‹ Renseignements sur les beaux-arts à GenèveChapitre 16 sur 36 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Personne ne conteste que les pompes de la religion romaine ne soient éminemment favorables aux beauxarts. La décoration de l'intérieur des églises, à laquelle le catholicisme a toujours attaché un grand prix et a cherché à intéresser la piété des fidèles, a occupé dans tous les siècles les artistes les plus distingués. Ce puissant levier, qui encourageait les maîtres de l'art, relevait en même temps à leurs propres yeux le but de leurs travaux. Combien de tableaux et de statues n'existeraient pas sans cette impulsion donnée par la religion, agissant à la fois sur toutes les classes de la société, depuis les plus puissants souverains qui se sont fait une gloire d'orner leurs basiliques de tous les chefs-d'œuvre des arts, jusqu'aux hommes du peuple les plus misérables, qui viennent déposer leur modeste ex-voto devant l'image de quelque saint !

Aussi la métropole du catholicisme est-elle devenue en même temps la métropole des beaux-arts. Tous les chefs-

d'oeuvre que renferme Rome sont autant de preuves de cette assertion.

Par une conséquence toute naturelle, la réforme religieuse, au contraire, en introduisant dans le culte la plus entière simplicité, en excluant des églises les statues, les tableaux et les autres décorations intérieures, a dû avoir un résultat inverse à celui qu'avait produit le catholicisme. Et la Rome protestante, sous le régime sévère de Calvin, cette ville dont le peuple fut iconoclaste au début de la Réforme, a dû voir les beaux-arts en souffrance et les artistes s'éloigner d'elle pour chercher ailleurs des encouragements que Genève réformée ne pouvait plus leur offrir.

Les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait notre patrie, devaient, tout autant que les principes religieux, concourir à ce résultat. La Réforme ayant coïncidé avec l'émancipation politique de Genève, les Genevois n'avaient pas à défendre seulement leur croyance, ils avaient aussi à combattre pour leur liberté. Les grands citoyens qui n'avaient pas reculé devant la pensée de conquérir l'indépendance de leur patrie, comprirent que ce n'était qu'à l'aide d'immenses sacrifices qu'ils pourraient la conserver. Pour cela, il fallait une rupture réelle entre le présent et le passé, une réforme complète dans les usages du pays ; il fallait des mœurs sévères et des citoyens toujours prêts à défendre leur patrie. Dans ce but, la population riche devait donner l'exemple de tous les genres de sacrifices, et avant tout renoncer à ces jouissances qui, dans les temps paisibles, embellissent la vie des hommes placés dans une position aisée.

La grande majorité des citoyens genevois sut comprendre ces exigences ; aussi la législation et les usages de la nouvelle république furent-ils empreints de cet esprit à la fois austère et impérieux dans ses prescriptions, qui caractérise en général l'époque de la Réformation.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur nos anciens édits et sur les diverses ordonnances, pour y reconnaître ce signe du temps. Ainsi, sans consulter les règlements les plus anciens, si nous parcourons ceux de 1589 sur la discipline militaire, i nous y voyons des prescriptions qui indiquent suffisamment l'alarme dans laquelle vivaient les Genevois : « Le soldat qui faudra à sa faction sans cause légitime, passera par les piques, » y est-il dit. Plus loin : « Est défendu à tout soldat de n'abandonner sa garde à peine de vie. » Et encore : « Le soldat qui aura abandonné sa sentinelle ou esté trouvé dormant en icelle, sera puny de mort. »

Les ordonnances de la cité de Genève sur le règlement, estât et police d'icelle, a prescrivent en même temps ce à chacun ayant devoir à la Ville, de se pourvoir et assortir d'armes et munitions nécessaires, selon ses moyens et facultés. » Elles défendaient aux citoyens « d'abandonner la cité pour aller en guerre, ni servir prince quel qu'il fût sans congé de la Seigneurie ; » et elles leur ordonnaient « de s'y retirer en temps de guerre. » En même temps, les conseillers devaient tous les six mois faire une visite dans les logements, pour

* Ordonnances et Règlement sur la discipline militaire, du 2 avril 1589, revus le 5 mai 1603.

2 Revues par nos très-honorés Seigneurs et publiées le 27 juillet 1609, art. 16, 17, 18.

s'assurer « si les hommes étoient dùement armés et pourvus de munitions de guerre nécessaires pour rendre leur devoir envers la ville ; » commandant à ceux qui n'en auraient pas « de s'en pourvoir dans huit jours à peine d'amende. i »

Les principaux ornements des demeures de nos pères étaient probablement, à cette époque, la cuirasse, la pique et le haubert, suspendus aux murailles ; et les habitudes de la vie avaient sûrement un caractère de grande austérité. Pour en assurer le maintien, les Conseils crurent devoir, par des ordonnances précises et détaillées, régler en quelque sorte la manière de vivre des citoyens dans toutes les circonstances importantes de la vie domestique, comme les noces, les baptêmes et les ensevelissements, où des habitudes de luxe auraient pu facilement s'introduire.

Ils s'attachèrent également à défendre tout ce qui, dans les ameublements et dans les vêtements, aurait pu s'écarter de la simplicité républicaine, ce chacun, disait l'ordonnance, devant se vêtir honnêtement et simplement selon son estât et qualité, et tous, tant petits que grands, devant donner bon exemple de modestie chrétienne les uns aux autres. 2 » Ces règlements entrent, relativement aux vêtements, dans des détails dont quelques-uns semblent s'écarter parfois de la gravité du législateur. C'est ainsi qu'après avoir interdit l'usage des étoffes riches, des bijoux, des modes dispendieuses, ils défendent ce aux

1 Charge et commission donnée aux Seigneurs conseillers, sur les dizaines de la ville, par divers arrêtés en Conseil ordinaire,

2 Ordonnances déjà citées du 27 juillet 1609, art. 138.

couturiers de faire d'ores en avant aucunes nouvelles façons d'habits sans la permission de nos Seigneurs. » 1 Chaque partie de vêtement est réglée avec une minutie qui arrive presque au ridicule: telle est, par exemple, la défense faite aux femmes de porter ce toute mitaine excessive. » 2 Mais Ton doit juger toutes ces ordonnances d'après l'esprit du temps, et comprendre qu'elles formaient un ensemble destiné à maintenir la population dans l'état de qui vive habituel où devaient être des citoyens qui pouvaient être appelés à chaque instant à payer de leur personne, comme cela eut lieu vers la fin du seizième siècle, et particulièrement la nuit du 12 décembre 1602. 5

Le gouvernement donnait lui-même l'exemple de la simplicité, même dans tout ce qui concernait les constructions publiques. Et tandis que, dans d'autres États républicains, on avait vu allier, à une parfaite égalité entre les citoyens, une certaine grandeur dans tout ce qui touchait aux intérêts de la communauté, les Conseils de Genève s'interdirent toutes constructions monumentales, même dans les circonstances importantes qui auraient paru pouvoir motiver quelque exception. Il n'existe, en effet, pas un seul monument élevé à la fin du

1 Mêmes Ordonnances, art. 139.

2 Mêmes Ordonnances, art. 129.

3 L'autorité était particulièrement sévère envers les classes aisées, dans l'application des lois somptuaires. Extrait des registres publics, du 11 juillet 1555 : « Le Lieutenant et les Auditeurs demandent au Petit-Conseil comment ils doivent se conduire par rapport aux amendes portées par les cries contre ceux qui portent des culottes chaplées ; sur quoi il leur est dit de s'en tenir aux cries, traitant doucement les pauvres qui auront failli par ignorance, etc. » (Archives.)

seizième siècle ou dans le dix-septième siècle, qui annonce que le gouvernement ait fait le moindre appel aux beaux-arts pour consacrer quelque souvenir historique ou embellir des constructions publiques.

Nous ne voulons point dire que le gouvernement ait négligé de faire élever les bâtiments publics nécessaires aux intérêts de la communauté, mais Parchitecture n'orna point ces constructions. Il suffit de les citer pour fournir la preuve de cette assertion. Les principales sont : le Collège de Genève qui date de 1558; 1 le vieil Arsenal (qui occupait remplacement de la maison Rigaud), bâti ou restauré en 1568; la Porte Neuve, ouverte en 4564 ; 2 la Porte de Rive, en 1602, rebâtie en 1693 ; les grandes Halles du Molard, construites en 1613 ; le bâtiment de Pancienne Douane, élevé en 1690; le Grenier de Chan-

1 La construction du Collège fut décrétée sur les instances de Calvin, en 1558. Picot (dans son Histoire de Genève) dit que « le nouveau Collège fut achevé en six mois tel qu'on le voit encore aujourd'hui. » Peut-être les classes furent-elles déjà installées au bout de six mois ; mais le bâtiment n'était pas encore entièrement terminé en 1562, comme on le verra par le passage suivant, extrait des Fragments biographiques et historiques du baron de Grenus (à la date du 23 mai 1562) : « Le bâtiment du Collège, duquel ont eu soin Ami de Châteauneuf et Jean Budé, étant fort avancé, arrêté de les récompenser de leur peine, et de donner à ce dernier vingt-cinq écus quant à présent. » L'architecte du Collège n'est point connu. — On sait que le Collège avait été élevé sur l'emplacement des hutins Bolomier. L'inscription qui se trouvait au bas de la Vallée du Collège, portant le millésime de 1558, est maintenant encastrée au-dessous de l'horloge de la cour du Collège.

2 La Porte Neuve, ouverte en 1564, subsista jusqu'en 1740, date de la construction de la porte actuelle. (Essais sitr Genève, de Senebier.)

tepoulet, commencé en 1645 et terminé en 1647, etc. '

De toutes ces constructions, la seule qui offre un certain caractère, est le Collège ; mais il faut convenir que les colonnes qui supportent l'entrée de la Bibliothèque publique n'ont rien de bien monumental; et si les anciens Genevois tiennent à la conservation de l'ensemble de ces bâtiments, c'est comme souvenir historique, c'est surtout à cause des impressions que les ébats de la cour du Collège laissent dans chaque génération. L'Hôtel de ville ne présente également rien de remarquable dans les façades élevées ou reconstruites au commencement du dix-septième siècle. Le grand escalier, soit la rampe pavée, signalé par quelques voyageurs comme l'une des curiosités de notre ville], date, comme nous l'avons dit,2 de l'année 1556. La maison Turrettini, élevée dans la rue de l'Hôtel de ville à peu près à la même époque où l'on travaillait aux façades de ce dernier bâtiment (1620), lui est bien supérieure. On y reconnaît que la famille qui la faisait construire venait de l'Italie, et avait apporté de sa terre natale le sentiment des arts. C'est probablement l'influence des souvenirs du climat de Lucques qui engagea la famille Turrettini à faire élever la façade ornée du côté du nord, •et non du côté de la belle vue, au midi. Une autre mai-

1 Renseignements de M. le docteur Chaponnière.

2 P. 54. De même que Nicolas Begueret (ou Bougueret) avait été reçu bourgeois gratuitement pour avoir été l'architecte du grand escalier de l'Hôtel de ville, achevé en 1578, Jean Patac, fils de feu Jean Patac, de Montélimart, fut aussi admis gratuitement à la bourgeoisie pour avoir été l'architecte des travaux qui suivirent,

son particulière , construite quelques années plus tard, offrit également une apparence supérieure à celle de divers bâtiments publics : c'est la maison Andrion (ancienne maison de la Poste)/ bâtie en 1678.

Nous ajouterons aux observations présentées ci-dessus sur le défaut de monuments destinés à consacrer les souvenirs historiques, que lorsque la République perdit des citoyens illustres, de grands hommes qui lui avaient rendu des services signalés, la reconnaissance publique fut le seul tribut payé à leur mémoire. La place même qu'occupe dans le cimetière de Genève la sépulture de Calvin demeure ignorée ; et cependant son influence avait été immense, son nom s'était identifié avec Genève. Le même Conseil qui se transportait en corps dans sa demeure pour recueillir ses avis et ses directions au dernier jour de sa vie, n'estima pas qu'une simple pierre dût marquer le lieu de sa sépulture. l

Dans la plupart des villes où existent des hospices dus à la générosité des citoyens, les administrations publiques ont consacré le souvenir de leurs principaux bienfaiteurs au moyen de statues, de bustes ou de portraits. Rien de semblable n'eut lieu à Genève ; et le seul monument élevé à la mémoire de Guillaume Franconis, le principal bienfaiteur de notre hôpital, est le souvenir que lui consacrent les registres du Conseil dans ces quelques mots remarquables par leur simplicité : « L'hôpital a fait

* Rue du Rhône, n° 14.

1 II se trouvait cependant au cloître de Saint-Pierre un certain nombre d'inscriptions tumulaires, entre autres celle de Théodore de Bèze ; mais cette inscription a été dès lors détruite ou perdue.

une grande perte par la mort de feu noble Guillaume Franconis, conseiller, qui donnait seul autant et plus que le reste de la ville. » 1

L'alliance perpétuelle avec les cantons de Zurich et de Berne, scellée en 1584, l'événement le plus important de notre république, et qui fut accueilli avec des transports de joie par toute la population, ne fut pas même consacré par une inscription lapidaire. Elle ne fut rappelée que par une inscription en lettres dorées sur un tableau en bois, qui se voit encore aujourd'hui à l'Hôtel de ville, dans la salle des Pas perdus, à côté de la porte de la Chancellerie.* Le panneau qui porte cette inscription (composée par Théodore de Bèze) est surmonté de trois écussons portant les armoiries de Zurich, Berne et Genève, avec un soleil sur lequel on lit le nom de Jésus, et ces mots : Tria protegit unus. 2

La délivrance miraculeuse de l'Escalade, en 1602, fut célébrée par un jeûne solennel qui se convertit plus tard

1 Fragments historiques et biographiques du baron de Grenus, année 1723, p. 266.

* Cette inscription est aujourd'hui au Musée archéologique.

2 Si les beaux-arts ne consignèrent pas à Genève le souvenir de cet acte important, les auteurs dramatiques du temps crurent devoir le célébrer : il fut joué deux pièces de circonstance, l'une composée par Joseph Duchesne, seigneur de la Violette, intitulée : L'Ombre de Garnier Stoffacher; l'autre, par Simon Goulard, sous le titre de Pastorale. Ces deux rares opuscules se trouvent à la Société de Lecture (Rapport de M. E. Mallet, président, le 29 janvier 1846, p. 21). Le seigneur de la Violette fut reçu gratuitement bourgeois de Genève (Renseignements de M. le docteur Chaponnière). Il fut frappé plus tard deux médailles pour perpétuer le souvenir de l'alliance de Zurich, Berne et Genève. On ignore quelle est celle des trois Républiques qui les fit exécuter.

en un service annuel, mais aucun monument n'en consacra le souvenir. De simples inscriptions furent décrétées. Elles furent cependant gravées sur pierre. L'une fut placée à l'Hôtel de ville, auprès du porche de la rampe, dans la clef de la voûte. Une seconde fut incrustée dans le mur même contre lequel les échelles avaient été dressées. La troisième enfin est une pierre tumulaire actuellement adossée contre le mur de l'église de Saint-Gervais ; elle a transmis à la postérité les noms des citoyens qui succombèrent alors en défendant la patrie. Le ciseau du sculpteur, comme on le voit, était à peine employé. La Seigneurie trouvait que les meilleurs monuments à élever, étaient de hautes murailles et une enceinte bien défendue.

Je ne connais que deux occasions dans lesquelles le gouvernement ait dérogé à l'usage de se refuser à toute espèce d'embellissement dans les constructions publiques. En 1604, il fit orner de peintures la salle de ses séances par un nommé César Julio, qui y travailla pendant cinq mois. Cet artiste reçut une indemnité de dix ducatons, outre le prix convenu,^ pour son long labeur et la dépense qu'il avait faite en ladite besogne. » 1

Les registres antérieurs, ainsi que les suivants, n'indiquent aucun travail de même nature ordonné par la communauté.

Le second exemple fut la permission donnée par la

1 Extrait des Registres des Conseils, du 23 mars : Sur la requête de César Julio qui a repeint les pourtraictures de la salle du Conseil, etc.... (Note de M. l'archiviste Sordet.) Les volumes qui précèdent et ceux qui suivent ne contiennent rien de relatif à la même affaire.

Seigneurie d'élever un tombeau au duc Henri de Rohan. Cette unique exception, en matière de sépulture, fut due au rôle important que le duc de Rohan avait joué longtemps à la tête des réformés. Il était venu à Genève en 1637, * avait montré beaucoup d'affection aux Genevois, et avait même déclaré au Conseil qu'il était prêt, si les circonstances l'exigeaient, à exposer sa vie pour leur défense. Il mourut à Kœnigsfeld où il s'était fait transporter à la suite des blessures qu'il avait reçues au siège de Rhinfeld. Sa veuve, fille du grand Sully, obtint du Conseil l'autorisation de le faire ensevelir dans Saint- Pierre. En 4642, la famille de Rohan fit pressentir le Conseil pour savoir s'il consentirait à ce qu'elle fît élever un tombeau au duc dans cette église. Le Conseil répondit qu'il acquiescerait à cette demande, pourvu que le tombeau ne fût pas construit avec trop d'ostentation. Le monument fut placé dans la chapelle de Notre-Dame, où avait eété enterré, en 4377, l'évêque Guillaume de Marcossey; elle prit dès lors le nom de chapelle de Rohan. Le tombeau avait été travaillé en Italie. Le mausolée est simple et de bon goût. Le duc, dans l'attitude du commandement, est assis sous un dôme de marbre noir. Mais cette statue de plâtre dépare un monument dont tout le reste est en marbre. 2 La duchesse fut ensevelie auprès de son époux en 4664. On avait fait graver en 4656 l'épitaphe qui se lit contre l'une des faces de la chapelle. 5

1 On lui doit la promenade du Mail à Plainpalais, dont il fit planter les arbres.

2 Le modèle en plâtre devait être remplacé par une statue en marbre qui n'a jamais été exécutée.

3 La duchesse, quelques mois avant sa mort, ayant appris

L'état politique de Genève et les tendances du gouvernement, dont nous venons de signaler les effets, devaient avoir nécessairement pour résultat un ordre de choses peu favorable aux arts. Les Conseils, au point de vue de la sécurité de la République, avaient raison de suivre à ce système de simplicité austère; mais alors il fallait renoncer à l'espoir de voir naître des artistes; car comme c'est surtout par le luxe que les beaux-arts sont encouragés et alimentés, des artistes n'auraient pu se trouver à l'aise dans un Etat où les questions religieuses et la défense du pays dominaient tous les intérêts. La Réformation leur avait fermé les temples, les ordonnances somptuaires leur fermèrent ensuite les maisons particulières.

que des catholiques, visitant Saint-Pierre, s'étaient mis à genoux devant la statue du duc, qu'ils avaient prise pour un saint, et ayant su que ces génuflexions avaient fait de la peine à Genève comme rappelant le souvenir du culte romain, écrivit au Conseil qu'elle consentait volontiers à ce que le tombeau de son mari fût séparé du reste de l'église par une cloison. Cette séparation fut opérée plus tard. C'est seulement après la restauration que la cloison a disparu entièrement. (Histoire de Picot, t. III, p. 10.)

Emilie de Nassau, sœur de Maurice, prince d'Orange, veuve de Dom Emmanuel, fils de Dom Antoine, roi de Portugal, avait été ensevelie à Saint-Pierre, en 1629, dans une chapelle à la gauche du chœur ; mais la Seigneurie n'autorisa point l'érection d'un monument sur le lieu de la sépulture : au-dessus était simplement l'écu des armes de Portugal et Nassau. En 1637, la fille de cette princesse fut ensevelie auprès de sa mère.

Les tombes de Jean, baron de Kaunitz, et de d'Aubigné, qui se voient aussi à Saint-Pierre, l'une à la suite des tombes des chanoines, l'autre encastrée dans le mur à droite, en entrant, se trouvaient au cloître de Saint-Pierre, et ne furent placées dans l'église qu'à la démolition du cloître (Renseignements de M. le docteur Chaponnière). [* La pierre tumulaire du baron de Kaunitz est aujourd'hui au Musée épigraphique.]

Aussi ne connaissons-nous l'existence d'aucun peintre genevois i dès 1535 jusqu'à la fin du seizième siècle. Les registres publics ne font pas mention non plus de peintres étrangers établis à Genève. Nous voyons au contraire qu'en 1625, un peintre milanais, Léonard Colbert, qui avait commencé à travailler à Genève, reçut l'ordre de partir; et que peu après un peintre français, nommé Fremier, fut traité de même. 2

Nous trouvons une nouvelle preuve de l'abandon des beaux-arts, dans le fait que les ordonnances somptuaires, toujours si détaillées sur tous les points vers lesquels le

1 Nous entendons parler ici de peintres, véritables artistes, et non de peintres décorateurs, dont les registres publics mentionnent quelques-uns. Ainsi nous avons parlé (p. 33) d'un P. Favre, reçu à la bourgeoisie pour avoir peint les vitraux de la Madelaine (année 1546). Il est aussi question, en 1584, d'un Jean Cartier qui reçut, à l'occasion de la fête que l'on donna aux ambassadeurs suisses, la somme de dix florins pour la gravure qu'il avait faite des armoiries de la Seigneurie. Le 16 octobre de la même année, il reçut encore la même somme pour des peintures des armoiries des trois villes (Zurich, Berne et Genève). (Renseignements de M. le docteur Chaponnière.)

Les Registres du Conseil portent aussi, à la date du 31 janvier 1635, la réception à la bourgeoisie de Pierre Fresal, peintre, avec Joseph et Jérôme, ses fils, moyennant la besogne qu'il a faite pour la Seigneurie, consistant en trois enseignes et un tableau mis au devant du bâtiment de la maison de ville. (Renseignements de M. l'archiviste Sordet.)

2 Notes de M. l'archiviste Sordet. Le 12 janvier 1625, Léonard Colbert, peintre de Milan, ne peut obtenir du Conseil l'autorisation de séjourner dans la ville pour y achever les ouvrages qu'il avait commencés. Le 2 mai suivant, on renvoie, malgré sa sollicitation, un peintre français nommé Premier. Le 20 mars 1693, même décision à l'égard du peintre Arnulphe, catholique. Le 10 novembre 1697, Joachim, peintre papiste, reçoit l'ordre de se retirer de la ville dans la quinzaine.

luxe pouvait se porter, se taisent sur les produits des arts à la fin du seizième et au commencement du dixseptième siècle. Encore en 1631, * aucune allusion n'est faite aux décorations d'appartements, ni à la peinture et à la sculpture ; or, à cette date, les auteurs des ordonnances qui prohibaient « tout usage d'or et d'argent fin ou faux, ou mélangé avec soye » dans les vêtements ou les meubles ; qui défendaient aux femmes « de se farder, friser ni poudrer les cheveux, ou les porter pendants sur le visage, » ainsi que « de porter montres d'horloge et miroirs à la ceinture ; » qui interdisaient en outre aux artisans « toute tapisserie en leurs maisons, tous meubles excessifs et non convenables à leur qualité et condition, » auraient certainement combattu toute tendance au luxe des appartements au moyen de la peinture et de la sculpture, si les germes s'en étaient alors manifestés.

L'on voit en effet que, dès que la tendance d'appliquer les arts à embellir les demeures des particuliers vient à se manifester, les ordonnances somptuaires commencent à renfermer des interdictions qui y sont relatives.

En 1668, une disposition défend « tous ameublements de prix excessifs, comme coffrets, cassettes de bois, ou autres, excédant le prix de 20 écus ; tous miroirs garnis d'or ou d'argent, » et même les « miroirs simples, excédant le même prix. 2 » En 1698, les ordonnances

1 Ordonnances et Règlement nouveau concernant les habits, nopces, banquets, etc., fait et passe par les Petit et Grand Conseils, le 21 octobre 1626, reveu, accreu au subject des nouveaux abus, et publié le 5 septembre 1631 (premières ordonnances somptuaires imprimées séparément des Edité).

2 Ordonnances et lois somptuaires du 8 février et du 8 juin 1668 (imprimées), art. 3.

mentionnent les portraits de famille: elles permettent <c aux personnes de la première qualité les cadres dorés aux miroirs et aux portraits de ceux de leur famille. ' » Mais elles défendent toutes « tapisseries de soye, » et ne permettent pas plus de deux chambres meublées « de haute lice ou de cuir doré. » Et, de plus, elles interdisent « toutes peintures de prix sur les murailles et plafonds, et tous planchers parquetés, à peine de 25 écus. 2 » Les ordonnances s'opposaient aussi à une hauteur considérable des plafonds.

La lecture des registres publics nous apprend que, dès le commencement du dix-huitième siècle, la Chambre de la Réforme avait beaucoup de peine à faire exécuter les ordonnances, et à lutter contre l'invasion des modes et des usages français. Les nouvelles défenses introduites nous indiquent en même temps quel était le genre de luxe contre lequel on voulait se mettre en garde. 5 On défendait les ornements extérieurs et intérieurs des maisons, les sculptures, les marbres de cheminées, les bustes, statues « tant de marbre que de bronze » et d'autres matières.

En 1720, la Chambre de la Réforme proposa de défendre la construction de maisons « en hôtels ; » mais cette disposition ne fut point admise. 4

Le 11 janvier 1723, dans une délibération qui eut lieu

1 Ordonnances et lois somptuaires de mars 1698, art. 1er (manuscrites aux Archives).

2 Les mêmes, art. 2 (manuscrites aux Archives).

3 Registre de la Chambre de la Réforme, du 11 décembre

4 Registre de la Chambre de la Réforme, du 29 décembre 1720. (Archives.)

dans le Conseil des Deux-Cents, l'on s'occupa beaucoup des bâtiments qui s'élevaient alors, du luxe qui s'introduisait dans les constructions. On voit, par cette délibération, que les ordonnances étaient mal observées ; ! car, en même temps qu'un membre du Deux-Cents (M. André Mollet) demandait « que l'on ne permît que des bâtiments bourgeois qui pussent être dans le commerce, au lieu de grands bâtiments de trente à quarante mille écus qui sont inaliénables, » un autre membre (M. de la Rive) disait « que si l'on ne veut pas empêcher l'excès des bâtiments qui entraînent après eux le nombre des domestiques, les meubles précieux, etc., et donnent un très-mauvais exemple, il faut le faire rayer, puisque c'est une moquerie de laisser faire aux particuliers tout ce qu'ils veulent. » M. le procureur général Tronchin demandait bien encore « que l'on apportât quelque règle dans le prix des parquets, et que l'on empêchât les ouvrages de sculpture, pour se contenir dans la modestie convenable ; » mais l'un des syndics (M. Chouet) déclarait peu après « qu'il fallait retrancher (des ordonnances) l'article des bâtiments, étant impossible en certains cas de l'observer selon les règles de l'architecture. 2 »

Si la Chambre de la Réforme faiblissait, en ce qui concernait les constructions des bâtiments, elle n'en continuait pas moins à combattre, sous les autres rapports,

1 Registres du Conseil, séance du CC. du 11 janvier 1723. (Archives.)

2 Le commerce commençait aussi à se plaindre des entraves que les ordonnances apportaient au développement de Pindustrie. Le 2 mars 1722, dans le but de soutenir la fabrique de velours alors existante à Genève, la Chambre de la Réforme permit le port du velours noir fabriqué dans la ville.

la tendance à imiter les mœurs étrangères. f On lit dans les ordonnances publiées en mai 4739, la défense de l'emploi d'ouvrages dorés « tant sur les meubles que sur les habits, à la réserve des cadres dorés aux miroirs et aux portraits de famille (article 1er). » Défenses sont faites en même temps d'avoir c des miroirs excédant la hauteur de 32 pouces, et de placer plus d'un miroir dans une chambre (article 4). » Les carrosses ne pouvaient pas être « ornés de dorures ou de peintures (article 5). » Enfin les ordonnances portent encore formellement : « Défendons tous bustes ou statues servant à orner le dedans ou le dehors des maisons, toutes peintures de prix pour le même usage, tous excès dans la sculpture, toute exposition en parade de porcelaine ou autre terre, si ce n'est de quelques tasses pour l'usage ordinaire, à peine de 25 écus (article 23). »

Quelques personnes ont prétendu que les ordonnances somptuaires n'avaient jamais eu pour but de proscrire la pratique des beaux-arts proprement dits, mais seulement leur application aux constructions et aux ameublements. Mais indépendamment de ce que cette assertion est contestable, au moins pour le seizième et le dix-septième siècle, nous ferons observer que tout se lie en matière d'arts. Les entraves, dès qu'elles existent dans certaines parties, réagissent même sur celles que la législation pourrait ne pas avoir en vue. Le peu d'artistes qui ont pris naissance à Genève à cette époque sont sortis, pour

1 Les Registres de la Chambre de la Reforme constatent que Ton faisait paraître les femmes de syndics ainsi que leurs

filles. Le 26 février 1720, M. le syndic R comparut pour sa

femme malade. (Archives.)

DETXriOCE PAXTTE. ~~

la plupart, de la fabrique d'horlogerie et de bijouterie. Cette fabrique était Tune des sources de la prospérité de Genève, et y était, en conséquence, fort encouragée. Le goût de l'art pouvait ainsi se développer chez quelques ouvriers joailliers: aussi nos anciens artistes ont-ils débuté, en général, par les genres de peinture applicables à l'ornement de la bijouterie, l'émail et la miniature. Mais une fois qu'ils s'étaient voués à Fart proprement dit, ne trouvant plus à Ge i encouragements, ni

moyen de se perfectionner, ils s'expatriaient successivement. Ce fut en France, en Allemagne e en Angleterre que leur talent grandit, et qu'ils purent placer leurs ouvrages.

Mais je ne veux pas anticiper sur ce que j'aurai à dire à leur sujet.

Revenons à l'espèce de réaction qui commençait s'opérer dans l'opinion publique, contre la sévérité surannée des ordonnances somptuaires.

Comme nous 1 mis les mœurs des pays voi-

sins pénétraient peu à peu dans Genève; les ordonnances publiées en 1747 contenaient bien encore la plupart des précédentes défenses, et, par exemple, celles relatives aux bustes et aux statues (article 5). liais ces défenses n'étant plus en harmonie avec les mœurs nouvelles, et les circonstances qui les avaient motivées ne subsistant plus, elles t hab: oenfl enfreintes. La nouvelle

ève conspirait contre d'anciens usages que l'on considérait plus que comme des entre la liberté, à

l'agrément et à la prospérité du pays. Le ridicule, cette arme si redoutable chez un peuple naturellement goguenard, poursuivait les ambre de h Réforme

Le goût des beaux-arts se répandait dans les classes opulentes. Déjà M. le professeur et syndic Burlamachi, dès Tannée 1740 ou environ, avait formé à Genève un cabinet de tableaux de maîtres anciens, sans que la Chambre de la Réforme eût considéré cette collection comme une atteinte portée aux ordonnances. L'on y voyait des Rembrandt, des Garrache, des van Dyck, etc. * Un autre magistrat, également distingué, M. François Tronchin, ami éclairé des artistes, recueillait dans ses voyages en France, en Angleterre et en Hollande, de nombreux objets d'art, dontilformait une riche collection dans sa propriété des Délices. Il en publiait même un premier catalogue dès l'année 1765.

On voit que les ordonnances n avaient plus d'application en ce qui concernait les objets d'art ; aussi cessentelles, dès cette époque, de porter des défenses relativement aux sculptures et aux peintures. L'ordonnance publiée en 1772 excepte même de l'interdiction relative aux dorures, non plus seulement les portraits de famille, mais en général « les cadres des tableaux (article 24). » Cette époque était bien rapprochée de celle où la Société des Arts prenait naissance dans les salons de M. le professeur de Saussure.

Les renseignements qui précèdent ont montré que jusqu'alors les mœurs et la législation de la République avaient également contrarié le développement des beaux-

1 Cette collection, passée par héritage dans la famille de Chapeaurouge, a été vendue, depuis la Restauration, à M. Dubois, de Paris. De tous ces tableaux il n'est resté à Genève qu'un Annibal Carrachc, actuellement entre les mains de M. Albert Picot.

arts. Nous allons maintenant entrevoir une tendance différente, qui commencera à se manifester dans le sein même des Conseils ; nous verrons des propositions favorables aux arts s'y faire jour, la population applaudir à ce mouvement et s'y associer.

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