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CHAPITRE III

PRINCIPAUX ARTISTES GENEVOIS VOUÉS AUX BEAUX-ARTS PENDANT LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE ET LE DIX-HUITIÈME, AVANT LA NAISSANCE DE L'ÉCOLE DE PEINTURE GENE- VOISE.

Les artistes genevois qui se sont voués aux beaux-arts me paraissent devoir être classés en trois périodes : La première comprend le dix-septième siècle et la

1 Registre du Conseil des CC. (Archives.) Le Règlement sur la Société pour l'avancement des arts1 approuvé par le M. C. des CC le 13 mars 1786, a été imprimé chez J.-L. Pelletj 8 pages in-8°.

plus grande partie du dix-huitième. Cette époque fut celle des artistes isolés, qui s'expatrièrent pour la plupart.

La seconde date de la naissance de la première école genevoise, composée de peintres originaux et distingués, qui ont commencé à briller à Genève pendant les dix dernières années de la République, puis sous le régime français, et dont nous avons conservé jusqu'à ce jour quelques-uns des plus renommés.1

La troisième période renferme la nouvelle et riche école qui est née depuis la Restauration, et qui jette tant d'éclat sur notre patrie.

Le présent chapitre sera exclusivement consacré aux artistes de la première période.

Je vous ai longuement entretenus du peu d'encouragement que les artistes rencontraient à Genève, par suite de l'état moral et politique que lui avaient fait la réforme religieuse et la conquête de son indépendance. Il ne restait plus aux beaux-arts, à cette époque, qu'à se réfugier dans l'industrie et à faire appel aux sentiments de famille. Aussi allons-nous voir que presque tous les artistes nés à Genève, dans la longue période dont j'ai à vous entretenir, ont vu germer leurs talents à l'occasion de travaux qui se rattachaient à la fabrique d'horlogerie et de bijouterie, que la plupart ont brillé en conséquence dans le genre de peinture adopté par cette fabrique, l'émail et la miniature, et que le portrait a été presque exclusivement le genre adopté par les peintres de cette époque.

La fabrique d'horlogerie et de bijouterie avait été introduite à Genève, vers l'année 1587, par Charles Cusin,

1 MM. Topffer,Massot et Agasse.

Français, originaire d'Autun en Bourgogne; dès lors Témail commença à être employé comme ornement dans les ateliers genevois. Peu après cette date, et seulement alors, nous voyons le sentiment artistique se faire jour. Des peintres commencent à naître : ils quittent ensuite leurs premiers travaux pour perfectionner leurs études hors de Genève ; quelques-uns se font un nom à l'étranger, et, presque tous, après avoir recueilli des lauriers sur un sol plus favorable aux beaux-arts, reviennent cependant finir leurs jours dans cette Genève qui, si elle ne leur offre ni titres, ni pensions, leur assure au moins la liberté civile et religieuse dont ils n'avaient pas toujours joui auprès des cours étrangères.

Mais à cette époque, aucun artiste ne semble s'occuper de cette belle nature qui nous entoure. Les peintres n'étaient pas les seuls qui n'y songeassent pas dans la République. Je ne crois pas qu'il existe un seul ouvrage ancien écrit à Genève, où quelque hommage soit rendu à la vue grandiose de nos Alpes. Il semble qu'avant Bourrit et de Saussure, le Mont-Blanc était à peine regardé. Les préoccupations des peintres d'alors les concentrèrent dans leurs ateliers. Ce peu d'attrait pour les belles perspectives était tellement général, que la plupart deshabitations de campagne appartenant aux personnes de la classe aisée, étaient autrefois situées dans des localités choisies en considération de leur position abritée ou de la facilité des communications, mais sans égard aux beaux points de vue que l'on pouvait trouver à peu de distance. Une seule toile du commencement du dix-septième siècle nous offre une vue de quelque étendue, et encore s'agit-il de Genève dans la nuit de l'Escalade. Le tableau

estrecouvert de légendes presque autant que de peinture.1 Les gravures faites à Genève, à cette date, ne reproduisent que quelques monuments ou des portraits de réformateurs et de magistrats ; quant au paysage proprement dit, à la peinture historique ou aux tableaux de genre, on ne les trouve nulle part.

Les détails dans lesquels nous allons entrer sur nos anciens artistes prendront en général la forme de notices biographiques. L'ordre chronologique sera suivi autant que possible, sans exclure quelquefois le rapprochement de peintres du même genre.

§ 1. Théodore Turquet de Mayerne.

Le nom le plus ancien qui se rattache aux beaux-arts à Genève, depuis le commencement du dix- septième siècle, est celui de Théodore Turquet de Mayerne.

Louis de Mayerne,2 son père, homme politique, historien et littérateur, avait embrassé la Réforme et habitait Lyon. En 4572, une émeute qui éclata dans cette ville fut suivie de désordres tels, que deux maisons que possédait M. de Mayerne furent démolies par la populace. Il se réfugia alors à Genève, où naquit, le 28 septembre 1573, son fils Théodore, qui reçut ce nom de son parrain Théodore de Bèze.

Théodore Turquet de Mayerne fut étudier la médecine à Montpellier. Il y fut reçu docteur en 1597. Il se fixa en-

1 Ce tableau, qui appartient au Musée Rath, est actuellement en dépota la Bibliothèque publique.

2 La famille de Mayerne était originaire de Quiers en Piémont.

suite à Paris et devint le médecin ordinaire de Henri IV. A la mort de ce souverain, il se retira en Angleterre. Ses talents et sa réputation l'appelèrent promptement à la place de premier médecin de Jacques Ier, puis de Charles Ier. Il mourut à Chelsea à l'âge de 82 ans, le 15 mars 1655.

Mayerne ne s'était point livré uniquement à l'étude et à la pratique de la médecine. Il profita de ses connaissances en chimie, qui étaient fort étendues, pour s'occuper de recherches sur les couleurs nécessaires pour la peinture en émail; il découvrit celles qui pourraient être le plus favorablement employées pour les carnations, et fut considéré dès lors comme l'un des savants qui avaient le plus contribué à perfectionner tous les procédés de ce genre de peinture. Il parvint aussi à préparer le cuivre d'une manière plus propre à l'application de l'émail.

Lorsque Petitot vint en Angleterre, il l'introduisit auprès de Charles Ier, et lui communiqua ses découvertes.

Mayerne fit quelques portraits sur émail, soit à Paris, soit à Londres. Ce n'est pas toutefois à titre de peintre que son nom a passé à la postérité. Il est probable que la peinture ne fut pour lui qu'une sorte de délassement.

Quoique Mayerne ait peu résidé à Genève, il appartient à notre pays par sa naissance, par les services qu'il chercha à lui rendre, et par le dernier souvenir qu'il laissa aux pauvres de Genève : il leur légua 200 livres sterling, somme considérable pour ce temps-là. Il appartient à l'histoire de l'art par ses découvertes relativement à la peinture en émail et par sa liaison avec Petitot.

Son portrait est à la Bibliothèque publique; on a prétendu longtemps que c'était une œuvre de Rubens ; les

connaisseurs ont des doutes à cet égard. ' Il a été gravé plusieurs fois; il y a une gravure in-4° et deux in-folio, dont l'une à la manière noire. Récemment, Y Album de la Suisse romane a reproduit ce portrait par une trèsbonne lithographie de M. Hébert.2

§ 2. Jean Petitot et Bordier.

Petitot et Bordier ouvrent la série des vrais artistes genevois. Je ne les sépare pas dans cette notice, parce qu'ils ont été réunis dans leurs travaux.

Jean Petitot, fils de Faule Petitot et d'EtiennaRoyaume, sa femme, naquit à Genève le 12 juillet 1607 ; il fut baptisé dans l'église de Saint-Gervais le dimanche 26 juillet, présenté par Claude Jobart. 3 Faule Petitot, sculpteur et architecte, destina son fils à la joaillerie et à l'orfèvrerie.4

Le travail du jeune Petitot, comme joaillier, l'appelant à faire un fréquent emploi des couleurs d'émail, il ma-

1 Ce portrait a été donné à la Bibliothèque publique, le 19 juin 1711, par Isaac de Cambiague.

2 Voy., sur Turquet de Mayerne, Histoire littéraire de Genève, par Senebier, t. II, p. 111; Jo.-Caspar Fttesslin, Geschichte der besten Kunstler in der Schweiz, Zurich, 1769; Abrégé de la vie des plus fameux peintres, Paris, 1752; Encyclopédie, au mot Email; Biographie universelle; Album de la Suisse romane, lre année, p. 76.

5 Registre des Baptêmes. (Chancellerie.)

4 Faule Petitot, maître sculpteur et menuisier, est reçu bourgeois gratis le 27 juin 1615 [* en considération du service que la Seigneurie espère recevoir de lui en son art pour les bâtiments publics]. La famille Petitot a donné naissance à plusieurs sculpteurs. Indépendamment de Faule Petitot, père de Jean, j'ai trouvé mentionnés dans un recueil de notes relatives à Genève, Isaac Petitot, sculpteur en 1631, et Joseph Petitot, sculpteur en 1632.

nifesta dans ce genre de travail tant d'intelligence et de goût, que Ton put pressentir déjà sa véritable vocation. Pierre Bordier, qui peignait sur émail et qui le voyait travailler dans son atelier de bijouterie, l'encouragea à se livrer à la peinture; il lui donna d'utiles conseils, et, dès ce moment, une liaison intime se forma entre eux.

Us entreprirent ensemble le voyage d'Italie. Après avoir consacré un temps suffisant à l'étude des grands maîtres, ils se rendirent en Angleterre. C'est là que, aidés des conseils de Turquet de Mayerne qui les accueillit en compatriotes , ils parvinrent à perfectionner leurs couleurs, ainsi que tous les procédés de la peinture en émail.

Déjà les portraits de Petitot commençaient à avoir une assez grande réputation. Il ne se séparait jamais de Bordier dans ses travaux. Petitot peignait les têtes et les mains, Bordier achevait en faisant les cheveux, les vêtements et les accessoires. * Tous deux travaillaient avec cette passion de l'art qui assure le succès.

Charles Ier, qui aimait les beaux-arts, apprécia le mérite de Petitot, lui donna un logement à Whitehall et le créa chevalier. Il visitait souvent son atelier et aimait à le voir travailler.

C'est à cette époque que Petitot fit la connaissance de van Dyck; il avait copié plusieurs de ses portraits. Le grand peintre faisait cas des talents de Petitot ; ils se lièrent ensemble, et les conseils de van Dvck ne furent pas inutiles à l'artiste genevois.

* Ceci concerne Jacques Bordier (né à Genève le 23 août 1616), qui d'Angleterre suivit Petitot en France et resta jusqu'à la fin son collaborateur.

Petitot peignit la famille royale et les principaux personnages de la cour. Mais son chef-d'œuvre parmi les ouvrages qu'il a faits en Angleterre, c'est le portrait de la comtesse de Southampton ; cet émail fut copié sur un portrait de van Dyck; il appartenait en 1786 au duc de Devonshire : il a neuf pouces et trois quarts de hauteur sur cinq et trois quarts de largeur; il fut fait en

Petitot fut profondément affecté du sort de l'infortuné souverain qui l'avait comblé de ses faveurs; il ne voulut point se séparer de sa famille, et l'accompagna dans sa fuite en France. Il s'attacha ensuite à Charles II. Plus tard Louis XIV l'attira à sa cour, lui donna une pension et un logement au Louvre. Il fit et copia souvent les portraits de la famille royale, ainsi que des grands seigneurs et des favoris qui entouraient le monarque.

Lorsque la réputation de Petitot n'était pas encore entièrement établie, il faisait payer ses portraits 20 louis; il en porta plus tard le prix à 40; aussi marchait-il assez promptement à la fortune. Peu après son mariage avec Marguerite Cuper, qui eut lieu en 1651 ,* il dut séparer ses intérêts de ceux de Bordier; ils partagèrent le capital qu'ils avaient gagné et qu'ils avaient laissé jusqu'alors en commun ; il était d'un million. ** Aucune discussion ne

* Le 23 novembre ; au mois d'août, Jacques Bordier avait épousé Madeleine Cuper, sœur de Marguerite. Jean Petitot, le fils, épousa en 1683 Madeleine Bordier, fille de Jacques, et à la mort de son beau-père, Tannée suivante, il lui succéda comme chargé d'affaires de la République de Genève à Paris.

** Il est permis d'en douter, car Petitot disait en 1674, dans un écrit adressé à ses enfants : « Je ne puis vraiment vous laisser que peu de biens selon le monde. »

s'éleva entre eux à cette époque, ni dès lors, et leur liaison intime demeura la même.

La carrière de Petitot ne lui avait offert que de la gloire et du bonheur, tout semblait lui promettre la continuation d'une heureuse existence; mais il était zélé calviniste, et, après la révocation de l'édit de Nantes en 1685, il ne se sentit plus à l'aise dans un pays où ses coreligionnaires étaient persécutés. Il demanda à Louis XIV la permission de se retirer à Genève, elle ne lui fut pas accordée. Il renouvela à plusieurs reprises sa demande, suivie de nouveaux refus, et finit par être emprisonné au For-1'Evêque.

Les divers biographes de Jean Petitot ont parlé de tentatives faites pendant son emprisonnement pour obtenir son abjuration, et des efforts faits par Bossuet dans ce but; le vieux roi dévot attachait un grand prix à cette conversion. Ces mêmes biographes ajoutent que Petitot ne céda jamais sur ce point, quoique sa santé fût profondément altérée par son emprisonnement.

Mais deux lettres, l'une de Madame Petitot, l'autre du peintre lui-même, adressées au Petit-Conseil de Genève en l'année 1686, jettent un jour nouveau sur cette partie de la vie de Petitot. On verra par la lecture de ces pièces, jusqu'ici inconnues, que le gouvernement de Genève fit des démarches pour obtenir la liberté de son ressortissant, ' et que ces démarches furent infructueuses. La santé de Petitot ayant donné de sérieuses inquiétudes, sa sortie de prison fut bien ordonnée plus tard, mais ce ne

1 Les Registres du Conseil mentionnent une lettre écrite en sa faveur le 10 mai 1686,

fut que pour le placer dans une maison clôturée où il était encore complètement privé de liberté. C'est dans ces circonstances que le peintre octogénaire, accablé et affaibli par la maladie, fut contraint de <c signer comme les autres, » est-il dit, pour sortir de <r l'affreux lieu » où il avait été mis. Cette signature était un acte d'abjuration. Il déclara immédiatement après qu'il n'avait cédé qu'à la force, et que son unique désir était de revenir dans sa patrie, au sein de sa famille, pour y chercher des consolations et le « pardon d'en haut. »

Ces lettres, que je transcris textuellement, seront lues avec intérêt comme l'expression naïve des angoisses qu'éprouvaient alors les protestants de France; et cependant celui qui avait été ainsi persécuté était le peintre favori du roi, pensionné par lui, logé par lui au Louvre. Sa femme, écrivant au Conseil de Genève, donnait encore au souverain l'épithète de <c notre bon roi. » La lettre de Mme Petilot est du 31 mai 1686 :

« Messeigneurs,

« Quoique jusqu'à présent la demande que vous nous avez fait l'honneur de faire à Monsieur de Croissy * de Monsieur Petitot comme vous appartenant, n'ait encore rien servi, et qu'il a fallu qu'il ait signé comme les autres pour sortir de l'affreux lieu où il a été un mois, sans voir personne de sa famille, il ne laisse pas, ni moi non plus, de vous en avoir à tous toute la reconnaissance

1 Charles Colbert, marquis de Croissy, ministre et secrétaire d'État de S. M. T.-C. et frère du ministre des finances.

possible, espérant qu'avec le temps le roi, voyant l'obéissance qu'il a eue pour ses ordres, il fera quelque considération de la demande que vous avez eu la bonté de lui faire d'un pauvre homme qui ne se consolera jamais d'avoir été contraint par les accès de fièvre qu'il a eus dans le couvent (appréhendant d'y demeurer) d'y faire ce qu'il a fait, en déclarant que ce n'était que par force. Nous nous flattons encore qu'après tout ce chaos passé, notre bon roi vous accordera, Messeigneurs, la prière que vous lui faites avec tout l'empressement possible, dont nous vous serons toute notre vie obligés, les uns et les autres, et particulièrement cette chère personne qui est si accablée qu'elle n'a pas encore la force de vous faire elle-même ses compliments. Vous les recevrez, s'il vous plaît, Messeigneurs, de lui et de moi, puisque nous vous prions, avec tout le respect que nous vous devons, de nous tenir pour vos plus acquis serviteur et

servante.

« Messeigneurs

« Petitot. »

La lettre adressée au Conseil par Jean Petitot, après sa libération, n'est pas datée, mais le secrétaire du Conseil a mis sur le dos : Vue le 7 juin i686.

« Messeigneurs,

« Les disgrâces qui me sont arrivées dès quelque temps me seraient moins sensibles qu'elles ne sont, si je pouvais avoir assez de reconnaissance et de remerciements à vous rendre, Messeigneurs, des grâces et des bontés dont il vous a plu m'honorer, n'ayant rien omis en tout

ce qui pouvait me procurer du repos, et la joie d'aller finir mes jours en ma patrie. La lettre qu'il vous a plu, Messeigneurs, d'écrire par une grâce singulière à Monsieur de Croissy-Colbert, en ma faveur, n'ayant rien pu obtenir près de Sa Majesté (laquelle a témoigné que je voulais être le seul en son royaume qui fût exempté et dit que les longues années de mon séjour en France ne le pouvaient permettre), j'avoue que cela m'a mis dans une sensible affliction, et porté à la résolution de sortir d'entre les mains des personnes chez lesquelles on m'avait relégué, pour revenir en ma famille, et avec elle chercher le pardon d'en haut et les consolations, et le moyen d'y vivre éloigné de tout ce qui s'oppose à la pureté du christianisme. La Providence nous a voulu rendre participants avec nos frères de la dernière désolation, en la perte de toutes les églises de ce royaume. Il faut avoir une grande soumission pour ses châtiments, étant l'œuvre d'en haut.

« Je prie le Seigneur de toute la force de mon âme de vouloir être le protecteur de votre République. Je ne cesserai jamais de faire des vœux et des prières ardentes pour sa conservation et pour sa prospérité, comme aussi, Messeigneurs, pour celles de vos personnes mes souverains, desquels, avec un profond respect, j'ai l'honneur de me pouvoir dire,

« Messeigneurs, <r Le très-humble et très-obéissant et fort obligé subject,

« J. Petitot. ' D

* Ces deux lettres ont été découvertes récemment aux Archives de Genève par les soins de M. l'archiviste Sordet, qui se consacre avec tant de dévouement au classement desdites Archives. Il a bien voulu me remettre les copies transcrites cidessus.

Enfin Petitot parvint à s'échapper; il s'enfuit à Genève en 1687; son séjour en France avait été de trentesept années. Ses enfants, restés à Paris, furent se jeter aux pieds du roi, qui leur dit qu'il pardonnait à un vieillard d'avoir voulu être enseveli auprès de ses pères.

Petitot, en respirant l'air de la patrie et de la liberté, retrouva cette santé qu'il avait momentanément perdue, et se remit au travail avec une nouvelle ardeur. C'est alors qu'il copia le portrait du roi et de la reine de Pologne. La reine était assise sur un trophée, tenant le portrait du roi. Cet ouvrage, comparable à ceux qu'il avait faits dans la force de l'âge, lui fut payé cent louis.

Petitot mourut subitement à Vevey, en 1691, dans sa quatre-vingt-quatrième année. Il travaillait alors au portrait de sa femme. Il avait eu dix-sept enfants. François Petitot, l'un de ses fils, revint à Genève avec ses sœurs, en 1687.

Un de ses fils, qui cultiva la peinture en émail, s'établit à Londres. Ce fils ne vivait plus en 1752 ; sa famille s'était établie à Dublin.

Nous avons au Musée Rath un portrait de Petitot* attribué à Mignard; il vient de la Bibliothèque publique.1

L'art de peindre sur émail, si retardé encore sous

* C'est probablement le portrait du fils aîné de Petitot, qui portait le même prénom que son père.

1 Voy. sur Petitot: Senebier, Hist. littèr. de Genève, t. II, p. 233; Abrège de la vie des plus fameux peintres, Paris, 1752; Fiiesslin, Geschichte, etc., t. I, p. 188; Encyclopédie, au mot Émail; Biographie universelle; [* H. Walpole, Anecdotes of painting in England; Nagler, Kunstler-Lexicon ; Bullet. Soc. du Protest franc., 1861 ; Abecedario de Mariette, Paris, 1858 ; Les émaux de Petitot du Louvre, Paris, 1862.]

François Ier, lorsque la fabrique de Limoges répandait ses produits dans toute l'Europe, n'a pris le rang qu'il occupe dans les beaux-arts que depuis l'année 1632, époque à laquelle un orfèvre et peintre de Chateaudun (petite ville du département d'Eure-et-Loir), nommé Jean Toutin, commença à remplacer les émaux clairs et transparents par des couleurs imitant la peinture à l'huile, qui permit de créer ce nouveau genre de peinture en émail ou sur émail que Petitot devait porter au plus haut point de perfection. Mais si Petitot ne fut point, à proprement parler, l'inventeur de ce genre, il perfectionna tellement l'emploi des couleurs et porta l'exécution de ses ouvrages à un tel degré de mérite, que la première place lui fut assignée par les contemporains, et que la postérité la lui a maintenue. Aussi ses ouvrages ont-ils acquis une valeur très-considérable; il en est qui ont été portés jusqu'à 18,000 fr. ; et, dans ce moment, le prix courant d'une tête de Petitot bien authentique est d'environ cent louis. Il est certain que lorsque l'on voit un ouvrage de Petitot, on admire à la fois la délicatesse du pinceau, la parfaite imitation de la nature dans toutes les carnations, la vigueur et le fini du travail. Ses émaux supportent l'examen aux plus fortes loupes, sans que l'effet général y perde rien; aussi sontils regardés comme des ouvrages inimitables.

Petitot se servait habituellement de plaques d'or, et très-rarement de plaques de cuivre. Il commençait ordinairement ses portraits d'après un premier travail fait à l'huile, qu'il copiait sur émail; il le terminait ensuite d'après nature. Il y mettait un temps considérable.

Voici quels étaient ses procédés de peinture, suivant l'opinion de notre collègue, M. Constantin.

L'émail sur lequel il peignait était de l'émail dur; cet émail étant d'une fusion lente, et les couleurs avec lesquelles il peignait étant plus tendres, elles entraient en fusion avant l'émail du fond ; les couleurs se gripaient alors sur l'émail, mais ne s'y internaient pas, ce qui fait qu'en inclinant ces peintures contre le jour, on voit tout le travail du pinceau. Par là il obtenait ces détails si finis et si délicats que l'on admire dans ses ouvrages, le travail restant exactement tel que l'artiste l'avait fait. Il est probable toutefois que ce procédé ne s'appliquait pas aux deux premiers feux.

Depuis Petitot, on s'est servi en général d'un émail plus tendre nommé pâte. Il entre en fusion en même temps que les couleurs, qui s'y internent; le travail du pinceau disparaît, il en résulte un empâtement qui imite mieux la peinture à l'huile. L'ancien pointillé s'est ainsi effacé, et le caractère de la peinture en émail a entièrement changé. On remarque déjà ce changement dans les peintures de De la Chana, mais ce sont les ouvrages de Thouron qui offrent les chefs-d'œuvre du nouveau genre. On peut dire que si les chairs ont gagné à cette nouvelle méthode, la peinture a peut-être perdu sous le rapport de la délicatesse de certains détails.

Nous avons au Musée un bel ouvrage de Petitot représentant la tente de Darius, d'après le tableau de Le Brun. La plaque a quatre pouces dix lignes de largeur sur trois pouces six lignes de hauteur. L'ouvrage n'est pas entièrement achevé, il y manque évidemment un ou deux feux.1

1 Cet émail appartient à la Bibliothèque publique, qui Fa déposé au Musée Rath.

L'Angleterre et la France possèdent presque toutes ses principales productions. La France en était particulièrement riche avant la révolution. M. Chaponnière père m'a raconté avoir admiré à Versailles, en 1792, dix à douze émaux de Petitot, de sept à huit pouces de hauteur, représentant les principaux seigneurs de la cour de Louis XIV, peints en pied. Le Musée du Louvre renferme encore aujourd'hui une fort belle collection de cinquante-six portraits des personnes les plus connues de cette époque; ce sont en général de petites plaques qui paraissent avoir été destinées à orner des bracelets. * Tous les musées des capitales de l'Europe et les propriétaires de riches collections ont tenu à honneur d'offrir des Petitot à la vue des amis des beaux-arts qui les visitent.

Dans un moment où la peinture en émail est encouragée à Genève par un concours bisannuel, et où un grand nombre d'artistes paraît se consacrer avec succès à ce genre de peinture, le nom de Petitot ne saurait être trop honoré.

Je suis entré, au sujet de cet artiste, dans des détails plus circonstanciés que je ne le ferai pour ceux qui suivront, parce que c'est le premier peintre qu'ait produit Genève, parce que le genre dans lequel il s'est distingué semble avoir été plus particulièrement l'apanage de Genevois, et enfin parce que sa réputation est européenne. L'auteur de la Vie des plus fameux peintres appelle Petitot le Raphaël de la peinture en émail. Sans chercher à établir de comparaison avec ceux qui ont peint après

* La collection des émaux de Petitot conservés au Louvre a été gravée par L. Ceroni. Paris, Blaisot, 1862, 2 vol. in-4°.

lui, il nous suffit de constater, en finissant cet article, que le premier rang dans son genre lui est universellement accordé.

Je dois dire encore quelques mots de Pierre Bordier. '

Resté en Angleterre à l'époque où Petitot se fixait définitivement en France, Bordier prit alors un vol plus élevé. Le Parlement le chargea de peindre la bataille de Naseby. Cette peinture devait être offerte à Fairfax ; la plaque n'avait qu'un pouce et demi de diamètre; on distinguait au centre Fairfax à cheval, et, au-dessous du cheval, on pouvait lire ces lettres : P. B. fecit. Il fit une seconde plaque de même dimension, représentant la Chambre des Communes.

Ces deux peintures, d'un vrai mérite, sont les seuls ouvrages importants que l'on trouve mentionnés comme étant faits entièrement par lui. On doit remarquer, relativement à ceux qu'il a faits conjointement avec Petitot, que leur manière de peindre était si parfaitement semblable, que nulle part on ne découvre de différence entre les deux artistes; il semble que tout a été fait par le même pinceau. Les chevelures, que l'on attribue en général à Bordier, sont aussi admirables que les autres parties.*

Si Bordier n'a brillé qu'au second rang à côté de Petitot, ses qualités le placeront toujours en tête des

1 La famille Bordier a fourni à la République douze membres du Conseil des Deux-Cents et un syndic. [* Guillaume Bordier, né à Chanteau, près Orléans, fut reçu bourgeois de Genève le 30 avril 1571.]

* Voy. la note * de la page 103.

artistes les plus distingués par la noblesse de leur caractère. l

§ 3. Alexandre De la Chana.

Alexandre Delà Chana, dont j'ai parlé tout à l'heure, issu d'une famille genevoise originaire du Lyonnais, reçue à la bourgeoisie en 1631, et qui compta plusieurs membres dans le Conseil des Deux-Cents, doit être mentionné parmi les artistes qui ont continué chez nous avec quelque succès la peinture sur émail. Il naquit à Genève le 19 janvier 4703, et fut baptisé à la Magdeleine; il était fils de Pierre De la Chana et d'Elisabeth Bordier, sa femme. 2

De la Chana est en général peu connu; il ne paraît pas qu'il ait travaillé hors de Genève. L'administration de la Bibliothèque a déposé au Musée six plaques d'émail signées par lui, dont la première est datée de l'année 1726 et la dernière de 1751 ; l'une des plaques représente des fleurs et des fruits, les autres sont des têtes d'hommes et de femmes, dont quelques-unes d'un beau travail. II a signé l'un de ses ouvrages, en 1744, en se désignant comme « successeur de Bordier-Petitot. » Cette peinture est l'une de celles qui me paraît lui donner le moins de titres à cette qualification passablement ambitieuse.

On assure que De la Ghana avait connu tous les secrets de Petitot et de Bordier pour la préparation des

1 Voy. sur Bordier, Hist. littêr. de Genève, par Senebier, t. II, p. 236; Fuesslin, Geschichte, etc.

2 Registre des Baptêmes (Chancellerie). Galiffe , Notices généalogiques sur les familles genevoises, t. III, p. 168.

couleurs, et leurs procédés de peinture en émail; j'ai entendu des artistes lui reprocher de ne pas en avoir perpétué la tradition. J'ignore si ces assertions sont fondées. Dans tous les cas, si De la Ghana a pu être initié à des secrets qui se seraient perdus, ce n'a pas été par ces peintres eux-mêmes, puisque Petitot est mort en 1691, et que De la Chana n'était pas né à cette date.

Une tête en miniature, faite par lui en 1759, m'a paru un ouvrage d'un grand mérite. Elle offre toute la vigueur d'une peinture à l'huile.

Les artistes de Genève ne connaissent en général De la Chana que par les œuvres que je viens d'indiquer; il n'est pas resté de souvenir de sa vie. Il mourut en 1765; il lesta en faveur de l'Hôpital, et laissa à la Bibliothèque publique ses livres et les ouvrages que j'ai mentionnés plus haut. M. le bibliothécaire Senebier, par un singulier oubli, ne l'a point mentionné au nombre des peintres genevois dont son Histoire offre la nomenclature.

§ 4. Jacques Thouron.

Jacques Thouron naquit à Genève le 6 mars 1749.! Il était iîls de Jean-Jacques Thouron, de Saint-Antonin en Rouërgue, habitant de Genève, et de Magdeleine Ducloux. Feu M. Thouron, pasteur de Vandœuvres, était son frère aîné.

Jacques Thouron a été, après Petitot, le peintre en émail dont la réputation s'est le plus étendue hors de Genève. Malheureusement sa carrière a été courte.

1 Registre des Baptêmes (Chancellerie).

On peut le considérer comme le créateur de son genre. Peignant à pleine pâte, il a obtenu, avec l'émail, les mêmes résultats que l'on obtient avec la peinture à l'huile. En voyant ses portraits, on croit voir des Rubens ou des van Dyck.

Je n'ai pu obtenir de détails sur le commencement de sa carrière; ils ne sont point connus dans sa famille, et son propre neveu, M. le pasteur Thouron-Bautte, les ignore. Il paraît que Thouron, fort de ses études faites à Genève, et surtout du sentiment de son talent, se rendit à Paris, où ses portraits eurent promptement un grand succès. Il ne tarda pas à recevoir le diplôme de peintre de Monsieur, frère du Roi, qui est monté plus tard sur le trône sous le nom de Louis XVIII. Il fit plusieurs portraits à la cour, particulièrement dans la famille d'Orléans, et eut une telle vogue que l'une de ses œuvres qui réunissait dans un seul cadre les portraits de toute la famille du duc de Luynes, au nombre de six, lui fut payé 18,000 fr.1 Il fut atteint subitement à Paris d'une maladie grave. Son frère partit aussitôt de Genève, n'arriva qu'après sa mort, et seulement à temps pour lui rendre les derniers devoirs. Cet événement avait lieu en 1788, en sorte que Thouron n'a vécu que 38 années, carrière bien courte si l'on compare sa durée à la réputation qu'il a laissée.2

Plusieurs de ses émaux sont soigneusement conservés au Louvre. Il en existe aussi à Genève. Les plus beaux portraits qui s'y trouvent sont ceux de feu M. Boidard,

1 Notes manuscrites de M. le pasteur Thouron-Bautte.

2 L'une de ses dernières peintures fut le portrait du duc de Buckingham. Un accident, au dernier feu, gâta cet ouvrage.

l'hôpitalier, et de sa femme; ce sont de vrais chefs-d'œuvre.* M. le pasteur Thouron a donné récemment au Musée Rath trois émaux de son oncle, le portrait du maréchal duc de Brissac, dernier gouverneur de Paris sous Louis XVI, le portrait d'un magistrat dont le nom n'est pas connu, et une plaque non achevée.

§ 5. Jacques- Antoine Arlaud. — Benoît Arlaud.

Jacques-Antoine Arlaud, issu d'une famille originaire d'Auvergne admise à la bourgeoisie de Genève en l'année 4617, * naquit à Genève le 18 mai 1668. Dès cette date, un grand nombre d'artistes se sont succédé dans cette famille.

Le jeune Arlaud suivit toutes les classes du collège, et montra de la facilité pour l'étude. Ses parents désiraient qu'il se destinât à la carrière de pasteur, mais un goût prononcé l'entraînait vers les arts du dessin; il renonça à ses travaux théologiques et se livra dès lors avec passion à la peinture. Il commença ses études de dessin sous un maître dont le nom ne nous a pas été transmis, et se mit promptement à la miniature. Mais Genève n'offrait que de faibles ressources pour cette étude, aussi Arlaud dut partir pour Paris en 1688: il avait à peine vingt ans. Il se livra au travail avec une telle ardeur, qu'après avoir passé ses journées à gagner son pain en faisant quelques portraits, il consacrait ses nuits à l'étude

* Ils ont été légués à la Société des Arts par Mme Boidard.

1 Antoine Arlaud, fils de Victor, de Maringes en Auvergne, fut reçu bourgeois de Genève le 26 décembre 1617.11 eut, entre autres enfants, Henri qui fut père de Jacques-Antoine.

plus approfondie de son art. Ce temps pénible ne dura pas longtemps, ses efforts furent promptement couronnés de succès, et sa réputation, comme peintre en miniature, ne tarda pas à s'étendre.

Leduc d'Orléans, depuis régent du royaume, qui aimait les arts, l'attacha à sa personne; il voulut prendre des leçons de lui, et le logea dans le château de Saint- Cloud. G. Brice, dans une description de Paris écrite en 1713, dit « qu'aucun peintre en miniature ne pouvait l'emporter sur Arlaud. » On attribue au duc d'Orléans un propos encore plus flatteur : « Jusqu'à présent, aurait dit le prince, les peintres en miniature ont fait des images; Arlaud leur a appris à faire des portraits : sa miniature a toute la force de la peinture à l'huile. » Enfin, comme cela arrive d'ordinaire, les courtisans auraient encore renchéri sur le maître, et un seigneur de la cour, admirant ses portraits et frappé de leur expression, disait : « Il lit jusqu'au fond de nos âmes. y> Ce qu'il y à de certain, c'est que les contemporains ont été d'accord qu'Arlaud avait dépassé tous ses prédécesseurs, que ses portraits étaient d'une ressemblance parfaite, que son pinceau était d'une délicatesse extrême, que ses tons de couleurs étaient vrais avec toute la vigueur compatible avec ce genre de peinture. Dès le premier coup d'œil il saisissait le caractère de la physionomie qu'il avait à peindre. Arlaud était de plus un homme instruit et aimable, en sorte que les personnes qu'il peignait passaient leur temps fort agréablement dans son atelier.

Le prince-régent se servit d'Arlaud pour l'achat qu'il fit d'une collection considérable de tableaux, provenant du^abinet de Christine, reine de Suède; Arlaud disait

lui-même plus tard que cela avait puissamment contribué à étendre ses connaissances en peinture. La mère du prince-régent aimait aussi beaucoup Arlaud, et, en 1718, elle lui fit cadeau de son portrait, que Ton a vu depuis à la Bibliothèque publique. *

Arlaud ne se borna point aux portraits, il peignit, dans de grandes miniatures, divers sujets dont nous possédons quelques-uns au Musée, entre autres une Magdeleine qui porte la date de 1720; l'expression en est fort belle, mais les couleurs ont pâli. Cette miniature a huit pouces et demi sur sept. Nous avons aussi une Sainte Famille, peinte par lui en 1742, quatre ans avant sa mort ; le tableau a quatorze pouces de hauteur sur onze et demi de largeur; il a beaucoup souffert, c'est d'ailleurs une œuvre de la vieillesse du peintre, dont la vue avait alors sensiblement baissé. On voit encore dans notre Musée un portrait du czar Pierre, dessin miniature, fort bel ouvrage, et un portrait de Louis XIV, peinture parfaite, aussi admirable par le fini que par la vigueur du pinceau. *

Enfin nous possédons les deux mains d'une Léda qu'il avait copiée sur un bas-relief en marbre blanc de Michel- Ange, qui se trouvait à Paris dans le cabinet de M. Cromelin. Ce bas-relief avait deux pieds de largeur; Arlaud l'avait fait dans les mêmes dimensions : sa copie était destinée à imiter le marbre, il y réussit pleinement. Tout Paris voulut voir cette Léda. Le duc de la Force l'acheta pour 12,000 livres. Mais le duc, qui ne l'avait point payée, ayant été ruiné plus tard par les opérations du

* Aujourd'hui au Musée Rath.

Mississipi, Aiiaud dut reprendre son ouvrage avec un dédommagement de 3,000 livres. Il apporta ce tableau à Genève lorsqu'il vint s'y fixer; les étrangers se succédaient dans son atelier pour voir cette voluptueuse peinture; mais il la détruisit en 1738, mû, à ce que Ton suppose, par des scrupules religieux.

Le portrait d'Arlaud peint par Largillière, que nous possédons au Musée, le représente travaillant à cet ouvrage.

A l'occasion de la destruction de sa Léda, Arlaud reçut de vifs reproches des amateurs des arts, et fut même assez maltraité dans quelques écrits. M. Fûesslin, dans son Histoire des peintres suisses, publiée en 1769, raconte qu'il tenait d'une personne qui avait beaucoup connu Arlaud, que la destruction de sa Léda avait tenu à des scrupules d'une tout autre nature que ceux qu'on lui avait généralement attribués. Selon cet auteur, Arlaud, après avoir repris son ouvrage du duc de la Force, l'aurait placé en Angleterre à un prix fort élevé, avec la condition qu'il n'en vendrait aucune copie. Arlaud aurait fait pour lui celle qu'il emporta à Genève, mais craignant que la condition qu'il avait souscrite ne fût pas observée après lui, et sentant la vieillesse approcher, il se serait décidé, par ce motif, à dénaturer son ouvrage en n'en conservant que quelques fragments.

Il existe une troisième version sur la destruction de Léda, et quoique je l'aie trouvée dans des notes qui sont entre les mains de l'un des petits neveux d'Arlaud, je crois que c'est la moins probable. Il en résulterait que ce ne serait point le peintre qui aurait sacrifié son propre ouvrage, mais bien le fils du régent, qui, devenu dévot,

aurait déchiré une peinture dont le sujet lui paraissait trop voluptueux.

Arlaud s'était rendu en Angleterre en 1721; il eut beaucoup de succès à la cour, où il fit plusieurs portraits. Ce voyage lui fournit l'occasion de se lier avec Newton; il entretint dès lors avec lui une correspondance.

Après quarante années à peu près passées à Paris, Arlaud revint à Genève en 1729, en possession d'une belle fortune. En 1736, son portrait lui fut demandé pour être placé à Florence dans la galerie des peintres célèbres; le grand-duc lui envoya à cette occasion une belle médaille d'or. Il mourut en juin 1746, laissant à la Bibliothèque publique les médailles en or et en argent qui lui avaient été données par différents souverains, de belles collections de gravures des meilleurs maîtres français, des livres de prix, plusieurs tableaux, et en particulier ceux de ses ouvrages dont j'ai parlé.

Arlaud ne s'était point marié. Il peignit peu dans les dernières années de sa vie; la lecture, la société de nombreux amis, la vie de campagne remplissaient ses journées. Il était en relation avec les hommes les plus instruits et les plus considérés que renfermait Genève; libéral avec les personnes qui avaient besoin de lui, et particulièrement avec les jeunes artistes auxquels il croyait pouvoir être utile, il finit ses jours entouré de la considération générale, qui s'était attachée à son caractère autant qu'à ses talents. Il ne paraissait pas mettre un grandjprix à la gloire de ce monde ; son nom n'en fut pas moins entouré de l'éclat dû à ses talents.

Arlaud avait un frère? Benoît Arlaud, qui s'établit en

Angleterre où il mourut jeune, en 1719. On a de lui un portrait de Shakespeare, gravé par Ducange.

Nous aurons à nous occuper plus tard d'autres artistes distingués de cette famille. 1

§ 6. Artistes divers : Pascal, Pellet, Salomon, Simonin, Chonet, Diodati, Durand, Huaud, Chêret, C/iopy, Daudet, Gignoux, Rouqast, Steiner, Mussard, Lœhr, Sarasin.

II est quelques artistes ou amateurs de Genève, nés à Tépoque dont nous nous occupons, qui n'ont laissé que peu de traces de leur étude des beaux-arts ; mais nous n'avons pas été assez riches en peintres, dessinateurs et autres artistes, pour négliger de les mentionner.

Tels sont Etienne Pascal, peintre en 1632, que j'ai vu indiqué dans un recueil de notes relatives à Genève, mais sur les ouvrages duquel je n'ai pu me procurer de renseignements.

J'en dirai autant de François Pellet, sculpteur statuaire, que j'ai vu mentionné en 1641.

Bernard Salomon* fut un fameux graveur sur bois que les de Tournes employèrent pour les figures et les

1 Voy., sur Arlaud, Hist. litter. de Genève^ par Senebier, t. III, p. 312; Biographie universelle; Picot, Hist. de Genève, t. III, p. 383; Ftiesslin, Geschichte, etc., t. II, p. 244; Bibliothèque britannique, t. XXI; Souvenirs helvétiques, octobre 1743.

*2 Renseignements de M. le docteur Chaponnière. [* Cet artiste, dit « le Petit Bernard » et sur lequel manquent les renseignements biographiques, travaillait au milieu du XVIe siècle pour l'imprimerie lyonnaise. Une partie de ses bois gravés, apportés à Genève par les de Tournes, sont aujourd'hui en la possession de M, J.-G. Fick.l

vignettes de leurs livres. Un sieur Claude Salomon, de Bourgogne, avait été reçu bourgeois gratis, en 1553. On ignore si Bernard descendait de lui.

Jean Simonin1 était un graveur vivant en 1683. Les réceptions à la bourgeoisie mentionnent un Jean Simonin, fils de Jean, graveur, reçu bourgeois en 1617.

M. Chowt, appartenant à une ancienne famille genevoise, distinguée dans la magistrature, grava en 1656 une vue de Genève en deux feuilles.2

François Diodati,nè en 1647, membre de la famille de ce nom qui a fourni des hommes fort distingués, était sourd et muet de naissance. 5 II a laissé des dessins de Genève qu'il avait gravés lui-même. Ce sont des vues sur des feuilles d'un très-petit format. Elles sont animées par des figures qui paraissent reproduire fidèlement les costumes et les mœurs du temps. La plus intéressante pour nous est une vue de l'ancienne façade de Saint- Pierre; une noce sort de l'église. Cette gravure est de l'année 1675. Une vue de l'ancien manège ouvert, qui existait sur l'emplacement qu'occupe actuellement la terrasse de la maison de Saussure, représente la rue de la Corraterie animée par une cavalcade faisant le tour extérieur du manège. Cette petite gravure avait été tirée à

1 Jean Simonin est mentionné comme graveur, sur une plaque de cuivre qui servait d'inscription au cimetière de Saint- Gervais (1683). (Renseignements de M. le docteur Chaponnière.)

2 Mémoire manuscrit sur la gravure, par M. le professeur Picot-Mallet, lu en 1831 à la Classe des Beaux-Arts.

5 Mémoire ci-dessus; Senebier, Hist. littêr. de Genève, t. III, p. 323. — Il était fils de nofyle et spectable Alexandre Diodati, docteur médeciif.

mille exemplaires. Une autre gravure est intitulée : Vraie représentation de l'Escalade. Une vue du château de Duillier a été prise en 1677. Enfin il a gravé le portrait de Turquet de Mayerne. On croit généralement que Diodati ne fut qu'un simple amateur. Ses petits ouvrages sont spirituels et recherchés.

Jean-Louis Durand est un graveur de la même date. J'ai vu de lui la gravure d'un portrait du professeur Louis Tronchin et celle d'une vue des ponts du Rhône tels qu'ils existaient, couverts de maisons, avant leur embrasement. 1 II y a également quelques gravures de lui dans un ouvrage intitulé : Livre de divers ornements d'orfèvrerie, que J. Mussard publia en 1673, ouvrage qui a de l'intérêt non-seulement par sa date, mais aussi par les dessins d'ornement qu'on y trouve. Ces gravures furent reproduites (avec privilège) en 1698. Les feuilles sont au nombre de sept. Les planches en cuivre appartiennent actuellement à MM. Manéga, * qui en ont fait tirer à plusieurs reprises des épreuves. Ils m'ont assuré que, encore actuellement, elles étaient souvent achetées par les ouvriers de la fabrique de bijouterie.

Jean-Pierre et Ami Huaud, bourgeois de Genève, durent avoir quelque réputation comme peintres sur émail, car, au commencement de l'année 1686, l'électeur de Brandebourg les demanda au Conseil, et ce corps les autorisa à prendre du service, en cette qualité, auprès dudit électeur. 2

i Album genevois de M. Rigaud-de Constant. * Le commerce d'estampes des, frères Manéga, maison des Trois Rois à Bel-Air, a été liquidé.

2 Renseignements fournis par M. l'archiviste Sordet.

Philippe Chéret, sculpteur, fils de feu Barthélémy, fut employé pour les ouvrages du plafond dans la salle des Deux-Cents (actuellement salle du Grand-Conseil), et à l'occasion de ces travaux, il fut admis gratuitement à la bourgeoisie le 1er février 1704. 1

Antoine Chopy, né à Narbonne en 1674, embrassa la réforme à Genève en 4708, et fut régent delà seconde classe du Collège. Il avait du goût pour la poésie et les beaux-arts, et fit plusieurs compositions en vers latins et français. Il a publié une carte du lac de Genève et de ses environs en 1730, et a fait de jolies miniatures et plusieurs vignettes pour les livres imprimés par Bousquet et Barillot.2 On a de lui aussi une grande vue de Genève du côté du midi, bien supérieure aux gravures du même genre de Gardelle. 5 Je n'ai vu qu'un seul de ses ouvrages en miniature : c'était une assez belle peinture sur vélin, de six pouces de hauteur sur quatre de largeur ; elle appartenait à feu M. John Du Pan.

Un sieur Daudet a gravé une des vues de Genève de l'édition de Spon de 1730, et plusieurs autres pièces. Il était Genevois, et descendait probablement d'Eléazar Daudet, chantre, reçu bourgeois gratis le 9 avril 1669. 4

Pierre Gignoux, maître serrurier, né à Genève en 1678, a publié, de concert avec son fils, diverses planches sur les ouvrages les plus relevés de la serrurerie, comme escaliers, portails, etc. Les dessins, de l'invention de MM. Gignoux, ont été gravés par eux en 1713. On peut

1 Renseignements de M. le docteur Chaponnière.

2 Senebier, Hist. littêr. de Genève, t. III, p. 245; notes manuscrites de M. John Du Pan.

3 Album genevois de M. Rigaud-de Constant.

4 Renseignements de M. le docteur Chaponnière.

les voir à la Bibliothèque publique. Sans doute, la gravure laisse quelque chose à désirer, mais cet ouvrage n'en est pas moins une production intéressante.

Rouquet, né à Genève au commencement du dixhuitième siècle, se voua entièrement à la peinture. Il se rendit à Londres, où il passa trente années. Il vint à Paris en 4750, fut nommé membre de l'Académie royale et mourut au Louvre en 4758.

Rouquet, comme la plupart des peintres sortis de Genève, s'attacha à la peinture en émail, et perfectionna le mécanisme de l'art et la composition des couleurs. Ses principaux ouvrages sont probablement en Angleterre. Il a publié un volume sur Yétat des arts en Angleterre (8°, Paris 4 755), un autre sur les illustres Anglaises (8°, Paris), et un singulier ouvrage ayant pour titre: L'art nouveau de la peinture en fromage ou en ramequin, qui a été réimprimé après sa mort, en 4769. *

On a, à une date postérieure, quelques petites estampes à l'eau-forte d'un sieur C. Steiner, artiste peu connu. M. le professeur Picot a une gravure de lui qui porte la date de 4775. 2

M. Fûesslin, dans ses Vies des peintres suisses, parle d'un nommé Abbate, soit Abbé, qu'il qualifie de peintre natif de Genève. Il dit qu'il y a à Bologne un tableau de lui d'un grand mérite : c'est le sujet si souvent reproduit de la Charité romaine. Je n'ai pu trouver à Genève aucun renseignement sur ce peintre. C'était peut-être quelque

1 Senebier, Hist. littêr. de Genève, t. III, p. 317 ; Fiiesslin, Geschichte, etc., t. IV, p. 226.

2 Mémoire manuscrit sur la gravure, par M. le professeur Picot.

peintre génois; M. Fùesslin aura pu confondre les noms des deux villes.

Il a existé à Genève, au commencement du siècle dernier, un graveur d'un mérite très-remarquable, et dont le nom est resté cependant entièrement inconnu. Il gravait en relief sur pierre dans le genre des camées, employant à cet effet des pierres dures, telles que serpentine et silex, qu'il trouvait au bord du lac. M. John Du Pan avait possédé l'un de ses ouvrages, un buste de Calvin, gravé en relief sur une serpentine fort dure : il était admirablement bien travaillé. La pierre était ovale, de vingt-sept lignes de hauteur sur dix-huit de largeur. L'artiste avait gravé derrière son nom en abrégé : f. genev. — lud. chap. — 1 73 1 . M. Du Pan avait fait de nombreuses recherches pour découvrir le nom de cet artiste, mais il n'avait pu y parvenir. Cependant il avait entre les mains d'autres ouvrages du même maître, entre autres un portrait de l'impératrice Marie-Thérèse, de plus grande dimension que celui de Calvin, sur une pierre de même nature. *

Il est mort, il y a environ soixante et dix ans, un autre artiste qui a fait peu parler de lui et qui mérite cependant une mention honorable. C'était Pierre Hussard, qui a gravé plusieurs jolis paysages dans le milieu du siècle dernier. 2 II dessinait en outre à la plume d'une manière très-remarquable, et copiait des gravures de Callot avec

i Notice manuscrite de feu M. John Du Pan. [* Outre le médaillon de Calvin ici mentionné, la Bibliothèque publique possède une autre pierre sur laquelle le même artiste a gravé les portraits de Calvin et de Th. de Bèze, avec son nom : lud. chapat, et cette inscription: silex pr2estantissimus eygari

AMNIS.]

2 Mémoire manuscrit sur la gravure, par M. le professeur Picot.

une telle exactitude, qu'à une certaine distance on prenait ses ouvrages pour les originaux. 1 II exerçait la profession de joaillier. 2 II appartenait à une famille qui fut reçue à la bourgeoisie de Genève en 1579, dont les membres ont souvent siégé en Deux-Cents, et qui a fourni l'un des magistrats les plus distingués de la République.

M. Mussard, de Versoix, ayant appris que je m'occupais de recherches sur son parent, a bien voulu fouiller dans les portefeuilles de sa famille pour retrouver quelques-unes des œuvres de Pierre Mussard. Il m'en a fait voir plusieurs, et en particulier la copie d'une gravure de Bernard Picard sur le système de Law, caricature piquante de l'agiotage de ce temps (1720), dont quelquesuns des traits auraient pu être reproduits avec assez d'à propos dans le moment présent, à l'occasion de la fièvre excitée par les spéculations sur les chemins de fer. La copie de cette gravure, faite à la plume en 1740, justifie pleinement ce que j'ai dit ci-dessus du talent avec lequel Mussard avait imité les gravures de Callot. 3

Je dois mentionner ici un peintre en émail de mérite, qui n'est pas généralement connu.

Charles-Louis Lozhr naquit à Genève le 1er janvier 1746. x Son père, d'origine allemande, était un serrurier qui avait été reçu habitant à Genève.

1 Notice manuscrite de feu M. John Du Pan.

2 MM. Vanière et Desrogis Pavaient connu dans leur jeunesse. M.Vanière, en particulier, avait vu plusieurs de ses ouvrages à la plume.

5 Cette copie a été soumise à la Classe des Beaux-Arts, et a excité l'intérêt des graveurs et des dessinateurs à la plume.

4 Nouveau Journal helvétique, ou Annales littéraires et politiques de l'Europe et principalement de la Suisse, année

Le jeune Lœhr, né avec un vif sentiment des beauxarts, se voua de bonne heure à la peinture en émail, et fit des progrès très-rapides dans cette étude. Les succès qu'il obtint dès le début de sa carrière , le décidèrent à partir pour Paris, afin de s'y perfectionner dans son art. Doué d'imagination, de sensibilité et d'un sens droit, il ne tarda pas à acquérir la réputation d'un bon peintre et d'un homme de goût. Il avait joint la miniature à la peinture en émail, et fit avec succès un grand nombre de portraits. Il travaillait en même temps à des compositions dans lesquelles on trouvait toujours de la grâce et souvent de l'énergie.

Lœhr avait perdu son père, il était devenu le soutien de sa famille, et éprouva le besoin de revenir dans sa patrie. La République était alors en proie à des dissensions politiques ; Lœhr y resta étranger, mais l'agitation qui l'entourait troublait sa tranquillité , et il se décida à repartir pour Paris. Peu après il passa en Angleterre. Il ne tarda pas à découvrir que le climat de Londres ne convenait pas à sa santé. Son médecin lui conseilla de revenir en Suisse; il quitta l'Angleterre, emportant les germes de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Arrivé en Suisse, sa santé dépérit chaque jour, et il mourut à Vevey le 7 juin 1778, à l'âge de 32 ans.

Cet artiste estimable conserva tout son talent jusqu'à son dernier jour : il esquissa encore un portrait quarantehuit heures avant sa mort. Il y avait une vérité de coloris admirable dans ses ouvrages, ils étaient d'un fini tel qu'ils ne perdaient rien à être vus avec les loupes les plus fortes.

Comme nous l'avons déjà dit , Lœhr était un peintre

éminemment gracieux, et sa sensibilité se manifestait dans ses ouvrages, aussi bien par le choix des sujets, que par l'expression qu'il savait donner à ses figures. Nous citerons Tune de ses peintures qui semble indiquer à la fois son caractère et le genre de son talent : elle représentait un jeune homme tenant dans ses bras son frère endormi et le regardant avec tendresse. Lœhr avait orné sa montre de cette peinture, qui lui offrait l'image de ses propres sentiments pour sa famille.

Je n'ai plus à parler, en fait de peintres peu connus, que d'un M. Sarasin qui a peint au milieu du dix-huitième siècle. Il a fait plusieurs petits paysages à l'huile, ce sont des œuvres d'imagination qui n'ont pas un grand mérite. On ignore son nom de baptême. Je n'ai pu découvrir s'il appartenait à la famille Sarasin qui a fourni depuis deux siècles et demi de nombreux magistrats à la République. On n'a , dans cette famille , aucun souvenir du peintre sus-mentionné.1

Nous revenons maintenant aux artistes genevois qui ont laissé de la réputation.

§ 7. Robert Gardelle.

Robert Gardelle naquit à Genève en 1682 ; il appartenait à une famille honorable de la République ; il était le second de quatre frères qui montrèrent tous du goût pour le dessin. L'aîné peignait en miniature et fit des

1 M. James Audéoud a eu entre les mains quelques-uns de ses ouvrages.

paysages à la gouache ; mais ses divers ouvrages avaient peu de mérite.1

Robert Gardelle fit présager, dès sa jeunesse, des succès dans les arts. Il abandonna promptement la carrière des études classiques, à laquelle il avait été destiné, pour se livrer au dessin. Genève offrant peu de ressources, il se rendit en Allemagne et s'arrêta à Gassel, où il fut protégé par le baron de Mardfeld ; il y fit quelques portraits. Il se rendit de là à Berlin où il peignit la famille royale. Il copia les portraits de Charles XII et d'Auguste, roi de Pologne, que Ton voit à la Bibliothèque publique. A son retour de Cassel, il fit le portrait du landgrave de Hesse, et revint à Genève en 1712. Mais il sentit le besoin d'aller se perfectionner à Paris dans la peinture à l'huile. Il y fit de grands progrès en travaillant sous Largillière.

De retour à Genève , il devint le peintre de toutes les familles. Il parcourut également le canton de Berne, Neuchâtel, le Pays de Vaud, et fit plus de portraits qu'aucun peintre suisse n'en ait fait dès lors. Mais le prix minime auquel il taxait ses ouvrages l'obligea souvent d'en négliger l'exécution. Il ne mettait , en général , pas plus de trois jours à faire un buste de grandeur naturelle à l'huile.

Il avait à Paris d'admirables copies de quelques portraits de Largillière; on ne retrouve pas toujours, dans

1 Ses miniatures étaient sans vigueur. Ses paysages, qui étaient d'invention, n'eurent que bien peu de succès. Gardelle l'aîné quitta Genève et s'établit en Angleterre, où il mourut. [* La Bibliothèque publique conserve quatre paysages, représentant Genève et ses environs, peints à l'huile par les frères Gardelle.]

les portraits faits à Genève, des traces du talent qu'il avait montré à Paris : nous venons d'en expliquer la cause.

Il avait, en outre, l'habitude de conserver pour luimême une copie de tous ses tableaux; aussi est-il le peintre de Genève qui a laissé le plus d'ouvrages. Si ses portraits étaient parfois négligés, ils avaient cependant toujours le mérite de la ressemblance. *

Homme laborieux, de mœurs douces, menant une vie sobre, il conserva jusqu'à la fin de sa vie une grande faculté de travail. Il peignait encore à l'âge de 84 ans, et fit alors le portrait d'une dame centenaire.

Il n'allait jamais se promener sans porter un livre sur lequel il esquissait tout ce qui le frappait.

Gardelle grava lui-même plusieurs de ses portraits. J'ai eu entre les mains neuf de ses gravures. L'une reproduit les portraits d'Osterwald, de Neuchâtel, de Werenfels, de Baie, et d'Alphonse Turrettini, de Genève, les trois premiers théologiens suisses du temps, qu'il avait réunis dans un seul tableau. Les autres portraits sont ceux des premiers syndics Jean-Robert Chouet et David Sartoris, du syndic P. Jaquet, des professeurs Samuel et Jean-Alphonse Turrettini, Antoine Maurice, etc.1

On a aussi de Gardelle plusieurs vues de Genève, gra-

* La Bibliothèque publique possède plusieurs portraits peints par Gardelle. Voir le Catalogue (imprimé) des portraits, des manuscrits, etc. exposés dans la Bibliothèque publique de Genève.

1 Album genevois de M. Rigaud-de Constant. - Plusieurs des portraits de Gardelle ont aussi été gravés par d'autres artistes ; je citerai en particulier ceux du professeur BénédictPictet, du professeur Bessonnet-Rilliet et du premier syndic de Normandie.

vées en 17*26. Elles n'ont guère que le mérite de nous avoir conservé la vue de l'aspect ancien de certaines localités qui ont plus ou moins changé dès lors.

Ses portraits, comme nous l'avons dit, ont toujours eu le mérite de la ressemblance, mais ceux qu'il a faits à la fin de sa carrière sont en général surchargés d'ombres trop noires.

Gardelle mourut en 1766. Son portrait a été donné à la Société des Arts en 1827 par M. Matthey père, architecte du théâtre.

Il existe dans quelques familles genevoises des portraits dans les dimensions où les faisait ordinairement Gardelle, que l'on attribue souvent à ce maître, mais qui sont d'une date plus récente : ils ont été faits en 1788 et 1789 par un peintre de Schaff house nommé Speisseguer. Ils ne sont point sans mérite; je puis citer, entre autres, celui de M. l'ancien premier syndic Ami Lullin, que possède son fils. Ces portraits se payaient trois louis. On peut conclure de ce prix que les ouvrages de Gardelle ne devaient pas être d'une valeur très-supérieure. *

§ 8. Barthélémy et Jean-François Guillibaud. —

Prudhomme.

A peu près en même temps que Gardelle, il y avait chez nous un ancien peintre genevois portraitiste, pour

1 MM. les bibliothécaires ayant été chargés de faire faire, en 1710, une copie du portrait d'Erasme, s'adressèrent à MM. les frères Gardelle. Cette copie fut payée six écus. (Registres de la Bibliothèque.) — Voy., sur Gardelle, Senebier, Hist. littér. de Genève, t. III, p. 314; Fuesslin, Geschichte, etc., t. IV, p. 105

me servir de l'expression nouvelle que consacre maintenant la presse française ; c'était Barthélémy Guillibaud, quelquefois appelé Guillebaud.

Il était né le 19 septembre 1687, et fut baptisé à Saint- Gervais. Il était fils de Pierre Guillibaud et de Marie Carret.1 On manque de détails sur sa vie. lia beaucoup moins travaillé que Gardelle, mais quelques-uns de ses ouvrages ont un vrai mérite. Deux des portraits qu'il avait faits à Genève ont été gravés : celui de M. le professeur David Constant, gravé par Gardelle, et celui de M. le docteur Jean-Jacob Manget, par J.-G. Seiller, de Schaffhouse. 2 Le meilleur de ses ouvrages connus est chez M. Saladin de Lubières : c'est le portrait de sa trisaïeule, Mme Saladin, née Andrion, peinte en 1724, à l'âge de 77 ans. C'est un tableau remarquable, et, sans prétendre établir une comparaison qui serait trop ambitieuse, je dirai que ce tableau paraît une imitation du genre de Rembrandt.

Il y a aussi de lui, chez M. l'ancien conseiller Turrettini-Necker, un beau portrait de vieillard.

Barthélémy Guillibaud a laissé un fils nommé Jean- François, né le 20 juillet 1718.

Il a fait beaucoup de portraits au pastel. Il ne faudrait pas juger son talent par le portrait de M. Robin, l'un de ses ouvrages placé dans la salle des séances de la Société des Arts, au Musée Rath : il a fait beaucoup mieux que cela. J'ai vu un grand nombre de portraits de lui très-supérieurs. Les meilleurs sont des pastels représen-

1 Registres des Baptêmes. (Chancellerie.)

2 Album genevois de M. Rigaud-de Constant.

tant des figures presque entières, de petite dimension, qui sont posées avec esprit et beaucoup de naturel. Il y a une grande douceur et beaucoup de fini dans le travail; les accessoires, tels que vêtements, fourrures, sont admirablement bien traités. La ressemblance était remarquable. Les portraits que j'ai en vue portent les dates de 1763, 1765 et 1766. '

Prudhomme a fait, à peu près à la même époque, d'assez bons portraits à l'huile; il était Genevois. C'était un peintre froid, mais qui peignait avec soin. L'un des portraits auquel il attacha sûrement le plus d'importance, et qui dénote du talent, est celui de M. Maudri, roi de l'Arquebuse. On peut le voir dans la grande salle de Thôtel de l'Arquebuse et de la Carabine, à la Coulouvrenière. Ce portrait doit avoir été peint en 1773, lors de l'installation de M. Maudri.

Je n'ai pu obtenir d'autres renseignements sur M. Prudhomme.

§ 9. Jean-Etienne Liotard.

Il y avait au collège de Genève, en l'année 1712, un enfant d'un caractère vif, d'une figure originale, meilleur camarade que bon écolier, qui n'était pas toujours en règle avec son régent pour les travaux qu'il devait faire hors du collège, et dont les cahiers offraient un mélange constant de figures tracées à la plume ou au crayon, et

1 II en existe en particulier chez M. le conseiller d'Etat Naville-Rigaud, chez M. Plantamour-Saladin, chez M. l'ancien conseiller Revilliod, etc., etc. [* Le portrait au pastel de Guillebaud, peint par lui-même, se voit à la Société des Arts.]

de thèmes ou de passages latins. Parfois les écoliers se groupaient hors de la classe autour de leur camarade : celui-ci s'amusait alors à crayonner leurs portraits, et, quand la ressemblance s'y trouvait, celui qui venait de poser obtenait, au moyen d'une pièce de trois sols, le chef-d'œuvre qu'il emportait ensuite dans sa famille.

Cet enfant se nommait Jean-Etienne Liotard; il appartenait à une famille originaire de Montélimart en Dauphiné, qui s'était réfugiée à Genève lors de la révocation de l'édit de Nantes, et avait été admise à la bourgeoisie en 1701.

Jean-Etienne, fils d'Antoine Liotard et d'Anne Sauvage, était né citoyen le 22 décembre 1702. Son goût pour le dessin s'était manifesté, comme nous venons de le voir, dès l'âge le plus tendre. Antoine Liotard destinait son fils au commerce, mais le penchant du jeune homme pour le dessin se manifestait avec tant de vivacité, que le père renonça à ses premiers projets, et l'on dit que le fils ne ferma pas l'œil de plaisir la nuit qui suivit cette décision.

L'artiste naissant se livra alors entièrement à l'étude du dessin et de la perspective, et il s'appliqua à la peinture en miniature, pour laquelle il pouvait recevoir des directions à Genève même. Il ne tarda pas aussi à peindre sur émail : son talent pour atteindre la ressemblance lui valut à Genève d'assez grands succès. Mais il désira promptement aller s'exercer sur un plus grand théâtre. Il se rendit à Paris en 1725 et y travailla pendant trois années dans l'atelier de M. Massé, habile peintre en miniature. Au bout de ce temps, il vola de ses propres ailes, et la vogue accueillit ses portraits en miniature, ses émaux et ses inimitables pastels.

Fûesslin, dans son Histoire des peintres suisses, raconte qu'un artiste lui ayant donné à copier un portrait de Petitot , lorsque Liotard le lui rendit, l'artiste ne sut plus distinguer quel était le portrait original. Les biographes qui ont suivi ont voulu embellir cette anecdote, et M. Fériés, qui a écrit la notice relative à Liotard dans la Biographie universelle, ainsi que l'auteur de l'article sur ce peintre dans Y Album de la Suisse romane, prétendent que Petitot lui-même ayant permis à Liotard de copier un beau portrait qu'il venait de terminer, ne sut plus distinguer son propre ouvrage, et prit la copie pour l'original. Tout en admettant que l'anecdote, sous quelque forme qu'elle soit racontée, est une preuve du grand talent de Liotard pour la peinture en émail, nous ferons remarquer que Petitot était mort onze années avant la naissance de Liotard.

Pendant son séjour à Paris, Liotard se lia intimement avec Le Moine, qui lui donna les plus utiles conseils.

Quoique la réputation du jeune peintre s'étendît chaque jour à Paris, il ne voulut pas différer d'aller visiter cette Italie qui sera toujours le pèlerinage obligé des artistes. Il s'y rendit à la suite de M. le marquis de Puysieux, ambassadeur de France auprès de la cour de Naples. Il passa trois ou quatre mois dans cette ville, et se rendit de là à Rome (en 1736), où il fit un grand nombre de portraits, particulièrement celui du pape et ceux de plusieurs cardinaux. Ses portraits au pastel étaient une sorte de nouveauté.

Ses liaisons avec des Anglais qui se rendaient en Turquie déterminèrent son départ pour ce pays ; il arriva à Constantinople avec eux en juin 1738. Il y passa quatre

années, pendant lesquelles il peignit tous les ministres étrangers, et se livra à des études intéressantes sur les mœurs du pays. Il finit par s'identifier tellement avec les costumes qu'il avait sous les yeux, qu'il adopta l'habit oriental ; il le conserva dès lors, ce qui lui valut le surnom de Liotard le Turc.

Le prince de Moldavie l'appela ensuite dans sa capitale, Jassy, où il demeura dix mois. Il se rendit de là à Vienne, où il fut accueilli avec une véritable faveur par l'impératrice-mère, Marie-Thérèse, et par l'empereur. Il fit les portraits de toute la famille impériale.

Il resta à Vienne une année et demie, accompagna la cour impériale à Francfort, et assista aux solennités du couronnement de l'empereur. Mais toutes les grandeurs qui entouraient Liotard ne lui avaient point fait oublier le sol natal ; il désira revoir sa famille et sa patrie.

Après un séjour à Genève, il se rendit à Lyon, y fit quelques portraits, et retourna à Paris, où il peignit tous les membres de la famille royale. Il passa en Angleterre, et fit également un grand nombre de portraits à la cour.

Il revint sur le continent par la Hollande. Le stathouder voulut être peint par lui. Liotard était alors dans sa cinquante-quatrième année. Il fit à Amsterdam la connaissance de Mlle Marie Fargues, fille d'un négociant français établi en Hollande, et l'épousa. Il fit à sa femme le sacrifice de cette belle barbe, alors grisonnante, qu'il avait laissé croître en Orient, et que nous admirons encore dans le portrait fait par lui-même, déposé au Musée par l'administration de la Bibliothèque. C'est l'un de ses plus beaux ouvrages au pastel; il est d'une admirable conservation.

Il existe d'autres portraits de Liotard, peints par luimême; * l'un d'eux, qui est dans la galerie de Florence, lui avait été demandé par l'empereur François Ier; un autre est dans la galerie de Dresde. On admire également dans cette dernière collection l'une de ses plus belles productions, le portrait du maréchal de Saxe, ainsi que plusieurs de ses émaux. **

Nous possédons au Musée quelques bons ouvrages de Liotard : le portrait de Mme d'Epinay, chef-d'œuvre de vérité et de grâce, et admirable de coloris ; l un portrait de Marie-Thérèse ; 2 celui du docteur Tronchin, 5 et un portrait de M. le syndic Mussard. *** 11 existe un grand nombre de portraits du même mérite dans plusieurs familles genevoises et particulièrement dans la famille Tronchin, ainsi que dans la famille Sarasin, qui était alliée à la sienne. 4

Je ne connais à Genève aucun émail de Liotard. Il avait peint dans ce genre quatre tableaux de dimensions très-considérables, un pied et cinq pouces de longueur sur un pied et un pouce de hauteur. On ignore dans quelles collections ils ont été placés.

Mais ce qui a fait surtout sa réputation et ce qui lui

* Le Musée Rath en possède un second, qui lui a été donné, avec quatre autres pastels de Liotard, par M. David Claparède. ** Et le pastel si connu de la Chocolatière viennoise.

1 Donné par M. l'ancien conseiller Charles Tronchin.

2 Donné par Mlle Sales. [* Marie-Thérèse en avait fait présent au joaillier de la courPallard, grand-père deMlle Sales.]

5 Donné par M. Henri Tronchin. [* Il se voit aujourd'hui à la Société des Arts.]

*** Ce portrait avait été déposé temporairement au Musée Rath par M. Charles Humbert, arrière-petit-neveu de Liotard,

4 II en existe aussi de fort beaux chez Mlle Ployart,

valut une célébrité européenne, ce sont ses portraits au pastel. 11 a surpassé dans ce genre tous ses contemporains/ses ouvrages joignaient au mérite d'une ressemblance parfaite celui d'une grande correction de dessin ; il était bon coloriste ; la vérité de ses tons peut être jugée encore aujourd'hui, car ses ouvrages, après plus d'un siècle, n'ont nullement changé. On ignore les procédés qu'il employait pour fixer ses pastels sans en altérer la couleur.

Le Moine disait de lui : « Je ne connais aucun peintre qui, tout en embellissant la nature, la traduise aussi fidèlement ; ses portraits sont d'une vérité qui cause presque l'étonnement. »

Liotard fut également un habile graveur. Il a gravé, en particulier, le portrait de sa bienfaitrice Marie-Thérèse, celui de Joseph II, deux fois son propre portrait, et celui de l'une de ses filles, nommée Marie-Thérèse, du nom de l'impératrice, qui avait voulu être sa marraine : M. le syndic Mussard avait remplacé cette souveraine dans la cérémonie du baptême.

On peut voir à la Bibliothèque publique huit planches représentant des costumes dessinés par lui d'après nature à Constantinople; elles ont été gravées à Vienne par Cameratta et Reinsperger. Il avait travaillé lui-même à quelques-unes de ces gravures.

Liotard, revenu à Genève à la fin de sa carrière, continua à faire des portraits jusqu'à sa mort. Il fut nommé membre du Conseil des Deux-Cents en 1784, et mourut le 42 juin 1789, laissant la réputation d'un grand artiste et d'un homme de bien. L' Album de la Suisse romane renferme une excellente lithographie de son meilleur portrait. Elle est due à M. Deville,

Liotard a laissé un Traité des principes et des règles de la peinture, qu'il avait publié à Genève en un volume de 96 pages, dédié aux mânes du Corrége.

L'auteur insiste tout particulièrement, dans cet écrit, sur la convenance « d'examiner avec beaucoup d'attention les défauts que ceux qui n'ont aucune connaissance de l'art trouvent dans les ouvrages des peintres. Il y a toujours du vrai dans leurs observations. Le peintre, dit-il, travaille sur les modèles que lui offre la nature, et ce grand livre est ouvert à tous les hommes. » Il ajoute plus loin : « Les peintres sont plus ou moins juges de l'art, suivant leur plus ou moins d'habileté; ils jugent souvent le vrai par l'art, et le plus souvent l'art les préoccupe tellement, que la plus grande partie du vrai leur échappe; de là naît cette étonnante diversité du jugement des peintres. » Il continue, dans la suite de ce chapitre, à se montrer fort indulgent pour ce qu'il appelle lui-même ce les ignorants, » et assez sévère pour les jugements des artistes.

Il parle de quelques-uns de ses ouvrages avec un sentiment de satisfaction d'auteur qui désarme par sa naïveté, d'autant plus que ce qu'il dit de lui est la vérité, « J'ose me flatter, dit-il, d'être l'un des peintres qui a le mieux réussi à la ressemblance des portraits. » Et en parlant des portraits qu'il avait faits de M. le conseiller Tronchin des Délices et de sa femme, qu'il regardait comme deux de ses meilleurs ouvrages, il ajoute : « Ces tableaux, tous deux au pastel, ont, je pense, un fini, un éclat, un effet, une vérité et un relief extraordinaires. » Liotard, dans ce même écrit, parle de quelques copies de ses portraits, qu'il avait faites à l'huile ; il n'en fait pas le même éloge,

et il a raison, car ses ouvrages à l'huile (qui sont au surplus très-peu nombreux) étaient restés fort en arrière de ses pastels.

§ 10. Jean-Michel Liotard.

Jean-Michel Liotard, frère jumeau du précédent, fut aussi un habile dessinateur et graveur. Il se rendit à Paris où il exécuta, d'après les plus grands maîtres, des dessins qui furent fort appréciés par les connaisseurs. On a aussi de lui plusieurs gravures de cette date d'après Boucher. En 1735, il fut appelé en Italie par un amateur distingué, M. Joseph Smith, consul anglais à Venise. Il se chargea de graver sept grands cartons que Carie Cignani avait exécutés pour le duc de Parme, ainsi que sept tableaux sur des sujets sacrés peints par Sébastien Ricci; ce qu'il fit avec un talent remarquable. De retour à Paris, il continua à graver avec succès d'après différents maîtres. On connaît de lui, en particulier, les Comédiens français (in-fol.), d'après Watteau, le Sommeil dangereux (in-fol.), d'après le même. Il vendit au duc de Richmond neuf grands dessins des tableaux de Le Sueur sur la vie de saint Bruno. Il avait eu le projet de graver cette collection, mais il y renonça.

Jean-Michel Liotard vint, comme son frère, terminer sa carrière à Genève, où il mourut le 15 mai 1796. 1

La réputation de ce même frère domina toujours la sienne, et il eut le sort réservé souvent aux personnes

1 Les jumeaux Liotard sont morts, l'un à 86 ans et demi, l'autre à 94 ans, tous deux de caducité, suivant le registre.

qui portent le même nom qu'un homme illustre : c'est que les succès contemporains sont attribués par les masses à l'homme seul dont le nom est le plus connu. Ce genre d'erreur avait souvent lieu dans un temps où le public n'était pas éclairé par la presse quotidienne, et même aujourd'hui je ne serais pas surpris que le plus grand nombre des Genevois ignorât que deux hommes du nom de Liotard, nés le même jour, ont fourni chacun une part de gloire à leur pays. 1

§ 41. Pierre Soubeyran.

Pierre Soubeyran, né à Genève le 6 novembre 1709, était fils d'un serrurier de Sauve, en Languedoc, qui, lors des persécutions dirigées contre les protestants, s'enfuit à Genève afin de pouvoir rester fidèle à sa religion. Il voulait que son fils suivît son état; mais le jeune Soubeyran était d'une santé délicate, qui l'entravait dans son travail de serrurier. Tout le temps qu'il ne consacrait pas à son père, il l'employait au dessin. Gardelle l'aîné s'étant trouvé en rapport avec cet enfant, remarqua avec intérêt sa persévérance à une étude pour laquelle il ne recevait aucun encouragement dans sa famille, et il lui donna quelques leçons.

Peu après, le jeune homme trouva un protecteur plus utile encore dans la personne du professeur et syndic Burlamachi, magistrat éclairé, qui aimait les beaux-arts

1 Voy., sur les deux Liotard, Senebier, Hist. littér. de Genève, t. III, p. 327 ; Biographie universelle; Fuesslin, Geschichte, etc., t. III, p. 161, 170; Galiffe, Notices généalogiques, t. III, p. 306; Album de la Suisse romane, 4me année, p. 25.

et cherchait à encourager les artistes. Soubeyran dessinait et commençait à graver, mais son instruction ne pouvait s'achever à Genève. M. Burlamachi fit les frais nécessaires pour qu'il pût se rendre à Paris, et il le recommanda particulièrement à des artistes distingués.

Soubeyran ne tarda pas à devenir un habile dessinateur. Il s'attacha à la théorie de l'art autant qu'à l'exécution, et fut compté au nombre des premiers graveurs de Paris.

Nous avons déjà dit comment il fut rappelé à Genève pour occuper la place de directeur de l'école de dessin qui venait d'y être fondée. *

Il s'était fait connaître par plusieurs ouvrages estimés; ce fut lui, en particulier, qui grava une partie des planches qui accompagnent le texte des deux volumes du Traité des pierres antiques gravées du cabinet du roi, par Mariette, dont les dessins sont dus à Bouchardon.

Soubeyran revint définitivement à Genève en 1750, après un séjour de près de vingt ans à Paris. Il s'occupa dès lors à perfectionner ses études théoriques, et écrivit sur le genre d'éducation artistique qu'il convenait d'introduire à Genève. Il préparait sur ce sujet un ouvrage complet, qu'il n'a point publié. Ses succès dans la direction des classes de dessin établies à Genève, engagèrent le gouvernement du haut Etat de Zurich à lui demander un mémoire sur l'établissement d'écoles semblables dans ce canton. Ses conseils furent suivis.

Soubeyran s'occupa aussi d'architecture, et fournit des plans pour diverses constructions. On a de lui, indépen-

* Voy. p. 94.

damment de l'ouvrage gravé mentionné plus haut, quelques-unes des planches de la Galerie de Versailles, publiée par Massé, de même que d'autres belles estampes, telles que la belle Villageoise, d'après Boucher, le portrait de Leibnitz et celui du czar Pierre, d'après Caravac. Les amateurs d'estampes ont toujours recherché celles de Soubeyran , dont le dessin est irréprochable. Son burin est toujours franc et net.

Nous possédons au Musée Rath un bon portrait de lui au pastel, donné par feu M. Valier. Soubeyran mourut en 1775, emportant l'estime et l'affection de tous ses concitoyens. i

§12. Barthélémy Du Pan.

Barthélémy Du Pan, issu de Tune des familles les plus anciennes et les plus honorables de notre République, naquit à Genève en 1712. Il manifesta dès sa jeunesse le goût le plus vif pour la peinture, et partit pour Paris dans le but d'y perfectionner ses études. Il dessinait avec goût et pureté, et se voua au portrait.

Il peignit à La Haye le prince d'Orange, et à Londres le roi Georges II et sa famille, dans un tableau qui a été gravé à la manière noire par Faber. On ne connaît de lui à Genève qu'un seul tableau à l'huile : c'est son portrait en pied avec sa femme et ses enfants. Ce tableau, fort considérable, a beaucoup de mérite. Il est déposé à la Bibliothèque publique. Les figures sont de grandeur

* Senebier, Hist. littêr. de Genève, t. III, p. 319; Biographie universelle ; Mémoire manuscrit sur la gravure, de M. le professeur Picot-Mallet.

naturelle. M. John Du Pan avait dans sa collection plusieurs dessins de Barthélémy Du Pan, son grand-oncle, qui attestaient le talent de leur auteur.

La carrière de la famille Du Pan avait toujours été à Genève celle de la magistrature. Barthélémy Du Pan était fils de syndic : il paraît que, de retour à Genève, on le sollicita d'entrer dans le gouvernement. Il renonça à la peinture, entra au Conseil des Deux-Cents en 4746, et au Petit-Conseil en 1757, fut nommé syndic en 1761, et mourut en 1763. '

Si Barthélémy Du Pan n'a pu léguer son goût pour les beaux-arts à des petits-enfants portant son nom, on peut dire qu'il l'a transmis à ses neveux et petits-neveux. Dans la génération qui nous a précédés, M. Du Pan-Bigot est l'un des hommes qui se sont occupés des arts à Genève avec le plus de connaissance et de succès : et MM. John et Jean-Louis Du Pan-Sarasin, qui furent successivement secrétaires du Comité des Beaux-Arts, ne cessèrent, pendant leur trop courte carrière , de montrer des dispositions généreuses en faveur de nos institutions artistiques, et bienveillantes pour tous ceux qui s'en occupent. Les membres de la Classe des Beaux-Arts en ont reçu de nombreux témoignages.

§ 13. Jean et Jacob- Antoine Dassier.

La famille Dassier a joué un rôle assez distingué dans les arts, pour devoir être mentionnée d'une manière toute

1 Notice manuscrite de feu M. John Du Pan.

particulière parmi celles qui ont fait le plus d'honneur à Genève.

Cette famille, originaire de Lyon, et qui n'est point la même qu'une autre famille du même nom qui a existé plus anciennement à Genève, vint se fixer dans notre pays dans le seizième siècle. Elle fut admise à la bourgeoisie en'1633. 1

Domaine Dassier fut graveur de la Monnaie de Genève. Il épousa en 4672 Mlle Sara Le Grand, dont il eut Jean Dassier, le célèbre graveur dont nous allons nous occuper, et Paul, que l'on voit aussi mentionné sur le rôle des graveurs employés à la Monnaie, notamment en 1725.

Jean Dassier naquit à Genève le 17 août 1676. Son père reconnut ses talents précoces pour le dessin et la gravure, et il les encouragea en l'envoyant, dès l'âge de 18 ans, à Paris, chez M. Maugers, graveur de la Monnaie. Celui-ci apprécia les talents du jeune Dassier, et l'employa à la gravure des coins des monnaies des diverses provinces de France, lui facilitant en même temps tous les moyens de se perfectionner dans le dessin. Il l'introduisit ensuite auprès de M. Rottiers, le plus habile graveur médailliste qu'il y eût alors en France. Pendant deux années passées auprès de ce maître, Dassier acquit tout ce qu'il pouvait apprendre et revint à Genève.

Son peu de fortune l'obligea à graver à peu près tout ce qui se présentait, tabatières, objets d'horlogerie, cachets, etc. Mais il avait le sentiment de ce qu'il pouvait devenir. Il résolut de graver les médailles des grands hommes du siècle de Louis XIV, et fit frapper succes-

1 Galiffe, Notices généalogiques, t. III, p. 163.

sivement soixante et douze médailles de douze lignes de diamètre, qu'il dédia au régent de France.

A cette grande entreprise, il fit succéder vingt-quatre médailles des réformateurs les plus célèbres. Il y joignit quelques-uns des principaux théologiens de Genève.

Il se rendit à Londres en 1728, et fut présenté à Georges II ; ce souverain lui fit un accueil distingué et lui offrit la place de graveur de la Monnaie à Londres. Mais Dassier refusa de s'expatrier. Il profita de son séjour en Angleterre pour se procurer les têtes des plus célèbres savants d'Angleterre, et celles des rois depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à Georges II, et il les grava. Cette collection fut achevée à Genève en 1732.

Il interrompit quelquefois les travaux qu'il avait entre-, pris, pour satisfaire à des demandes particulières. C'est ainsi qu'il fit la médaille du marquis de Maffei pour l'Académie de Vérone, celle du cardinal de Fleury et d'autres. De 1734 à 1738, il fit aussi la médaille du syndic Le Fort, celle du Jubilé de la Réformation et celle du comte de Lautrec.

En 1740, il entreprit, par souscription, une collection de soixante médailles de quinze lignes de diamètre, en forme de jetons, destinées à représenter les principaux événements de l'histoire romaine jusqu'au règne d'Auguste. Ce travail fut terminé dès l'année 1 743.

A cette même époque, Hedlinguer, fameux graveur, voulut connaître Dassier, dont les médailles se répandaient dans toute l'Europe ; il vint à Genève, passa un mois chez lui, et ne se lassa pas d'admirer l'habileté et la prodigieuse rapidité du travail de Dassier, qui faisait en un jour ce que Hedlinguer aurait mis une semaine à faire.

Dassier avait un fils dans le commerce à Turin ; il s'y rendit, fut présenté au roi et fit sa médaille ; c'est une de celles dont la ressemblance est le plus frappante. On raconte que le duc de Chablais, âgé de cinq ans, le reconnut à l'instant.

Dassier grava encore d'autres médailles que je crois inutile de mentionner. On en trouve la nomenclature dans YHistoire littéraire de M. Senebier.

Tous les biographes de Dassier parlent de sa facilité de travail, comme ayant dépassé tout ce qu'on avait vu jusqu'alors ; aussi a-t-il laissé près de 250 médailles. f Fùesslin dit qu'il faisait sauter l'acier comme le sculpteur fait sauter le marbre, n'employant le burin que pour donner la dernière main à ses ouvrages. Il était excellent dessinateur, et si sûr dans le fini de son travail, qu'il ne donnait jamais de faux traits, et qu'il ne fut pas obligé de recommencer un seul de ses ouvrages. Il avait l'esprit inventif, et l'on admire la composition des sujets de ses médailles, aussi bien que leur belle exécution.

On raconte qu'il avait été obligé de prendre des lunettes à l'âge de cinquante ans, et qu'il put les poser à soixante, pour ne les reprendre que dix ans après.

Dassier était d'un caractère gai et agréable, aimé et estimé de tout le monde, circonstance rare dans un temps de troubles politiques qui avaient profondément divisé la République (1738). Il fut à la fois bon fils, bon mari, bon père et excellent citoyen.

Il avait été graveur de la Monnaie concurremment avec son père;2 il conserva cette place après lui. Il eut, comme

1 Picot, Hist. de Genève, t. III, p. 382.

2 Mort en 1718.

son père, le bonheur de se voir remplacé dans sa carrière artistique par un fils digne de lui.

Il entra au Conseil des Deux-Cents en 1738, et mourut le 15 novembre 4763, dans sa quatre-vingt-sixième année. 1

Nous devons mentionner, à l'occasion de Dassier, le nom d'un artiste qui contribua à sa gloire par les secours qu'il lui prêta dans la fabrication de ses coins; c'était Massot dit Champagne, réfugié français, venu à Genève à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. Il était le grand-père de M. Firmin Massot. Il savait rendre l'acier assez doux pour que la gravure en devînt facile, puis la trempe qu'il donnait aux coins après la gravure était telle qu'ils pouvaient braver les plus grands efforts du balancier.

Jacob-Antoine, fils de Jean Dassier, naquit à Genève le 15 novembre 1715. Son père, reconnaissant ses talents naissants, et imitant la conduite que son propre père avait tenue à son égard, envoya le jeune Dassier à Paris, dès l'âge de dix -sept ans, chez un célèbre orfèvre nommé Thomas Germain. Il suivit à Paris l'académie et s'y distingua; mais sa qualité de protestant fut un obstacle à ce qu'il concourût pour le grand prix ; il en éprouva quelque découragement. Son père lui permit alors de se rendre en Italie, en 173C. Il résida quelque temps à Turin, où il fut appelé à graver divers sceaux. Il arriva à Rome à la fin de 1737 et y passa une année, occupé presque exclusivement de l'étude de l'antique. Il

1 Senebicr, Ilist. littér. de Genève, t. III, p. 304; Fiiesslin, Geschichte, etc., t. IV, p. 93; Biographie universelle.

fut présenté au pape Clément XII, dont il fit la médaille. Il revint à Genève et travailla sous la direction de son père, cherchant à l'égaler dans la légèreté et la rapidité de son travail. En passant à Turin, il avait coulé en cire le portrait du roi, il en fit à Genève une médaille.

Il se décida à partir pour l'Angleterre, où son père avait été accueilli précédemment d'une manière si favorable. Il fut présenté à son passage à Paris au cardinal de Fleury, qui le reçut d'une manière distinguée.

Arrivé à Londres, il obtint promptement la place de maître de la Monnaie en second, avec un logement et un traitement de 200 livres sterling.

Pendant ses heures de loisir, il grava un grand nombre de fort belles médailles, telles que celles du duc d'Argyle, de Pope, de Robert Waipole, etc.

Quand il eut terminé ses coins, il revint à Genève, en 1743, pour les faire tremper par Massot. Il avait obtenu, en passant à Paris, la permission de modeler Montesquieu; il en fit une médaille que l'on a toujours considérée comme Tune des plus belles qui aient été frappées. De retour à Londres, il fut envoyé en Russie par le gouvernement anglais, à la suite de la demande qu'avait faite la czarine Elisabeth d'obtenir un graveur pour donner de belles monnaies à la Russie. Il avait consenti à y aller passer trois années, avec un traitement de 3,000 roubles, indépendamment du paiement de ses travaux. Dassier fut fort bien accueilli à Saint-Pétersbourg, et y jouit d'une grande considération; il fit plusieurs médailles, et en particulier celle de la czarine. Mais sa santé s'étant altérée, il voulut retourner à Londres ; pendant le trajet il .fut atteint d'une maladie qui

l'obligea à débarquer à Copenhague, où il mourut peu de temps après chez le comte de Bernstorff, le 2 novembre 1759.

On voit par ce qui précède que Jacob-Antoine Dassier avait joui d'une grande réputation à l'étranger. Cette réputation a même dépassé celle de son père. Il avait eu sur lui l'avantage d'une éducation plus soignée et d'études plus fortes. Il était l'un des meilleurs dessinateurs de l'Europe, et, s'il se fût livré à la peinture, il aurait été sûrement un peintre distingué. Il était en Angleterre en relation avec les savants les plus distingués, et en était fort estimé.

M. Auguis, dans l'article qu'il lui a consacré dans la Biographie universelle, dit que « l'œuvre de cet artiste, aussi remarquable que celui de son père pour la finesse du travail, est d'un intérêt beaucoup plus grand, parce que toutes les médailles qui le composent représentent les personnages les plus illustres dans les sciences, etc.. Ces différents portraits ont un caractère de ressemblance qui en augmente le prix. Presque tous ont servi de modèles aux artistes qui ont voulu nous reproduire les traits de ces grands hommes. »

Si Dassier le fils l'a emporté sur son père par la perfection du dessin, il ne l'a jamais entièrement égalé dans la facilité et l'élégance du travail.

Il y a un ouvrage gravé et imprimé à Paris, ayant pour titre : Explication des médailles gravées par J. Dassier et par son fils, représentant une suite de sujets tirés de l'histoire romaine. * Ce livre est devenu fort rare.

Dupuis et Benoît ont gravé un grand nombre des

* 1778, iii-8.

médailles des deux Dassier. J Une grande partie des coins de ces artistes est toujours à Genève.

M. Ador-Dassier a eu la bonté de me communiquer le catalogue détaillé des coins de Jean et Jacob-Antoine Dassier, que leur famille possède encore. * En voici le résumé:

24 médailles des Réformateurs, avec leurs revers (médailles de 12 lignes). 2

60 médailles représentant une suite de sujets tirés de l'histoire romaine, avec leurs revers (jetons de 12 lignes).

MM. Jean Dassier et fils avaient fait imprimer une explication des sujets desdites médailles ; c'est un écrit de 42 pages.

72 médailles formant la collection des hommes illustres du siècle de Louis XIV (médailles de 12 lignes).

29 médailles sur divers sujets; quelques revers manquent (médailles de 12 lignes). 5

2 médailles (Newton et Pierre le Grand) avec leurs revers (médailles de 14 lignes).

15 médailles sur divers sujets (quelques revers manquent), (médailles de 18 lignes). 4

1 Voy., sur les deux Dassier, Senebier, Rist. littêr. de Genève, t. III, p. 304, 315; FUesslin, Geschichte, etc., t. IV, p. 93, 140; Biographie universelle.

* Cette collection de coins a été donnée à la Ville de Genève par les héritiers de Mme Ador-Dassier et de M. A. Dassier. (V. Mémorial du Conseil municipal, séance du 6 novembre 1869.)

2 Entre autres Jean Calvin, Guillaume Farel, Pierre Viret et Théodore de Bèze.

5 Entre autres Bénédict Pictet, pasteur et professeur à Genève, Jean-Alphonse Turrettini, id., Michel Turrettini, id., Johannes Clericus, id., Ant. Legerus, id., Louis Tronchin, id., François Turrettini, théologien à Genève.

4 Entre autres une médaille de 1733 : Post tenebras lux (deux figures appuyées sur les armoiries de Genève). Revers: Non, aliter sfabilis. Ooncordia Genevœ restituta.

1 médaille de Voltaire, avec son revers (médaille de 21 lignes).

34 médailles sur divers sujets (quelques revers manquent), (médailles de 24 lignes). l

2 médailles (Montesquieu et Charles-Emmanuel , roi de Sardaigne), avec leurs revers (médailles de 26 lignes).

1 médaille (vue de Genève) avec son revers (médaille de 30 lignes).

§ 14. Jonas Thiébaud et ses fils.

Après les deux Dassier, il semble qu'on devrait renoncer à parler d'artistes du même genre dont le nom est à peine connu à Genève ; mais tout artiste genevois doit trouver place dans ces notes ; je mentionnerai donc les sieurs Thiébaud, qui se firent connaître au commencement du dix-huitième siècle dans la ville d'Augsbourg.

Jonas Thiébaud, né à Genève en 1695, alla s'établir à Augsbourg en qualité de graveur en médailles, et fut attaché à l'administration des monnaies de la ville. Il se distingua dans ce genre de gravure, soit en faisant des coins pour les monnaies d'Augsbourg et des pays voisins, soit en frappant plusieurs médailles. Ses coins des écus et ducats à l'effigie de l'empereur Charles VII, de François Ier et de Joseph II, ont produit les plus belles monnaies d'Augsbourg.

Parmi les médailles qu'il a gravées, la plus remarquable est celle faite en souvenir du Conseil des vicaires impériaux du tribunal de la cour. Sa dernière médaille fut

1 Entre autres Louis Le Fort, 1734 ; J.-J. Burlamachi, Reip. Grenev. Senator, 1694 ; Jean Dassier.

un ouvrage où étaient reproduits les deux administrateurs des revenus de la ville d'Augsbourg, Rembold et de Stetten, et leurs bisaïeuls, qui avaient aussi rempli ensemble la même charge.

Jonas Thiébaud mourut en 1770. Il avait appris son art à deux fils : l'aîné, portant le même nom de baptême que son père, grava une médaille commémorative de la fondation d'une fontaine de la ville. Le fils cadet, Jean- Pierre, exécuta, le même ouvrage en plus petite dimension; le sujet était allégorique; les armoiries des fondateurs et de l'architecte étaient sur le revers de la médaille. *

On ne connaît pas d'autres détails sur les frères Thiébaud, qui avaient quitté Augsbourg avant l'année 1775, et qui ne sont point revenus à Genève.

§ 15. Bovay.

L'architecte Bovay, quoique peu connu, mérite également d'être mentionné.

M. Senebier dit qu'il étudia l'architecture à Rome avec succès. On a de lui, à la Bibliothèque publique, des plans très-remarquables de l'église de Saint-Pierre de Rome, qu'il avait levés lui-même sur place.

Bovay a publié deux estampes, dont l'une représente l'architecture avec ses attributs, et l'autre le temple de Neptune (en deux feuilles). Elles reproduisent l'extérieur et la décoration intérieure de ce monument. Bovay, qui s'était fait connaître à l'étranger, venait d'être chargé de diriger l'exécution du bâtiment de l'Ecole militaire à

1 Paul Stetten le jeune, Histoire des arts et métiers de la ville d'Augsbourg. Augsbourg, 1779 (texte allemand),

Paris, lorsqu'une mort prématurée l'enleva aux arts et à la patrie. '

§16. Jean Huber.

Le dernier peintre genevois de l'époque qui a précédé la naissance de l'école genevoise de la fin du dix-huitième siècle, est Jean Huber.

J'ai hésité longtemps si je le considérerais comme faisant partie de cette école, à laquelle il se lie tout à fait par le caractère de son talent et par le genre de peinture qu'il avait adopté. Mais le temps où il a vécu le rattache à cette suite d'artistes isolés, nés à Genève dans la première moitié du siècle dernier. Je le place donc dans la période antérieure à la formation de notre école de peinture, tout en reconnaissant que le genre de ses tableaux aurait pu lui assigner une autre place.

Il avait fait divorce avec cette série de peintres sur émail, en miniature, et de peintres de portraits, qui, jusqu'alors, avaient seuls représenté les beaux-arts à Genève. Il sert de transition entre les deux époques : c'est l'éclaireur de l'école qui surgit. Ces circonstances doivent rehausser sa réputation, puisque la verve et l'originalité de son talent le firent sortir des lisières qui avaient enlacé jusqu'alors les artistes genevois, même les plus éminents.

Jean Huber naquit à Genève le 13 février 1721. Il était fils de Jacob Huber, membre du Conseil des Deux-Cents, et de Catherine Vasserot de Vincy. Sa famille avait été

J Senebier, Hist. littèr. de Genève, t. III, p. 321.

admise à la bourgeoisie de Genève en 1654 : elle a compté dès lors, dans les deux sexes, bien des personnes distinguées par leurs talents et leur esprit.

Le jeune Huber fut admirablement doué par la nature. Il entra, à l'âge de dix-sept ans (en 1738), au service de Hesse-Cassel, dans le régiment des grenadiers du prince Frédéric. Ses qualités précoces le firent remarquer par son colonel, qui le recommanda au landgrave.

Cassel venait d'être embelli sous le règne précédent par le landgrave Charles, qui avait attiré dans cette résidence plusieurs artistes éminents. La galerie du château de Bellevue renfermait une belle collection de tableaux, particulièrement des grands maîtres de l'école flamande. En présence de ces modèles, le jeune officier sentit s'éveiller sa nature d'artiste. Doué d'un talent d'observation remarquable, d'un esprit vif et original, passionné pour la chasse et les chevaux, cette petite cour, où les arts étaient en honneur, lui offrit une foule de sujets d'études dont son génie tira parti dans la suite de sa carrière.

Passé en 1741 au service du Piémont, Huber fit, avec le grade de capitaine, la campagne contre le prince de Conti et Don Philippe. Ses premiers essais de peinture paraissent appartenir à cette époque. Presque tous ses sujets de chasse représentent, en effet, des sites des Alpes du Piémont. Malheureusement le peu de soin qu'il prenait de ses productions, résultat de l'insouciance qui accompagne ordinairement la vie militaire, a fait perdre la plupart de ses premiers essais. D'ailleurs la peinture, comme la musique pour laquelle il était également bien doué, n'étaient alors pour lui que des moyens de récréation.

Huber était né peintre ; il Tétait devenu sans études : aussi n'avait-il habituellement d'autre intention, quand il prenait ses pinceaux, que celle de rendre une pensée d'artiste. C'est ainsi qu'il lui arriva plus d'une fois de couvrir de blanc un tableau achevé, et de recommencer une œuvre nouvelle sur la première, plutôt que de faire chercher ou d'attendre une nouvelle toile. Il attachait parfois si peu d'importance à ses ouvrages, que dans sa campagne de Cologny, l il avait placé plusieurs de ses tableaux comme dessus de portes ou devants de cheminées. C'est de là que quelques-unes de ses productions ont été enlevées pour passer entre les mains des amateurs.

Il faut attribuer à la même insouciance le peu de fini de quelques-uns de ses tableaux, qui ne sont, à quelques exceptions près, que des ébauches avancées.

Huber aimait le monde, il était recherché comme l'un des hommes les plus spirituels de son temps : aussi ne consacrait-il que peu de moments à la peinture. Il fit longtemps partie de la société intime de Voltaire, 2 et il en profita pour reproduire sous toutes les formes les scènes de la vie du patriarche de Ferney. Il envoya, en particulier, à l'impératrice Catherine une collection piquante renfermant une suite de sujets tous relatifs au philosophe poëte. 5 II y paraissait sous toutes les formes de la vie intime, et souvent dans des postures qui excitaient

1 Possédée actuellement par M. Gautier-Boissier.

2 Voltaire le nomme dans VEpître à Horace et dans les vers du Voyage de Boufflers. Il est mentionné aussi dans les mémoires de Grimm et de Marmontel. Mme Necker cite de lui des mots pleins de profondeur et de sel.

5 Cette collection doit avoir été détruite dans l'incendie du palais d'Anitchkoff.

parfois sa mauvaise humeur contre l'originalité un peu caustique de ce genre d'apothéose. « Mais avec son esprit vif et mordant, Huber savait tenir en respect le vieux poëte de Ferney. 1 »

Quelques-uns de ses dessins ont été gravés, et ont eu dans le temps un prodigieux succès. Une feuille gravée à l'eau-forte représente trente-cinq têtes de Voltaire, toutes sous des aspects différents, et toutes d'une parfaite ressemblance. La reproduction des traits de Voltaire était si familière à Huber, qu'il découpait son profil sans avoir les yeux fixés sur le papier, ou ayant les mains derrière le dos, et même sans ciseaux, en déchirant une carte. La plaisanterie de faire faire à son chien le profil de Voltaire, en lui présentant à mordre une croûte de pain, a valu à Huber presque autant de célébrité que ses productions sérieuses.

Son talent de caricature s'est exercé sur bien d'autres personnages connus ; c'est ainsi qu'il a souvent reproduit les traits de Liotard. On peut voir dans l'Album genevois de M. Rigaud-de Constant l'original d'une caricature fort plaisante, représentant Liotard faisant le portrait de Mme Denis. Sur le dossier de la chaise du peintre, dont tous les traits sont forcés, est un personnage qui le regarde travailler, et cet individu n'est autre que Liotard lui-même, mais alors d'une ressemblance parfaite et sans caricature.

1 Expressions employées par Fr. Matthisson dans ses Lettres écrites du continent (Bibliothèque Britannique, Littérature^ t. XIII.) L'auteur ajoute: « Sulzer a élevé un monument éternel (à Huber) par la manière dont il fait mention de lui dans sa Théorie des beaux-arts. »

C'est le cas de parler ici du talent d'Huber dans l'art de la découpure. Son imagination et sa fantaisie savaient créera coups de ciseaux, sur une feuille de vélin, les scènes les plus compliquées de combats, de chasses; quelquefois il reproduisait d'épaisses forêts laissant deviner des lointains de plaine, de montagnes ; ses figures montraient des raccourcis inimitables. La plupart de ces découpures sont en Angleterre, dans les cabinets des curieux. M. Matthisson parle d'une de ces découpures qu'il avait vue chez Charles Bonnet. Elle représente Voltaire montant Pégase, dans son costume favori, la robe de chambre, la perruque et le bonnet fourré; il a déjà un pied dans l'étrier et', en faisant effort pour lever l'autre, sa pantoufle lui échappe. Dans le fond est le mont Parnasse, comme le terme de la course du poëte.

Cet art de la découpure devint dès lors à la mode à Genève, et plusieurs amateurs s'y distinguèrent. C'était un talent qui semblait, en particulier, s'être naturalisé dans la famille Lullin. J'ai souvent admiré des tableaux en découpure, de fort grande dimension, de M. Lullin- Joly. M. Frédéric Lullin de Châteauvieux fut doué de la même facilité. M. Du Pan-Rigot a laissé également de fort belles découpures. Mais j'aurais trop à dire si je voulais mentionner toutes les personnes qui, cédant à la mode, étudièrent cet art, dont le principal mérite, comme reproduction de la nature, n'est guère que celui de la difficulté vaincue.

Mais revenons aux titres plus réels d'Huber à la réputation d'homme distingué dans les arts.

Ce que nous avons dit de l'insouciance qu'il apportait à l'égard de ses peintures, indique que l'on aurait tort

d'appliquer à ses tableaux les règles d'une critique trop sévère. Il faut le prendre tel qu'il est, et savoir que l'on a affaire à un génie capricieux.

Ses ouvrages paraissent en général se rapprocher du genre flamand. Il y a chez M. Saladin de Lubières un tableau de lui, plus fini que ne sont ordinairement ses peintures, l qui peut rivaliser avec Wouwermans. Il représente une reconnaissance de guerre. Un cheval blanc, au centre du tableau, semble révéler la pensée du peintre d'avoir cherché à égaler le grand maître qu'il avait souvent admiré. Ce tableau peut laisser un regret, c'est que l'homme qui avait composé et exécuté un pareil ouvrage, n'eût pas été forcé par les circonstances à devenir un véritable et sérieux artiste, au lieu d'être un simple amateur de peinture.

Les sujets de ses tableaux sont en général des chasses, des chevaux, des chiens, des chasses à l'oiseau surtout, pour lesquelles il avait une prédilection marquée. Les chevaux sont savamment étudiés, les chiens d'une vérité admirable; ses groupes sont très-bien composés; les paysages sont légers, d'une touche fine et spirituelle, mais la couleur et le fini manquent habituellement.

Nous possédons au Musée plusieurs de ses tableaux donnés par Mes Rath et M. François Duval, et particulièrement deux de ses plus grands, donnés par son petitfils M. Huber-Burnand. Ils représentent un abreuvoir de chevaux et une scène de chasse : ils ont malheureusement beaucoup souffert. Il existe d'autres tableaux d'Huber dans diverses collections particulières. J'en possède

1 Ce tableau est d'une admirable conservation.

un qui représente Voltaire abordant des paysans qui se reposent au milieu d'une prairie.

Huber a fait quelques ouvrages au pastel ; nous avons dans ce genre, au Musée, * son portrait fait par lui ; c'est un don^de feu Mme Trembley, née Jaquet-Huber, sa petite-nièce.

Huber se maria en 1747, il fut nommé membre du Conseil des Deux-Cents en 1752, et remplit plus tard la magistrature d'auditeur. Il laissa deux fils : François Huber, célèbre auteur de l'ouvrage sur les abeilles, et Jean-Daniel, qui a marché sur les traces de son père, et sur lequel nous reviendrons. Il mourut à Lausanne en 1786.

On a de Jean Huber quelques études de chevaux à l'eauforte, qui sont appréciées des artistes. Il a publié un ouvrage sous le titre de : Observations sur le vol des oiseaux de proie, Genève, 1784, in-4°, avec 7 planches dessinées par lui. l

Il doit avoir laissé beaucoup de matériaux sur le génie, la nature et l'éducation des chevaux, dont il s'occupait à l'époque de sa mort. 2

§ 17. Le chevalier de Facin.

Encore quelques mots sur un artiste qui n'est pas Genevois, il est vrai, mais qui a séjourné quelques années

* Aujourd'hui à la Société des Arts.

1 II a publié, dans le Mercure de France du 13 décembre 1783, une Note sur la manière de diriger les ballons, fondée sur le vol des oiseaux de proie.

2 Conservateur suisse, t. VIII ; Senebier, Hist. littér. de Genève, t. III, p. 328; Blbl. Brit, t. XIII; Biogr. universelle', Notice manuscrite sur MM. Jean et Jean- Daniel Huber, par H**i:.

à Genève, * qui y fonda une académie où l'on dessinait le modèle vivant , et qui a puissamment contribué à y faire naître le goût des beaux-arts : je veux parler du chevalier de Facin, gentilhomme liégeois, élève de Berghem.

Il a peint à Genève un grand nombre de tableaux, qui y sont presque tous restés. Ce sont des paysages avec des animaux, en général très-froids. Le chevalier de Facin avait le tort de peu consulter la nature, et tous ses ouvrages s'en ressentent. M. James Audéoud a donné un de ses tableaux au Musée Rath, afin que nous y eussions un échantillon des œuvres de cet artiste. La famille Odier en possédait un grand nombre. Son meilleur ouvrage se voit dans la belle collection de M. Audéoud : c'est un intérieur de forêt avec des animaux au pâturage.* Au temps où a vécu le chevalier de Facin, Genève ne comptait point encore de grands paysagistes, et l'on peut comprendre la vogue momentanée qu'eurent quelques-uns de ses ouvrages ; mais aujourd'hui nous avons le droit d'être exigeants : aussi les tableaux de Facin sont-ils actuellement peu recherchés.

Le chevalier de Facin fut pendant quelque temps le guide de de la Rive ; il le détourna de la peinture d'histoire, et le décida à se vouer au paysage. Il lui rendit service sous ce rapport; mais il lui fit suivre longtemps une fausse route en l'éloignant de l'étude de la nature, pour le laisser s'occuper exclusivement de la copie des tableaux de l'école flamande. Heureusement pour de la Rive, son propre génie lui révéla plus tard la marche qu'il avait à suivre.

1 En 1769 et 1770.

* Ce tableau appartient aujourd'hui à M. Gustave Kevilliod.

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