de son loyalisme et participera à toutes les opérations de la colonne, avec sa bravoure et son dévouement accoutumés.

De Simbi, on aperçoit dans le Sud le piton de Tabi, à peine apparent dans l’atmosphère chargé de brume.

A 15 heures, survient le docteur Bourgeon, athlète complet, qui a accompli en deux nuits et trois jours, grâce à des relais préparés sur la route et sans prendre pour ainsi dire un moment de repos, le t rajet de Mopti à Simbi ; il ne parait nullement fatigué par cette belle performance.

Le lendemain, 5 octobre, de bonne heure, le camp était levé, et la colonne se dirigeait A ers le lieu de ses opérations; le pays était couvert de hautes herbes à krem-krem et de graminées dont les sommités cassantes, très aigües gênaient la marche des piétons ; quand fut dépassée la ligne des falaises qui courent du Sarniéré au mont Nama, le massif des monts jumelés do Tabi et de Yombori dressa sa haute silhouette dont la brume estompait les contours. Après avoir escaladé deux dunes fourrées de brousse claire, les troupes s’installèrent près des cases des dissidents du village, dans leur campement qui leur avait été préparé au bas de l’éboulis; la montagne est d’une hauteur imposante et ses profils verticaux donnent à réfléchir à ceux qui sont appelés à surmonter les défenses naturelles de la position. Toutefois, la proximité du Yombori permet d’espérer qu’il sera possible d’y installer l’artillerie dont le tir sera efficace sur le village. Le brigadier des gardes du poste permanept de surveillance nous rallie ; il rend compte des faits et gestes des rebelles dont la vigilance est toujours sur le qui-vive. Si les gardes s’approchent trop de la falaise, ils sont accueillis à coups de fusil; deux chevaux ont même été blessés de la sorte à la limite de la plaine. Notre arrivée n’est pas passée inaperçue de l’ennemi. Au sommet de la falaise, des vigies en boubou blanc se sont dressées, fusils en main; dans la case aux palabres, plate-forme soutenue par des piliers de pierre et qui s’élève sur un rocher en saillie au bord de la conque d’où elle domine la contrée, des hommes se sont assemblés et gesticulent avec ATéhémence. Les chefs de Téga et de Toupéré sont Avenus avec leurs tams-tams au deArant de nous ; ils nous assurent que toute tentative de conciliation échouera auprès de leurs parents. Les habitants de Tabi, dont les uns sont musulmans, les autres fétichistes, sont également résolus à nous résister.

Dès que le cantonnement eut été occupé, des reconnaissances partirent, l'une composée du lieutenant d’artillerie Vianey, et du docteur Bourgeon, guidée par l’ancien tirailleur habé Goumbo, dissident de Tabi, décoré de la Croix de guerre, explora Yombori, à la recherche d'un emplacement de batterie; l'autre conduite par l’adjudant-chef Tri ep, guidée par un autre tirailleur

libéré, originaire aussi de Tabi, escalada 1 éboulis de Tabi. à la découverte d'un lieu propice à l’installatiou d’une mitrailleuse ; ces ascensions sous un soleil brûlant sont très rudes ; les reconnaissances regagnent à midi le campement : du point choisi pour les canons il sera possible de battre à 1.250 mètres de portée à vol d'oiseau, les trois quarts du village, bâti en pente ascendante sur la conque : du haut de 1 éboulis. a 300 mètres au Sud-Ouest du village, la mitrailleuse interdira aux gens de Tabi 1 accès de la faille par laquelle ils montent s’approvisionner en eau sur le plateau ; toutefois, dans quelques jours, nous découvrirons que le trop plein de cette source s’écoule en cascade derrière le village et qu'en conséquence, pour s’abreuver, les habitants ne sont nullement obligés, pendant celte saison, de se rendre a la source dont il s’agit.. Entre temps, les chefs de Téga et de Toupéré étaient envoyés à la Porte de Tabi en ambassade; ils devaient demander, au nom du colonel, une entrevue aux notables, pour le lendemain. Deux heures plus tard, ils rapportaient la réponse suivante : « Que les Français restent chez eux. que le colonel ne se dérange pas. Nous sommes bien dans notre montagne, nous ne l’abandonnerons pas; personne n entrera ici. Français ou Peul, si nous ne le voulons pas. et nous ne le voulons pas. »

La fin de non-recevoir était nette; pourtant le lieutenant-colonel résolut de faire l’après-midi une nouvelle tentative auprès des rebelles; il leur envoya les mêmes parlementaires avec un message plus pressant que le premier; il invitait les llabé à réfléchir aux conséquences de leur conduite, il avait des canons qu'ils pouvaient apercevoir au bas de l’escarpement, il avait des mitrailleuses et beaucoup de soldats; tenter de résister a de telles forces serait vain et amènerait la mort de quantité d'hommes. Cette seconde démarche n'eut pas plus de succès que celle de la matinée, nos envoyés avaient même, nous rapportèrent-ils, ajouté que nous avions « apporté les gaz. » Les notables déclarèrent qu'ils n'en avaient cure, ils s’étaient acquittés de toutes leurs obligations envers nous, disaient-ils; ils avaient payé l'impôt, envoyé des enfants à nos écoles, donné des tirailleurs; ils ne nous devaient plus rien : ils ne descendraient jamais de leur montagne et n'admettraient [tas que nous y montions: ils voyaient nos canons et ne les craignaient [tas: ils étaient trop haut et trop loin pour être atteints par les obus: nous pouvions détruire les maisons, ils n'abandonneraient point leur village. Nous savons qu’il y a 55 guerriers à Tabi dont une quarantaine armée de fusils; les notables les plus ardents contre nous sont Sabou et Yéro Boubou. Le soir, nous étudions à la lorgnette les fortifications élevées par les dissidents: il est facile de distinguer les bastions qui défendent les abords de la cheminée; une muraille relie celle-ci au village, composé d’une cinquantaine de maisons ■ à plusieurs étages: la conque a 300 mètres de longueur sur 250mètresde profondeur: elle est couverte de lougans de mil. Une mince tache noire marque le débouché de la

cheminée sur F éboulis: un gros baobab a poussé, dans une fente de la falaise, au haut de ce débouché.

Le jour même, un canon était démonté, emballé dans de la paille et porté à grand peine par des hommes de corvée, sur la plate-forme aménagée au flanc du Yombori. Dès seize heures, le village est dans l'ombre. A la tombée de la nuit,, un énorme feu s'allume à chaque extrémité de la falaise, au-dessus de nos tètes.

Le 6 octobre, le colonel et M. Dumas, tentent à leur tour une troisième démarche pacifique: elle échoue, ils ne peuvent entrer en communication aA ec les notables: un des guetteurs leur crie que Ion avait mal dû. hier, les renseigner, qu’ils n’admettraient jamais un étranger chez eux; que dans leur idée, nos balles et les boulets ne les atteindraient pas. A s'approcher ainsi de la place, le colonel put en examiner avec plus de détail les défenses; l’orifice de la cheminée, à sa partie supérieure, était couvert d’épais flanquements; il était impossible d’approcher de la Porte sans être vu et les tireurs étaient protégés à merveille de façon à ce qu’ils pussent faire feu non seulement sans être vus, mais être atteints. Des renseignements obtenus de divers côtés laissent croire que le tunnel est fermé par une sorte de couvercle formé de troncs d’arbres et de pierres; aucune autre voie d'accès au village n’existe; notre offensive se produira de son côté: elle sera précédée d'une attaque d’artillerie qui éloignera de la cheminée les défenseurs. Quelques tirailleurs d'élite en profiteront pour y pénétrer, et pratiqueront une mine sous le couvercle: quand l’explosion de la chcddile aura rendu libre la sortie du tunnel, l’assaut sera donné par ce passage dont les grenades Y. B. éloigneront l’ennemi, et le village sera occupé sans autre coup férir. L’affaire aura lieu le lendemain, à la première heure.

Le second canon est hissé sur le Yombori, près du premier: la mitrailleuse est portée à l’endroit propice reconnu par l'adjudant-clief Triep; lecolonel, l’après-midi, ordonne les dispositions de combat définitives.

Le brigadier des gardes de surveillance rend compte qu'une certaine animation règne à Tabi, et qu'il entend les dissidents fabriquer de la poudre: l’après-midi, de nouvelles reconnaissances battent la montagne; elles ne nous apprennent rien de nouveau: ces excursions sont pénibles, il faut sauter de bloc en bloc, marcher sur des tables de grès parfois très inclinées et polies comme glace; le docteur Triep. les margis, peut-être plus alertes, sont pieds nus; çà et là on rencontre les abris en pierres sèches où, à l’époque des moissons, s’embusquent, armés de frondes, les enfants qui gardent les récoltes contreles incursions des cynocéphales, extrêmement nombreux sur les falaises: à mi-hauteur des éboulis apparaissent les plantations de coton, qui donnent une fibre courte mais de belle apparence. Les grands arbres abondent; partout s’ouvrent des gueules de cavernes. des défilés couverts entre des roches gigantesques, des grottes funéraires dont certaines

BULLETIN DU CO Ml T K DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

sont encore remplies «le squelettes. Le vent souffle avec violence. A la nuit, des feux s’allument à nouveau au sommet de la falaise.

Dès 5 heures, le 7 octobre, les postes de combat sont occupés; les détachements de tirailleurs et de gardes s’embusquent sur l’éboulis, entre les roches, à 200 mètres de la Porte; le colonel se rend à la batterie du Yombori, Triep à sa mitrailleuse; le Dr Bourgeon et l'Inspecteur rejoignent les détachements d'assaut près desquels, sur une corniche nettoyée de ses broussailles, est installé le poste de secours, avec des brancards de fortune en ramées; le village est déjà alerté; les sons d’une corne, depuis le début du mouvement, ne cessent de se faire entendre; aucun défenseur ne se montre; le paysage semble désert.

A 6 h. 50, le premier obus s’abat avec un bruit de rafale sur le village, où aussitôt retentit le tam-tam de guerre aux courtes cadences. Le bombardement dure jusqu'à 11 b. 30. Mais l'atmosphère est tellement brouillée de brumes que les signaux ne soûl pas aperçus, c:esl seulement à midi, alors que l'artillerie a cessé son feu depuis une demi-heure, que parvient à Triep l’ordre d'assaut, les Habé ont eu tout loisir de réoccuper leurs positions: dès que les tirailleurs, rampant entre les bosquets et les rochers, s'approchent, ils font crouler des pierres; il en tombe même du plateau supérieur qui est à 280 mètres à pic au-dessus des assaillants; quand les blocs arrivent à l’éboulis, ils éclatent en frappant les roches et envoient à une cinquantaine de mètres autour •leux des' éclats dangereux: nonobstant cet

obstacle les soldats courent à la falaise eu déchargeant leur fusil; les balles ennemies, simples boules de fer ou morceaux de latérite taillés, n'ont qu'une courte portée: la poudre est mauvaise, manque de soufre; la mitrailleuse claque: la mousquelerie des assiégés pétarade; les Habé poussent des cris aigus; on entend le chef de guerre encourager les jeunes gens, leur crier que Dieu les assiste; ni les Habé. ni les mitrailleurs ne visent avec soin; l assant arrive, à 50 mètres de la Porte; là les cascades de pierres (pii roulent

sans interruption l'arrêtent: nul ne parvient à pénétrer dans la cheminée: à midi 25, le colonel ordonne de cesser le feu. A 13 heures, le silence est complet.

.Nous considérons que l'affaire a échoué: l'échec est attribué au manque de liaison entre les imités qui ont pris part à l'action; l'artillerie a effectué du bon travail; le village a été atteint par les obus; nous apprendons plus lard que trois notables ont été tués dans leurs maisons; les jeunes tirailleurs. mal entraînés, ont manqué de mordant; certains parmi eux ont brûlé toutes leurs cartouches; les gardes plus aguerris, ont ménagé leurs munitions: la mitrailleuse s'est enrayée. D'autre part, les dissidents ont un cran énorme et ne se laissent nullement intimider par l'explosion des obus. Les soldats demeurent sur la position. couchés parmi les rochers à une centaine de mètres de la Porte. L'opération sera reprise la nuit piochaine; sauf quelques hommes légèrement contusionnés, nous n’avons pas éprouvé de pertes. Le programme de l'action est établi ainsi qu'il suit par le lieutenant-colonel.

Dans la soirée, l'artillerie enverra dix obus sur l'orifice supérieur de la cheminée: à 1a faveur de ce tir. dix soldats d'élite, sous les ordres de l'adjudant-chef Triep et de l'adjudant indigène, se logeront avec une corvée de manœuvres dans la partie inférieure de la cheminée; ils colporteront de l’eau et des vivres; le margis Pérard et le canonnier Miguel établiront le coffrage de la mine: ils construiront un blocage contre le bouchon, y déposeront 80 kilogrammes de cheddite et. à 5 heures, feront exploser la mine; quand l’orifice supérieur aura été dégagé de la sorte, le village sera occupé sans délai ; chaque détail est réglé avec le plus grand soin.

A l'heure dite, les deux adjudants escaladent l’éboulis : le lieutenant Yianey monte, à ses canons. Le bombardement a lieu à 20 heures et coiffe avec précision le sommet du tunnel; les Y. B. détonnent sur la lèvre de la conque. Toutefois, malgré l'acharnement de nos efforts, notre seconde tentative sera destinée à échouer.

En effet, nous n’avions pratiqué aucune reconnaissance préalable de la cheminée; sur la foi de renseignements indigènes concordants, nous étions convaincus que le couloir était libre sur toute son étendue, sauf à son ouverture supérieure: il en est bien ainsi, mais l'accès inférieur de la cheminée est commandé de trois côtés par la falaise, cl sa partie supérieure n’esl pas oblitérée, mais est barricadée en deux endroits par de solides remparts garnis de meurtrières; en admettant donc qu’un homme puisse s'introduire sans être atteint dans le corridor, il essuiera alors le leu des gardiens du barrage. Dès que les obus et. les Y. B. ne tombèrent plus sur les retranchements où s’étaient lapis les Habé. ceux-ci recommencèrent à faire crouler des avalanches de pierres aux environs de la Porte: allongés entre les hautes roches crénelant le bord de la falaise, ils poussaient des pieds les blocs entassés par eux dans l’obscurité au bord même de l’escarpement, ou.

maniant clos pilons à mil en guise de leviers, ils chaviraient dans le vide des roches du poids de plusieurs centaines de kilogrammes; deux ou trois tirailleurs furent éraflés par les projectiles; un garde atteint plus sérieusement tordit son fusil dans sa chute ; le détachement dut se replier.

Afin de recueillir des renseignements précis, le Dr Bourgeon partit en reconnaissance; aussi agile qu’un montagnard kado. il se glissa en rampant à travers l’éboulis, sans bruit, dans la cheminée même, constata cpie le sol formé d’une roche très polie et 1res glissante s’élevait selon un angle de près de 60 degrés et commença l’escalade en se cramponnant à la paroi de droite ; il venait do parvenir à un évasement lorsque deux coups ch' l’eu venus du haut retentirent : les balles sifflèrent à ses oreilles et un chiffon formant bourre sauta de son côté; convaincu que les tirailleurs avaient occupé la cheminée, il supposa que l’un d’eux avait tiré près de lui: mais (loumbo qui raccompagnait, lui murmura à l’oreille ; « Çà ce si fusil de noir ». A la lueur des coups de feu le docteur avait aperçu à quelques mètres au-dessus de lui le barrage crénelé dont nous n'avions pas jusqu’alors soupçonné l’existence. Nos projets se modifieront peu à peu à mesure que nous étudierons de plus [très la position.

Dans la matinée du 8 octobre, le colonel dirige en personne une reconnaissance sur l’éboulis; il en rapporte la conviction que les opérations doivent être dorénavant dirigées à pied d’œuvre, par le commandement ; dans ces conditions, nous transporterons dès l’après-midi le camp sur l’éboulis même, à 300 mètres de la falaise; une pièce de canon sera descendue du Yombori, montée devant Tabi et battra la cheminée à âoO mètres d’elle : tenter l’assaut du village en faisant sauter un peu de la falaise ne donnerait sans doute aucun résultat pratique : le clivage de la roche s’opère, eu effet, ici, dans le sens vertical: un poste d’observation est laissé sur le Yombori. Dr jolis bouquets d’arbres abritent le nouveau campement: des corvées fournies par Téga et Toupéré nous approvisionnent en eau: les chefs Peuls et Habé dois environs nous vendent au prix des marchés locaux la viande de boucherie et le mil que les pileuses recrutées dans le voisinage et payées à la journée, transforment en bassi pour les tirailleurs.

Le 9 octobre, dès 1 1 heures, le canon du camp commença à tirer sur la cheminée, dans le but de démolir les murs de pierres sèches qui forment flanquements aux paliers, le premier coup pénètre dans le couloir supérieur et y explose avec violence: les assiégés poussent des cris aigus; bien que tous les coups portent sur les paliers, l'objectif n’est qu’en partie atteint : le mur n'est démoli qu’à moitié; les vapeurs verdâtres de la mélinite tourbillonnent hors de toutes les issues <Ui couloir: le tir à peine terminé, nous voyons s'avancer hors d'un trou de rocher, au-dessus du tunnel, la tète d’un guerrier; un brigadier des gardes, bon tireur, met en joue cette tète et tire; quand la fumée se dissipe, la tète ballotte mou : l’homme a été tué ;

après la prise du village nous apprendrons son nom. Les pertes subies par l’ennemi n’altèrent point sa résolution: le siège menace de se prolonger; nos progrès seront bientôt entravés par le manque d’obus, il faudra douze jours au moins avant d’ètre rejoint par un convoi parti de Tombouctou ; la mare où nous nous abreuvons au pied de la falaise, s’assèche avec rapidité à raison d’un centimètre par vingt-quatre heures; avant de mettre le siège régulier devant la place nous tenterons demain un nouveau coup de main ; des portes de cases, destinées à servir de boucliers, sont empruntées à Téga. le canon du campement est déplacé et rapproché de façon à ce que son tir achève d’abattre la muraille des paliers et rende intenable les postes placés dans le baobab qui s’élève au dessus de la porte et dans les bastions ; la cheddite sera à la nuit transportée à proximité de la cheminée ; le bombardement recommencera demain matin ; dès que le tir s’allongera, un groupe de dix hommes porteurs de boucliers, s’efforcera d’occuper l'intérieur de la cheminée et de s’y maintenir, sous la protection de la mitrailleuse et des Y. B. Il construira contre la première barricade un fourneau où seront placés 80 kilogrammes de cheddite. Ni cris, ni tamtams, ni défis des assiégés : le silence de la montagne est angoissant.

Pendant la nuit, les Ilabé ne cessent de faire crouler des pierres du haut de la falaise ; à 3 heures, le 10 octobre, le détachement d’assaut gagne, avec les sapeurs, les abords de la Porte; à 4 heures, une ligne de tirailleurs s’installe en surveillance devant le village; quelques Y. B. éclatent; l’adjudant-chef Triep constate que les engins n’atteignent pas le sommet de la falaise, et fait avancer ses hommes. La mitrailleuse est servie par M. Dumas.

Vingt-cinq coups de canon ouvrent, à 7 heures, des brèches dans les murs de pierres sèches ; les hommes de choc et l’adjudant-chef avancent très lentement, escaladant les pentes rapides qui les séparent tic la Porte: la corne d’alarme retentit dans la conque ; des pierres croulent; les femmes elles-mêmes courent le long de l’escarpement, lancent des quartiers de rochers sur les soldats: à 8 heures et demie le détachement a pénétré en entier dans la cheminée; le colonel se porte à proximité de l’entrée, gourmande les retardataires, est salué de cailloux lancés à la fronde; la mousqueterie pétarade; à 9 heures la cheddite est introduite à son tour dans la cheminée sous la protection de nos derniers obus: à 10 heures et demie le margis Pérard a construit son fourneau, disposé la cheddite dans un trou pratiqué à la barre à mine dans la barricade, à gauche d’un large créneau, déployé le cordeau Bickford; le margis quille la grotte le dernier après avoir allumé la mèche.

Dès que le canon eut cessé son tir, les Habé assemblés au son de leur corne, étaient revenus en hurlant dans la cheminée et tiraillant par le créneau près duquel travaillait Pérard, avaient rendu précaire la situation de ce sous-officier qui, avec un courage stoïque, continuait sa besogne et ne se retirait qu’après avoir déroulé le long du

BULL K ÜI N DU COMITE DE

couloir 10 mètres de cordeau, qui, brûlant à l’aison de un mètre par 90 secondes n’amènerait l'explosion qu’après le temps nécessaire à la section pour battre en retraite.

Les soldats avaient à peine quitté la grotte inférieure qu’elle s’emplissait de bruit et de poussière; les Habé s’encourageaient à grands cris les uns les autres; un de leurs chefs leur promettait à haute voix que pour chacun des leurs qui serait tué. un Blanc mourrait; nous attendîmes eu vain l’explosion ; elle ne se produisit pas.

Nous eûmes, au cours du combat ; 4 hommes blessés : l’adjudant indigène qu’un coup de feu contusionna aux cuisses, un tirailleur dont une balle traversa le mollet, un autre blessé au pied, un quatrième à la main. Notre nouvelle tentative avait échoué.

Le soir même, dès que la nuit fut profonde, le colonel envoya Goumbo chercher dans la cheminée les caisses de clieddite; celles-ci avaient disparu, enlevées par l’ennemi. Du créneau de la barricade, les Habé avaient aperçu la lueur du cordeau qui brûlait; ils avaient pratiqué promptement dans leur muraille une ouverture suffisant au passage d’un homme, avaient fait irruption dans la grotte inférieure et l’un d’eux, d’un coup de daba avait coupé le cordeau ; ils avaient emporté comme trophées, les caisses de clieddite et quelques oulils abandonnés. C’était un véritable siège qui allait s’inaugurer.

VH

Ce fut alors seulement que nous nous rendîmes compte de l’extrême complexité de notre entreprise : sur 250 mètres, devant nous, une muraille de 30 mètres de haut se dressait, seule partie où la falaise verticale, qui partout ailleurs dominait de 250 mètres l’éboulis, s’infléchissait ; au-dessus de cette muraille, un dédale de roches, de grottes, d’abris inviolables où circulaient, sans souci de nos projectiles, les défenseurs du village, que seule leur imprudence exposait à être touchés; l’avantage du nombre, de la discipline, de l’armement devenait caduc en présence d’un adversaire insaisissable et intrépide ; le jour où on en viendrait au corps à corps, nous serions même handicapés par l’ennemi, à cause de la nature du terrain dont en outre les dissidents avaient la connaissance parfaite. Nous sentions que de Tabi jusqu’au fleuve toutes les falaises frémissaient, prêtes, si nous lâchions pied, à s’insurger contre la France. Loin de nous décourager, nos premiers revers surexcitèrent notre énergie; il était nécessaire d’étudier la falaise pour ainsi dire à la loupe, d’en rechercher les points faibles, d’amuser l’ennemi, de l’énerver, de le fatiguer. De notre campement actuel nous pouvions étudier sans cesse, à la jumelle à prismes, à la lunette d’artillerie, les mouvements du village, abandonné d’ailleurs par ses habitants réfugiés dans les cavernes ; le village avait été à peine éraflé par le bombardement; les percutants avaient peu d’effet dans les habitations bâties de clayonnages recouverts d’ar-

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