‹ Renseignements sur les beaux-arts à GenèveChapitre 14 sur 36 · ÉPOQUE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

ÉPOQUE CHRÉTIENNE

Nous quittons maintenant les Romains et leurs dieux pour nous occuper des arts dans Genève devenue chrétienne.

Le temple de Saint- Pierre étant le monument le plus ancien dont nous ayons à parler, nous devons dire quelques mots de son antiquité.

Tout porte à croire que l'emplacement sur lequel sont assis les murs de Saint-Pierre, a été de tout temps le lieu destiné au culte ; mais ce n'est qu'au commencement du sixième siècle que l'église dédiée à cet apôtre devint un bâtiment considérable.

Il résulte d'une homélie prononcée par Avitus, archevêque de Vienne, métropolitain de Genève, qui consacra Saint-Pierre au commencement du sixième siècle, qu'à cette époque cette église venait d'être reconstruite. Il parle de l'incendie de la précédente église, déjà dédiée à Saint-Pierre, et qui avait été brûlée par les ennemis. Il donne au nouveau temple le nom de basilique. Il est probable que l'église avait été réédifiée par Gondebaud, et que sa dédicace, faite par Avitus, eut lieu de 515 à 517, année de la mort de ce prélat. *

Nous n'avons pas de notions sur ce qu'était alors cette église; elle était sans doute peu considérable, à en juger

* M. Albert Rilliet (Etudes palêo graphiques et historiques sur des papyrus du VIe siècle) pense que, dans l'homélie d'Avitus, il n'est pas question de l'église de Saint-Pierre,

par l'étendue de la ville. Une des portes de Genève devait être au Bourg-de-Four ; une autre aux Barrières ; * je n'indique que ces deux portes les plus voisines de Saint-Pierre, pour montrer combien cette église était cernée. 11 paraît que c'est seulement du neuvième au dixième siècle que l'église de Saint-Pierre devint un monument remarquable :2 « Selon les historiens du dixième siècle, de vastes basiliques s'élevaient à l'envi dans toute la chrétienté. Pour peu qu'une ville fût bien située et populeuse, et qu'elle jouît de quelque renom, sa principale dépense portait sur la construction ou sur l'embellissement de ses édifices sacrés. Les papes et les princes pressaient vivement ces constructions, et n'accordaient de grâces aux fidèles et aux villes que sous ces conditions-là.

ce Le goût de l'architecture gothique, répandu en Europe par les Arabes, était général. C'est eux qui introduisirent l'usage, dans ces édifices, de ces grandes arcades, soutenues par des piliers forts et élancés, tels qu'on les voit dans toute notre église de Saint-Pierre; ce qui prouve qu'elle n'a été entièrement bâtie que dans le neuvième et le dixième siècle. Les figures de Melchisédec et d'Abraham, et les autres sculptures que l'on voit sur quelques chapiteaux des piliers intérieurs de Saint-Pierre, appartiennent à ces temps-là. C'est alors aussi que l'on fabriquait ces grandes fenêtres en rose, telles que celle que l'on voit à la tour du Nord.

« C'est donc à huit ou neuf siècles en arrière de l'épure f'.-tif que 1»' passage des Barrières ait servi de porte à la ville est contesté.

2 Senebier (Journal de Genève) et Picot le père.

que actuelle qu'il faut remonter pour arriver à la construction définitive de notre cathédrale, telle que nous la voyons actuellement dans son intérieur. »

Le chœur paraît plus ancien que le reste de l'église ; il a un caractère plus bysantin.

Elle est, comme toutes les autres églises de cette époque, en forme de croix latine, surmontée de tours et entourée de chapelles. La largeur de la face est de cent dix pieds, et la hauteur de quatre-vingt-quinze depuis le sol. La longueur de l'église, depuis la grande porte jusqu'au fond du chœur, est de deux cent deux pieds. La hauteur intérieure de la voûte et de la nef est de soixante-trois pieds.

Je n'entreprends point la description de l'intérieur de l'église, en particulier de ses beaux piliers à douze et à seize colonnes groupées, surmontés de chapiteaux gothiques appartenant évidemment à différentes époques. On peut lire cette description dans un mémoire intéressant qui fut imprimé pour les membres du Conseil des Deux- Cents et pour le public, lorsqu'on s'occupa de la restauration de Saint-Pierre au milieu du siècle dernier.

La date de la construction définitive de Saint-Pierre, indiquée plus haut, date qu'établit également la comparaison des documents historiques, se trouve confirmée par une opinion d'une grande autorité dans cette matière, celle de l'abbé Le Bœuf, l qui connaissait l'âge des églises comme d'autres savants connaissent la date des manuscrits, à la seule inspection.

L'ancienne façade est représentée par deux estampes :

1 Senebier, ancien Journal de Genève.

l'une de François Diodati, gravée en 1675, et l'autre de Gardelle, en 1 740. Il y avait au centre un portail gothique de marbre blanc, de deux pieds de saillie sur le mur de face, surmonté d'un fronton très-aigu dont le sommet était de trente-cinq pieds de hauteur. On y montait par un perron de douze marches. Une colonne surmontée d'une croix était devant la face de l'église. On voyait dans le champ du fronton du portail des figures sculptées, qui représentaient au centre, sur un piédestal, notre Seigneur Jésus-Christ, et au-dessus de sa tête un agneau. A droite saint Pierre tenant les clefs, et à gauche la vierge Marie. On lisait en caractères romains, sur l'épaule de saint Pierre, quelques versets du chapitre XX de l'Evangile selon saint Jean, où Jésus-Christ demande à saint Pierre s'il l'aimait :

Petre, amas me f

Tu scis. Domine, quia amo te.

Et ego dico tïbi,

Pasce oves meas.

On voyait, aux pieds de saint Pierre, le lion ailé tenant le livre de l'Evangile, qui représente saint Marc; aux pieds de la Vierge un bœuf ailé avec un livre (ce devait être saint Luc). L'aigle qui représente saint Jean était au-dessus de la tête de saint Pierre, et vis-à-vis on distinguait une figure qu'on supposait être saint Matthieu. 1

Ces symboles sont très-anciens; ils sont tirés d'une vision d'Ézéchiel par saint Jérôme. Les figures avaient l'habillement romain.

1 Senebier, Journal de Genève.

Dom Plancher, dans son Histoire de Bourgogne, dit que dans le onzième siècle on sculptait, sur le fronton du portail des églises, le Christ avec les quatre animaux, symbole des quatre évangélistes , et il en produit la preuve par les estampes de plusieurs portails d'églises de Bourgogne, bâties dans le onzième siècle. Cette coutume cessa dans le douzième.

Le reste de la façade avait peu d'ornements, à l'exception d'un grand écusson représentant une aigle impériale à double tête, avec les ailes déployées, sculptée à la pointe du fronton de l'église, et qui y fut placé trèspostérieurement à sa construction. Il y avait aussi une belle statue, placée également dans la partie supérieure au-dessus du portail, que les historiens éclairés ont supposé être celle de l'empereur Conrad le Salique, quoique les traditions populaires la proclamassent une statue de Charlemagne. La statue représentait l'empereur revêtu de sa couronne et de son manteau impérial, tenant d'une main son sceptre et de l'autre son épée. Elle fut abattue au commencement de la Réformation, « dont (à ce que dit Savion) eurent grand regret les gens d'esprit et les amateurs d'antiquité. » *

Les autres figures sculptées sur le fronton du portail ont subsisté jusqu'en 1749, date à laquelle l'ancienne façade a été démolie. A cette époque les sculptures avaient beaucoup souffert : la tête du Christ n'existait plus ; il manquait un bras de saint Pierre; néanmoins il est à regretter que l'on n'ait pas mis quelque prix à conserver ces sculptures, comme monument de l'art statuaire à

1 Annales de Savion, manuscrit, p. 46.

Genève au dixième siècle. Quelques-uns des débris du portail ont été retrouvés dans le bassin servant de port, place Longemalle, au moment où il a été comblé pour la construction du Grand quai.

Ni la tradition, ni les chroniques ne nous ont transmis le nom des architectes qui travaillèrent successivement à la construction de Saint-Pierre.

Martin de Saint-Germain, évêque de Genève, fit paver l'église en 1301. En 1349 un incendie considérable endommagea Saint-Pierre, de manière à rendre sa restauration urgente, et en 1430 un nouveau désastre du même genre obligea à de nouveaux travaux. Ils s'opérèrent surtout en 1510. On fit, en particulier, la grande réparation qu'exigeait la tour méridionale ; on la revêtit de pierre de roche, et c'est à cette occasion que l'on multiplia sur cette tour les armoiries du Chapitre (les clefs en sautoir), que nous voyons encore aussi bien conservées que si elles y avaient été placées depuis peu d'années.

Nous n'avons aucune description des statues et des tableaux que renfermait Saint-Pierre; mais nous devons croire que la cathédrale d'un évêché aussi ancien que celui de Genève, qui avait compté parmi ses évêques un pape, des cardinaux, et six princes de la maison de Savoie, devait être richement décorée. Bonivard, qui l'avait vue, nous dit dans ses Chroniques : « L'église (de Saint-Pierre) était bien parée d'habits d'église, calices, reliquaires, chandeliers, parements d'autels, images,1

1 Les auteurs des chroniques de ce temps emploient habituellement le mot d'images pour désigner les statues aussi bien

tableaux et semblables, que l'Évangile a tout soufflé bas. » Les plafonds étaient enrichis de peintures ; elles furent effacées à la Réformation, à la réserve d'une belle figure de la Vierge, peinte à la fresque, dans la chapelle au-dessous du clocher du côté du midi; elle subsista jusqu'en 1643; i mais à cette époque les registres du Conseil et de la Vénérable Compagnie nous apprennent qu'on arrêta de « faire effacer les images qui se trouvaient encore à Saint-Pierre, vu que les capucins y sont venus faire des superstitions. »

Parmi les objets précieux déposés dans le trésor, à l'époque de la Réformation, on remarquait un « très-beau gobelet doré, garni de pierres précieuses, et un ange d'argent. » 2

Il est aussi parlé, au 2 mai 1536, 5 d'une rose d'argent doré qui était au trésor de Saint-Pierre, et d'un calice d'argent pesant quarante et une onces, et délivré au trésorier pour qu'il en tînt compte, avec la couronne de Notre-Dame et son diadème et toutes leurs pierreries. à

Le commerce d'orfèvrerie était déjà considérable à Genève. Dès 1424, le Conseil épiscopal, sur l'avis du

que les tableaux. On lit dans le registre du Chapitre, du 5 avril 1468 : Fiat mandatum Domino Ralendario, solvat 3 scutos pictori pro pictura tabule existentis supra magnum altare.

1 Senebier (Journal de Genève) et Grillet.

2 Manuscrit de Flournois.

3 Senebier, etc.

4 Dans le Livre des anniversaires de saint Pierre, relativement à Guy d'Alby, on trouve mentionnés des dons considérables de ce chanoine et de son frère. Guy d'Alby fut élu évêque de Genève en 1423 et 1426, mais son élection ne fut pas confirmée.

Conseil de la Ville, avait fait un règlement par lequel il obligeait les orfèvres à travailler en argent au titre de Paris, à onze deniers et demi de fin.

M. le docteur Mayor a vu, il y a quinze ou vingt ans, dans l'église de Saint-Claude, un ancien tableau qui, suivant la tradition, doit avoir été transporté de Genève à Saint-Claude, à la Réformation. Le grand-vicaire, qui le lui fit voir, l'attribuait à Holbein. Ce tableau, placé sur le maître-autel, représente une adoration de notre Seigneur crucifié. Un évêque et deux prêtres sont au pied de la croix. Le grand-vicaire ajouta que levêque était Pierre de la Baume. Sa figure est ronde ; ses traits sont réguliers, mais peu prononcés. Cette figure paraissait, à M. Mayor, en harmonie avec le caractère connu de ce dernier évêque de Genève.

On fit voir ensuite à M. Mayor, dans le trésor du Chapitre, deux colonnes torses entièrement dorées et entourées de pampres sculptés ; elles avaient fait partie du maître-autel de Saint-Pierre. On lui montra aussi, un ostensoir octogone avec peintures en émail, et autres ornements que l'on disait avoir appartenu au trésor de cette église.

Ce qui ajoute à la probabilité que ces divers objets provenaient de Saint-Pierre, c'est que Pierre de la Baume avait été abbé de Saint-Claude avant d'être nommé évêque de Genève. Il conserva toujours cette abbaye, voisine du lieu de son origine (la Bresse).

On admirait dans l'église de fort belles tapisseries. Celles qui représentaient Yadoration des Mages et le massacre des Innocents portaient les armoiries du cha-

noine Malvenda, officiai de Genève et vicaire épiscopal, qui en avait fait le don.

Guy d'Alby, docteur et chanoine de Genève et Lausanne, élu évêque de Genève en 1423 et 1426, avait aussi donné de fort belles tapisseries représentant divers sujets sacrés ; on en trouve tout le détail dans les Extraits des anniversaires de Saint-Pierre que M. Edouard Mallet a insérés dans les Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie. !

La peinture sur verre avait été portée déjà à un certain degré de perfection. En 1473, on fit peindre les vitraux des fenêtres de l'Hôtel de ville, et en 1480 le même chanoine Malvenda, déjà nommé, fit peindre une partie des vitraux du chœur de Saint-Pierre. En 1498, François de Charensonay donna aussi, pour la décoration du chœur, une image sur verre de Marie-Magdelaine ; 2 des vitraux représentant saint Michel furent consacrés à la même destination. Un autre chanoine, Pierre Solerio de Cluses, fit également des dons considérables.

Les vitraux qui sont restés dans le chœur, et qui sont bien conservés, représentent saint Pierre, saint Paul, saint Jean, saint André, saint Jacques et Marie-Magdelaine, dont nous venons de voir le don fait en 1498. On voit, sur celle de ces fenêtres qui représente saint Pierre, la fleur de lis qui servait d'armoirie aux Malvenda ; et sur celle de saint André les armoiries du Chapitre. On lit sur les vitraux de la rose, du côté du lac, le nom du chanoine Solerio de Cluses.

1 Vol. II, p. 232 et 233.

2 Notes de M. le docteur Chaponnière.

Grillet remarque, à l'occasion de ces vitraux et de ceux de Chambéry et de Lausanne, que Fart de peindre sur verre, que les Italiens n'apprirent de Claude de Marseille qu'en 1490, était déjà depuis longtemps pratiqué dans nos contrées. '

Vers la grande porte de la cathédrale on voyait de belles orgues qui furent détruites à la Réformation; elles furent fondues. L'hôpital reçut une partie de l'étain pour en faire les vases qui lui étaient nécessaires. On fabriqua aussi avec ce métal les cruches qui servent au transport du vin pour la communion, et les vases dans lesquels on portait le vin d'honneur aux étrangers de distinction.

A l'occasion de la cathédrale, nous devons parler de la chapelle des Macchabées (ci-devant du cardinal d'Ostie). La date de sa fondation ne donne pas lieu aux mêmes recherches que celle de Saint-Pierre. Cette chapelle, fondée par le cardinal Jean de Brogni, sous le vocable de la vierge Marie, fut adossée au mur méridional de l'église. L'acte de fondation, émané du cardinal, est du 23 mars 1406, et la bulle d'approbation de Benoît XIII est du 5 décembre 1407. Les armoiries de Jean de Brogni se voient sur plusieurs parties de la façade; elles sont formées par une croix à double traverse, surmontée d'un chapeau de cardinal.

Cette chapelle, qui fixe peu nos regards, a souvent attiré l'attention des amateurs d'architecture gothique, qui la trouvent d'un bon style. Nous devons regretter que les statues qui décoraient sa façade aient été détruites.

1 On lit dans les registres du Chapitre, 1419, Ical. Mali : « Ordinatur quod Janinus Loysd manuteneat verrerias more solito, pro j)ensione C. solidorum, etjuravit benefacere. >N

Il ne reste plus que deux demi-figures, qui ont dû leur salut à leur élévation.

A l'angle du côté du levant, Jean de Brogni avait fait placer son buste, qui fut enlevé à la Réformation. On voit encore, au-dessous de la console sur laquelle il reposait, une sculpture, actuellement fort endommagée, qui représente les branches d'un chêne avec des cochons au-dessous. Suivant la tradition, cet emblème rappelait la condition obscure dans laquelle il avait été élevé. Il avait mis sa gloire à en perpétuer le souvenir. Suivant Senebier, « il avait fait sculpter en bois, sur les sièges de sa chapelle des Macchabées, un jeune pâtre conduisant un cochon. On les voyait encore dans cette chapelle avant 4670. » Notre Bibliothèque les a conservés pendant quelque temps, ce Le cardinal avait fait sculpter les mêmes figures sur la maison qu'il habita » à Genève, en 1418.

Besson1 dit que l'une de ces stalles avait été transportée dans le temple de Jussy. On voit, 2 en effet, dans l'église de Jussy, trois stalles de même forme que celles de Saint-Pierre ; sur l'une des parois extérieures « se distingue un porcher paissant quatre pourceaux sous un arbre, » et sur une autre « un cultivateur frappant une gerbe avec un fléau. »

On sait que Galiffe conteste la réalité de la condition obscure de laquelle était sorti Jean de Brogni pour s'élever au cardinalat. Comment expliquer alors tous ces vestiges qui sont en pleine harmonie avec la tradition ?

On voit aussi, à la chapelle des Macchabées, des mou-

1 Besson, p. 47.

2 Gaudy-Le Fort, Promenades historiques.

lures en forme de sabots, en mémoire du cordonnier qui avait, en quelque sorte, prédit au jeune pâtre son élévation.

Jean de Brogni mourut à Rome; son corps fut transporté à Genève et enseveli, en \ 428, dans le mausolée que lui érigea, dans sa chapelle, François de Mies, son neveu et son successeur à l'épiscopat.

Bonivard rapporte avoir vu la statue de ce cardinal, placée sur son tombeau.

L'intérieur de la chapelle des Macchabées était sans doute orné de beaucoup de tableaux et de statues, à en juger par la richesse de la dotation faite par le cardinal. D'après l'acte de fondation, elle devait être desservie par douze prêtres et un archiprêtre.

Besson, dans son Histoire ecclésiastique ', l dit que le Chapitre des Macchabées put emporter, à la Réformation, presque tous ses titres, les ornements d'église et les reliques; les objets d'art ne purent être conservés. Il ne nous reste qu'un seul monument : ce sont les portes d'un retable d'autel, 2 sur chacune desquelles sont deux tableaux qui furent, on ne sait pourquoi, conservés à l'arsenal. Le Conseil les remit à la Bibliothèque en 1732; ils sont actuellement déposés au Musée Rath. * Nous reviendrons plus tard sur le nom du peintre auquel ces tableaux peuvent être attribués.

L'une des peintures représente un évêque, la mitre en tête, avec le chapeau de cardinal porté derrière

1 Mémoires pour l'histoire ecclésiastique du diocèse de Genève, Tarentaise, etc., par Besson, p. 91.

2 Le retable est un buffet au fond de la table de Pau tel.

* Ces panneaux sont aujourd'hui au Musée archéologique.

lui. Il est présenté à la sainte Vierge par saint Pierre. Les figures ressortent sur un fond doré. Au revers, on voit la délivrance de saint Pierre par un ange. Sur l'autre porte est représentée Yadoration des Rois, également sur un fond doré, et au revers la pêche miraculeuse transportée sur le lac de Genève. On voit sur le dernier plan le Môle, les Voirons, Salève et les autres montagnes; et au second plan, sur le coteau de Frontenex et de la Grange, une cavalcade militaire ; en tête est porté le guidon aux armes de Savoie. Dans une prairie, des hommes tirent à Tare. On voit également une ligne de pieux à l'entrée du port. On lit au bas la date de 1415.

L'évêque, représenté dans Tune de ces planches, est Jean de Brogni. Senebier l'avait supposé; Grillet, qui avait vu cette peinture, convertit cette supposition en certitude, en déclarant que ce portrait est exactement conforme à celui de Jean de Brogni, qui existait dans le vestiaire de la cathédrale d'Annecy. '

On n'a retrouvé aucune trace des statues ou tableaux qui pouvaient orner les églises de Saint-Gervais, de la Magdelaine et de Saint-Germain, 2 toutes les trois fort anciennes. Mais nous découvrons, dans les auteurs contemporains de la Réformation, et principalement dans

1 On sait que le Chapitre des Macchabées fut accueilli à Annecy après sa sortie de Genève. (Voy. Besson, p. 91.)

2 On lit dans le registre du Conseil, 30 décembre 1546 : « P. Favre, peintre, expose que son père était bourgeois, mais il ne trouve pas sa lettre de bourgeoisie, priant, vu qu'il est né à Genève, l'admettre en bourgeoisie. Il est reçu gratis, parce que il n'a pas gagné à peindre }es vitres de la Magdelaine. »

les registres du Conseil, diverses notes sur d'autres monuments d'art qui furent détruits à cette époque.

Le couvent des Cordeliers, rue de Rive, où le pape Martin V logea pendant plusieurs mois, était l'un de ceux qui contenaient le plus d'objets précieux. Les registres publics nous apprennent que dans la nuit du 23 au 24 mars 1534, 1 neuf statues de saints, qui étaient placées sur la façade de ce couvent, furent mutilées. Le Conseil fit emprisonner quelques-uns des auteurs de ce désordre, en déclarant par ses publications qu'encore que les images ne dussent pas être conservées, on ne devait pas les détruire sans ordre et contre l'autorité des magistrats. La principale de ces statues était celle de saint Antoine de Padoue. Le 42 juin suivant, le Conseil arrêta que ces figures mutilées seraient ôtées et mises en un lieu sûr et secret, et qu'une figure de saint François serait mise sur le portail du couvent à la place de la statue de saint Antoine.

Il y avait aussi, à la porte de Rive, une statue qui fut également mutilée le 29 septembre 1534. Le Conseil chargea le « sieur Pécolat, » magistrat de police, « de la faire ôter, cela étant plus honnête que de la laisser ainsi sans tête. »

11 est beaucoup question, dans les chroniques, d'un tableau de Christ, qui était dans le couvent des Cordeliers. Voici ce qu'en dit De la Corbière, d'après Roset :

€ En 1503, un peintre avait fait, dans ce couvent, un dieu de Pitié peint à l'huile, qu'on nommait Ecce Homo. Au plus fort de la chaleur, le vermillon, qui était parmi

1 Histoire de Picot, et Extraits des Registres , manuscrit de Flournois.

l'huile, fut détrempé et dégouttait comme si c'eût été du sang; de sorte que le peuple prit cela pour un miracle, et craignant la colère de Dieu, l'adorait; mais le peintre finalement les désabusa. » l

A la Réformation, on trouva dans le même couvent, entre autres tableaux, un François d'Assise, patriarche des Cordeliers. Il était représenté sous la figure d'un gros cep de vigne, d'où sortent plusieurs beaux sarments habillés en Cordeliers, avec cette inscription : Je suis le vrai cep et vous êtes les sarments. 2

Il y avait aussi, dans ce couvent, un mausolée d'Anne de Chypre, femme de Louis, duc de Savoie, placé dans une chapelle dite de Bethléem. Le corps du duc y fut ensuite transporté.

De la Corbière, qui s'est beaucoup occupé de ce couvent, avait encore vu de son temps, du côté de la rue Verdaine, quelques restes d'une figure de saint Christophe, peinte à la fresque sur un mur qui dépendait du couvent.

Le couvent des Jacobins, ou Dominicains, de Palais, situé sur l'emplacement du hangar ou couvert du Mousquet, où le duc et la duchesse de Savoie avaient logé à plusieurs reprises, contenait également divers objets d'art.

Roset dit 3 que « l'on trouva au couvent des Jacobins, en Palais, une vieille pourtraicture d'un monstre à sept têtes et dix cornes, rendant par le derrière des papes, au-dessous desquels il y avait une fournaise ou abîme

1 Chroniques de Roset, liv. I, chap. 5. 2Ruchat, tome V, p. 308.

3 Roset, liv. III, chap. 30.

pleine d'évêques, prêtres, hermites et religieux. La chaudière était environnée d'une flamme ardente, et à côté, des diables armés de fourches et de soufflets, qui soufflaient et attisaient le feu. » On lisait sous ce tableau : Hœc depinxit Jacobus Jaquerel de civitate Taurini in Pedemontio, anno Domini 1401. Ce tableau fut détruit comme les autres ; toutefois, comme il flattait les passions populaires, on en conserva le dessin au moyen d'une estampe (du temps) gravée sur bois.

Ruchat suppose que ce tableau se trouvait dans ce couvent, pour avoir été saisi entre les mains de quelques Vaudois des vallées du Piémont par les Dominicains qui y avaient exercé l'inquisition. Savion dit, au contraire, que c'était un Jacobin qui l'avait peint contre la muraille du couvent, l'an 1401. Cette dernière opinion est peu probable.

L'église du couvent de Palais devait être belle ; Senebier dit qu'on estimait ses bas-reliefs. Spon nous apprend qu'en 1535 on gâta un de ses tableaux qui avait coûté six cents ducats.

Il y avait aussi à Plainpalais un oratoire bâti par Jean Nergaz, procureur de l'hôpital des pestiférés, dont parle Bonivard. Voici ce qu'il en dit : ' « Au milieu de Plain-Palais il y avoit une chapelle, au dedans sus ung autel ung tableau où estoit peinte une belle Nostre Dame, à laquelle deux anges tenoient élargi son manteau; chacun d'eux en tenoit un bout, un deçà l'autre de là; et audessous du manteau étoient Papes, Empereurs, Rois, Ducs, Évêques, Abbés, Chanoines, Moines, gentilshom-

i Voy. Chroniques de Bonivard.

mes, marchands, laboureurs, et généralement de tous états qui se tenoient là à l'ombrage, et principalement y étoient pourtraicts au vif l'Hospitalier et aucuns de ses amis, et avoit dessous un écriteau en rime, que l'on dût illec donner pour Dieu aux pauvres frappés de la peste. »

<* De nostre temps, ajoute Bonivard, ledit oratoire a été arrasé comme les autres ; ensorte qu'il n'y apparoît trace d'aucun édifice. » Cet oratoire avait déjà beaucoup souffert en 1530; les Bernois ayant placé alors de l'artillerie près de là, abattirent l'autel et brisèrent les vitraux représentant saint Sébastien et saint Antoine.

Le couvent des Augustins, situé près du pont d'Arve actuel, à peu près où est la maison de M. Prévost- Martin, et qui avait été fondé dans le quinzième siècle, avait été aussi enrichi de divers objets d'art. Bonivard dit que ce Messire Resné, Bastard de Savoye, frère du Duc moderne Charles second, y fonda une belle chapelle, et y fist faire ung moult beau tableau, où estoit paincte une Nostre Dame de Grâce, et la renta. » Le couvent prit le nom de couvent des Augustins de Notre- Dame de Grâce.

On voit dans les registres du Conseil une enquête faite à l'occasion d'un désordre qui eut lieu le 9 août 1535, dans lequel quelques citoyens abattirent une statue de saint Jean-Baptiste, qui était dans l'église de ce couvent. Une figure de sainte Anne, près du pont du Rhône, fut aussi détruite peu de temps après.

Vous voyez, Messieurs, que ce n'est presque qu'à l'occasion de désordres particuliers, que la connaissance de monuments d'art nous arrive, en quelque sorte par hasard.

A dater du 8 août 1535, jour où Farel prêcha pour la première fois à Saint-Pierre, le peuple fit main basse sur tout ce qui restait de statues et de tableaux dans cette

église. Et le lendemain <t les Evangélistes (c'est ainsi que les appelle Savion)1 allèrent en l'église de Saint-Gervais, où ils firent encore pis qu'à Saint-Pierre, et rompirent tel tableau d'image, qui avait coûté cent ducats d'or. » Et comme le remarque Picot, dans son Histoire de Genève, 2 ce l'effervescence qui agitait les esprits enfantait une foule de désordres que le gouvernement ne pouvait ni empêcher ni punir. » — « Une partie du peuple,5 semblable aux Iconoclastes de l'empire d'Orient, avait voué une haine ardente aux images qui se trouvaient dans les églises et dans les couvents. »

Pour donner une idée du mouvement imprimé à cette époque, je transcris 4 le texte du registre du Petit Conseil, du 9 août 1535. « En Conseil, on parle des images et autres effets abattus à Saint-Pierre (la veille) et ailleurs, et on dit que P. Vandel, Baudichon de la Maison neuve, Ami Perrin et autres en grand nombre alloient au son du tambour au couvent de Notre-Dame; c'est pourquoi Mess, les Syndics ayant pris leurs bâtons vont à eux pour leur faire défense de démolir, ni gâter aucune chose. Après cela, ils reviennent avec le sautier et rapportent qu'ils ont fait lesdites défenses et plusieurs fois; mais que nonobstant cela les susnommés ont brisé presque toutes les images dudit couvent, excepté le tableau de la

1 Annales de Savion, manuscrit, fol. 765.

2 Histoire de Picot, vol. I, p. 333.

3 Ibid., p. 319.

4 D'après le manuscrit de Flournois.

chapelle de Notre-Dame; ce que voyant lesdits Syndics, ils ont apporté l'image de Notre-Dame de Grâce. L'aprèsdîner on ordonne qu'on mettra deux prudhommes et deux guets pour garder le temple de Saint-Pierre. j>

Le Conseil désirait conserver ce tableau ; mais, obligés de céder à l'opinion publique, les magistrats le firent brûler le 2 novembre suivant, « dans la salle même du Conseil et à la vue de tous. »

« Le 13 septembre, dit Savion, 1 les Évangélistes luthériens abattirent les belles et somptueuses images de la chapelle de Notre-Dame, près du pont du Rhône, que jadis les marchands florentins avaient fait faire du temps des foires, et vivaient employé de beaux ducats d'or. »

Le mot de somptueux, employé par le registre, semble indiquer qu'il s'agissait ici de ces tableaux à fonds dorés que l'on voit dans les galeries de Florence, comme œuvres de cette époque.

Il était resté quelques tableaux et des statues de saints adossés aux façades des maisons, ainsi que dans l'intérieur. Le 20 janvier 1536, le Conseil fit ordonner aux particuliers de détruire les statues, et de porter les images à l'hôtel de ville, sous peine de cinq sous pour la première fois. 2

En voilà assez, Messieurs, sur la destruction des statues et des tableaux. Si je vous en ai entretenus aussi longtemps, c'était pour vous prouver que l'art statuaire et la peinture étaient cultivés autrefois à Genève. Les chroniques ne s'expliquent ni sur le mérite des ouvrages,

1 Annales de Savion, manuscrit, p. 774,

2 Ibid., p. 832.

ni sur les noms de leurs auteurs ; mais tout porte à croire qu'il devait exister, soit dans les couvents, soit dans les églises, des ouvrages de prix; pour preuve de cette assertion, il suffit de rappeler ce que nous venons de dire des tableaux de Saint-Gervais, de la chapelle près du Rhône, et de cette image du couvent de Palais qui avait coûté, disait-on, plus de six cents ducats. Tout en faisant la part de l'exagération, il reste pour certain qu'il y avait là des peintures d'une grande valeur.

Les recherches qu'a faites le chanoine Grillet sur l'époque à laquelle l'art de la peinture fut introduit avec quelque succès dans nos contrées, la font remonter aux années 1314 et suivantes.1 George de Florence, disciple de Giotto et de Cimabue, décora les châteaux de Chambéry et du Bourget. Il peignit en Savoie, depuis 1314 jusqu'en 4318.

Bono Grégoire, peintre vénitien, vint à Chambéry en 4414 et y fit le portrait d'Amédée VIII. Il peignit ensuite l'église de Ripailles et décora le château de Chambéry pour l'arrivée de l'empereur Sigismond, qui vint ériger la Savoie en duché, le 16 février 1416. Tout porte à croire que les retables de la chapelle des Macchabées, qui portent la date de 1415, furent peints par ce peintre ou par l'un de ses élèves. Le portrait du fondateur d'une chapelle si richement dotée, devait être reproduit par un peintre de quelque talent ; et son séjour à Ripailles, à la date où ces tableaux ont été peints, doit laisser peu de doutes sur le nom de l'auteur, d'autant plus que ces peintures ne sont point sans mérite. On conserve dans

1 Grillet, Dictionnaire du Mont-Blanc et du Léman,

les musées d'Italie des tableaux de cette date, qui ne sont pas supérieurs, ni pour la composition, ni pour l'exécution. J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir l'existence, à Genève, de peintres qui auraient été connus alors par leurs travaux artistiques.

Manuel, peintre bernois, vivant au commencement du seizième siècle, travailla en Suisse, et notamment à Berne, où il peignit, en particulier, les panneaux qui décoraient l'une des salles de l'hôtel de ville; mais rien n'indique qu'il soit venu à Genève. Je possède de lui trois panneaux à fonds dorés, dont l'un représente sainte Catherine; un autre un ange (avec légende) ; mais ces tableaux proviennent d'une ancienne abbaye du canton de Saint-Gall. Il y avait à Genève, en 1 418, un peintre nommé Pierre Vuypres, soit Nitard. Il peignit des panonceaux armoriés pour l'arrivée du pape Martin V. 1 On voit sur le registre des admissions à la bourgeoisie les réceptions suivantes : 2

En 1451, Pernet de Fornay, faiseur d'images;5 reçu gratis.

En 1456, Evrard Sondequef, peintre, reçu pour sept florins et un seillot.

En 1478, Pierre de Bitillo, peintre, pour sept florins et un seillot.

En 1484, Amed Barbier, peintre, pour huit florins.

En 1485, Hugues Boulard, peintre, reçu gratis.

1 Mém. de la Société d'Hist. et d'Archéol., tome II, part. I, p. 161, note.

2 Notes de M. le docteur Chaponnière.

3 Un faiseur d'images était un faiseur de statues ou de tableaux.

En 1487, Jean Sarrazin, peintre, pour huit florins.

Môme année, Gaspard Vambel, peintre, pour huit florins.

En 1493, Thomas Anthaulme, peintre, pour huit florins.

En 1496, Billet de Billon, de Châlons-sur-Saône , peintre, pour huit florins.

En 1498, Jean du Gerdil, de La Chapelle, graveur, pour huit florins.

En 1499, Jean Lameure, peintre, pour huit florins.

En 1500, Jean Colomb alias Mellys, d'Annecy, peintre, pour huit florins.

En 1504, Pierre, fils de Jean Ducrest, graveur, reçu gratis.

En 1508, Jean de la Harpe, peintre, reçu gratis.

En 1511, Jacques Bros, fils de Mermet, peintre, pour huit florins.

Voilà bien des noms propres; mais rien n'indique ce qu'ils ont fait, et surtout le genre de peinture auquel ils se livraient. Il y a là carrière à toutes les suppositions, depuis les peintres qui cherchaient à marcher sur les traces des maîtres de l'art, jusqu'aux barbouilleurs d'enseignes. Ce que l'on peut admettre, c'est que ceux qui étaient reçus bourgeois gratuitement étaient des artistes de quelque mérite, qui avaient probablement travaillé pour la communauté.

L'inventaire des immeubles1 de Genève, fait en l'année 1475, désigne aussi sous le nom de peintres quelques propriétaires des maisons dont on faisait, à cette date, le

1 Notes de M. le docteur Chaponuière,

dénombrement. On y trouve un nommé Théobald Vasel, propriétaire à Cornavin ; on mentionne les héritiers de Joh. Penthecoste et de Mermet Luysel, tous deux peintres.

Maître Hans, peintre, est aussi indiqué.

Dans le règlement des comptes de l'hoirie de François de Mies, 1 évêque de Genève, on trouve (en 1444) un paiement de treize florins huit sous à Janin Luysel, peintre, sans autre explication. Galiffe pense que ce devait être pour des écussons armoriés dont on se serait sûrement servi à son enterrement. On voit que ce compte s'élevait à une fois et demie la valeur d'une réception à la bourgeoisie.

Je citerai aussi quelques paiements relatifs à des travaux publics.

Le 21 août 1401, 2 la Ville paie onze florins à Martin de l'Arve, maçon, pour la construction du mur construit de nouveau en la porte de la cité, à côté de l'église des Frères Mineurs, y compris les pierres, la chaux, le sable, les tufs, le salaire et un anneau de fer soudé à la pierre placée sous la porte; il y a cinq toises de mur.

'Le 31 mars 1402, 5 on paie vingt et un florins à Mermet, maçon, pour un mur construit de l'église des Frères Mineurs jusqu'au mur de la Tour-Ronde, à quatre florins par toise, sans la chaux ; il y en aura vingt-huit toises et demie, coûtant cent douze florins quatre gros ; vingt et une bossettes de chaux à cinq sols, huit florins neuf sols.

1 Matériaux pour Vhist. de Genève, par Galiffe, vol. I, p. 187.

2 JM&, vol. I, p. 98.

3 Ibid., vol. I, p. 99.

On voit, par la différence du prix, qu'il était probablement question d'un mur d'enceinte beaucoup plus large que le précédent.

On paie quatre florins six sous pour dix-huit clefs des chaînes de la ville, à trois sols chacune.

En 1454, * on paie dix-huit sols à Henri de l'Olme, paveur, pour trois toises de pavé vers les Étuves.

La sculpture en bois avait été poussée, à cette époque, à un assez haut degré de perfection en Savoie, à Genève et dans la Suisse. Les sculptures en noyer et en chêne, et les ornements d'architecture travaillés en bois, servaient à la décoration intérieure des églises et des salles de réunions publiques. On admirait des plafonds en caissons sculptés également en bois. La salle où siégeait la Diète, à Lucerne, offre un des plus beaux ouvrages de ce genre. Des bas-reliefs étaient souvent peints avec certaines parties dorées; toutes les anciennes églises offrent des échantillons de ce genre de sculpture.

Saint-Pierre renfermait de belles sculptures d'une date fort ancienne.

Il en existe aussi à Saint-Gervais ; malheureusement elles ont été recouvertes d'un vernis à l'huile, qui gâte l'effet de la sculpture.

Voici la description que fait Senebier des sculptures en bois de Saint-Pierre : 2

« Dans les bas-reliefs qui étaient à gauche des formes de Messieurs les Syndics, on voyait des figures isolées assez grandes, qui avaient beaucoup souffert à la Réfor-

1 Galiffe, Matériaux pour Vhist. de Genève, vol. I, p. 215.

2 Senebier, ancien Journal de Genève.

mation. On ne pouvait plus reconnaître les personnages qu'on avait voulu représenter; il n'en était pas de même des bas-reliefs placés au-dessus et au-dessous. Ils étaient beaucoup mieux conservés ; ils ne paraissaient pas avoir excité la crainte des Réformateurs, ni fait soupçonner un sujet d'adoration ; ils ne représentaient pas un saint particulier, mais un trait de l'histoire sainte. On y voyait l'Annonciation, la naissance de Jésus-Christ, la fuite de Jésus-Christ en Egypte, la conversion de saint Paul, la tentation d'Eve, la pêche de saint Pierre.

« On remarquait aussi, aux deux extrémités du lieu où les bas-reliefs étaient placés, deux places pour deux figures particulières qui devaient avoir été tout à fait en dehors, et qui sans doute avaient été brisées.

« On y observait aussi les armoiries du chanoine Amblard Goyet, abbé de Filly, répétées aux deux bouts. »

Sans doute cette décoration en [bois avait été donnée par lui.

Les bas-reliefs dont je viens de parler existaient encore à Saint-Pierre en 4792. La description que je viens d'en lire est tirée de lettres insérées, à cette époque, dans l'ancien Journal de Genève. Ces bas-reliefs ne se retrouvent plus dans l'église.

Les formes, destinées autrefois aux chanoines, sont parfaitement conservées. Elles étaient placées, avant la Réformation, à droite et à gauche du chœur; elles sont actuellement en face de la chaire et servent aux membres de la Compagnie des Pasteurs. ! On remarque dans la

1 Par acte du 1er juillet 1414, le Chapitre de Genève donna à maître Jean Prindal la tâche de faire les formes des chanoi-

partie supérieure de ces formes des figures de prophètes et d'apôtres qui se suivent. David est le premier, saint Pierre le second. La dernière figure représente une sibylle; on lit encore au-dessous, en toutes lettres, Sibylla Erythrea. Au-dessus de ces figures sont des ornements d'un beau gothique. Senebier se livre à de longues dissertations sur la superstition qui avait canonisé parmi nous cette illustre païenne. Comme tout n'est que conjectures, et que ces recherches ne rentrent point dans le sujet qui m'occupe, je ne m'y arrêterai pas.

La chaire fut placée le 29 août 1543 à la place qu'elle occupe. On ignore quelle était sa place avant la Réformation.

Les stalles, dans le chœur, actuellement réservées au Conseil d'État et aux membres du Grand Conseil, étaient destinées, avant la Réformation, à l'évêque et aux membres de son officialité. Les bas-reliefs qui les ornaient sont assez bien conservés. Ce sont des figures isolées, des animaux et des fruits, qui n'indiquent que des caprices de sculpteurs.

La fabrication des meubles de cette époque occupait aussi beaucoup ces mêmes sculpteurs, ou, comme on les appelait, les tailleurs de bois. On retrouve des sculp-

nes dans le chœur de l'église de Saint-Pierre, conformément à celles des Frères Mineurs de Romans (Dauphiné), avec cette différence toutefois qu'au lieu d'y représenter la vie de saint François , il y représentera celle de saint Pierre. Le travail devait être fait en deux ans, moyennant 700 florins d'or. Prindal y employait plusieurs ouvriers, puisque l'œuvre est continuée par son premier ouvrier, per primum ejus famulum. (Note de M. Ed. Mallet.) — Il paraît que l'on avait renoncé à faire représenter sur les formes la vie de saint Pierre.

tures très-bien conservées sur d'anciens buffets et sur des coffres appelés bahuts.

Ces meubles n'étaient point particuliers aux dames de Genève. « Les dames de la cour de France, dit M. Barrière dans son Essai sur les mœurs du dix-septième siècle, n'avaient alors que des coffres en bois pour serrer leurs bijoux et leurs ajustements. »

On peut voir, à Genève, plusieurs meubles de ce genre chez divers amateurs. L'un des plus beaux, pour la perfection de la sculpture, est un buffet provenant de la famille Yignier, qui appartient à M. Hornung. Il en existe aussi dans l'atelier de M. Diday, avec cariatides et ornements d'architecture. i M. Audéoud possède un petit buffet du meilleur goût et d'une admirable conservation, avec cariatides et sujets mythologiques. 2 II y a encore un beau buffet chez M. le professeur Picot, 3 de belles tables sculptées chez M. Revilliod-de la Rive et chez M. l'ancien conseiller Naville; cette dernière provient d'Hermance, et avait pu réunir plus d'une fois des gentilshommes de la Cuiller.

L'atelier de M. Scheffer renferme une riche collection de meubles de même date et du meilleur goût : prie- Dieu, buffets, servoirs, etc., mais qui ont été, pour la plupart^ achetés en France.

Enfin les magasins d'antiquités du quai des Bergues, particulièrement ceux de MM. Kùhn et Picard, contiennent de très-beaux meubles restaurés, provenant en général de Savoie.

1 Ils proviennent du château cPÉtrembières.

2 II vient de Savoie.

;i Provenant de Savoie.

J'ai rassemblé aussi, au château de la Tour, une collection de meubles gothiques : buffets, bahuts, stalles, tables, chaises, etc., provenant tous des contrées qui bordent notre lac (Genève, le canton de Vaud, le Valais, la Savoie). Les buffets, au nombre de quatre, offrent les genres variés d'ornements employés alors. Ils n'ont point été restaurés. Ce qu'ils perdent à l'apparence extérieure, ils le gagnent sous le rapport de l'authenticité. L'un a des ornements d'architecture; un autre offre, sur ses quatre portes, la représentation de sujets allégoriques, les quatre saisons. * Un troisième est en bois plaqué avec des colonnes torses et surmonté d'armoiries. 2 Le quatrième est ouvert dans sa partie inférieure et supporté par des cariatides.5

Les bahuts, grands coffres de forme carré long, dans l'intérieur desquels est ordinairement une séparation fermée, destinée à l'argent et aux bijoux, offrent habituellement, sur leur face principale, la représentation de quelque sujet tiré de la Bible, dont le cadre est renfermé entre des figures placées aux deux extrémités, comme cariatides. Les bahuts que je possède représentent le jugement de Salomon, Susanne et les vieillards, la sainte Cène avec une disposition des figures analogue à celle du tableau de Léonard de Vinci, Yadoration des Mages, Yadoration des Bergers et Y Annonciation ; ces derniers sujets sont ceux que j'ai vus le plus habituellement reproduits. Les figures, qui ont plus ou moins de

1 II a été acheté aux environs du château de Blonay.

2 II provient du Châtelard. Les armoiries sont celles des de Tavel et des de Blonay.

3 De Vevey, provenant de la famille Collet.

relief, ont parfois de l'expression. J'ai aussi des bahuts chargés d'ornements gothiques.

Les sculptures des meubles du canton de Vaud représentent souvent des grappes de raisin et des feuilles de vigne. J'ai ouï parler de bahuts au château de Wufflens, qui représentent quelques-unes des scènes de Y Iliade ; mais, en général, les sujets traités sur les meubles sont ou des allégories ou des traits de l'histoire sainte.

Les anciens inventaires, dressés après décès, mentionnent des meubles de la nature de ceux que je viens d'indiquer. Des buffets en noyer sont estimés à environ cent florins, des bahuts vingt florins. Ces prix sont extraits d'un inventaire1 de 1624, sur lequel le vin du pays est estimé huit florins le setier, et le froment dixhuit florins la coupe. On y voit des lits à colonnes d'ordre corinthien avec pommeaux dorés. Parmi les bijoux (que les dames de Genève paraissaient avoir en grand nombre, malgré les lois somptuaires), j'ai remarqué un médaillon du roi Henri IV.

La sculpture en bois m'a entraîné jusqu'à des détails d'intérieur de maison. J'ai omis de parler des portes extérieures souvent sculptées avec un véritable luxe. J'en ai vu une qui avait .été transportée à Versoix et qui a été vendue à un étranger; elle représentait des guerriers à cheval, armés de toutes pièces ; la sculpture était fort saillante, d'un beau dessin.

J'ose à peine parler d'une double porte sculptée possédée par la Société d'Archéologie. * Les costumes qui y

1 Inventaire des biens laissés par Hippolyte Rigaud, membre du Conseil des Deux-Cents, mort en 1624.

* Actuellement au Musée archéologique. Une des sculptures

sont représentés annoncent qu'elle doit être d'une date fort ancienne. Le sujet qui y est traité témoigne du peu de respect pour les mœurs, qui précéda l'époque de la Réformation. Elle était probablement destinée à servir d'enseigne à un lieu de prostitution. l Elle aurait pu figurer à côté d'un livre de Raoul Monnet, dont Ronivard parle avec indignation dans ses Chroniques. Il représentait d'infâmes scènes de débauche, et Monnet le colportait publiquement dans la ville. Son livre fut brûlé devant le peuple, et Monnet eut la tête tranchée à Champel.

Je reviens aux bâtiments publics de Genève.

J'ai parlé longuement de l'église de Saint -Pierre; c'était la seule construction qui méritât d'être mentionnée avec quelque détail. Les églises de Saint-Gervais, de la Maydelaine* et de Saint-Germain, toutes les trois fort anciennes, ne doivent pas fixer notre attention sous le rapport de l'art. Il n'y avait non plus aucun bâtiment civil, dans la Genève du moyen âge, qui dénotât quelque goût pour l'architecture; et les anciens règlements relatifs aux constructions semblent indiquer que Genève était une ville dont les bâtiments n'étaient nullement en harmonie avec sa cathédrale.

Je ne citerai que deux de ces règlements. L'un, extrait des Franchises recueillies en 1387 par Adhémar Fabri, statue, à l'occasion des édifices et des maisons : « Que

de cette porte, représentant un ouvrier du commencement du seizième siècle, est reproduite dans Galiffe, Genève hist. et arch., t. I,p. 281.

1 Mém. de la Société d'IIist. et d'Archéol., vol. I, p. 96.

2 La Magdelaine possédait, dans les premières années du quinzième siècle, un beau tableau sur le grand autel. (Note de M. Ed. Mallet.)

quiconque édifiera dedens la cité de Genève aulcune maison, quil ne la édifie point de paille, de feuilles ne de boys, et quand il fera du contraire, que les citoyens et bourgoys de leur autorité propre le dict maisonnement puissent dirruir ou desrocher. » L'autre est un arrêté du Petit-Conseil, du 28 décembre 4557, qui porte que : « Chaque propriétaire doit avoir des privés et cheminées dans sa maison ou en faire bâtir dans six mois, » et qui défend « de faire feu dans les chambres où il n'a point de cheminées. » Ces ordonnances nous font connaître quels étaient les usages de cette époque.

Les deux bâtiments publics qui auraient pu donner lieu à quelque développement d'architecture, auraient dû être la demeure de l'évêque et l'Hôtel de ville. Vous avez tous vu ce qu'était la maison épiscopale derrière Saint- Pierre, convertie en prison le 23 novembre 1535 et démolie en 1840. La Société d'Histoire en a fait dessiner le plan et les élévations. Il était difficile de voir une construction qui eût moins d'apparence à l'extérieur, et qui fût à l'intérieur d'une distribution plus mesquine, en admettant même que les suppressions et les additions opérées depuis 1535 aient pu nuire à l'ordonnance de l'ancien édifice.

Quelques peintures à la fresque,1 décrites par les commissaires qui ont surveillé la démolition, ne peuvent pas faire juger de ce qu'était alors, à Genève, ce genre d'ouvrage; car la peinture, qui aurait pu, par le sujet qui y était retracé, donner quelque idée de l'état de l'art, était tellement détériorée, que c'était à peine si l'on pouvait distinguer quelques figures de prêtres, dont l'un tenait

1 Mém. de la Société d'Rist. et d'Archéol., vol. I, p. 110.

un calice; un autre était agenouillé devant lui. D'autres peintures, figurant trois tableaux encadrés par des bandes noires et représentant des édifices que Ton n'a pu reconnaître, ont été retrouvées dans l'une des chambres supérieures, où elles avaient été masquées par des boiseries. L'intérieur des tableaux était dessiné en rouge couleur de brique sur un fond blanc. C'était une peinture à la détrempe sur une couche de gypse. Ces dessins ont été reproduits sur une feuille lithographiée par M. Hébert. Je les ai vus avant la démolition ; la peinture était au-dessous du médiocre.

Quant à XRôtel de ville, la grande tour carrée est la seule partie du bâtiment d'une date ancienne.

Elle existait en 4472. C'est alors que fut construite la salle où siège encore aujourd'hui le Conseil d'État, et que les registres publics qualifient de « salle magnifique et spacieuse. » ' Elle fut entièrement achevée au mois de

1 Advint que lan de N. S. courant 1473, et le premier Mardi après la feste de la Puriffication Nostre Dame du moys de Février, estre esleuz et créez Sindicques et gouverneur par ledit an, Nobles et honnourables Michel Montyon, Glaude Kavonel, Jehan Carrier, et Glaude Cavucin, citoyens et bourgoys de ceste noble et insigne cite de Genève, veans et considerans la petitesse, prouffit et utilité nécessaire a la chambre ou Ion tenoit le Conseil, laquelle estoit si estroite, que a paine le Conseil ordinaire y povoit demourer, qui estoit chose honteuse et vergoigneuse a eulx! et aultres qui ont eu le régime, gouvernement et administration de la chose publicque de ainsi la laisser, misrent en délibération devant leur Conseil se bon leur sembloit que on deust faire fere une belle et notable sale large et spacieuse, tant par magnifficencc, comodite et utilité deladite chose publique, comme aussi pour pouvoir tenir le Conseil ordinaire, et lautre des Cinquante, et quant bcsoing et mesticr seroit de fere congrégation de plusieurs aultres, qui puissent trestous demourer

février de l'année suivante ; les vitraux des fenêtres étaient peints ; il y avait des fresques sur les murs intérieurs; on les recouvrit plus tard de tapisseries.

dedans, sans ce quil fust nécessaire daler ailleurs pour conseiller que en ladite sale. Et lors nobles et honnourables Jehan Dorsieres, Pierre Gavid, Humbert de Bone, Aymé de Lestelley, Glaude et Ame de Pesmes, Anthoine de S.-Michiel, Henry dit Despaignez , Estienne Achard , Ny colin Lingot, Mermet du Nant, Girard de Vaulx, André Rey, Pierre Braset, Besanczon Dorieres et maistre Pierre Cortagie, conseillers et esleuz par lesdits Sindicques par icelle année, veans et considerans le bon et grand vouloir de leurs dits Sindiques, meuz aussi de toute honnestete, consentirent dung même accord que la chose se fisse et fust mise a bonne et briesve exécution et effect, tellement que les dessus nommez Sindiques landemain cometterent et donnarent a tache et pris fait, pour et au nom de ladite communaulte, ladicte sale pour icelle avoir a comencer et parfaire, aux missions, deniers, fraiz et despen, lesquelz se doivent paier et desbourser par Girard de la Foge, receveur gênerai dicelle : et avec ce, pour le proffit et utilité dicelle, firent remuer et repareiller le four de la mayson dessusdite. Mais pourtant que par eulx la parfection de ladite sale, durant ladite année, na peu estre du tout achevée ne faicte. Les aultres ensuyvans, et qui seront Sindicques de laultre année après ensuyvant courant 1474, cest assavoir lesdits Jehan Dorsiere, Anth. de S.-Michiel, Girard de Vaulx et Michiel Montyon, reconfermez Sindiques au Conseil gênerai, a eulx assistans pour conseiller les dessus nommez Pierre Gavid, Aymé Versonay, G. et Ame de Pesmes, Lestelley, Ravonel, Carrier, Cavucin, Achard, Ligot, M. du Nant, Braset, A. Roy, Humb. de Bona, Pierre Magnin, Lambert Magnin, Guiat Vallet, Jaques Nanquier, Cortagie et Dorieres, ladite sale ont fait achever, parfaire et acomplir, aussi mettre a bonne fin, ensemble ce que se peult apparoir par dedans touchant la eslevation et paincture de aulcunes verrières, et pareillement le commencement des loges, combien que les vingt carres de ladite sale ledit Montyon a ses propres deniers? fraiz et missions a fait paindre et mettre a point. Et toutes ces choses ont este faictes et acomplies par les dessus nommez Sindiques et conseillers, a lonneur et utillite, aussi prouffit de la

La partie inférieure de la tour servait de chapelle. On y voit des ogives réunies par des arêtes qui portent l'écusson de Genève; mais ces écussons sont d'une date plus récente que la chapelle. C'est actuellement la grande grotte des Archives.

Le reste de l'Hôtel de ville a été entièrement reconstruit depuis la Réformation. Le grand escalier , soit rampe pavée, fut commencé en 1556. On voit cette date inscrite sur le porche au bas de la rampe, petit arc qui n'est point sans mérite. L'escalier et ses ogives ne furent achevés qu'en 1578; Nicolas Begueret (ou Bougueret) en fut l'architecte. Il était natif de Langres et fut reçu bourgeois, en considération des services rendus à la Seigneurie pour ces constructions.

M. Sordet, notre infatigable et complaisant archiviste, a bien voulu rechercher dans les Archives si elles contenaient quelques documents relatifs aux beaux-arts, autres que ceux indiqués ci-dessus. Jusqu'à présent de pareils documents ne sont pas tombés entre ses mains. Il n'a trouvé que deux lettres du prince de la Rochefoucault; l'une du 8 juillet 1568, par laquelle il demande au Conseil de vouloir bien lui céder, pendant quelque temps, ce un jeune homme de cette ville, nommé Gelber, bien expert en architecture, et dont il a besoin pour les desdicte communaulte et tous les habitans dicelle : et aussi pour donner bon vouloir, bonne adresse et ferme vouloir et couraige a tous aultres successeurs qui viendront après, de mieulx fere. Et en tesmoing de vérité, je dessoubs nomme Secrétaire, me suis a ces présentes soubsigne, lan dessus et après escript courant 1474 et le 24e jour du moys de Janvier.

De Quarro.

(Ex Libro Franchesiarum, fol. 60 bis, recto.)

sins du logis qu'il veut faire édifier. » L'autre lettre est une recharge, en date du 31 juillet, par laquelle le prince insiste sur sa demande. Ces lettres sont datées de Vertecol, petite ville de l'Angoumois (Charente). Il est à remarquer que cette localité est plus distante de Genève que de Paris.

La tour carrée de l'Hôtel de ville ne se distingue pas par l'élégance de son architecture. Ce bâtiment a cependant le mérite d'avoir conservé en partie le type de son antique origine. C'était évidemment une tour d'enceinte. La base avec ses gros matériaux en bossage est assez pittoresque. La partie supérieure, construite en briques, a aussi son cachet d'ancienneté. Il est à regretter que l'ancienne Mairie de Genève ait fait retailler une partie des pierres de la base, en face de la descente de la Treille. Cela a détruit l'harmonie de la construction.

Genève n'offre que peu de maisons particulières anciennes. Celle de M. l'ancien syndic Rieu, rue du Puits- Saint-Pierre, en face de celle du Soleil-levant, * est la seule un peu remarquable et bien conservée de l'époque antérieure à la Réformation. C'était un château appartenant à la famille des Tavel (Domus Tavellorum). Ce bâtiment est désigné dans l'inventaire des immeubles de la ville, en 1477, d comme ayant une valeur de cinq cents florins. Simon Goulard le désigne, en 1610, sous le nom de « château d'Estavaz. » Il a conservé une tourelle qui avance sur la rue du Puits-Saint-Pierre. Sur la façade on voit un écusson armorié, ainsi que des figures en

* Cette maison est devenue la propriété de M. Th. Audéoud et porte le n° 6.

1 Note de M. le docteur Chaponnière.

ronde bosse très-saillantes; placées aux angles de carrés qui semblent avoir été destinés à recevoir des inscriptions ou des images. Les sculptures représentent des têtes de religieuses, une tête qui ressemble à la figure du Christ, une tête de lion, etc.

Je ne puis citer, Messieurs, aucune autre construction ancienne qui mérite de fixer votre attention. f

Au moyen âge il existait déjà, en Suisse, un genre de monuments qui a pris, dans la Confédération, un caractère national : ce sont des fontaines surmontées de statues représentant tantôt un chevalier armé de toutes pièces portant la bannière communale, tantôt la Justice avec la balance et le glaive. D'autres fois ce sont les héros du Griïtli ou d'autres guerriers suisses. Stanz a sur ses fontaines son Winkelried; Altorf son Guillaume Tell. Les armoiries des cantons trouvent aussi leur place. Berne reproduit souvent son Ours, emblème de sa force au sein de la Confédération. Il existe dans le canton de Vaud2 une ancienne fontaine de village dont le pilier figure un cep de vigne ; l'Ours de Berne en mange les grappes. Cette plaisanterie de l'architecte n'avait point provoqué la sévérité du bailli.

A Genève, nos fontaines n'étaient point monumentales comme dans le reste de la Suisse.

Avant de terminer ce que j'ai à dire de l'état des beauxarts à Genève avant la fin du seizième siècle, je men-

1 Je ne parlerai pas d'une figure sculptée à l'angle de la maison, en face de la tour de l'Ile. C'est la figure d'un tanneur qui bâtit cette maison au dix-septième siècle, et qui voulut s'y faire représenter tannant son cuir. [* Cette sculpture a disparu.]

2 Suivant Olivier.

tionnerai le peu que j'ai recueilli sur la gravure, la peinture des portraits, etc.

On distingue plusieurs genres de gravure : la gravure des médailles, des sceaux, d'orfèvrerie et de bijouterie, la gravure en taille-douce, à l'eau-forte, sur bois, etc.

La patrie des Dassier et des Bovy ne nous a pas fourni d'anciens graveurs de médailles. Nous avons cependant d'anciens sceaux d'évêques qui indiquent du talent chez ceux qui les ont faits. On peut en juger, en particulier, par le sceau très-bien conservé pendant à la charte des Franchises d'Adhémar Fabri, de 1387. Saint Pierre figure au milieu du sceau. Le saint est en pied, dans une niche entourée d'ornements gothiques. ! Rien ne nous apprend si l'artiste qui a gravé ce sceau était de Genève ; son nom n'est pas connu.

A une date postérieure, M. Promis 2 signale trois graveurs à la Monnaie de Cornavin ; le premier, en 1466, qui s'appelait Thomas; le deuxième, en 1528, nommé Girolamo Cattaneo, et le troisième, en 1529, François de Marques. M. Frédéric Soret a trouvé aussi, sur le livre de réception des ouvriers de la Monnaie de Genève, pour 1488, le nom d'un autre graveur appelé maître Anzo.

Les graveurs employés à la Monnaie, postérieurement à la Réformation, et dont M. Soret a également retrouvé les noms, sont : Louis Guilland, en 1539; Jean Droz, de 1540 à 1555; Aimé Desars, de 1564 à 1570; Henri Bartholomi, de 1571 à 1588 ; Ami De Neria, en 1587.

Je m'arrête à la fin du seizième siècle. Gregorio Léti

1 Mém. de la Société d'Hist. et d'Archêol. , vol. II , planche gravée.

2 Monete dei Reàli di Savoia.

(en 1670) dit, à l'occasion de médailles romaines, qu'il y avait à Genève, de son temps, deux graveurs qui imitaient les médailles antiques au point de tromper les connaisseurs, et qu'il se faisait un grand commerce de curiosités suspectes. Reste à savoir si l'assertion de Léti est vraie ; on sait que sa véracité a souvent été prise en défaut.

M. le professeur Picot-Mallet lut à la Classe des Beaux- Arts, en 1831 et 1832, un mémoire intéressant sur l'art de la gravure dans les temps anciens. Il n'a pu découvrir les noms d'aucun graveur en taille-douce, à Genève, avant le dix-septième siècle. Quelques gravures sur bois attestent qu'il existait, à Genève, des artistes de ce genre à la fin du seizième siècle. J'ai déjà parlé de l'estampe qui représente la figure d'un monstre à sept têtes, trouvée au couvent des Jacobins. On a aussi d'anciennes gravures représentant Y ancien fort d'Arve (rasé en 1596), la prise de Versoix, Y attaque du fort de l'Ecluse^ etc. Ces estampes portent la date de 1590; elles sont d'un nommé Martin Baum, qui, à ce qu'il paraît, était un Allemand établi à Genève. Ces diverses gravures, produit de planches grossièrement sculptées, ont assez de rapports avec les estampes que contenaient les anciens Messagers boiteux.

Enfin, il paraît que, depuis l'invention de l'imprimerie, quelques graveurs s'étaient attachés à orner les ouvrages qui se publiaient à Genève. La traduction française des Franchises, imprimée à Genève, en 1507, par Jean Belot, bourgeois, offre un titre assez orné, gravé sur bois. Dans l'encadrement, composé de branches entrelacées, est un arbre supportant trois écussons aux armes de l'empire,

du Chapitre de Saint-Pierre, et de la Ville. Des lettres ornées au commencement du texte renferment les figures de saint Pierre et de saint Paul.

Un missel imprimé à Genève par Jean Fabri, en 1491, « pour l'usage du diocèse, » offre une grande et assez belle vignette. l

Les Constitutions synodales du diocèse de Genève, de 1493, offrent une lettre majuscule ornée d'une gravure sur bois. 2

Un ouvrage de 1495, intitulé Fasciculus tem forum, renferme quelques médailles gravées sur bois. 5

Un recueil des Opuscules de Calvin, publié par Théodore de Bèze et imprimé à Genève par Baptiste Pinereul , en 1566, 4 soit deux années après la mort de Calvin, offre aussi, sur le titre, une vignette gravée sur bois. Au revers du titre est un portrait de Calvin, gravure en taille-douce, dont l'auteur n'est pas connu. Cette gravure est celle qu'a reproduite M. le baron de Grenus, dans ses Fragments historiques sur Genève. C'est évidemment le type original de la figure de Calvin. Il ne pouvait y avoir erreur de la part de Théodore de Bèze publiant cet ouvrage deux ans après la mort de Calvin. Or, cette figure n'étant point celle que reproduit le tableau de la Bibliothèque publique, il paraît qu'il y aura eu erreur dans la désignation du por-

1 Missale ad usum Gébennensis dyocesis per Johannem Fabri, 1491, in-folio; à la Bibliothèque publique.

3 Constitutiones Synodales , etc. Genevae, 1493, in-4°; à la Bibliothèque publique.

3 Bibliothèque de M. Favre-Bertrand,

4 Bibliothèque du baron de Grenus,

trait de la Bibliothèque, erreur qui s'est reproduite dans la médaille de Dassier, et que M. Bovy paraît avoir rectifiée en partie.

Je ne parlerai point de quelques miniatures renfermées dans divers manuscrits de la Bibliothèque, qui appartiennent sans doute à l'art étranger. Il y a aux Archives un ancien cartulaire qui commence par les Franchises et contient, ensuite les actes les plus importants relatifs aux droits des citoyens ; il est en parchemin, sa date est de 1422. On a joint au premier feuillet un fragment d'une miniature qui devait être belle : c'est l'écusson de Genève soutenu par une main; le corps a été enlevé; mais l'autre main qui reste, et qui porte deux clefs, indique que ce devait être saint Pierre. A la suite des pages écrites du manuscrit, est une autre peinture, fort grossière, représentant un guerrier cuirassé, portant la bannière de Genève, et appuyé sur un écu aux mêmes armes;* une figure d'enfant ou de fou manie une épée ; à côté sont dessinés les quatre bâtons syndicaux, non point avec une couronne tels qu'ils sont à présent, mais avec le pommeau simplement arrondi. Ce manuscrit des Franchises est celui qui se lisait au Conseil.

Il devait y avoir à Genève, au seizième siècle, un assez grand nombre de peintres de portraits. Il existe des portraits à l'huile, de cette date, dans plusieurs familles. Les anciens inventaires constatent également l'existence de portraits qui ne se retrouvent plus, et souvent ils mentionnent plusieurs portraits de la même personne.

:: Ce portrait clu capitaine général Hugues de Bourdigny (1450J se trouve reproduit dans Galiffe, Genevehistor. et archêol^ t. I, p. 331.

La Bibliothèque publique, indépendamment des portraits des réformateurs, renferme ceux d'un assez grand nombre d'anciens magistrats, de professeurs et de théologiens genevois. Les noms des peintres ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Les ouvrages conservés n'indiquent pas, au surplus, un grand talent de peinture.

Genève, qui s'est distinguée plus tard par la peinture sur émail, n'a pas eu anciennement d'artistes de ce genre. C'est Limoges qui, dès le milieu du seizième siècle, répandait ses émaux dans toute l'Europe.

J'ai terminé, Messieurs, les détails que j'avais à vous donner sur l'état des arts à Genève jusqu'à la fin du seizième siècle.

Depuis la Réformation, date de notre liberté, nos pères, occupés à consolider leur existence politique, obligés à de grands sacrifices pour la cause de l'indépendance, appelés souvent aussi à payer de leur personne, crurent qu'il était de leur devoir de citoyens de repousser les jouissances du luxe comme pouvant énerver leurs âmes, et ils appuyèrent leur système de simplicité républicaine par des lois sévères de réforme.

Ainsi, pendant près d'un siècle encore, depuis l'époque à laquelle je me suis arrêté, le développement des beauxarts fut habituellement contrarié par l'esprit des ordonnances somptuaires souvent renouvelées. Genève, cependant, eut des artistes distingués, tels que Petitot, Arlaud, Thouron ; mais ils firent hommage de leurs talents à des cours étrangères.

En atteignant le dix-huitième siècle, une nouvelle ère s'offrira à nous. Nous verrons le goût des arts renaître et

se développer, et nous chercherons à vous offrir, dans un second mémoire, le tableau de la renaissance de Fart à Genève.

Nous arriverons jusqu'à l'époque actuelle, époque brillante, qui aura vu naître une école de peinture qui a pris rang dans les expositions des principales capitales, et qui a assigné à nos peintres une place honorable dans les galeries les plus renommées des peintres contemporains. Mais je ne veux point anticiper sur cette seconde partie de mon travail.

Recevez, en attendant, mes excuses si je vous ai entretenus si longtemps d'une époque où j'ai eu habituellement à constater l'absence de l'art, plutôt qu'à vous faire connaître son développement.

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