‹ Renseignements sur les beaux-arts à GenèveChapitre 15 sur 36 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Messieurs,

J'ai eu l'honneur de vous lire, Tannée dernière, un mémoire relatif à la culture des beaux-arts à Genève, dès les temps anciens jusqu'à la fin du seizième siècle.

Une pierre druidique portant quelques traces de sculptures, des inscriptions et de rares débris d'architecture romaine; notre cathédrale, comme monument d'architecture gothique; des documents écrits constatant l'existence ancienne d'objets d'art, de sculpture et de peinture ; deux vieux retables, uniques tableaux qui, lors de la Réformation, eussent échappé à l'enlèvement ou à la destruction des peintures des églises : voilà à peu près les seuls monuments que j'aie pu vous signaler comme témoins d'un état ancien où les arts paraissaient cependant n'avoir pas été entièrement négligés.

Dès lors, l'un de nos honorables collègues, M. l'architecte Blavignac, a publié une description de l'église de Saint-Pierre, qui jette un nouveau jour sur plusieurs des parties de cet ancien monument. 1

La notice de M. Blavignac est celle d'un homme fort éclairé, qui juge par lui-même. Il comble plusieurs lacunes, et redresse quelques données inexactes contenues dans les écrits qui avaient paru précédemment sur Saint- Pierre. L'auteur s'attache particulièrement aux caractères archéologiques qui déterminent l'époque des constructions successives de cette église.

Je dois signaler, plus spécialement, une découverte intéressante que M. Blavignac a laite dans la chapelle des Macchabées. Sous les couches de détrempe qui recouvrent les voûtes au-dessus du chœur, il a trouvé d'anciennes peintures : sur un fond d'azur se détachent des étoiles de feu et de belles figures d'anges jouant de divers instruments. Le dessin, et ce que l'on peut entrevoir encore de la couleur, prouvent que la peinture à fresque n'avait pas été négligée à Genève. Les nervures de la voûte paraissent être rehaussées de filets d'or, de même que la clef centrale, dont les écussons peints reproduisent les couleurs des armoiries de Jean de Brogni.

Les recherches de M. Blavignac ne se sont point bornées au temple de Saint-Pierre. Il déclare, dans son mémoire, que presque toutes les églises de Genève lui ont offert des vestiges semblables. Dans celle de Saint-

* Description monumentale de V église de Saint-Pierre, ancienne cathédrale de Genève, par M. J.-D. Blavignac, architecte. ( Mémoires de la Société d'histoire de Genève, t. IV, p. 101 et suiv.)

Gervais, en particulier, il a retrouvé des peintures à fresque intéressantes, contre les murs d'une chapelle située au-dessous du clocher. Cet emplacement sert actuellement de bûcher, aussi la partie inférieure des murs n'offre-t-elle plus de traces de peinture. Mais le zèle persévérant de M. Blavignac a mis à découvert, dans la partie supérieure, des fresques assez remarquables. Près de l'unique fenêtre qui éclaire cette chapelle, trois figures sont représentées dans des niches. Celle du centre est probablement la figure de notre Seigneur ; deux chérubins sont peints dans des encadrements placés autour de l'arcade qui sert d'entrée. Le plus grand des tableaux a environ douze pieds de longueur sur huit de hauteur : il est peint en partie sur la courbure de la voûte, et il représente, dans la portion supérieure, la Vierge Marie recouverte d'un grand manteau soutenu par quatre anges. Au-dessous, de chaque côté de la Vierge, plus de quarante personnages, dont quelquesuns agenouillés, se font face les uns aux autres. Il y a, au premier rang, des papes et des cardinaux; après les princes de l'Église on voit des têtes couronnées, des moines, etc. Plusieurs de ces figures ont un beau caractère. Ce tableau rappelle celui qui avait existé à Plainpalais, dans l'oratoire bâti par Jean Nergaz, qui fut détruit à la Réformation. ! — Sur une autre face on voit les quatre Evangélistes dans une salle gothique, dont la peinture est encore très-bien conservée.

J'ai indiqué avec quelque détail le résultat de ces nouvelles découvertes, parce que dans mon mémoire précé-

1 La description de ce tableau se trouve dans les Chroniques de Bonivard, liv. I, ch. 3.

dent je n'avais pu signaler aucun reste de peintures à fresque dans nos églises. M. Blavignac, par ses recherches, a sauvé d'une entière destruction ces restes intéressants. La Société Économique mettra sûrement du prix à assurer leur conservation.

Après vous avoir présenté, Tannée dernière, les renseignements que j'avais recueillis sur l'état ancien des arts à Genève, j'avais eu l'honneur de vous annoncer que je continuerais ce travail, et que je chercherais à vous présenter le récit des progrès des beaux-arts jusqu'à l'époque actuelle.

Ce mémoire s'est trouvé plus considérable que je ne l'avais d'abord supposé. J'ai dû, en conséquence, le diviser en trois parties.

La première comprend le dix-septième et la plus grande partie du dix-huitième siècle.

La seconde offrira le tableau du mouvement imprimé aux arts, depuis l'établissement de la Société créée en 1776 pour leur avancement. Ce coup d'œil s'arrêtera à l'époque de la Restauration de la République.

La troisième sera l'exposé de l'état des beaux-arts dans le canton de Genève, depuis l'année 1813.

Dans la première partie je présenterai quelques considérations générales relatives à l'influence de la Réformation et de notre politique républicaine sur les mœurs du pays, ainsi que sur les conséquences qui en sont résultées sous le rapport de la culture des beaux-arts. Quel-

ques détails sur la législation des ordonnances somptuaires y trouveront naturellement leur place.

Avec le commencement du dix-huitième siècle, on verra surgir des idées plus favorables au développement des arts. Elles se manifestent dès l'année 1718. La pensée d'introduire à Genève l'étude publique du dessin naît en 1732, et se réalise entièrement au milieu du siècle.

Je terminerai cette partie en vous entretenant avec quelque détail des artistes genevois qui se sont distingués dans les beaux-arts avant la naissance de ce qu'on peut appeler le première école de peinture genevoise.

La seconde partie commencera par un coup d'œil sur l'aspect de la République de Genève sous le rapport des monuments élevés ou restaurés depuis le dix-septième siècle. Je vous entretiendrai ensuite des établissements d'instruction créés sous l'influence de la Société des Arts. C'est à cette époque que prend naissance l'École de peinture genevoise. Je chercherai à vous faire connaître la carrière des principaux artistes chefs de cette école: les Saint-Ours, les de la Rive, les Agasse, les Massot, etc. — J'indiquerai en même temps le résultat des premières expositions publiques qui eurent lieu dans notre patrie. Je mentionnerai les principales collections de tableaux formées par des amateurs, dont quelques-uns se sont montrés des protecteurs éclairés des arts.

Enfin, Messieurs, dans la troisième et dernière partie de ce mémoire, je vous retracerai ce qui a été fait en faveur des beaux-arts depuis l'année 1813, et en particulier les circonstances qui amenèrent la création du Musée Rath ; et, si je ne me trouve pas trop au-dessous de ma tâche, j'essaierai de vous entretenir des titres de nos artis-

tes actuels à la renommée qui entoure dans ce moment l'Ecole genevoise.

Tel est, Messieurs, l'ensemble d'un travail pour lequel je continue à réclamer votre concours.

Page 1