PREMIERS ENCOURAGEMENTS DONNÉS A L'ÉTUDE DES BEAUX - ARTS
Dès le commencement du dix-huitième siècle, quelques Genevois avaient compris que l'étude du dessin, dans une ville industrieuse comme Genève, était indispensable pour le développement et la prospérité de ses diverses fabriques; ' mais les préjugés d'une partie des membres des Conseils avaient fait repousser tout établissement public tendant à introduire cette étude.
1 MM. Jean et David André, maîtres dessinateurs, présentèrent une requête au Conseil, en février 1704, pour être admis à tenir une école publique de dessin.
Le 20 dudit mois, le Conseil, vu ladite requête, vu aussi les planches qu'ils avaient dessinées, arrêta de leur donner douze écus et de leur dire qu'on se souviendrait d'eux quand on voudrait fonder une école de dessin. Les deux André pouvaient être les petits-fils de Jean André, de Troyes en Champagne. (Renseignements de M. l'archiviste Sordet.)
Le 7 février 1718, M. Burlamachi porta cette question au sein du Conseil des Deux-Cents. Il proposa la réforme d'une ou deux classes du Collège où Ton apprenait le latin, pour y introduire d'autres études, et en particulier celle du dessin ; ' mais cette proposition ne fut point accueillie.
Le Petit-Conseil s'y montra plus favorable quelques années plus tard. Le 30 août 1732, il arrêta de présenter au Conseil des Deux-Cents un projet pour l'établissement d'une école de dessin ; sa proposition était motivée sur ce que « le dessin était la base de toutes les professions et des arts : que divers particuliers n'ayant pas les moyens de donner des maîtres à leurs enfants, ils les enverraient à cette école, et qu'ils les rendraient par là plus capables d'exercer avec habileté les diverses professions auxquelles ils se destineraient. 2 »
L'objet introduit au Conseil des Deux-Cents, le 1er septembre suivant, fut renvoyé à une Commission. 5 Elle fit son rapport par l'organe de M. le professeur Jean- Jacques Burlamachi, 4 et le 1er décembre le Conseil des Deux-Cents adopta en principe la fondation de cette école.
Je citerai quelques fragments du rapport de M. Burlamachi. 5 II commençait ainsi: « On peut considérer
1 Registre des Conseils, en Conseil des CC. (Archives.)
2 Registre des Conseils, en Petit-Conseil. (Archives.)
r> Registre des Conseils, en Conseil des CC. (Archives.)
* Le rapporteur de la Commission n'était point le même
Burlamachi qui avait fait la proposition d'une école en Tannée
5 Le texte de ce rapport se trouve annexé au Registre des
Conseils. (Archives.)
l'établissement d'une école publique de dessin sous deux vues différentes : ou pour former des dessinateurs et des peintres, ou seulement pour donner aux jeunes gens qui se destinent aux arts mécaniques les principes du dessin qui peuvent servir à perfectionner ces mêmes arts.
« C'est principalement et proprement sous cette seconde vue que la Commission a examiné la proposition d'établir dans cette ville une classe publique de dessin, conformément à l'intention des Conseils, et dans la pensée que c'est surtout ce côté de la proposition qui intéresse notre ville. *
a En effet, sans parler ni des arts les plus communs, qui se bornent à l'intérieur de notre ville, et auxquels le dessin est très-nécessaire, comme la taille des pierres, la charpenterie, la menuiserie, la serrurerie, etc., nous avons encore dans Genève plusieurs manufactures, considérables en elles-mêmes, qui occupent un grand nombre de citoyens et d'habitants, et dont les ouvrages sont portés chez tous les peuples de l'Europe et s'y débitent avec succès. Telles sont l'horlogerie, la gravure, l'orfèvrerie, la manufacture de galons d'or et d'argent, celle des toiles peintes et autres. Il est sans doute de la dernière importance pour notre ville, de ne rien laisser en arrière de tout ce qui peut contribuer au perfectionnement de ces manufactures, etc. . . .
ce Trois choses font principalement la perfection des ouvrages de l'art : le génie, la main et le bon goût.
1 On voit que le rapporteur de la Commission écarte l'idée que l'on ait en vue de former des dessinateurs et des peintres, et rattache presque uniquement la proposition au but d'encourager l'industrie.
« Pour le génie et pour la main, Ton peut assurer sans flatterie que la nature les donne à tous nos ouvriers; c'est ce que savent tous ceux qui ont quelque connaissance de l'intérieur de notre ville, c'est ce que le succès de leurs ouvrages chez les étrangers justifie pleinement. »
(Vous voyez, Messieurs, qu'en 1732 nous avions, comme dans le temps présent, une assez haute opinion de nousmêmes.)
Le rapport ajoute qu'à l'égard du bon goût il n'en est pas de même. « Le bon goût, dit M. Burlamachi, consiste principalement dans la justesse, la beauté et l'élégance des formes, soit dans l'ouvrage entier, soit dans les différentes parties qui le composent, comme encore dans le rapport de ces mêmes parties entre elles et relativement au tout. Iln'y a que la connaissance et la pratique du dessin qui puissent donner ce bon goût; et comme jusquesicinos ouvriers n'ont eu aucun moyen de se former à cet égard, il n'est pas surprenant qu'ils restent au-dessous de ceux qui ont l'avantage d'être instruits des principes du dessin; en sorte que jusques à présent tout ce que nos ouvriers ont pu faire, c'est d'imiter et de suivre ce que les étrangers exécutent. »
Voici quelles étaient les vues de la Commission sur la nature de l'enseignement qui serait donné dans la nouvelle école. Je cite encore le texte du rapport:
« Pour les fonctions du maître, l'on pense qu'elles devraient avoir deux objets généraux : le premier, d'enseigner aux jeunes gens à manier la règle et le crayon, et ensuite à dessiner.
« Le maniement de la règle et du crayon est, comme chacun le sait, d'une absolue nécessité à la plupart des
ouvriers, et peut beaucoup contribuer à la facilité et à la justesse de leurs différentes opérations. Cela se réduit à enseigner aux enfants les méthodes les plus simples de la géométrie pratique, comme à tirer des lignes parallèles ou perpendiculaires, à faire des cercles, des ovales, des carrés parfaits, etc.
« A l'égard du dessin, il est absolument nécessaire que le régent que l'on choisira, ait d'avance une grande collection de dessins originaux, etc. . . .
« Il assujettira, autant que possible, les écoliers à dessiner les différentes parties du corps humain, et il ne leur donnera que rarement, et de temps à autre, des fleurs, des ornements ou des paysages, et comme par manière de récompense et de délassement.
« Cette méthode est très-importante, et il faut la faire observer avec soin, si l'on veut retirer de l'établissement que l'on propose tout le fruit que l'on en espère. Tous les experts savent que la figure humaine est, pour ainsi dire, le fondement de toutes les belles proportions pour les ouvrages de l'art. Mais d'ailleurs, le seul moyen de former les jeunes gens à la justesse et à la beauté des formes et des contours dans toutes sortes d'ouvrages, c'est de les obliger à dessiner les parties du corps humain, ces parties demandant par elles-mêmes une grande exactitude et une grande précision, etc. »
J'ai tenu, Messieurs, à vous faire connaître les vues qui avaient décidé la première formation d'une école gratuite de dessin à Genève, ainsi que les idées qui étaient alors reçues sur l'étude même du dessin.
Ce rapport remarquable fit décider l'établissement qui y était proposé ; mais son organisation souffrit encore de nombreux délais.
Le Conseil des Deux-Cents s'en occupa de nouveau en 1744, mais sans résultat. f Enfin le 9 mars 1748, l'affaire fut reprise : 2 il fut dit que le défaut de sujets capables pour diriger cette école, avait été jusqu'alors l'obstacle qui avait empêché de l'établir, mais que maintenant ce sujet avait été trouvé, et l'on désigna M. Pierre Soubeyran, homme d'un talent remarquable et graveur distingué. 3 Le Conseil des Deux-Cents arrêta que M. Soubeyran recevrait 800 livres argent courant d de traitement, et que. moyennant cette somme, il serait chargé des frais de son logement, de la salle pour l'école et de la fourniture des modèles.
Le règlement adopté le 10 mai 1748 renfermait les dispositions suivantes : 5
Le maître de l'école publique de dessin devait donner des leçons cinq jours de la semaine, pendant deux heures le matin et deux heures l'après-midi. — Chaque classe devait contenir trente élèves. — Le maître devait enseigner à manier la règle et le compas. — Les élèves étaient admis dès l'âge de onze ans accomplis. En 1 756 cette limite fut abaissée et fixée à dix ans. — Les cours duraient trois ans. — Les Genevois seuls étaient admis dans l'école.
M. Soubeyran, nommé définitivement le 14 mai 1748, était alors à Paris. Il accepta ses nouvelles fonctions ;
1 Registre des Conseils, en Conseil des CC, les 21 et 31 janvier 1744. (Archives.)
2 Registre des Conseils, en Conseil des CC. (Archives.) 5 Voy. chap. 3, § 11, la notice sur M. Soubeyran.
4 Environ 1320 francs.
J Le texte du Règlement est annexé au Reg. des Cons. (Archives.)
mais l'école ne commença à être mise en activité que le 7 juin 1751, c'est-à-dire dix-neuf années après que le principe en avait été admis.
Le Conseil avait voulu placer l'école de dessin au Collège; mais cette idée avait rencontré de l'opposition, surtout de la part de la Compagnie des Pasteurs ; on y renonça.
Les industriels se montrèrent plus empressés à profiter de cette école que les Conseils ne l'avaient été à l'établir. De nombreux élèves s'y firent inscrire, et la nouvelle institution débuta sous les auspices de la faveur publique.
Le gouvernement s'occupa ensuite de la construction d'un édifice destiné à l'école de dessin. Il fit choix, dans ce but, de l'emplacement du Calabri, et le 24 février 1764 le Conseil des Deux-Cents approuva cette création. * La génération actuelle a vu ce bâtiment servir encore à cet usage, jusqu'à l'époque où l'ensemble des écoles a été transporté au Musée Rath.
Nous avons dit plus haut que la Société fondée pour l'avancement des arts avait pris naissance peu après l'année 1772, sous l'inspiration de M. de Saussure. Le désir de s'éclairer réciproquement sur leurs travaux avait rassemblé, chez cet illustre professeur, plusieurs artistes et d'autres personnes distinguées par leurs connaissances. Ces honorables citoyens, s'entretenant sur les moyens d'augmenter la prospérité de Genève, comprirent qu'une association plus nombreuse deviendrait un élément de succès. Le projet d'une Société pour l'avan-
1 Registre des Conseils, en Conseil des CC. (Archives.) Les devis de cette construction s'élevèrent à 45,000 florins.
cernent des arts fut formulé, et le public de Genève l'accueillit avec acclamation. On peut en juger par les listes nombreuses de souscripteurs que la presse nous a conservées.
L'assemblée générale de la Société se tint, pour la première fois, le 48 avril 1776. Son but, comme elle l'explique elle-même, était « d'exciter, par la voie de l'émulation, l'esprit des artistes aux observations et aux découvertes, d'appeler tous les nouveaux genres d'industrie qui peuvent se naturaliser chez nous, de favoriser des établissements utiles, surtout de soutenir et d'accréditer nos fabriques déjà établies, et de joindre pour la gloire et le bien des arts, les lumières du dehors à celles que les recherches de la Société pourraient leur fournir. »
La Société des Arts, au moyen de souscriptions, ne tarda pas à ajouter aux écoles du gouvernement une classe de dessin d'après nature. Elle consacra à cet établissement une somme annuelle de 80 louis. L'ouverture en fut faite le 1er février 1778. Déjà avant cette époque, l'étude d'après le modèle vivant avait été introduite à Genève par M. le chevalier de Facin, gentilhomme liégeois, qui avait ouvert une petite Académie. M. Vanière, aidé de quelques souscripteurs, avait aussi créé dans le quartier de Saint-Gervais une classe de dessin, dans laquelle de jeunes dessinateurs étaient admis gratuitement à travailler d'après la bosse et d'après nature ; l'étude de l'antique fut réunie dans l'école de la Société des Arts à celle du modèle vivant. Plusieurs amateurs firent don d'épreuves en plâtre des principales statues antiques, et M. le professeur Jurine donna aux élèves des leçons d'anatomie pittoresque.
La Société, désirant donner plus de consistance à son institution, s'adressa au gouvernement pour être reconnue par lui et présidée par un membre du Petit Conseil. Cette demande fut portée au Conseil des Deux-Cents, qui reconnut la Société, sanctionna ses règlements le 13 mars 1786, , plaça à sa tête M. l'ancien conseiller Tronchin, amateur et protecteur éclairé des beaux-arts, et donna en même temps à la Société la direction des écoles élémentaires fondées en 1748.
Tel a été le premier mouvement imprimé aux beauxarts à Genève: il se lie intimement à la naissance de la Société pour l'avancement des arts, sur les travaux de laquelle nous reviendrons plus tard.