‹ Renseignements sur les beaux-arts à GenèveChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EXPOSÉ SOMMAIRE DU MOUVEMENT IMPRIMÉ AUX BEAUX- ARTS A GENÈVE, PENDANT LA PÉRIODE D'ENVIRON TRENTE ANNÉES, QUI A SUIVI LA RESTAURATION DE LA RÉPU- BLIQUE.

Nous avons publié dans la précédente partie les résultats du mouvement imprimé aux beaux-arts à Genève depuis la fondation de la Société pour l'avancement des arts, et particulièrement depuis l'année 1789. Nous avons vu la création de la première école de peinture genevoise, et nous sommes entré dans quelques détails sur la vie et les travaux des artistes qui lui avaient fait le plus d'honneur. Ce coup d'œil jeté sur l'état des beaux-arts ne dépassait pas l'époque de la restauration de la République. Nous devons maintenant, pour compléter l'œuvre, parler du nouveau mouvement qui se manifesta dès cette époque. On vit alors les établissements d'instruction publique relatifs aux beaux-arts prendre un grand développement, et une seconde école de peinture ajouter au lustre que

1 Je n'ai pu encore obtenir ces notes d'une manière complète, en sorte que ces détails ne paraîtront pas ici.

Genève avait reçu de la première. Dans ce mémoire, nous donnerons des détails moins circonstanciés que dans celui qui Ta précédé, car le perfectionnement des institutions offre moins d'intérêt que le récit de leur première création ; en outre, la Société des Arts ayant fait publier d'une manière régulière, depuis l'année 1819, les comptes rendus de ses travaux, il est facile aux personnes qui désirent des renseignements plus détaillés de puiser aux sources officielles.1

Avant d'aborder l'époque où la culture des beaux-arts reçut de grands développements à Genève, je ne veux pas passer sous silence un fait qui prouve combien l'étude du dessin y était généralement répandue. En 4817, le public genevois apprit que notre illustre compatriote de Candolle était appelé à se dessaisir promptement d'un ouvrage très-précieux, dont il était dépositaire : c'était la Flore du Mexique, ouvrage du savant espagnol Mocino. Les dames de Genève, chez lesquelles de Candolle avait popularisé le goût de la botanique, conçurent aussitôt la pensée de lui conserver cette précieuse collection, en en copiant toutes les figures, au nombre de plus de mille ; cette œuvre fut exécutée en huit jours.2 Elle forme une collection contenue dans 18 volumes in-folio; les parties principales de chaque plante sont coloriées, et le reste tracé ; l'exécution laisse généralement peu à désirer.

1 Proces-verbaux des séances annuelles de la Société pour l'avancement des arts, ses trois classes réunies.

2 Ce fait est mentionné dans toutes les biographies de de Candolle. Voir Notice sur de Candolle, par le professeur de la Rive, p, 109; Eloge de M. de Candolle, par Flourens, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, p. 22, etc.

Simond, dans son Voyage en Suisse, dit * « qu'il n'y a aucune ville de 23,000 âmes où cela eût été possible. »

Revenons à nos institutions relatives au développement des beaux-arts.

L'organisation des écoles de dessin fut peu modifiée dans les premières années de la Restauration ; mais l'élan de patriotisme imprimé alors aux Genevois, sembla vivifier toutes les institutions. Tout homme qui croyait pouvoir servir utilement son pays lui apportait son contingent de lumières et de dévouement : c'est ainsi que, dès l'année 4816, M. Guillaume-Henri Dufour2 offrit aux élèves un cours de géométrie descriptive, qu'il fit suivre en 1817 d'un cours de perspective linéaire. En 1818, le docteur Morin donna aussi un cours d'anatomie. La ville de Genève ayant fait, dès l'année 181 7, une allocation de 5,000 florins à la Société des Arts, celle-ci put rétablir l'académie d'après nature, qui fut ouverte le 5 janvier 1818. C'est vers la même époque que fut fondée, comme nous l'avons dit plus haut, une classe de gravure en taille-douce, et que M. Jaquet ouvrit son école gratuite de modelage.

Cependant l'ancienne organisation de la Société des Arts semblait susceptible d'améliorations. Les membres qui concouraient à ses travaux n'étaient point en assez grand nombre. Pénétrés de cette idée, et recevant d'ailleurs une impulsion particulière du Comité d'agriculture, ils arrêtèrent un nouveau plan d'organisation de la So-

1 Voyage en Suisse, par Simond, t. Ier, p. 248.

2 M. le général Dufour publia, en 1827, un ouvrage ayant pour titre : Géométrie descriptive, avec ses applications à la recherche des ombres, 1 vol. in-8, avec un atlas de 22 planches.

ciété. Ses travaux ne devaient plus être répartis qu'entre trois comités; celui des beaux-arts, celui d'industrie et celui d'agriculture ; chacun de ces comités devait être composé de vingt membres de la Société et de vingt adjoints; en outre, à chaque comité était associée une Classe composée d'un nombre illimité de personnes prenant intérêt aux arts dans une ou plusieurs de ces divisions. Elles étaient admises sur la présentation de deux membres du comité, moyennant une contribution annuelle de 40 florins. Cette nouvelle organisation, proposée vers la fin de l'année 1824, ne tarda pas à être adoptée, et bientôt 340 personnes se répartirent entre les trois classes de la Société. Celle des beaux-arts en compta à elle seule 95; ces membres adjoints, promoteurs d'idées nouvelles, contribuèrent puissamment à activer les travaux de la Société. La Classe qui' doit seule nous occuper1 coopéra active-

1 Liste des présidents de la Classe des beaux-arts (et date de leur nomination) :

1821 Rigaud, ancien premier syndic. 1839 Rigaud, ancien syndic.

1822 Duval-Tœpffer. 1840 Morin, docteur.

1823 Rigaud, ancien syndic. 1841 Dubois.

1824 Eynard-Châtelain. 1842 Morin, docteur.

1825 Rigaud, ancien syndic. 1843 Dubois.

1826 Morin, docteur. 1844 Rigaud, ancien syndic.

1827 Favre-Bertrand. 1845 Constantin, Abraham, peintre.

1828 Morin, docteur. 1846 Dubois.

1829 Rigaud, ancien syndic. !847 Constantin, Abraham.

1830 Tronchin-Tronchin. 1848 Pictet-de la Rive, professeur.

1831 Rigaud, ancien syndic. [* 1849 Audéoud, James. 18 32 Morin, docteur. 1850 Pictet-de la Rive.

1833 Rigaud, ancien syndic. 1851 Coindet, John.

1834 Morin, docteur. 1852 Ilumbert, Charles, peintre.

1835 Rigaud, ancien syndic. 1853 Pictet-de la Rive.

1836 Morin, docteur. 185 1 Humbert, Charles.

1837 Rigaud, ancien syndic. 1855 Reverdin, Adolphe, architecte. 1888 Morin, docteur. 1856 Bumbert, Charles,

ment, avec le Comité, à tout ce qui pouvait favoriser à Genève le développement des beaux-arts, soit qu'il s'agît de Fart lui-même, s'adressant à l'imagination et aux plus nobles facultés de l'homme, soit qu'il s'agît de l'art dans son application à toutes les branches d'industrie cultivées dans notre pays. La direction et la surveillance de l'académie et des écoles de dessin, et les améliorations dont les diverses branches d'études étaient susceptibles, excitèrent toujours, en première ligne, l'intérêt du Comité de la Classe, comme présentant un résultat qui n'offrait rien de problématique. En effet, 50 élèves environ, sortant chaque année de nos écoles, répandaient nécessairement dans diverses branches d'industrie les connaissances qu'ils avaient acquises ; tandis que ceux que leur génie portait aux inspirations les plus élevées de l'art, cherchaient à prendre rang parmi les artistes qu'ils avaient vus se distinguer dans les années précédentes.

L'académie était particulièrement utile à ces derniers, en leur procurant les moyens d'étudier successivement le modèle vivant, et le beau idéal d'après l'antique : nos jeunes artistes acquéraient ainsi une connaissance approfondie et raisonnée de leur art, et apprenaient à embellir une nature toujours imparfaite, par l'étude de ces modèles admirables que nous ont légués les anciens. Le gé-

185 7 Reverdin, Adolphe. 1866 de Saussure, Th.

1858 Soret, Frédéric. 1867 Hammann, Hermann, graveur.

1859 de Saussure, Théodore. 1868 de Saussure, Th.

1860 Reverdin, Adolphe. 1869 Reverdin, Ad.

1861 de Saussure, Th. 1870 Humbert, Edouard, professeur.

1862 Dorcière, Louis, sculpteur. 1871 de Saussure, Th.

1863 de Saussure, Th. 1872 Humhert, Edouard.

1864 Dorcière, L. 1873 Brocher, Louis, architecte.

1865 D'Albert-Durade, peintre. 1874 Humbert, Edouard.]

nie des artistes grecs, en réunissant dans un même sujet tout ce que les formes humaines ont présenté de plus parfait, nous a laissé une image presque céleste de la créature ; beauté idéale que la nature ne produit guère. Grâces à ce travail admirable des anciens, on a pu dire que la fécondité de leur génie leur avait fait surpasser la nature.

L'enseignement artistique continuait de se développer à Genève. On vit dans l'été de 1821 M. Reverdin donner un cours gratuit de perspective,1 et en 1822 M. Charles Peschier un cours d'anatomie pittoresque,2 étude indispensable pour faire bien comprendre la nature, en dévoilant le jeu des nerfs et des muscles. Il y eut aussi des leçons données par MM. Jaquet et Vaucher-Delille, sur le dessin au trait des machines.3

En 1822, Genève fit un premier appel à l'art statuaire, dans le but d'orner ce jardin botanique dont la création avait contribué à fixer définitivement dans ses murs le savant éminent que la France nous avait momentanément enlevé. Une souscription, remplie avec cet élan qui se manifestait alors, permit de faire exécuter les bustes en marbre qui sont placés au-devant de l'orangerie.

1 II fut suivi par environ trente jeunes gens.

2 Ce cours, également gratuit, fut suivi par plus de cinquante personnes.

3 Ces leçons gratuites, données à dix-huit élèves, avaient pour but de préparer à un concours, ouvert par un anonyme, pour le meilleur dessin au trait d'une machine, afin d'habituer les jeunes gens qui voyagent à dessiner rapidement les machines qu'ils observent, et de leur pormettre d'enrichir ainsi leur pays des découvertes qu'ils pourraient faire hors de chez eux. Le prix était de 150 fr.

M.James Pradier , qui débutait d'une manière brillante dans une carrière où il a pris dès lors le rang le plus élevé, se chargea de ceux de J.-J. Rousseau et de Charles Bonnet ; leur exécution répondit pleinement aux preuves de talent qu'il avait déjà données.1

Ce fut dans cette même année que se forma hSociété des Amis des beaux-arts, qui avait pour but d'encourager les artistes vivants, par l'acquisition de leurs ouvrages. Dans les premières années de son existence., un quart de la somme à laquelle s'élevaient les souscriptions était employé à faire graver des planches, dont chaque souscripteur recevait une épreuve ; le reste de la somme était destiné à des achats de tableaux. Une exposition publique des ouvrages achetés par l'association précédait le tirage au sort qui se faisait entre les actionnaires.2

En 1823, M. Escuyer donna un nouveau cours gratuit de perspective linéaire.

Des essais lithographiques, commencés depuis quelques années par M. l'ancien syndic Necker, continués par M. Charton, suivis avec persévérance par d'autres artistes et en particulier par M. Gallot, imprimeur-lithographe établi alors à Genève, firent prévoir que ce genre de gravure, devenu depuis si général, pourrait s'établir utilement dans notre pays. Mme Munier-Romilly, qui s'était

1 Des épreuves en plâtre de ces deux bustes furent mises à la disposition des souscripteurs.

2 Le prix de Faction était fixé à 25 fr. ; un comité nommé par les actionnaires faisait les achats. Il y eut, dès le début, près de cent quarante souscripteurs, ce qui permettait de disposer, pour les achats, d'une somme de 3500 fr. En 1824, les souscripteurs dépassèrent le nombre de trois cents, ce qui donnait une somme de 7500 fr.

exercée aux finesses de l'art à Parjs auprès de maîtres habiles, produisit plusieurs ouvrages qui paraissaient déjà le disputer au burin pour le fini et la délicatesse.

Dans cette même année, la Société des Arts ouvrit deux concours d'architecture, pour des projets de construction d'un musée. D'après le premier de ces projets, cet établissement aurait été construit au-dessus de l'orangerie du Jardin botanique, dont la longueur devait être triplée. M. Samuel Vaucher obtint une médaille de 300 fl . , comme auteur du projet jugé le meilleur; M. Delesderrier en reçut une de 200 fl. pour un second projet analogue. L'autre concours avait pour objet la construction d'un musée plus vaste, élevé à l'entrée du Bastion de Hollande. M. Bagutti, architecte italien alors établi à Genève, fut l'auteur du seul projet présenté, et reçut une médaille de 500 florins.

Dès l'année 1824, l'allocation faite à la Société des Arts par la ville de Genève fut augmentée ; une somme de 8000 florins fut mise à la disposition des Classes des beaux-arts et d'industrie; elles la partagèrent en sœurs, la première recevant toutefois une portion d'aînée, comme le disait M. le professeur Pictet-Turrettini dans son rapport annuel. Cette amélioration financière ne diminua point l'élan des membres de la Classe qui désiraient offrir un concours gratuit à l'enseignement des élèves : M. Dubois, qui fut appelé plus tard à la présidence du Comité, donna un nouveau cours de perspective, de cette science qui, suivant les expressions de Léonard de Vinci, « est la première qu'un jeune peintre doive apprendre, pour savoir mettre chaque chose à sa place, et pour lui donner sa juste mesure dans le lieu où elle est. * »

1 Traité de la peinture, par Léonard de Vinci.

Cette même année^ la Société fit, à la suite d'un concours, frapper une médaille commémorative delà réunion de Genève à la Suisse. Cette médaille, en rappelant l'événement le plus important de l'histoire de notre patrie, devait offrir en même temps un signe durable de l'état des arts à Genève. Il serait superflu de la décrire ici, car elle doit se retrouver dans toutes les familles genevoises. Le dessin de la face principale est dû à M. Antoine Bovy, le revers à M. Auguste Bovet, et la légende latine : Hoc erat in votis, avait été proposée par M. Serre. L'exécution de la médaille fut confiée aux auteurs mêmes des projets.

Un autre concours, ouvert pour les prix qui se distribuent actuellement au collège, valut aussi des couronnes à deux membres de la Classe, MM. Chaix et Bovet : les coins des médailles furent gravés par M. John Chaponnière.

Enfin, dans cette même année, un nouveau concours d'architecture fut jugé par la Société des Arts ; comme en 1823, il s'agissait d'un projet de musée à construire à l'entrée du Bastion de Hollande; deux projets, qui attestaient un travail très-considérable, reçurent une mention honorable, et leurs auteurs, MM. Collart et Bagutti, partagèrent le prix, dont la valeur avait été fixée à 1000 florins.

La publication de tous ces programmes de concours avait été, de la part de la Société, une sorte de déclaration faite au public genevois, qu'on ne pouvait se passer d'un emplacement plus étendu, dans lequel tous les établissements qui se rapportent aux arts seraient réunis. Cet appel fut entendu par deux dames au cœur noble et

généreux, Mesdames Rath, dont le nom figurera désormais parmi ceux des principaux bienfaiteurs de notre pays. L'offre patriotique qu'elles firent de pourvoir à ce qui nous manquait, fut acceptée par le gouvernement avec les sentiments de gratitude que provoquait dans tout le pays une action si libérale ; la construction du Musée qui porte leur nom fut décrétée, et la ville de Genève se trouva ainsi dotée du bel établissement dont la nécessité s'était toujours fait sentir. Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette fondation dans ce chapitre, car elle sera traitée avec détail dans le suivant, et nous saisirons en même temps cette occasion de parler des autres titres de Mlle Henriette Rath à la reconnaissance des amis des beaux-arts.

On vit pour la première fois à Genève, en 4824, ouvrir un concours de peinture d'histoire : le sujet était la Délivrance de Bonivard, prieur de Saint-Victor, par les Bernois, après la prise du château de Chillon. La première pensée du concours, ainsi que le prix annoncé, étaient dus à M. de Sellon, qui avait laissé à la Classe des beaux-arts le choix du sujet du tableau. Deux compétiteurs seulement entrèrent en lice ; le public prit une part très-vive à la lutte qui s'établit sur le mérite des deux ouvrages exposés. Le jury décerna le prix à M. Lugardon, et un accessit à M. Chaix. M. de Sellon fit l'acquisition des deux tableaux pour une somme égale; il les a légués au Musée Rath par ses dernières dispositions.

Au mois de février 1826, M. Constantin fit jouir ses compatriotes de la vue de plusieurs tableaux fameux des musées de l'Italie, en exposant dans les salles basses du

Casino une fort belle collection de ses principales peintures sur porcelaine, dans lesquelles, en reproduisant les originaux dans des proportions réduites, il a su représenter avec une admirable vérité les chefs-d'œuvre de la peinture. Sur ces belles plaques, la composition, la couleur, l'effet général, tout se retrouve, jusqu'à la teinte imprimée par le temps. Cette collection, fruit de vingt ans d'études, contenait treize tableaux, dont six d'après Raphaël, et en particulier la Vierge à la chaise, la Fornarine, etc. ; un tableau du Titien, un de Carlo Dolce, un Christ extrait d'un tableau de Cigoli, et la Madonna del Sacco d'après une fresque d'Andréa del Sarto. On y voyait aussi une Magdeleine, composition de Constantin, et le portrait de ce peintre, exécuté par lui-même. Ces tableaux étaient vendus à S. M. le roi de Sardaigne, mais notre compatriote s'était réservé de les faire voir à ses concitoyens ; c'est maintenant à Turin que sont placés ces chefs-d'œuvre. Cette exposition excita le plus vif intérêt à Genève : tous ceux de nos compatriotes qui s'occupaient des arts, ne se lassèrent pas de l'admirer pendant tout le temps où le public y fut admis.*

La même année offrit une preuve de la libéralité des artistes genevois; tous les cœurs généreux sympathisaient alors aux malheurs de la nation grecque : la pensée de venir à son secours, proposée dans une réunion d'artistes et adoptée par acclamation, fut exprimée publiquement

* Abraham Constantin, né le 1er décembre 1785, est mort le 10 mars 1855. Il a donné à la Société des Arts une copie sur porcelaine de la Madone de Pérouse. La Société des Arts possède deux portraits de Constantin peints et donnés, Pun par Mlle Mérienne, l'autre par Mme Couronne-Durand.

dans le programme suivant : « Dans un moment où le monde entier s'émeut en faveur de la Grèce, les artistes, accoutumés à la regarder comme leur commune patrie, doivent éprouver particulièrement le besoin de payer à ses infortunés habitants le tribut de l'admiration et de la charité. Ils le doivent par humanité pour une nation dont la vaillance égale le malheur; ils le doivent par reconnaissance pour une terre qui fut le berceau et le sanctuaire des arts. Pleins de ces sentiments et ne pouvant contribuer par des dons considérables à soulager les misères des Grecs, les artistes de Genève ont eu l'idée de réunir quelques-uns de leurs ouvrages, pour les distribuer par la voie du sort, et en consacrer le produit à la sainte cause des descendants d'Apelles et de Phidias. » La loterie des artistes contenait 74 lots ; elle fut tirée le 25 mai 1826, et le produit, s'élevant à 21,736 florins, fut remis au Comité grec de Genève.

Vers le milieu de 1826, les vœux de tous les amis des arts furent enfin réalisés : nous pûmes placer nos écoles et nos collections dans ce Musée, que l'on devait à la munificence de Mlles Rath. Jusqu'alors les classes de dessin n'avaient pu recevoir un nombre d'élèves en rapport avec les besoins de notre population ; l'augmentation des locaux, la nouvelle organisation des écoles présentèrent un ensemble qui permit d'espérer que nos établissements publics seraient désormais au niveau des meilleures institutions de ce genre. Les études furent en général mieux coordonnées, afin qu'elles se trouvassent en harmonie avec la vocation future des élèves. On sépara davantage celles dont le but était l'art lui-même, de celles qui ne devaient être considérées que comme un accès-

soire utile pour l'exercice de diverses professions. Une circonstance que nous devons aussi mentionner, c'est que la Classe des beaux-arts avait eu le bonheur d'avoir habituellement à la tête des écoles des directeurs aussi habiles que dévoués aux intérêts de leurs élèves. A M. Vanière avait succédé M. Reverdin, puis MM. Bouvier, Lugardon et Deville; M. Jaquet avait eu pour remplaçant M. Durelli,1 et l'école de modelage fut dirigée par M. Dorcière après M. Detalla. Nous parlerons plus tard de ces divers artistes, chez lesquels le talent d'enseignement n'était qu'une conséquence de la pratique des beauxarts. 2

L'entassement de nos collections dans les emplacements destinés jusqu'alors à la Société des Arts, avait été un obstacle à leur accroissement; en effet, de quelle utilité auraient été des tableaux que l'on ne pouvait exposer au public, et des statues que le manque de place empêchait de consacrer à l'étude?5 Mais l'ouverture du musée fit voir au public combien il y avait encore à acquérir 5 ces

1 M. Dériaz a remplacé M. Durelli en 1848.

2 Dans cette même année 1826, un cours gratuit d'anatomie fut donné par M. Charles Coindet. Dans ce cours, il s'attacha à faire connaître les proportions des différentes parties du corps humain, -à décrire les organes considérés séparément, puis comparés entre eux dans les différences qu'ils offrent selon l'âge, le sexe, la profession ou le climat. M. Mayer donna, la même année, un cours gratuit de perspective. Il ouvrit, en 1828, une école de géométrie et de dessin linéaire des arts et métiers.

5 Nous avions reçu avant 1820, sans pouvoir les placer convenablement, des épreuves de la Vénus de Canova, donnée par Fauteur, de la Danseuse du même artiste, donnée par M. Favre- Bertrand, et le groupe des trois Grâces, du même, offert par M. Mirabaud.

murs dégarnis furent un appel qui fut promptement entendu, et dès la première année nos collections furent presque doublées. Il serait trop long de mentionner tous les dons que reçut la Société des Arts, soit pour les galeries de tableaux et de statues, soit pour le cabinet d'estampes ; mais nous indiquerons quelques-uns des plus remarquables qui furent faits à cette époque. Les galeries destinées aux plâtres des statues antiques et modernes s'enrichirent des épreuves suivantes : Jason et Diane chasseresse, donnés par M. Louis-Robert Tronchin ; la Vénus de Milo, quatre des Enfants de Niobé, un Orateur grec et une tête de cheval, donnés par M. Eynard-Lullin ; une petite tête d'Auguste en marbre, œuvre antique, offerte par M. François Duval ; le Christ de Michel-Ange et le Discobole, statue antique, acquis en Italie par M™ Marcet-Haldimand ; le grand vase de la villa Borghese et plusieurs fragments intéressants, offerts par M. Jaquet; le Germanicus et le groupe de Castor et Pollux, donnés par M. Sarasin-Rigaud ; Y Apollon du Belvédère, par Mmc Saint-Ours ; une jeune Grecque, œuvre de Chaponnière, par MM. Favre et Eynard-Lullin.

Dès lors le Musée a encore reçu des dons précieux de même nature, entre autres le David vainqueur de Goliath, par Imhof d'Unterwalden, que M. Huber-Saladin avait acquis à Rome; une copie en marbre de la Vénus accroupie, donnée par M. Rartholony. M. Louis-Robert Tronchin donna encore Y Antinous et le Faune en repos; Mlles Rath, un Guerrier posant ses armes, statue de Wolf, sculpteur prussien établi à Rome ; M. Pradier, un groupe de Vénus et l'Amour, œuvre de cet artiste; M. le colonel Bontems, un buste de Platon en marbre, œuvre de la

jeunesse de Canova. La Classe des beaux-arts a fait aussi deux acquisitions d'une grande importance : la suite des bas-reliefs du Parthénon, et une épreuve complète des portes du baptistère de Florence, cette œuvre admirable de LorenzoGhiberti,que Michel-Ange appelait les «portes du paradis. »

Les galeries de tableaux comptèrent dès lors plusieurs ouvrages de grands maîtres. M. Duval de Cartigny donna un fort beau tableau du Caravage, éminemment utile pour l'étude, et un portrait par van der Helst ; M. François Duval, deux paysages de Salvator Rosa ; M. Favre- Bertrand, deux Berghem ; M. de Sellon, deux tableaux de van Os; M. Rousseau avait donné deux paysages de Breughel, dont les figures sont peintes par Rothenhammer, et un portrait à l'huile attribué à Velasquez. Les héritiers du général Chastel déposèrent douze tableaux originaux, parmi lesquels on remarque un Albert Kuip.

Plus tard, M. Lami donna un tableau du Valentin; Mlles Rath, quatre tableaux de l'école flamande; M. de Sellon, onze tableaux de sa collection, auxquels il ajouta ensuite de nouveaux dons ; il légua, par ses dernières dispositions, son beau tableau du Dominiquin, le Triomphe de David* qu'il considérait comme le plus précieux de sa collection; M. Fabry, de Gex, donna aussi deux tableaux ; Constantin se dépouilla en faveur du Musée d'une tête de Judith, par A. Allori ; M. l'ancien syndic Naville donna un tableau du Bassan ; M. Edouard Odier envoya l'un de ses ouvrages capitaux, Charles le Téméraire entrant à cheval dans l'église de Nesle ; M. Charles Bon-

* Voir page 185.

tems légua par son testament un tableau fort estimé de l'école flamande; un beau Guerchin, représentant la Charité, fut offert par M. de la Falconnière. Nous ne parlons pas d'un grand nombre d'autres dons faits au Musée, la nomenclature en serait trop longue ; on les trouve d'ailleurs mentionnés dans les livrets du Musée et dans le catalogue du cabinet d'estampes ; les noms des donateurs sont imprimés dans les premiers, et toujours indiqués dans le second.

Quant aux dons des ouvrages des peintres genevois^ nous les avons déjà mentionnés en parlant de ces artistes;1 mais nous ne devons pas passer sous silence deux acquisitions importantes faites pour le Musée, par MM. Eynard-Lullin et Prévost-Martin: le premier donna le grand tableau iï Œdipe de Chaix; le second, la Catherine de Médias d'Hornung.

Le cabinet d'estampes reçut aussi une augmentation très-considérable, et sa collection ne tarda pas à devenir importante. Parmi le grand nombre d'ouvrages capitaux qui y furent déposés, nous citerons en particulier la belle collection publiée par les membres de l'institut d'Egypte, envoyée de Paris par M. Léon Torras. L'inventaire des gravures contenues dans les portefeuilles du cabinet d'estampes, fait en 1841, en portait le nombre à 48,000 feuilles. Ce cabinet a toujours été ouvert à des jours fixes aux amateurs et aux ouvriers qui désiraient y travailler. Il a été même arrêté, en 1847, que cette ouverture aurait lieu cinq jours de la semaine.

1 Nous avons indiqué, en particulier dans la notice relative à Saint-Ours, le don que fit M. Tronchin-Tronchin du tableau des Jeux olympiques, offert à la Société des Arts le 7 juin 1816.

L'année 1831 fut marquée par une institution nouvelle, qui devait offrir de grands avantages pour le développement de la fabrique de bijouterie : nous voulons parler des cours de composition d'ornement, destinés à enseigner l'art d'imaginer et de disposer les ornements propres à la décoration des bijoux. Cet enseignement n'avait pas, sans doute, la prétention de donner le génie de l'invention, car c'est là une faveur de la nature qui ne peut s'acquérir ; mais les plus heureuses dispositions ont toujours besoin d'être cultivées, quand ce ne serait que pour préserver de l'influence du mauvais goût; et comme l'art de la composition n'est le plus souvent qu'un art d'imitation, un maître habile peut exercer une immense influence sur l'avenir d'un jeune homme, en lui enseignant quels sont les ornements simples qui doivent s'unir entre eux, pour produire un ensemble agréable. L'élève verra, par exemple, comment les feuilles d'acanthe, d'olivier ou de palmier doivent être entrelacées de tiges et de fleurons, comment des rosaces placées de distance en distance, liées à des tiges, et des feuilles qui se recourbent autour d'elles, produisent un effet gracieux; il apprendra que lorsque les ornements représentent des sujets relevés, tirés de la fable ou de l'histoire, les accessoires doivent être en harmonie avec le sujet principal ; il verra, en un mot, qu'il existe dans l'art de la composition des principes fixes, guides plus certains que les simples caprices éphémères et bizarres de la mode.1

Le premier cours, annoncé en 1830, fut donné en

1 Rapport de M. V ancien syndic Rigaud, président delà Classe des beaux-arts, du 17 juin 1830.

1831 par M. Durelli, notre habile directeur de l'école d'ornement, aux frais des Classes des beaux-arts et d'industrie; il se composa de 70 leçons. Cet enseignement continua dès lors sous la même direction pendant dix années, soit jusqu'en 1841 ; il cessa à cette époque par suite du fâcheux état de la santé de M. Durelli. En 1845, on sentit la nécessité de le reprendre ; M. Dériaz donna alors un cours d'ornement supérieur, et a continué cet enseignement avec beaucoup de succès. En 1846, M. H. Hammann donna aussi un cours sur l'histoire des divers styles d'ornement. Cette succession d'études a sûrement contribué à donner un caractère plus classique aux travaux des artistes de la fabrique.

Il y eut aussi, en 1843, un cours d'un genre entièrement nouveau pour Genève. M. le professeur Ferrucci exposa, pendant l'hiver, l'histoire de la renaissance des beaux-arts en Italie au quinzième, au seizième et au dixseptième siècle ; ce cours présentait un très-grand intérêt ; M. Ferrucci distribua des cartes d'admission à un certain nombre d'artistes de notre ville.

On se rappelle que la première des expositions publiques de peinture à Genève avait eu lieu en 1789, et que dès lors ces expositions s'étaient renouvelées en 1798 et 1802. A dater de la restauration de la République, elles devinrent périodiques, et eurent lieu d'abord tous les trois ans; depuis 1832, elles furent bisannuelles, il y en eut même deux années de suite, en 1834 et 1835.

Les premières, celles de 1816/ 1820,2 1823,5 avaient

1 Ouverte le 16 septembre.

2 Ouverte le 10 juillet.

3 Ouverte le 30 juillet.

eu lieu dans le petit bâtiment du Musée qui avait pour frontispice l'inscription : Artibus promovendis; il était situé au Calabri, sur l'emplacement qu'occupe maintenant la seconde maison Eynard. Le salon, mal éclairé par une coupole défectueuse, n'était, en outre, point assez spacieux. A l'exposition de 1823, les 179 ouvrages qu'on avait envoyés ne purent tous être convenablement placés.1

La première exposition qui eut lieu dans les salles du Musée Rath, fut celle d'août 1826.2 On vit dès lors augmenter successivement le nombre des peintres exposants, et les chefs de notre nouvelle école arriver avec de nombreux élèves. Le public se porta toujours à ces expositions avec un vif empressement; la presse périodique et diverses brochures en ont habituellement publié des comptes rendus. En voyant ainsi réunis à des époques fixes et souvent renouvelées les ouvrages de nos peintres, on put apprécier leurs progrès et les tendances de l'école genevoise. On remarqua d'une manière générale que le paysage est le genre qui domine, puis le portrait, les tableaux de genre et d'animaux, et la peinture en émail ; les sujets historiques et religieux ont toujours été en petit nombre. Pour citer un exemple des proportions

1 Sur ce nombre il y en avait trente-sept envoyés par des artistes suisses d'autres cantons.

2 Les expositions se sont succédé dès lors dans Fordre suivant :

En 1829, 148 ouvrages furent exposés. En 1839, 137.

En 1832, 171. En 1841, 218.

En 1834, 166. En 1843, 228.

En 1835, 147. En 1845, 187.

En 1837, 186. En 1847, 213.

dans lesquelles les tableaux de ces divers genres ont été reproduits à Genève, nous présenterons un résumé des deux expositions qui ont réuni le plus grand nombre d'ouvrages, celles des années 4841 et 1843.

La première avait 21 8 numéros inscrits sur son livret ; 178 environ étaient des œuvres d'artistes genevois. Sur ces 178 tableaux, 77 représentaient des paysages ou des animaux. Il y avait 67 portraits, 18 tableaux de genre, et 11 retraçaient des sujets historiques ou religieux.1

L'exposition de 1843 comptait 228 numéros, dont 176 environ étaient des œuvres d'artistes genevois ; sur ce dernier nombre on remarquait 52 paysages ou tableaux représentant des animaux, environ 40 portraits, 18 tableaux de genre, 19 émaux et peintures sur porcelaine, et 11 tableaux historiques ou religieux; cette exposition offrit le seul grand tableau d'église qui ait été exposé à Genève, le beau Christ de M. Lugardon.

Lorsque les jeunes peintres purent espérer de se faire connaître avantageusement et d'acquérir une place honorable parmi les artistes en exposant leurs ouvrages, une noble émulation s'établit entre eux, et les excita à de grands efforts qui furent souvent couronnés de succès. Mais si les expositions ont été ainsi un puissant stimulant pour eux, il ne faut pas se dissimuler que, quelquefois aussi, elles sont devenues une source de découragement pour les artistes dont les premiers succès ont été suivis d'indifférence. Le public aime en général la nouveauté ; il se passionne quelquefois pour déjeunes peintres qui

1 Cette exposition n'offrit, par exception, qu'un petit nombre d'ouvrages en émail (cinq).

n'ont encore donné que de faibles gages de talent, et il escompte leur avenir de la manière la plus flatteuse; puis, oubliant les éloges exagérés qu'il avait donnés, il porte souvent des jugements trop sévères sur ceux qu'il croit n'avoir pas répondu aux espérances qu'il en avait conçues, et devient aussi injuste qu'il avait été partial. Alors le jeune homme qui se confiait dans les succès obtenus à une première exposition, et se berçait chaque jour d'espérances de gloire, n'éprouve dans les années suivantes que découragement et déception ; il a le sentiment d'avoir fait de notables progrès, et cependant ses flatteurs ont tourné leurs regards ailleurs. Il ne croit plus à la justice des hommes, et son talent décline parce qu'il n'est pas apprécié à sa juste valeur; c'est alors que de vrais amis doivent chercher à ramener le courage dans ce cœur flétri, en le relevant à ses propres yeux par un langage franc et consolant. On a vu souvent, à ce moment-là, des artistes redoubler d'efforts, marcher d'un pas sûr, et acquérir une réputation qui n'avait plus rien à craindre de la légèreté des jugements du public. Il faut que les hommes qui se consacrent aux arts le sachent d'avance, le public est souvent semblable à une coquette qui aime à partager ses faveurs sans s'inquiéter du mal qu'elle fait. C'est pourquoi il est arrivé que des peintres d'un talent reconnu se sont refusés à produire leurs œuvres dans les expositions périodiques ; on les a accusés à cette occasion d'un amour-propre excessif; c'était plutôt de la prudence; ils ne voulaient pas risquer de compromettre la réputation qu'ils avaient acquise, en livrant leurs œuvres à des jugements peu éclairés et souvent malveillants. On pouvait regretter de ne pas voir les

expositions ornées de leurs ouvrages, on n'avait pas le droit de les blâmer.

Nous avons fait remarquer précédemment que les peintres de l'école genevoise de paysage s'étaient toujours attachés à reproduire les sites des environs de Genève, de la Savoie et de la Suisse, pris, en général, dans les régions basses : des bâtiments rustiques, quelques ruines, de beaux ombrages, des troupeaux au pâturage, des scènes villageoises, tels étaient les sujets ordinairement choisis par de la Rive, Tœpffer, Huber le fils, etc.

Les premières expositions qui se succédèrent après la Restauration, firent juger que les peintres de l'école nouvelle s'étaient peu écartés des modèles que leurs devanciers leur avaient laissés ; s'ils commençaient à varier davantage les sujets de leurs tableaux, en reproduisant diverses vues des lacs, des cascades et des ruines de châteaux que l'on admire en Suisse, ils n'avaient point encore abordé la région la plus haute des montagnes. Cependant on les vit peu à peu, s'élevant dans ces Alpes qui leur offraient des masses si imposantes, puiser le sujet de plusieurs tableaux dans de sombres forêts et de hauts pâturages; mais ce ne fut guère qu'à dater des années 1836 et 1837 qu'ils s'essayèrent à représenter ces sites sévères et sauvages, dont ils n'avaient pas jusqu'alors apprécié ou abordé les beautés. La Handeck, le Grimsel, les torrents des plus hautes cimes alpestres, le grand Eiger, le Wetterhorn, les glaciers de Rosenlaui, la Dent du Midi, devinrent les sujets favoris de nos paysagistes. Ils durent s'applaudir de s'être attachés à reproduire, presqu'exclusivement, la nature sublime de notre pays, tout en variant le genre de leurs tableaux. On peut

en dire autant de nos peintres d'histoire. Nous avons souvent entendu dire à des amateurs jétrangers, qu'ils estimaient que le talent des peintres devait être bien plus fortement excité par des sujets d'histoire nationale, ou par la vue des sites de leur patrie, que par des traits empruntés à une histoire étrangère, ou à une nature de convention. Les voyageurs qui visitent notre pays aiment à acquérir les tableaux où ils retrouvent à la fois un échantillon du talent de l'artiste, et des souvenirs de l'histoire et de la nature suisses. M. Lugardon fut donc bien inspiré lorsqu'il retraça le Serment du Grùtli, la Prise du château de Rossberg et la Délivrance de Baumgartner par Guillaume-Tell, et M. Hornung le fut également en s'emparant de quelques traits de l'histoire de Genève, et en nous faisant assister aux Adieux de Farel et de Calvin, à la Mort de notre grand réformateur et à la Prédication de la Réforme sur la place du Molard.

Des vues de nos lacs fournirent à M. Guigon les sujets de quelques-uns de ses meilleurs tableaux. MM. Diday et Calame ont pu s'applaudir d'avoir créé un genre de paysage jusqu'alors inconnu, en représentant cette nature calme et majestueuse des hautes Alpes, et en saisissant, à un immense éloignement, ces cimes élevées qu'aucun peintre n'avait encore reproduites. L'un des tableaux les plus hardis de ce genre, est celui où Calame a représenté avec une vérité admirable les sommités empourprées de la chaîne du Mont-Rose, vues des prairies deRandadans la vallée de Saint-Nicolas. Ce tableau fut fait originairement pour M. le professeur de la Rive, et exécuté ensuite, dans de plus grandes dimensions, pour le Musée de Neuchâtel. Ces hardiesses de nos peintres ont été quel-

quefois critiquées, mais plus souvent admirées dans nos expositions. Un homme de génie, qui réunissait au plus haut degré le sentiment des arts à celui des beautés de la nature, Rodolphe Tœpffer, dans l'ouvrage intitulé Réflexions et menus propos d'un peintre genevois, avait, le premier, appelé l'attention de nos paysagistes sur ce vaste horizon, jusqu'alors négligé par eux. Il avait le droit, après avoir dépeint avec tant de charme les douceurs de la vie d'artiste, de donner aussi des conseils aux hommes de talent, pour lesquels il se sentait un attrait irrésistible, conséquence d'une sorte de fraternité. C'est ainsi que les lettres et les beaux-arts se sont toujours prêté un mutuel appui.

Nos peintres, par le choix qu'ils ont fait des scènes de notre histoire nationale, ou des sites de la nature suisse, pour sujets de leurs tableaux, ont donné à l'école genevoise un caractère d'originalité qui repousse l'accusation souvent adressée aux écoles naissantes, d'être une imitation servile des écoles flamande ou italienne. Nous n'éviterons pas, sans doute, les critiques; on nous reprochera la monotonie de nos montagnes, de nos glaciers, de nos sapins, de nos cascades; on nous dira peut-être: Nous avons assez de votre Grùtli ! — mais nous répondrons : C'est là notre nature, c'est là notre histoire, nous préférons représenter ce que nous sentons, que de nous traîner sur ces sujets d'emprunt, faibles et fades réminiscences d'œuvres des grands maîtres, à l'étude desquels il faut se former, mais qu'on doit se garder d'imiter servilement. Si j'en juge d'après mes propres impressions,je ne saurais trop encourager nos artistes à ne jamais renoncer à reproduire cette belle et majestueuse nature

suisse, dont la vue fait naître de si profondes émotions. Je possède un grand tableau de M. Diday, représentant une vue des hautes Alpes, qui me captive plus que ne pourraient le faire les plus riches paysages des maîtres anciens. Les eaux d'un torrent qui a pris sa source dans des cimes glacées, se précipitent dans une gorge étroite : l'œil les suit à peine, mais, tout à coup, elles reparaissent sur le premier plan du tableau, et viennent se briser contre la base d'un énorme rocher de granit, détaché depuis des siècles des flancs de la montagne : des débris d'arbres renversés, recouverts de mousse, et tout ce que ce site offre de sauvage, annoncent suffisamment qu'aucune figure humaine n'apparaîtra dans cette solitude. Le bloc de granit porte les restes d'un vieux pont en bois, détruit par le temps ; les seuls êtres vivants qui animent cette nature si sévère, sont deux chamois placés sur un rocher au bord de l'abîme où le torrent se brise en écume. Cette scène sauvage est pleine de poésie, et je ne serais pas surpris que la vue de tableaux représentant une nature si mélancolique, produisît sur l'imagination des habitants des montagnes un effet tout semblable à celui que ressentaient les soldats suisses en entendant loin de leur pays la musique du Ranz des vaches.

Nous terminerons cette digression sur l'école genevoise, en faisant observer que tous les amis des arts en ont constaté les progrès, et qu'en général ceux des connaisseurs étrangers, à l'opinion desquels l'on doit attacher le plus de prix, ont assigné aux tableaux de nos principaux peintres un rang qu'ils n'avaient point occupé jusqu'alors. C'est ce qui fut aussi reconnu dans les expositions de Paris, de Bruxelles, de Lyon et de Turin, à la

suite desquelles nos artistes vendirent plusieurs des tableaux qu'ils y avaient envoyés.

Le grand nombre des peintres qui s'élançaient dans l'arène donna lieu à quelques reproches indirects, adressés à la Classe des beaux-arts, sur ce qu'on excitait trop les jeunes gens à l'étude du dessin. On créait, disait-on, un ensemble d'établissements qui développaient une trop forte tendance à suivre la carrière des beaux-arts, dans un pays qui offre peu de ressources aux artistes. La Classe se justifia de ces reproches, en faisant observer que son devoir était d'offrir au public tous les éléments d'instruction nécessaires à la plupart des industries, et d'ouvrir ainsi une large porte à un grand nombre de professions; c'était ensuite aux parents àjuger de celle qu'il leur convenait de faire suivre à leurs enfants.

Revenons maintenant au coup d'œil rétrospectif que nous cherchons à jeter sur l'état des beaux-arts à Genève.

Le gouvernement bornant ses allocations en faveur des arts au paiement des écoles et à des subventions générales, qui avaient toujours pour objet le perfectionnement de ces mêmes établissements, aucune somme n'était consacrée à l'achat des œuvres de nos principaux peintres. Les amis de la peinture regrettaient chaque jour de voir les plus beaux tableaux de notre école s'éloigner de Genève ; une fois acquis pour des collections étrangères, il n'y avait plus de chance de les voir prendre place plus tard dans notre Musée. La Société des Amis des beaux-arts, fondée en 4822, achetait bien, après chaque exposition, un certain nombre de tableaux, mais la somme dont elle pouvait disposer n'était pas assez

considérable pour lui permettre d'aspirer aux œuvres, principales des chefs de notre école. Nous ne pouvons pas espérer de voir nos collections rivaliser avec celles des grandes villes, sous le rapport des tableaux des maîtres de l'école italienne et de l'école flamande; il nous importait donc d'y réunir quelques échantillons du talent de nos peintres ; cette pensée trouva de l'écho, et des souscriptions successives dotèrent notre Musée de cinq ouvrages capitaux.

La première eut pour objet la belle composition d'Hornung sur la Mort de Calvin, qui avait été exposée en 4830, et avait excité un intérêt général.1

En 1837, de nouveaux souscripteurs firent l'achat du beau tableau de Calame représentant une vue sauvage prise à la Handeck près de la chute de l'Aar.*

Le patriotique sujet d'Arnold de Melchthal, si bien traité par Lugardon, donna lieu en 1841 à une nouvelle souscription, et vint encore orner les salles du Musée.

Le Chêne et le Roseau, admirable étude d'arbres de Diday, fut acquise pour le Musée par les mêmes moyens en 1843.

Enfin, le cinquième tableau fut une grande composi-

1 Ce tableau fut lithographie à Genève, avec le consentement de Fauteur, par M. Frégevise fils, en 1839. Cette lithographie, d'une excellente exécution, est la plus grande qui soit sortie des presses de Genève : elle eut un plein succès. [* La gravure du même tableau par W.-O. Geller a été publiée à Londres en 1841. Joseph Hornung, né le 25 janvier 1792 à Genève, y est mort le 4 février 1870.]

* Les quatre tableaux des Saisons du même peintre ont été donnés au Musée Rath par sa veuve. Alexandre Calame, né le 28 mai 1810, est mort le 17 mars 1864.

tion de Guigon, représentant une Vue du Rhône prise des hauteurs de Saint-Jean.

Ce fut aussi une réunion de souscripteurs qui fit les frais du buste du professeur Marc-Auguste Pictet, ancien président de la Société des Arts. Ce buste, œuvre de Pradier, fut placé dans la salle des séances de la Société. A la mort du professeur de Candolle, M. Dorcière fut chargé de faire son buste, et l'artiste montra en cette occasion tout ce qu'on pouvait attendre de lui en ce genre.1

L'année 1835 avait vu élever dans Genève un monument qui fut aussi le résultat d'une souscription nationale ; je veux parler de la belle statue en bronze de J.-J. Rousseau, œuvre artistique digne de l'homme de génie dont elle reproduit les traits. Par une circonstance heureuse, les Genevois, en élevant ce monument à leur illustre compatriote, trouvèrent dans leur concitoyen, M. James Pradier, le sculpteur qui pouvait le mieux donner à cette œuvre le cachet du génie. Cette statue fut coulée en bronze par Grosatier, fondeur de la statue de Napoléon.2

L'année suivante, une nouvelle souscription, dont la pensée avait été conçue par MM. Lullin de Châteauvieux et Hornung, permit de faire l'acquisition d'une fort belle

1 Le 11 août 1845, un monument en bronze, à la mémoire de de Candolle, placé dans le Jardin botanique, fut inauguré en présence de la Société helvétique des sciences naturelles, réunie alors à Genève. Ce monument, œuvre de M. James Pradier, est dû à une réunion de souscripteurs.

2 Elle fut exposée à Paris, pendant quelques jours, dans la cour du Louvre.

statue de David, vainqueur de Goliath, dernière œuvre de Chaponnière. Cet ouvrage d'un artiste mourant avait été apprécié comme un vrai chef-d'œuvre par cette partie de la presse qui s'occupe des arts. La Société fit mouler plus tard cette statue, et en envoya une épreuve à chacune des principales villes de la Suisse.

Nous ne passerons point sous silence la belle médaille de Calvin, gravée par M. Antoine Bovy, en commémoration du Jubilé. Cette médaille est dans des dimensions1 et offre un relief auxquels le talent même de l'artiste ne nous avait point encore habitués. Le modèle en plâtre de ce chef-d'œuvre avait valu à l'auteur la médaille d'or à l'exposition de Paris.

En 4839, la Classe des beaux-arts ouvrit un concours pour la peinture en émail, et un autre pour les tableaux de genre, afin de remplir le but de la fondation faite par M. Blanc. M. Marc Henry remporta le prix destiné à la meilleure peinture en émail, et M. Langlois celui du tableau de genre.

Dès lors ces concours ont été renouvelés aussi souvent que l'ont permis les rentrées des intérêts provenant des fonds légués par notre généreux concitoyen : on les a plus particulièrement appliqués aux prix pour l'émail. Il est à croire que ces concours ont exercé une heureuse influence sur les progrès de ce genre de peinture auxiliaire, si utile pour la fabrique d'horlogerie et de bijouterie.

M. le docteur Mayor donna en 1839 un cours d'anatomie pittoresque, dans lequel, après avoir exposé des idées

1 Elle a quatre pouces de diamètre.

sommaires sur la structure du corps humain et les principales fonctions de ses organes, il s'étendit sur la description de la charpente et des organes spéciaux du mouvement, en étudiant particulièrement ceux qui déterminent les formes extérieures. Il termina ses intéressantes leçons par deux séances sur l'étude générale de l'homme vivant.

M. Aymonier donna également un cours fort utile sur la perspective.

Dans le mémoire publié l'année dernière, nous avions parlé des cabinets de tableaux existant à Genève de 4787 à 1814. Si quelques-unes de ces collections se sont disséminées dès lors, les amateurs de la belle peinture ont eu la satisfaction d'en voir former de nouveau un assez grand nombre de fort remarquables : nous ne les mentionnons pas ici, parce que nous en parlerons avec détail dans un chapitre spécial. — Nous consacrerons aussi un chapitre à étudier l'impulsion donnée à l'architecture, et les améliorations notables introduites dans la construction des bâtiments, soit publics, soit particuliers, tant à Genève que dans les campagnes environnantes.

Tel est, Messieurs, le coup d'œil général que nous avons voulu jeter sur l'état des arts à Genève pendant la période qui a suivi la restauration de la République. Ce travail est sûrement bien incomplet, mais nous avons dit précédemment que ces mémoires n'étaient que de simples recueils de renseignements. Si nous sommes entré quelquefois dans des détails plus circonstanciés, c'était uniquement pour faire mieux comprendre notre pensée. On n'oubliera pas d'ailleurs, que ce travail n'est que le résultat des distractions d'un malade privé de la possi-

bilité de servir sa patrie, qui aime à repasser dans son souvenir les faits qui font honneur à son pays et qui ont contribué au développement de sa prospérité.

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