M«« RATH. FONDATION DU MUSÉE QUI PORTE LEUR NOM
On ne peut parler de la fondation du Musée Rath sans s'occuper d'abord du beau talent et des travaux de l'une des fondatrices, à laquelle son amour pour les beaux-arts suggéra sans doute la pensée de leur élever un monument.
La famille Rath est originaire de Nîmes ; elle fut obligée de quitter cette ville pour se soustraire aux persécutions religieuses, et se réfugia en 4666 à Genève, où elle fut admise à la bourgeoisie l'année 1705.1
Mlle Henriette Rath naquit le 42 mai 4773 ;* elle s'occupa de dessin dès sa seizième année, dans l'intention de se consacrer uniquement à cet art, et de ne pas être une occasion de dépense pour ses parents qu'elle chérissait, et dont la position n'était pas aisée. Elle s'adressa à MM. Arlaud, Rouvier, à Mlle Massot (depuis Mme Schen-
1 La famille Rath a conservé des relations de parenté ou d'amitié avec plusieurs familles distinguées de Nîmes ; je citerai, en particulier, les familles Cliabane et Guizot. Mlle Henriette Rath était intimement liée avec Mme Guizot, mère du ministre, et elle a constamment soutenu des relations d'amitié avec le ministre lui-même.
* Morte le 24 novembre 1856. Son portrait, par M. J. Hébert, est à la Société des Arts.
ker) et à Mlle Grarmet, tous peintres de portraits en miniature, pour leur demander de diriger ses essais de peinture ; mais ils refusèrent, en lui faisant observer qu'il y avait déjà à Genève un si grand nombre de peintres en ce genre, qu'elle n'avait aucune chance de parvenir à trouver dans cette vocation un moyen suffisant d'existence.
Elle communiqua alors ses intentions à une amie de sa famille, Mlle Sarasin-Bordier (depuis Mme Aubert), qui s'occupait de dessin en amateur ; Mlle Sarasin la fit dessiner avec elle, et lui donna toutes les directions qu'elle pouvait lui offrir ; ces deux dames furent dès lors toujours unies par la plus tendre amitié.
Mais Mlle Rath avait l'ambition d'avancer; les conseils d'une jeune personne qui n'avait pas fait elle-même des études en vue de devenir artiste, ne pouvaient la mener bien loin. Elle avait atteint l'âge de 49 ans, et sentait qu'elle n'avait plus de temps à perdre ; elle avait souvent entendu parler du beau talent d'Isabey : sans le connaître personnellement, elle lui écrivit pour lui demander de consentir à l'admettre au nombre de ses élèves. Cette lettre fut remise à Isabey par une amie commune ; l'artiste, touché de cette démarche confiante d'une jeune fille, répondit : « Je ne donne pas de leçons, mais qu'elle vienne. »
Mlle Rath partit aussitôt pour Paris ; Isabey la reçut avec une touchante bienveillance, et l'admit dans son atelier, où elle passait ses journées à le voir travailler. Elle lui demanda enfin : Mais comment faut-il faire ? Il lui répondit : Cherchez vous-même. Elle chercha en effet, et commença à peindre dans le genre de son maître,
qui lui montrait un intérêt qui ne s'est jamais démenti.
Les parents de Mlle Rath venaient de perdre leur modique fortune. Son père, marchand horloger, atteint par trois faillites, ne possédait plus qu'une petite propriété à la Coudre, encore était-elle grevée d'hypothèques. Dès lors le but unique des travaux de Mlle Rath fut de soutenir sa famille, et Isabey chercha à lui procurer des portraits; elle travaillait aussi à faire des copies des ouvrages de son maître; ces portraits, qu'Isabey retouchait probablement, étaient payés à ce dernier vingt louis. Le désir d'être utile à des parents chéris est un puissant stimulant; Mlle Rath se fit connaître, et fit assez de portraits, en particulier dans la famille Gros. Elle travailla aussi pour la Russie, et fit plusieurs belles copies de tableaux de grands maîtres, qui furent placés dans le cabinet de l'impératrice mère.
Mlle Rath gagna successivement par son talent de peinture une somme de près de 100,000 francs, et procura ainsi plus d'aisance à ses parents;1 la position élevée que leur fils, le lieutenant général Rath, occupait en Russie, était pour eux une ressource encore plus efficace.
Lorsque cet officier distingué revint se fixer à Genève,
1 Mlle Rath se réunit en 1799 à M^es Hussard, Terroux et Schenker, pour offrir à la Société des Arts de surveiller l'académie des jeunes filles. (Procès-verbaux des séances de la Société des Arts, du 21 novembre 1799.) — Le 23 mars 1801, M^eRath fut nommée associée honoraire de la Société pour l'avancement des arts. Il est fait mention, dans les registres de la Société, do son zèle pour l'académie des dames, et de l'émulation qu'elle y avait entretenue.
il fit l'acquisition du domaine de Saint-Loup1 et s'y établit avec sa mère et ses deux sœurs. Ce frère, dont la présence contribuait au charme de cette réunion de famille, cachait une santé chancelante sous les apparences d'une robuste constitution ; il fut atteint d'une maladie de poitrine, et sentant son existence sérieusement menacée, il se préoccupait du sort de ses deux sœurs. Il les entretenait souvent de sa fin prochaine, non pour se plaindre de son sort, mais pour chercher à arranger leur avenir; il devait leur laisser une belle fortune, et désirait donner quelqu'intérêt à leur vie. Il leur parlait du désir qu'il avait de leur voir adopter une jeune fille, dont l'affection et les soins embelliraient leurs vieux jours, mais Mlle Henriette Rath repoussa cette idée; elle avait déjà trop souffert de la perte qu'elle avait faite, quelques années auparavant, d'une jeune orpheline qu'elle s'était attachée par ses bienfaits.
Quelques jours avant sa mort,2 le général dit à ses sœurs, dans une de ces conversations qu'il avait fréquemment avec elles sur leur avenir : « Je vous laisse ma fortune; jouissez-en comme cela vous conviendra; mais je voudrais qu'après vous il fût fait quelque chose d'utile h mon pays, d'honorable à ma mémoire, et qui portât mon nom. Je vous laisse d'ailleurs une entière liberté; vous aurez le temps d'y penser. »
Nous avons vu précédemment qu'en 1823 la Société des Arts avait ouvert un concours pour la construction
1 Au-dessus de Versoix.
2 Le général Rath est mort le 11 décembre 181(J.
d'un Musée et avait publié à cet effet un programme. Mlle Jeanne-Françoise Rath, l'aînée, entendant parler de ce concours, manifesta le désir de donner 80,000 francs pour cette construction, qui se rattachait au goût que son frère et sa sœur avaient toujours manifesté pour les beauxarts. Mlle Henriette Rath, la cadette, adopta instantanément cette idée, et comme chez elle une résolution généreuse est toujours promptement exécutée, elle fut aussitôt en parler au professeur de Candolle, son ami particulier. Peu après on s'adressa à moi en ma qualité de magistrat et de président de la Classe des beaux-arts; c'est de cette époque que datent mes relations avec Mlles Rath. Elles firent dresser des plans par M. l'architecte Samuel Vaucher. Confident dès lors de leurs intentions, je devins une sorte d'intermédiaire entre elles et le gouvernement. J'appris à connaître ces deux sœurs si distinguées par la noblesse de leurs sentiments; l'aînée était calme et réservée; la seconde, ardente et vive dans toutes ses affections, trouvait rarement chez les autres cette chaleur de cœur et ce dévouement qui ont souvent nui à son bonheur. Elles rendaient l'une et l'autre une espèce de culte à la mémoire de leur frère.
Tous les détails que je viens de donner sont le résultat des conversations nombreuses que j'ai eues avec Mlle Henriette Rath ; j'ai voulu les consigner au commencement de ce chapitre, me réservant de parler de son talent comme peintre, lorsque j'aurai fait connaître les détails relatifs à la construction du Musée.
La première lettre que Mlles Rath adressèrent au Conseil d'Etat au sujet du Musée des beaux-arts, porte
la date du 30 janvier 4824.1 Elles offraient au gouvernement une somme de 182,000 florins, soit 84,000 francs de France, aux conditions suivantes :
1 Requête de Mlles Rath aux Syndics et Conseil d'Etat de la république et canton de Genève, du 30 janvier 1824.
Très-honorés Seigneurs,
Lorsqu'il y a quelques années nous eûmes le malheur de perdre notre frère, Simon Rath, lieutenant général au service de S. M. l'empereur de Russie, il nous témoigna, peu de jours avant sa mort, le regret qu'il avait de n'avoir pu être utile à son propre pays, et nous recommanda de prendre des mesures pour fonder après nous un établissement utile à Genève et honorable pour sa mémoire. Nous avions dès lors regardé ce désir de sa part comme aussi sacré que s'il nous l'avait ordonné par son testament, et bien loin d'en retarder l'exécution, nous avons désiré l'accélérer, afin d'en voir nous-mêmes l'accomplissement. Une circonstance particulière nous mettant à même de pouvoir, dès ce moment, disposer d'une somme de quatre-vingt mille francs de France, nous sommes décidées à la consacrer à quelque établissement honorable pour notre patrie, et à remplir ainsi le vœu de notre frère, qui est entièrement le nôtre. Nous avons pensé que les établissements de charité publique sont déjà nombreux et bien organisés, et que, dans cet état de choses, il convenait mieux de porter notre attention sur quelque autre objet. Les programmes publiés, à deux reprises, par la Société des Arts, nous ont fait connaître le prix que cette honorable association attachait à faire construire un Musée des beaux-arts, plus grand et mieux distribué que celui qu'elle possède: ayant fait des beaux-arts l'objet habituel de nos affections ou de nos travaux, et sachant que l'estime que nous leur avons vouée était aussi l'un des sentiments dominants de notre frère : réfléchissant de plus que l'étude des arts du dessin s'allie, de la manière la plus intime, aux branches d'industrie dont un grand nombre de nos concitoyens tirent leur existence, nous nous sommes décidées à porter toute notre attention sur la construction d'un Musée des beaux-arts. Nous avons engagé quelques personnes , (Lins le patriotisme et les lumières desquelles nous avions con-
4° Que le Musée serait construit sur la place Neuve, en face de la salle de spectacle, et conformément aux plans qu'elles avaient fait dresser par M. Samuel Vaucher ;
fiance personnelle, à nous éclairer de leurs avis, soit sur la destination même de notre don, soit sur la manière de l'adapter plus convenablement à notre double but, de rendre hommage à la mémoire de notre frère, et d'être utiles à notre patrie. C'est après avoir écouté les avis de ce comité, et lui avoir soumis les plans préparés sur notre demande par M. S. Vaucher, que nous venons nous adresser à Vos Seigneuries pour leur faire l'offre suivante :
Nous offrons à l'Etat une somme de quatre- vingt mille francs de France aux conditions suivantes :
1° Cette somme sera employée à la construction d'un Musée des beaux-arts, situé sur la place Neuve, en face de la Comédie, et exécuté sur le plan joint à la présente lettre.
2° Le Musée portera sur le fronton le nom de notre frère Simon Rath.
3° Dans les règlements qui seront admis pour son administration, il sera statué que le Musée devra être ouvert au public au moins un jour par semaine, et quatre jours par semaine aux élèves pour l'étude.
4° L'exécution du bâtiment sera confiée à l'auteur des plans, M. Samuel Vaucher , sous la surveillance d'une Commission composée, 1° des personnes qu'il plaira à Vos Seigneuries de désigner pour représenter les intérêts publics ; 2° de MM. le conseiller Rigaud, le professeur de Candolle, le colonel Dufour, Jacob Duval, François Duval et Vaucher, qui nous ont aidées de leurs conseils, et auxquels nous donnons ici notre confiance personnelle pour représenter nos intérêts et nos intentions, soit sur les modifications qu'il pourrait être utile de faire au plan primitif, soit pour le choix de l'entrepreneur auquel l'ouvrage sera confié.
5° Si la somme que nous donnons ne suffit pas pour la construction, l'Etat s'engagera à fournir le surplus, soit par la vente des bâtiments actuellement occupés par la Société des Arts, soit par tout autre moyen, de manière que nous ne puissions
2° Qu'il porterait le nom de leur frère, M. le lieutenant général Rath;
3° Qu'il serait ouvert au public, au moins un jour par semaine, et aux élèves quatre jours.
Cette lettre contenait encore d'autres clauses relatives à la direction de la construction. Mlles Rath la terminaient en annonçant l'intention où elles étaient de léguer au Musée les tableaux que leur frère leur avait laissés. L'Etat devait prendre à sa charge le surplus de la dépense qu'entraînerait la construction entière du Musée.1
Le Conseil d'Etat prit les arrangements nécessaires avec la Société Economique, la Société des Arts et le
jamais être contraintes à donner au delà de la somme que nous offrons. — Nous aurions pu sans doute réduire le coût total de l'édifice, en en réduisant les dimensions et en restreignant le but ; mais nous avons pensé qu'il convenait à l'intérêt public de le faire immédiatement de manière à satisfaire les besoins des arts, et que si la somme que nous donnons peut être censée au moins suffisante pour payer les dépenses du Musée proprement dit, celle beaucoup moins considérable que l'Etat aurait à y joindre, et qu'il pourrait se procurer au moyen de la vente des bâtiments qui deviendraient inutiles par la construction projetée, serait censée être destinée à payer l'établissement de l'école soit académie qu'il convient de placer près des modèles. Ceux-ci existent déjà en grand nombre ; ils s'accroîtront indubitablement lorsqu'on aura un local propre à les recevoir, et nous pouvons annoncer déjà à Vos Seigneuries, que nous sommes dans l'intention de donner après nous au Musée les tableaux que nous avons hérités de celui dont nous demandons qu'il porte le nom.
Nous prions Vos Seigneuries d'agréer les vœux que nous faisons pour la prospérité de la République, aussi bien que les témoignages de notre respect pour ses magistrats.
1 Rapport imprimé de M. le conseiller Rigaud, lu an Conseil Représentatif le 22 mai 1824, sur le projet de loi pour la construction d'un Musée des beaux-arts.
Conseil Municipal de Genève. Ce dernier corps devait devenir propriétaire du nouveau bâtiment, dont la jouissance était réservée à perpétuité à la Société des Arts.
Les témoignages de la plus vive gratitude furent adressés par les corps compétents aux généreuses fondatrices.1
Le Conseil d'Etat, en soumettant au Conseil Représentatif le projet de construction du Musée, lui en communiqua les plans, d'après lesquels ce bâtiment devait avoir 108 pieds de long et 74 de large. La face sur la place Neuve devait être d'un style simple et pur : un péristyle à six colonnes d'ordre corinthien devait en faire la décoration, et servir d'entrée pour les jours de grandes réunions et d'expositions publiques. — La hauteur totale de l'édifice jusqu'au-dessus de l'attique devait être de 27 pieds du côté de la rue de la Corraterie, et de 39 du côté du bastion de Hollande; cette différence dans l'élévation provenait de l'inégalité du sol. L'étage supérieur se divisait en galeries et salles pour les collections de tableaux et statues, pour les expositions, etc. L'étage inférieur devait contenir tous les locaux destinés à l'enseignement.
Le Conseil Représentatif sanctionna ces projets par une loi rendue le 2 juin 1 824, et les travaux furent promptement commencés. L'édifice fut, à de très-légères modifications près, exécuté tel qu'il avait été conçu. L'inauguration du Musée et l'installation de la Société des Arts dans ce beau local, eurent lieu le lundi 31 juillet 1826. Une députation envoyée à MUes Rath les avait invitées à
1 Extrait des Registres du Conseil d'Etat, du 16 avril 1824. — Extrait des Registres du Conseil Représentatif et Souverain, du 2 juin 1824.
assister à la séance, mais elles préférèrent s'y faire représenter par leur ami M. Jacob Duval. Ce digne citoyen recommanda en leur nom à la Société les écoles, qu'elles avaient toujours regardées comme la partie essentielle de l'établissement, dans l'espérance que, soit les artistes, soit la classe industrielle de nos concitoyens, y puiseraient une instruction solide, favorable au perfectionnement des beaux-arts et au succès croissant de nos fabriques. Le président, M. le professeur de Candolle, se rendit l'interprète de la reconnaissance publique envers Mlles Rath.
Il s'agissait désormais de donner aux écoles une organisation plus en harmonie avec l'étendue des locaux qui leur étaient destinés, et avec les besoins de la population. Le Conseil d'Etat, d'accord avec la Société des Arts, adopta de nouveaux règlements; voici quelles en furent les bases principales.
Trois grandes écoles de dessin, gratuites comme celles qui existaient au Calabri, et divisées chacune en deux classes, furent ouvertes cinq jours de la semaine pendant deux heures ; ainsi, au lieu d'une seule école élémentaire pour l'enseignement du dessin de la figure, il en fut créé deux, l'une consacrée aux premiers éléments, l'autre, faisant suite à celle-ci, fut destinée à perfectionner ces études pour les jeunes gens qui désiraient se vouer plus particulièrement au dessin ou à la peinture. L'étude d'après la bosse fut un des enseignements de cette seconde école.
L'école de l'ornement fut aussi divisée en deux classes successives ; la seconde comprenait les élèves les plus avancés; c'est dans cette classe que quelques jeunes gens reçurent aussi des leçons d'architecture.
Enfin, l'école de modelage, dont les maîtres n'avaient pas été payés jusqu'alors, reçut une organisation nouvelle et définitive. Les élèves devaient être partagés en deux classes, dès que leur nombre ou leurs progrès ne permettraient plus de les réunir en une seule. Un bel emplacement fut destiné à l'académie d'après nature, et un vaste amphithéâtre fut consacré aux cours.
Voici le nombre des élèves admis dans les nouveaux établissements en 1829 :
La classe élémentaire de la figure en comptait 36
La classe supérieure 33
Les deux classes pour l'étude de l'ornement 70
Celles de modelage 35
L'académie 27
Total, 201 élèves.
Dix années auparavant ( 1820), le nombre des élèves dans les écoles gratuites avait été :
Dans l'école de la figure 36
Dans celle de l'ornement 35
Dans l'école dite cantonale (figure et ornement) 36
Dans celle de modelage 14
Total, 121 L'académie n'avait pas été ouverte cette année-là, Tannée précédente elle avait réuni 24 élèves.
Lorsque Mlles Rath connurent le prix auquel s'était élevé l'ensemble des travaux pour la construction du Musée, elles voulurent, en s'imposant un nouveau sacrifice, compléter cette somme * et firent une seconde donation de
1 Extrait des registres du Conseil d'Etat, du 21 avril 1826, contenant l'expression de la reconnaissance du gouvernement
75,000 francs.1 Une année après, elles firent encore une offrande considérable à la ville de Genève,2 mais comme elle n'avait pas pour but unique une destination relative aux beaux-arts, je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet.
Nous ne terminerons pas ce chapitre sans parler du beau talent de peinture, en miniature et en émail, de Mlle Henriette Rath : sa place est marquée à côté des Arlaud et des Bouvier. Disciple d'Isabey, il semble que le genre de sa peinture aurait dû se rapprocher de ces miniatures légères, sorte de féerie nuageuse, dans lesquelles des draperies contournées avec grâce autour d'une figure embellie par l'art du peintre, donnaient souvent aux portraits de cet artiste célèbre l'apparence de figures de fantaisie. Mais Mlle Rath, passionnée pour le vrai, s'attacha toujours à reproduire dans ses portraits la nature telle qu'elle la voyait; sa peinture a, si nous pouvons nous exprimer ainsi, plus de corps que n'en a ordinairement la miniature; c'est une imitation de la peinture à l'huile, donnant aux chairs leur apparence réelle; ainsi MUe Rath, tout en profitant des directions qu'elle avait reçues de son habile maître, semble s'être créé un genre à elle; cette peinture classique de la miniature qu'elle a adoptée, tient aux excellentes études qu'elle a faites ; elle a copié un grand nombre de tableaux des premiers maîtres, et n'a point oublié ce qu'elle avait une fois étudié. On verra toujours avec intérêt les belles copies qu'elle a conser-
pour ce nouveau don. — Extrait des Registres du Conseil Représentatif et Souverain, du 1er mai 1826, nouvelle expression de gratitude.
1 Elles se réservèrent seulement que l'intérêt de cette somme leur serait payé sur le pied du 4 pour 100 jusqu'à leur mort.
2 De 160,000 florins.
vées, et que nous avons souvent admirées dans son salon, ainsi que la collection des portraits des réformateurs, échantillon remarquable de son talent, qu'elle destine après elle à la Bibliothèque publique.
Mlle Rath a peint de fort beaux émaux; celui auquel elle tient le plus et qu'elle a toujours conservé, est une copie du portrait de Jean-Jacques Rousseau peint par La Tour. Ce portrait- est le meilleur que l'on ait de l'auteur de Y Emile; il fut donné par Rousseau lui-même à Mme Delessert, mère de Benjamin, qui conserva toujours comme un précieux dépôt ce don de son ami. MUe Rath le copia sous les yeux de Mme Delessert, et en a fait depuis une seconde copie en grande miniature qu'elle a donnée au Musée. * Elle a eu la bonté de me donner un fort bel émail, copie du portrait d'Isabey ; l'un de ses émaux auquel elle attachait aussi du prix, est un portrait de l'impératrice Joséphine, qui est actuellement dans une collection d'amateur à Lausanne. D'après ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre, de la carrière artistique de Mlle Rath, on peut comprendre qu'elle a fait un très-grand nombre de portraits ; on en trouve dans bien des familles genevoises. Ce que l'on doit admirer encore plus que son talent, c'est la noblesse de ses sentiments, sa délicatesse, sa générosité, un dévouement habituel que ses amis ont pu craindre de voir porter quelquefois au delà des bornes que la prudence semblait prescrire; c'est, en un mot, un de ces nobles cœurs que l'on rencontre bien rarement.
* On voit au Musée le portrait en miniature du syndic Rigaud, et à la Société des Arts celui de M. Maurice, maire de Genève, tous les deux peints et donnés par Mlle Rath.